‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 29 sur 97 · Correspondance avec M. le comte de la Marck, t. III · texte numérisé non relu

Correspondance avec M. le comte de la Marck, t. III

Deux mois nous séparent des massacres de septembre. La France entrait visiblement dans la république : c'était la conséquence de la guerre. Barnave, découragé et triste, avait pris congé de Marie-Antoinette; il avait dit adieu à Montmorin avec les plus funestes pressentiments. Il se retirait dans le Dauphiné, attendant que le bourreau vînt l'y chercher.

La journée du 20 juin faisait prévoir celle du 10 août. Montmorin s'était mis en évidence; il était signalé comme ayant eu la main sur le pommeau de son épée, à côté du roi, pendant qu'on le coiffait du bonnet rouge. Les journaux l'attaquent dès lors, avec une rage nouvelle. Il n'avait plus d'autre ambition, dans ces dernières semaines de la monarchie, que d'être un serviteur fidèle; cependant il rencontre La Fayette et échange avec lui quelques paroles désespérées. Après avoir expédié de son camp à l'Assemblée une lettre où il attaquait à la fois le ministre Dumouriez et la société des Jacobins, le général était allé à Paris. Il avait paru à la barre, avait parlé de l'indignation

de l'armée. Puis il avait rendu un dernier hommage au roi et à la reine, qui continuaient à ne voir en lui qu'un démagogue. La Fayette, méditant déjà son volontaire exil, était reparti pour la frontière.

La vie do la famille royale étant l'unique préoccupation de Monlmorin, il s'était assuré le dévouement de M. de Liancourt, commandant à Rouen quatre régiments, et, de concert avec Malouet, il avait arrangé, avec l'ordonnateur de la marine au Havre, M. de Mistral, l'armement d'un yacht destiné à porter en Angleterre Louis XVI, Marie-Antoinette et leurs enfants. L'intendant de la liste civile, Laporte, avait remis au roi une lettre explicative de Malouet. On ne put en tirer toujours que ce mot : « L'affaire de Varennes est une leçon; nous verrons. » Lorsque Laporte transmit ce dernier refus: « Allons, s'écria Montmorin, il faut en prendre notre parti ; nous serons tous massacrés, et ce ne sera pas long. »

Paris était tout entier debout depuis les premier échecs de nos armées : les enrôlements volontaires commençaient, les défilés des sections se succédaient avec enthousiasme. Le manifeste du duc de Brunswick, bien loin d'affaiblir l'esprit public, Tex-

citait. De quelle ulilité pouvaient être désormais les réunions à l'hôtel delà rue Plumet? Lally, Clermont-Tonnerre, La Tour du Pin, Bertrand de Molleville y venaient, et aussi Malesherbes, et enfin Gouverneur-Morris.il étaient instruits en détail de tous les préparatifs du 10 août. Montmorin, infatigable de cœur, avait écrit au roi pour lui en faire part; il lui disait qu'il n'y avait plus à reculer, que soixante-dix amis résolus se trouveraient, avec des chevaux, aux Grandes-Écuries. Ne recevant pas de réponse, Montmorin s'était une dernière fois glissé au château. Madame Elisabeth, trompée, lui assurait que l'insurrection n'aurait pas lieu, que Santerre et Pétion s'y engageaient. La résignation était de plus en plus la forme du courage de Louis XVI.

Le même soir, après le souper, ce groupe d'hommes distingués et sans force était réuni dans le jardin de M. de Montmorin, discutant tristement toutes les chances de la situation. Malesherbes s'écria : a Je ne vois plus qu'une mesure de désespoir. Le roi s'étant interdit tout autre moyen de défense, il ne peut plus être question que de le préserver des assassins. Le parti révolutionnaire est armé contre lui, parce qu'il le suppose armé contre

eux, et vous voyez quelles sont nos armes, puisque Sa Majesté se refuse à tout. s> Malesherbes en était là, raconte Malouet, lorsqu'on vit arriver un domestique des Tuileries avec un paquet pour Montmorin. Le roi lui envoyait une lettre de Guadet et de Vergniaud, et une autre du premier valet de chambre Thierry.

La généreuse Gironde, républicaine pourtant, faisait une tentative pour sauver la tête de LouisXYI en amenant son abdication. Elle proposait la régence de Louis XVII, avec un conseil nommé par l'Assemblée. Le projet était irréalisable ; il était, d'ailleurs, repoussé par Marie-Antoinette. Montmorin pensait que, si Louis XVI persistait à se refuser à tout projet d'évasion, l'acceptation de la proposition des girondins, malgré l'humiliation personnelle qui suivrait son exécution, était peutêtre la seule ressource.

On possède le procès- verbal, écrit de la main de Lally-Tollendal, d'une autre séance tenue le 4 août dans ce même jardin, entre les mêmes amis1. Chacun rendait compte de ce qu'il avait découvert ; Lally avait reçu une lettre anonyme, dans laquelle

1. Voir les notes du tome II de l'Histoire de la Révolution de M. Tliiers.

on lui racontait une conversation chez Santerre; on y annonçait le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée, de s'emparer du prince royal. Au moment où les confidences touchaient à leur fin, accourut Malesherbes. Il venait presser madame de Montmorin et Pauline de Beaumont de se retirer à la campagne. La crise approchait et Paris n'était plus la place des femmes. Elles ne voulurent pas partir. Elles songèrent à demander asile à madame de Nanteuil, rue Xeuve-des-Mallmrins. Seule, madame de la Luzerne se cachait pour quelques semaines à Luciennes. Calixte avait donné sa démission d'officier de l'armée active et entrait, comme garde national, dans le bataillon royaliste des Filles-Saint-Thomas. Ce même jour, 4 août, le Mémorial deGouverneur-Morris indique qu'il se rendit chez Montmorin et qu'il le trouva profondément abattu1. Montmorin tenta encore de causer avec le roi ; on le renvoya à M. de Montciel, qui s'occupait aussi d'une sortie. Montmorin lassait Louis XVI de son attachement.

Le 10 août arriva. La veille, il y avait eu un dernier lever à la cour pour les derniers fidèles.

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