Soulavie, Mémoires historiques, t. VI
« — C'est la première marque de bonté que je reçois depuis mes malheurs, dit Montmorin.
î Soulavie, après quelques paroles de politesse. — Je n'aimais pas l'excès de la puissance royale sous l'ancien régime, ni la faiblesse du gouvernement avant la Révolution.
» Montmorin. — Nos opinions se trouvent analogues. N'ai-je pas contribué à la liberté ? N'ai-je pas, par un tendre attachement à Louis XVI, demeuré constamment à côté de lui? On ne connaît pas le roi; il est aussi innocent que je le suis. Je n'ai voulu la guerre de la France contre aucune puissance. Je la regarde comme la cause de tous nos maux. Cependant me voilà détenu. M. Brissot m'a attaqué hier bien injustementdans l'Assemblée. M. Lasource, membre du comité, est chargé de faire un rapport. Ah ! monsieur, si l'humanité a toujours sur votre cœur de l'influence, rendez-moi le service de me faire connaître ici les griefs secrets de ces messieurs; je ne crains pas la mort, je crains le sort de madame de Montmorin.
d Soulavie. — Je suis étranger à toutes les opérations de ce cabinet.
» Montmorin. — Que me conseillez-vous et quel mal pensez-vous que Brissot puisse me faire?
» Soulavie. — Tous les maux qu'il pourra. Il sait ce que vous avez fait : ennemi de tous les ministres des affaires étrangères, de Vergennes, de Montmorin, de Lessart, de Chambonas, de Dumouriez, il les croit tous instruits de ses aventures; il ne s'est cru en repos que lorsqu'il a eu placé un ministre des affaires étrangères de son bord. Vous êtes mal gardé; vous n'avez en ce moment-ci qu'un seul militaire, je vous exhorte à vous évader.
» Montmorin. — M'évader, après la séance de l'Assemblée, c'est m'exposer à êlre massacré. La prison est pour moi un asile que je préfère. Que pensez-vous que tout ceci pourra devenir?
» Soulavie. — L'ennemi approche; je ne crois plus le roi en sûreté.
» Montmorin. — L'infortuné monarque est perdu; je ne vois qu'un moyen de le rétablir un jour : c'est une déclaration de la république; cette déclalion seule peut sauver le roi. G^tte République sera terrible contre l'ennemi; elle sauvera le territoire intact; elle sera déchirée parles factions intestines. La Révolution se purgera ainsi de ses immondices. Vous avez vu, au 14 juillet, La Fayette et d'Orléans se brouiller. Peu de jours après, vous avez vu le parti de Mirabeau et de Lameth se diviser. Les jaco-
binsetles feuillants étaient frères avant la révision. Les jacobins, à l'époque de la déclaration de guerre, se sont encore divisés en parti de Robespierre et en parti deBrissot. C'est l'âme de la Révolution que la scission et le trouble... Terminons la conférence par un service signalé que vous pouvez me rendre. Je suis dans des peines cruelles sur madame de Montmorin. Dans quelles souffrances l'interrogatoire de l'Assemblée nationale ne l'aura-t-il pas jetée? Faites-moi la grâce de passer chez elle. Elle demeure au milieu de la rue Neuve-des-Mathurins. Elle sera glacée d'effroi en voyant arriver du comité quelqu'un de ma part; mais dites-lui un mot qui la rassurera, c'est que je me porte bien.
» Soulavie. — Je vous demanderai, de mon côté, une autre grâce. Vous n'avez rien pris depuis vingt-quatre heures; je sors et je vais vous faire servir à dîner.
» Montmorin. — Je resterai encore dans cet étal, n'ayant aucun besoin.
» Soulavie. — Afin que vous mangiez sans crainte, j'irai chercher le dîner moi-même.
» Montmorin. — Vous ne pourriez plus me rendre aucun service ; car votre pitié vous rendrait tivs suspect, et je désire de vous que les pièces de
mon ministère soient par vous remises au eomité. Convaincu de mon patriotisme, je ne balance pas à faire celte proposition.
» Soulavie. — Je ne puis toucher aux papiers du comité, mais les voilà dans ce coin. Qui vous empêche de les mêler comme un jeu de cartes ? Les députés s'occupent bien de papiers ! Ils sont ici pendant deux ou trois heures occupés à se quereller; après quoi, ils passent à l'Assemblée et coulent la journée avec des femmes ou dans les plaisirs. Dans le moment actuel, il s'élève une rivalité entre eux et la municipalité. C'est ce qui pourrait vous arriver de plus heureux.
■o Montmorin. — Soyez patriote, monsieur; vous serez pour moi un défenseur officieux bien précieux. Abandonné de toute la terre, égaré et fugitif dans Paris, arrêté et conduit à ce comité, la Provividence vous a envoyé pour me sauver ; et vous le pouvez en calmant les esprits du comité. »
Ainsi se termina ce colloque, curieux à consulter pour qui veut juger équitablement Montmorin. Le soir même, Soulavie rendit visite à la comtesse ; il la trouva mourante de désolation et de terreur dans son lit. « Je ne suis pas madame de Montmorin, lui dit-elle craignant une embûche ; mais je lui ferai
porter les nouvelles que vous me donnez de son mari. » Soulavie, ému par tant de douleur, se retira sans insister pour la convaincre de son identité.
Le 31 août, Lasource lisait son rapport à la Législative ; il concluait, au nom des comités réunis, à la mise en accusation. Le seul grief retenu était le silence gardé par le ministre vis-à-vis des mouvements et des desseins des princes rebelles. Tous les prétextes n'étaient-ils pas bons pour se débarrasser de l'ami du roi? Ce n'était pas impunément que Montmorin avait répondu un jour à Brissot que sa méchanceté et sa générosité lui étaient également indifférentes. Brissotnelui pardonnait pas. En attendant le jugement, on conduisit Montmorin dans les cachots de l'Abbaye. Est- il vrai qu'il obtint que son fils Galixte vînt partager sa captivité? Estil vrai qu'il écrivit une lettre suppliante à Danton? M. de Lamartine énonce ces faits; mais nous n'en avons pas trouvé de preuve. Est-il vrai enfin que, désespéré de la justice des hommes et n'ayant plus sur lui le poison qu'il avait emporté dans sa retraite de la rue Saint-Antoine, Montmorin brisa à coups de poing une table de bois de chêne ? N'y a-t il pas eu une confusion avec son cousin? L'édi-
leur des Mémoires sur les journées de septembre donne cet acte de colère comme certain, et l'attribue au père de Pauline de Beaumont.
Nous sommes arrivés au jour néfaste. C'est le 2 septembre1. Les nouvelles des armées françaises étaient mauvaises. L'ennemi était à quarante lieues de Paris. Verdun venait de capituler, Longwy était pris; on entendait de nouveau de toutes parts cet effrayant tocsin dont le souvenir était resté gravé dans les âmes depuis la nuit du 10 août. Les officiers et les soldats qui s'étaient rendus ce jour-là au peuple et qui avaient été mis sous la protection de la nation sont d'abord massacrés. On vient prendre Montmorin dans sa prison et on le met en face de ce tribunal qui s'était installé sur le lieu du crime. Maillard présidait. Montmorin déclare aussitôt qu'il ne reconnaît pas de pareils commissaires pour ses juges, qu'ils n'avaient été nommés par aucune loi,. que l'affaire pour laquelle il était détenu était soumise à la décision d'un tribunal régulièrement constitué, et qu'il espérait bien que sa décision changerait l'opinion que le peuple avait de lui.
1. Procès-verbaux de la commune de Paris. Mémoires sur les Journées de septembre. Journiac de Saint-Méard, Mon Agonie de irenle-'huil heures.
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Jusqu'à la dernière minute de sa vie, sa conscience s'élevait conlre ses dénonciateurs. Un des acolytes de Maillard interrompt brusquement le prisonnier et dit : « Monsieur le président, les crimes de Montmorin sont connus; mais, puisqu'il prétend que son affaire ne nous regarde pas, je demande qu'il soit envoyé à la Force. — Oui, oui, à la Force! » crient à la fois tous les juges. Est-il bien sûr qu'un éclair de joie ait alors illuminé le visage de la victime et qu'elle ait espéré échapper aux mains des bandits? « A la Force! » était à la fois l'arrêt et le signal de mort. Le grand seigneur sardonique et dédaigneux se réveilla : « Monsieur le président, dit-il, puisqu'on vous appelle ainsi, je vous prie de me faire avancer une voiture. — Vous allez l'avoir, » lui répond froidement Maillard. Il fit un signe à l'un des assistants, qui sortit aussitôt pour avertir les assassins qu'ils allaient avoir un aristocrate de choix. Le misérable rentra dans la salle et dit à Montmorin : « La voiture est à la porte. » Montmorin réclame divers objets et des souvenirs qui étaient restés dans son cachot. Il veut les emporter. On lui répond qu'ils lui seront envoyés. Il sort, et Maillard écrit aussitôt en marge du registre d'écrou : Mort. Montmorin tombe à la
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porte au milieu d'une meute de forcenés. Ils se jettent sur lui, le renversent et le frappent à coups de sabre ou de pique. M. Ignace de Barante, dans ses notes inédites, raconte qu'au moment où on regorgeait, il mordit la main d'un des bourreaux, un nommé Cumont ; un autre septembriseur, Boinnet, lui abattit les doigts à coups de hache et les mit dans sa poche pour les montrer dans tous les cafés du voisinage. Percé de coups en plein corps, tailladé et labouré de plaies, Montmorin respirait encore; les assassins alors l'empalèrent et le portèrent ainsi comme un trophée jusqu'aux portes de l'Assemblée.
Telle fut la fin, nous pouvons dire tel fut le martyre du comte Marc de Montmorin Saint-Hérem, qui, le premier, fut ministre de affaires étrangères de la Révolution.
Madame de Montmorin avait tout appris. Les horribles détails de ce long supplice lui avaient été racontés; Pauline de Beaumont ne les ignora pas davantage. Elle partit avec sa mère, sa sœur et son frère pour Rouen, où M. de Liancourt les recueillit.
Mais y séjourner fut impossible. La peur, l'image encore saisissante de la journée de septembre, et ce sentiment naturel qui, dans ces heures d'infinie détresse, porte ceux qui s'aiment à se réunir, déterminèrent la famille Montmorin à demander l'hospitalité en Bourgogne à leur voisin, à leur parent, le comte Mégretde Sérilly, ancien trésorier de l'extraordinaire des guerres, propriétaire du château de Passy- sur-Yonne.
L'hiver de 1793 se passa pour eux dans cette solitude1. François de Pange la traversa en fuyant la Terreur. Quelques amis venaient la nuit, de Villeneuve ou de Sens, apporter des nouvelles ou des livres. Lombard de Langres, ayant donné à lire à madame de Montmorin les Contes moraux de Marmontel, aperçut, quand elle les lui renvoya, une note marginale écrite de sa main, dans laquelle elle priait Dieu de la faire mourir. Ses vœux allaient êtn exaucés, et de quelle façon ! L'infidélité d'un dômes tique attira sur Passy et ses hôtes l'attention du co mité de sûreté générale institué par la Convention^
M. de Sérilly avait un frère, Mégret d'ÉlignvIj officier supérieur aux gardes françaises, qui st
1. Archives nationales W 363, n° 788. — Mémoires de Lombati de Langres, t. I"r, chap. ix
trouvait à Paris le 10 août. Un de ses amis, un de ses frères d'armes, le baron de Viomesnil, était de ceux qui avaient défendu, l'épée à la main, aux Tuileries, la personne du roi. Blessé à la jambe d'un coup de feu, Viomesnil s'était traîné cbez M. d'Étigny, rue Coq-Héron, n° 65; il y avait succombé à ses blessures quelques jours après. Lorsque le conventionnel Maure fut envoyé en mission dans le département de l'Yonne, une lettre d'un valet de chambre lui dénonça M. d'Étigny comme ayant donné asile au baron de Viomesnil. En même temps que cette dénonciation appelait sur le
\ château de Passy les fureurs des terroristes, un autre incident analogue les attirait aussi sur une illustre famille de la même province.
Le comte de Brienne, frère du cardinal, était à Sens avec ses neveux. Maure apprend qu'un ancien
lie officier des gardes du corps s'y trouvait. MM. de Loménie le connaissaient, et se crurent obligés d'aller lui rendre visite. L'entrevue fut amicale. La pitié était alors un crime. Ordre vint de Paris d'arrêter à la fois la famille Mégret et la famille de Loménie1. Le cardinal, l'ancien ministre, vivait encore. Seul des archevêques de France, il avait
, 1. Mémoires du comte Beugnot, t. Ier, p. 313.
prêté serment à la Constitution civile du clergé. Le souverain pontife lui ayant enjoint par un bref de se rétracter, M. de Brienne s'était tenu pour insulté et avait renvoyé au pape son chapeau de cardinal. Il était descendu à présider le club des jacobins de Sens, le bonnet rouge sur la tête. Instruit du mandat d'arrêt qui ne faisait pas exception pour lui, il avala en se couchant une pastille de Cabanis dont il avait eu la précaution de se munir depuis le commencement de la Révolution. Le lendemain, on le trouva mort dans son lit. Le reste de la famille fut conduit à Paris et enfermé à la prison des Madelonnettes.
Les commissaires du comité révolutionnaire se transportèrent le lendemain au château de Passy. Ils y trouvèrent madame et M. de Sérilly, madame de Montmorin,ses deux filles, madame de Beaumont et madame de la Luzerne, et Hugues Calixte de Montmorin, son fils. Folle de frayeur, la vicomtesse de la Luzerne s'était précipitée dans sa chambre1. On ne put tirer d'elle aucune parole. Sa mère et son frère, à qui les commissaires demandèrent si elle était habituellement dans cetétat, répondirent que, depuis un an, elle avait la tête égarée. Le chirurgien
i. Archives nationales. — Procès-verbal.
du bourg voisin, Edme Garnier, fut appelé et certifia que, depuis cinq semaines, elle avait le pouls faible et l'œil hagard '. On confisqua sur la jeune femme quelques lettres écrites en anglais par son mari, attaché à l'ambassade française à Londres, et qui n'avait pu rentrer. On trouva enfin dans le coffre de son secrétaire une casserole de cuivre remplie de clous de fauteuil et d'anneaux de lit, tout rouilles. Quand on l'interrogea sur ses intentions, elle prononça d'une voix éteinte ces paroles: « J'ai voulu faire du vert-de-gris pour ra'empoisonner, si je suis toujours malheureuse. » Les forcenés la laissèrent sous la garde de sa sœur, madame de Beaumont, qui dut signer le procès-verbal.
Quand, le lendemain, les recruteurs de la guillotine voulurent transporter à Paris tous les hôtes du château, madame de Beaumont se présenta : on ne voulut pas d'elle. Elle insista et monta dans la voiture; sa pâleur, sa maigreur frappèrent les regards. Les agents de la Convention, après une demi-heure de marche, jugèrent que cette ombre serait un embarras. Ils l'abandonnèrent sur la route à peu de dis lance de Passy.
Sa mère, sa sœur, son frère furent compris avec