‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 28 sur 97 · Souvenirs de Mathieu Diimas · texte numérisé non relu

Souvenirs de Mathieu Diimas

l'ordre donné au ministre de la justice, l'invitation au corps législatif de se dessaisir des pièces relatives aux conspirations, les rapports de cette démarche avec l'accusation intentée par les ex-ministres Bertrand et Montmorin, avec la conduite du juge de paix La Rivière, ne peuvent laisser aucun doute sur l'obsession qu'exercent encore sur l'esprit du roi les agents de cette conspiration que depuis longtemps l'opinion publique a désignée sous le nom de comité autrichien. » Malgré le talent puissant de Gensonné, l'Assemblée était en majorité indécise, lorsque Brissot, l'ennemi personnel de Montmorin, prit la parole pour préciser les faits. Il faut lire son discours tout entier dans le Moniteur. L'accusation y est développée avec art et perfidie : il cite la correspondance diplomatique avec M. de Noailles, ambassadeur à Vienne; il isole les phrases, il isole même les mots; dans la lettre du 3 août 1791, il extrait un fragment ; il ne le réunit pas à la lettre entière pour en juger l'esprit; il le subdivise au contraire en petites parties, qu'il détache pour les commenter séparément. Sans hésiter, il transforme en ennemis de la Constitution de 91 ses principaux auteurs. Il se souvient des tablettes de Zadig,

dont les fragments mal rapprochés pouvaient offrir

un sens coupable. Il essaye de cet artifice sur la correspondance de Montmorin; il prend une ligne dans sa lettre du 3 août, une autre ligne dans sa lettre du 19 septembre, et il compose ainsi une phrase qu'il récite sans interruption, invitant bien à en peser les mots ; il en altère même la signification; et, Montmorin ayant écrit qu'il ne voulait faire ni l'apologie ni la censure des nouveaux principes dont l'empereur d'Autriche redoutait l'expansion (lettre du 3 août, pages 31 et 32), Brissot lit : « Je ne ferai ni l'apologie ni la censure des pouvoirs nouvellement créés. » En avançant dans l'examen de cette dénonciation, on frémit de voir sur quelle légèreté est fondé un décret d'accusation . Brissot dit-il, par exemple, que Montmorin s'opiniâtrait à conserver dans leurs places des personnages hostiles, tels que M. de Castelnau, résident de France à Genève : on fouille les pièces et l'on voit que ce poste a été supprimé en 4791. Brissot reproche-t-il à Montmorin d'avoir laissé dansl'oubii le patriote Genêt, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg : on apprend que le ministre lui a, au contraire, accordé une gratification et qu'il a été ensuite envoyé en Hollande.

L'Assemblée, au surplus, ne fut pas convaincue.

Kersaint, ayant demandé qu'on mît aux voix le décret d'accusation, la motion fut rejetée; l'impression des discours de Gensonné et de Brissot, avec les pièces certifiées conformes, fut ordonnée; et l'affaire fut renvoyée aux comités réunis de diplomatie, de surveillance et des douze.

Dans la séance du 23 mai, Chabot annonce que Montmorin s'est embarqué à Boulogne-sur- Mer avec la princesse de Lamballe et M. de Garaman. Gensonné aussitôt s'écrie de son banc : « La fuite ds Montmorin doit prouver pour quels motifs les personnes qui ont voté l'ajournement semblent en ce moment si empressées d'entendre le citoyen Chabot. » La nouvelle était fausse : Montmorin publie une lettre dans laquelle il déclare courageusement qu'il n'a point et n'aura jamais le dessein de quitter la France, et qu'il ne quittera même point Paris avant que l'Assemblée ait approfondi la dénonciation lancée contre lui. Chabot fait alors des excuses, mais promet de prendre sa revanche. Cependant les discours et les annexes, dont l'impression avait été ordonnée, sont distribués. Dans la séance du 2 juin 1792, le représentant Mayern se plaint de ne trouver dans les pièces justificatives que des fragments de lettres, fragments façonnés

avec art, ajoute-t-il, et accommodés à la dénonciation. Le même jour, Montmorin fait remettre à la Législative un mémoire en réponse à ses accusateurs. Il avait fait imprimer lui-même, en totalité, les pièces dont les extraits avaient servi de fondement au réquisitoire de Brissot. Citées pour prouver des crimes, elles n'attestent que des services. Partout, dans cette correspondance, le ministre justifie les mesures prises par l'Assemblée nationale, proteste au nom de son énergie et de sa prudence, ne parle des princes émigrés que pour désavouer, au nom du roi, toutes leurs démarches, dissuade l'empereur de faire des tentatives pour rendre au monarque son ancienne autorité , annonce qu'elles seraient sans objet, prévient qu'elles seraient d'ailleurs sans succès et qu'on augmenterait la fermentation générale. Il représente qu'aucune puissance étrangère à la France ne peut y changer l'ordre des choses établi, qu'on peut dompter facilement un parti, mais non pas une nation nombreuse, exaltée et puissante. Montmorin voulait conserver la paix et l'alliance de l'Autriche; il voulait maintenir le traité de 1750 conclu contre la Prusse. Brissot et ses amis désapprouvaient passionnémen. cette politique. Ils en avaient le droit; mais, comme

répondait Montmorin : « Tout ce que cela prouve, c'est que M. Brissot tient pour criminels de haute trahison ceux qui ne pensent pas comme lui. » Le mémoire se terminait ainsi : « La seule faveur qui me reste à demander à mes lecteurs, c'est de vouloir bien lire les pièces entières de ma correspondance, et de me juger d'après l'impression qu'ils recevront de cette lecture. »

L'impression fut, en effet, profonde; lorsque, le surlendemain, Chabot, au nom des comités, donna communication de son rapport, lorsqu'il essaya de répandre des doutes, même sur la fidélité de Rochambeau, de Dillon, de La Fayette, les murmures d'indignation le forcèrent à supprimer des pages entières. Gomme conclusion à ce long débat sur le comité autrichien, l'Assemblée se contenta de renvoyer les nouvelles pièces énoncées dans le rapport à l'examen des comités compétents.

Montmorin pouvait se croire sauvé. Pour assurer son repos à la campagne, il avait fait distribuer dans l'Yonne, par l'intermédiaire de Peyron, de nombreux exemplaires de sa défense. A Paris, un homme de cœur, l'ami de sa fille Pauline, François de Pange, s'était hardiment jeté dans la mêlée. Après une vive polémique avec Brissot, le jour même où il

montait à la tribune pour accuser Montmorin, François de Pange, dans le soixante-quinzième supplément du Journal de Paris, lui adressait cette philippique : « Vous allez prouver à l'Assemblée, dites-vous, l'existence du comité autrichien? Au moment où l'Autriche est en guerre avec la France, ce mot ne peut désigner qu'une société d'ennemis publics. Le comité de surveillance a déclaré n'avoir pas les preuves de l'existence d'une telle société; mais vous vous êtes engagé à les fournir. Vos espions sont-ils donc meilleurs que les siens? » Et le vaillant journaliste continue de flétrir, en citant ses phrases, l'ancien adulateur du roi. L'article finit par ces mots : « Je ne vous retiens plus, homme du 10 mars; paraissez à la tribune! »

Dès que le mémoire de Montmorin paraît, François de Pange reprend la plume et signe à la fois, dans le numéro trente-six de VAmi des patriotes, et dans le quatre-vingt-cinquième supplément du Journal de Paris, une éloquente apologie de l'ancien ministre.

« Attaqué de la sorte (nous citons les dernières lignes), M. de Montmorin n'a pas eu de peine à se justiQer; toutes ses réponses sont simples, parce

qu'on n'a pas besoin d'emphase quand on dit la vérité; elles sont claires et courtes, et c'est dans cette discussion qu'on a vu, pour la première fois peut-être, la réplique de l'accusé être plus brève que l'écrit accusateur. — Brissot s'est présenté au combat avec de faibles moyens ; mais il avait pour auxiliaire l'art d'interpréter et de noircir les plus secrètes pensées, celui de transposer les phrases, celui d'altérer les termes et surtout le courage cynique de mentir imperturbablement... Quand Brissot emploie tous les prestiges de la charlatanerie et toutes les ressources de l'imposture pour tromper et avilir l'Assemblée nationale, pour faire jeter dans les fers et livrer peut-être à des bourreaux un citoyen irréprochable, je demande comment je dois qualifier ce J.-P. Brissot et quel délit il dénoncera jamais qui soit plus grave que le sien. — Je sais que, puisqu'il est député, la Constitution le déclare inviolable et je n'appelle pas sur lui la vengeance des lois. Mais puisse au moins le mépris de toutes les âmes généreuses faire de ce vil tyran une éclatante justice ! Ce mépris vengeur est un sentiment libre qu'aucune loi ne saurait contraindre. Il est doux de l'exhaler sur les plus puissants coupables et de ternir ainsi leurs scandaleux tiïom-

phes. Il est juste d'en atteindre jusqu'à la tribune nationale l'orateur effronté qui la profane par des calomnies. »

Pour n'oublier aucun nom, parmi les amis de Montmorin qui le défendirent publiquement à cette heure difficile, rappelons aussi que Suard fit paraître dans les soixante- dix-septième et soixantedix-huitième numéros du Journal de Paris un long article signé seulement de ses initiales, sur le prétendu comité autrichien et ses dénonciateurs.

M. de Toulongeon, dont l'ouvrage n'est que le témoignage d'un esprit modéré et honnête, mêlé aux premières scènes de ce drame, s'est trouvé à portée de recueillir des renseignements précis. Il affirme qu'on a calomnié les intentions et les démarches de ces derniers conseillers de Louis XYI, Malouet, Malesherbes, Bertrand de Molleville, Montmorin. c II n'avaient, dit Toulongeon, d'autre mobile que la constitution anglaise1. » Sans doute, son adaptation à l'état social de la France était devenue impossible ; mais est-ce un crime de l'avoir tentée, et cet essai mérite-t-il les sévérités de l'histoire? Il en est plus d'un, dans cette rupture irré-

i. Histoire de France depuis 8'J, par L. de Toulongeon. Pièces justificatives.

vocable entre le monde ancien et le monde nouveau, il en est plus d'un qui, resté sur l'autre rive, avait essayé de jeter un pont entre les deux sociétés séparées désormais par un abîme; ne leur lançons pas d'outrages; car ils avaient gardé de la vieille France les qualités supérieures, délicates et chevaleresques. Pourquoi donc, sur l'interprétation isolée de deux lettres publiées dans la correspondance de Mirabeau et du comte de la Marck, accuse-t-on encore Montmorin de trahison? L'une de ces lettres, écrite de la main de madame de Beaumont, est du 22 mai 1792; l'autre, dictée à un ami, est du 19 juin suivant. Depuis six mois, Montmorin n'était plus aux affaires étrangères; c'est au milieu des dénonciations les plus violentes qu'il continue d'instruire des faits quotidiens le comte de la Marck, suivant son habitude depuis plus d'une année.

Les importantes correspondances publiées dans ces derniers temps n'ont apporté aucun argument à l'appui de ces jugements de parti pris ou insuffisamment fondés1. S'il est aujourd'hui démontré que, pendant toute la durée de son règne, Marie-

1. Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette, par MM. Geflroy et d'Arneth.

Antoinette avait regardé le comte de Mercy comme son propre ministre, s'il est avéré qu'elle n'avait jamais oublié cette recommandation de Marie-Thérèse, au moment de leur séparation, de rester bonne Allemande, il est non moins certain que Montmorin n'était pas instruit de cette double politique que représentait, notamment à Vienne, le baron de Breteuil, de cette politique qui fît directement appel à l'intervention armée des souverains et qui avait pour mission confidentielle de démentir l'acceptation officielle de la Constitution. Sans doute quand la Révolution eut elle-même engagé la guerre, quand la reine eut adressé à Mercy le billet du 26 mars 1793, qui contient le plan de campagne de nos armées, Montmorin ne croit pas le comte de la Marck un ennemi de la France et ne suspend pas des relations qui auraient dû, dès cette heure, prendre fin ; sans doute il donne à son confident les impressions de la cour, partageant avec elle cette courte vue qu'il suffira d'une promenade militaire pour sauver Louis XVI, et surtout Marie-Antoinette; sans doute il ne croit plus qu'il y ait un autre moyen de relever la nation, et que « ce n'est pas en elle-même qu'elle peut trouver les ressources nécessaires pour sortir du précipice où font jetée

les fous et les enfants1. » Mais avoir la préméditation de trahir La Fayette, son ancien ami ! Une phrase, dans une lettre intime, ne suffit pas pour convaincre d'infamie : « Les nouvelles que nous avons ici de Coblentz sont que les émigrés seront

iî employés. Si cela est, j'en serais très fâché. On ne saurait, selon moi, les mettre trop à l'écart pour agir. » Telle est sa pensée politique dominante. Le surplus, inspiré par la passion de voir la famille royale échapper à l'échafaud, peut être critiqué,

| blâmé, mais ne peut servir de fondement à la condamnation de l'histoire pour connivence directe avec les généraux autrichiens. Le comte de Montmorin, héritier d'un des noms les plus fiers de l'aristocratie, ne voulait ni sa disparition, ni son effacement dans le gouvernement. Il n'est certainement pas un des ancêtres de la démocratie moderne; mais c'est un honnête homme, et l'un des esprits qui comprirent le mieux, aux débuts de la Constituante, les nécessités d'une monarchie contrôlée et libérale. Nous subissons trop encore aujourd'hui, dès qu'il s'agit de la Révolution, les défiances aveugles que le danger de la patrie expliquait alors, mais ne justifiait pas toujours.

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