Mémoire* de Malouet, chap. XV
2. Mémoires secrets de Bertrand de Molleville, t. II, p. 141.
Ces corruptions systématiques étaient à la fois une erreur et une duperie. La Révolution, suivant l'expression de madame de Staël, n'avait que des chefs invisibles : c'étaient des croyants à certaines vé« rites, et nulle séduction ne pouvait les atteindre. Il faut transiger avec les principes en politique et ne pas s'embarrasser des individus, qui se placent d'eux-mêmes, dès qu'on a bien dessiné le cadre dans lequel ils doivent entrer. Ces transactions avec les consciences ne rencontraient à chaque pas que des déconvenues.
Depuis que le comité des finances avait réclamé la communication du livre des pensions, depuis que Montmorin avait été obligé de prouver qu'il n'avait pas fait passer d'argent à l'empereur, le département des affaires étrangères était l'objet d'attaques continuelles, surtout dans son personnel. Heureusement que Mirabeau était membre du comité diplomatique et qu'il accablait de sa supériorité le rapporteur Fréteau, la commère Fréteau, comme il le nommait dédaigneusement. Il ne put cependant empêcher l'Assemblée d'adopter un décret qui causa les plus graves embarras. Ce décret fixait la pension de retraite des ambassadeurs et des ministres plénipotentiaires. Les jacobins, en le
votant, n'avaient eu qu'un but : le renouvellement du corps diplomatique. Les motions succédaient aux motions; le moindre incident servait de prétexte aux interpellations; tantôt c'était une dénonciation pour avoir autorisé le passage sur le territoire français de quelques troupes allemandes, usage* réciproque et nécessaire pour les changements de garnison; tantôt c'était la signature donnée pour le passeport de Mesdames tantes du roi. Les orages s'amoncelaient sur Montmorin ; combien de temps encore eussent-ils pu être dissipés, même si Mirabeau eût vécu ?
Le 31 mars 1791, Montmorin écrivait à La Marck : « Je suis entièrement effrayé et. tout aussi affligé. Le billet de Cabanis, ce matin, était détestable. Je renvoie pour savoir des nouvelles. Si elles sont aussi mauvaises que ce matin, si l'état continue à être aussi dangereux, ne pensez-vous pas qu'il y aurait quelques précautions à prendre pour les papiers ? On me dit qu'il pourrait y avoir plusieurs personnes compromises. Je suis bien inquiet, très affligé, très découragé. »
Le 2 avril, en effet, Mirabeau mourait ; avec lui disparaissaient les derniers rêves constitutionnels caressés par Montmorin. Son abattement fut pro-
lit LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT.
fond. Il ne s'en releva pas ; il offrit sa démission, mais le refus de M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople, le força de reprendre une lutte qui l'avait lassé. Désormais il va consacrer ce qui lui reste à vivre à essayer de sauver les jours du roi. Son autorité près de lui baissait avec ses espérances; quelques semaines à peine s'étaient écoulées, qu'il ne dissimulait plus qu'on marchait à la république. L'assemblée n'avait-elle pas, le 7 avril, volé la résolution par laquelle aucun député ne pourrait entrer dans le ministère que quatre ans après la fin de la législature?
Quelle politique extérieure pouvait prendre place entre ces deux années 1791 et 1792? La Révolution écrivait un droit diplomatique nouveau. C'était contre l'empire germanique que sa première action extérieure devait s'exercer. Le décret du 4 août 1790 avait dépouillé de leurs droits féodaux plusieurs princes ecclésiastiques et laïques de l'empire, à raison de leurs possessions enclavées dans les provinces d'Alsace, de Franche-Comté et de Lorraine. Dès le mois de janvier suivant, les délégués
du cercle du Haut-Rhin, assemblés à Francfort, avaient pris un conclusum portant que l'empereur et le corps germanique étaient requis d'accorder appui et protection aux états, à la noblesse et au clergé de l'empire contre les actes de l'Assemblée nationale. Léopold, en entrant à Francfort (fin septembre 1790) avait promis d'appuyer les droits des princes allemands possessionnés. Il s'y était d'autant mieux engagé que les écrits français et les harangues de nos orateurs avaient donné un grand mouvement aux esprits dans les électorals de Trêves, de Cologne et de Mayence. Cependant la Constituante, qui n'était pas prête à déclarer la guerre, avait reconnu le principe d'une indemnité. M. de Ternant, colonel du régiment le Royal-Liégeois, avait été envoyé par Montmorin en mission extraordinaire à Coblenlz pour déterminer les princes, réunis à la diète de Ratisbonne, à accepter un règlement basé sur les traités l. Une lettre de M. de Vergennes, fils de l'ancien ministre, et représentant la France dans les électorats, les dépêches à M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, indiquent clairement les difficultés. Elles pouvaient être pacifiquement résolues; mais le roi et la reine,