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Mémoires du comte de Ségur, t. III

1res bien la nécessité de terminer les troubles par une transaction sincère et par un pacte qui contiendrait tous les éléments d'un gouvernement représentatif; mais, en même temps, il était persuadé que la violence des passions rendait ce remède impossible. « D'un côté, dit-il à M. de Ségur, le peuple, dans sa fougue, paraît ne vouloir qu'une démocratie qui mène à l'anarchie. Il s'armera bientôt contre ceux qui veulent aujourd'hui le soumettre à un frein légal. D'une autre part, la cour, l'aristocratie et ce qui environne le roi rejettent avec opiniâtreté tout ce qui ne leur montre pas la monarchie telle qu'elle était autrefois. Vous savez à quel point j'aime le roi; il est juste, vertueux, bon ; mais sa bonté est privée de force. Il ne sait résister ni à ceux qu'il craint, ni à ceux qu'il aime. Je fais de vains efforts pour le déterminer à suivre avec fermeté un plan quelconque. »

Ce langage, tout à l'honneur de Montmorin, précise à la fois l'état de son esprit et les obstacles insurmontables auxquels se heurtaient ses projets. Déçu du côté de La Fayette, il crut un instant avoir trouvé dans Mirabeau le génie indispensable pour que cette marche nouvelle du siècle se poursuivit avec calme et régularité.

Ils se connaissaient depuis longtemps. Une mauvaise aventure les avait brouillés.

C'était à la fin de 1787; Montmorin venait de succéder à M. de Vergennes. Mirabeau, sans ressources, presque dans le dénuement, avait obtenu par l'intermédiaire de l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand, une mission confidentielle en Prusse. On était convenu que Mirabeau lui adresserait ses lettres chiffrées pour les remettre au ministre. Sur le bruit de la convocation des notables, Mirabeau était accouru en France, après plus d'un an de séjour en Allemagne, et, à l'aide des minutes de sa correspondance, il avait composé V Histoire secrète de la cour de Berlin1. On était en novembre 1788; l'ouvrage allait paraître. Montmorin avait eu connaissance du manuscrit. Le duc de Lauzun le lui avait apporté et avait ajouté que Mirabeau en ferait le sacrifice si Montmorin voulait en donner le prix offert par le libraire, trois cents louis. Le marché accepté, l'argent avait été compté,

1. Correspondance de Mirabeau et du comte de la Mardi, t. I" et II. — Mémoires de Malouet, chap. II.

à cette nouvelle condition que Mirabeau renoncerait à se faire élire en Provence. Cet engagement étaitil possible? Nous ne le discuterons même pas. Mirabeau était parti, s'était présenté à Aix, et le livre avait paru. La femme du libraire, madame Legay, très liée avec Mirabeau, avait soustrait la copie du manuscrit vendu. La présence à Paris du prince Henri de Prusse, fort maltraité dans l'ouvrage, ajoutait aux embarras du gouvernement. Des poursuites rigoureuses avaient été ordonnées ; on allait jusqu'à parler d'une lettre de cachet. L'abbé de Périgord, après de sanglants reproches, s'était brouillé avec Mirabeau pour ne se raccommoder avec lui qu'à son lit de mort. Des lettres presque injurieuses avaient été échangées entre lui ctMontmorin, et l'impression était restée vive, lorsqu'ils se trouvèrent face à face à l'Assemblée constituante, I Par l'entremise du comte de 'a Marck, des i cla- j tions s'étaient nouées entre Mirabeau et la cour dès mars 1790. En homme de gouvernement, Mirabeau avait vainement essayé jusqu'à celte heure de se rapprocher des ministres. Préoccupé de la marche des événements, de la tendance des partis, de l'inanité des mesures employées pour les combattre, il surmonta ses répugnances. Il voulait que

Necker et Montmorin lui confiassent leur plan, s'ils en avaient; il s'engageait à le soutenir, à employer tous ses moyens, toute son influence pour empêcher l'invasion des fausses idées démocratiques. Il s'était adressé à Malouel pour obtenir une conférence. Neckêr et Mirabeau avaient malneureusement été laissés seuls en présence l'un de l'autre. A cause de l'affaire du manuscrit, Montmorin avait cru ne pas devoir assister à cette première entrevue. On sait comment la raideur de Necker compromit tout et comment le lendemain, à l'Assemblée, passant tout rouge de colère, àcôtédcMalouet, il lui cria en enjambant un gradin: « Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles. »

Mirabeau s'était alors tourné vers La Fayette. Il ne réussit pas mieux. C'était vainement qu'il lui écrivait : « Soyez Richelieu sur la cour, pour la nation, et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant les libertés publiques; mais Richelieu avait son capucin Joseph; ayez donc voire Eminence grise; ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion , mon impulsion a besoin de vos grandes qualités. » La Fayette plein de méfiance

restait sourd ; on se contentait d'offrir à Mirabeau une ambassade. L'indignation et la colère s'emparaient de lui; il voyait s'écouler stérilement des heures dont la perte était irréparable. Si on lit sa correspondance avec le comte de la Marck, pendant cette année 1790, son antipathie contre Montmorin, la sévérité de son jugement, y sont accusées à chaque page ; il le croit le serviteur de La Fayette et il ne le lui pardonne pas. La vivacité de son langage devait s'adoucir du jour où Montmorin put le convaincre que, quelles qu'eussent été son amitié et sa déférence pour La Fayette, son dévouement à la cause de la monarchie constitutionnelle l'emporterait sur tout. Cette preuve ne tarda pas à être faite. Necker, opposé à l'établissement des assignats, lassé de la conduite de l'Assemblée, mécontent aussi de l'opposition sourde et continue qu'il rencontrait dans l'entourage intime du roi, avait, comme nom l'avons dit, pris la résolution de se retirer, il était parti le 8 septembre, le cœur brisé. Le renvoi dt ministère à la suite decetLe retraite avait été obtenu. Montmorin seul avait été conservé et devenait le véritable chef du cabinet. Il n'était plus possibh que le ministre principal n'eût aucune connaissance des projets ou des conseils de Mirabeau. Les

rapports avec le roi, du moment qu'il n'y avait pas un centre de direction, étaient plutôt des intrigues qu'un système de conduite. Le comte de Mercy- Argenteau, qui avait l'oreille de la reine, était convaincu qu'on ne pourrait tirer parti de Mirabeau qu'en l'abouchant avec Montmorin. La Marck avait été chargé de celte délicate entreprise ; il en parla à Marie-Antoinette. Elle tenait toujours rigueur à Montmorin de sa trop facile soumission aux volontés de Necker. Néanmoins, comme elle reconnaissait qu'il n'avait fait en cela qu'obéir au roi, elle pardonna facilement; elle n'avait pas, du reste, été longtemps sans s'apercevoir qu'au milieu des nouveaux ministres, Montmorin était le seul ami. Il venait d'avoir avec son collègue Duport du Tertre, le successeur aux sceaux de Champion de Cicé, une altercation des plus vives. Seul dans le conseil, il osait prendre la défense de la reine ; on ne parlait dans les clubs que de la légitimité d'un attentat sur l'Autrichienne. Montmorin demandant si on laisserait consommer un tel forfait, Duport du Tertre répondit froidement qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire un procès à la reine, t Quoi! s'écria Montmorin, vous ministre du roi,

vous consentiriez à une pareille infamie? — Mai?, répondit l'autre, s'il n'y avait pas d'autre moyen ! » Cela se passait en décembre 4790. On conçoit que Marie-Antoinette n'ait plus hésité à donner son affection à l'honnête homme qui la défendait courageusement.

Mirabeau rend compte dans sa quarante-sixième note de l'accueil empressé qu'il venait de recevoir de Montmorin. 11 lui avait, en effet, fort habilement inspiré confiance; après avoir dissipé tout soupçon de connivence avec La Fayette, après avoir rejeté sur Necker l'insuccès des premières tentatives de réconciliation, Montmorin dit à Mirabeau : « Nous périssons, nous, l'autorité, la royauté, la nation entière. L'Assemblée se tue et nous tue, et cependant, quelque important qu'il soit de la renvoyer, on ne peut tourner court. Que faut-il donc? Temporiser, mais gouverner. Je veux relever l'autorité ; je veux consacrer toutes mes forces à ce but, vous le voulez vous-même. Les divers points de notre coalition sont faciles à arrêter. Je vous demande de m'aider : 1° à tracer un plan qui puisse faire finir l'Assemblée sans secousses; 2° à changer l'opinion des départements , à veiller sur les élections, à repopulariser la reine; 3° à me faire obtenir sa

confiance. » El, avec une modestie égale à sa bonne foi, Montmorin ajouta : « Éclairez-moi, secondezmoi! Je n'ai jamais rêvé sur la constitution des empires, ce n'est pas là mon métier; je le ferais mal. 11 me faut des gens habiles et je ne compte que sur vous. »

Mirabeau, très ému, prit les mains de Montmorin : « Ce n'est pas le ministre du roi, forcé quelquefois de jongler, que je viens d'entendre, répondit-il ; c'est un homme d'honneur qui m'a parlé et qui ne veut pas me tromper. Je vous servirai, je vous seconderai de tout mon pouvoir. » A partir de ce jour, l'intimité des deux côtés fut absolue. Ranimé et encouragé, Mirabeau (23 décembre 1790) rédigea et compléta son plan, qui porte le litre d'Aperçu sur la situation de la France et les moyens de concilier les libertés publiques avec l'autorité royale. C'est à la fin de cet écrit qu'il se livre aux plus sinistres prévisions sur l'avenir de la famille royale. Montmorin, de son côté, mettait un sérieux esprit de suite à surmonter les obstacles qui se présentaient.

Ces obstacles étaient de diverses natures. L'absence d'énergie du malheureux Louis XVI n'était pas le moindre. « Lorsque que je lui parle de ses

affaires et de sa position, écrivait Montmorin au comte de la Marck, il semble qu'on lui parle de choses relatives à l'empereur de Chine. » La médiocrité de son esprit ne s'atténuait pas, même dans ses rapports avec l'homme d'État le plus éminent. Et, en effet, Mirabeau, à travers les éclairs de son génie, comprenait que l'anéantissement du clergé, des parlements, des pays d'états, de la féodalité, des privilèges de tout genre, était une conquête commune à la nation et au monarque. C'était sur ces immenses ruines qu'il voulait bâtir. La Révolution était faite, mais la Constitution ne l'était pas, et Mirabeau, se sentant pour la première fois véritablement soutenu, songeait à établir un contrepoids entre les pouvoirs; sa plus vive préoccupation était le conflit perpétuel entre le roi et le corps législatif. Ses conversations avec Montmorin portaient principalement sur ce sujet. Madame de Beaumont, parlant plus tard à Chateaubriand de ce douloureux passé, revenait fréquemment sur cette courte période où, servant de secrétaire et de confidente à son père, elle avait partagé avec lui les illusions que faisaient naître les affirmations hardies, la foi audacieuse de Mirabeau.

Son apostrophe: « Silence aux trente voix! »

dans les premiers jours de 1791, avait, plus que toutes les indiscrétions, annoncé publiquement son changement d'opinion; mais Montmorin n'avait confié à personne le secret de ces communications, lorsque, sur la prière du roi, coïncidant avec un désir de Mirabeau, communication du plan fut donnée à Malouet1. «C'est de votre faute, lui dit Montmorin en l'abordant, si vous êtes si tard et si mal instruit. Tous nous avez abandonnés avec humeur, et vous avez dans votre modération une telle inflexibilité, qu'étant bien sûr de vous trouver toujours au moment du besoin, je n'ai pas couru après vous. » Il lui fit alors le récit de toutes les négociations; il ne lui dissimula même pas qu'il était dépositaire d'un bon de deux millions que Mirabeau devait toucher dès que les affaires auraient pris une meilleure tournure. Il recevait, en attendant, dix mille francs par mois.

La cour se figurait que le meilleur moyen d'arrêter la Révolution était d'en gagner les chefs. C'était Montmorin qui était chargé de cette besogne ; une partie de la liste civile recevait cet emploi 2. Elle ne payait pas moins de 34 000 livres par mois.

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