Archives nationales, affaire Elisabeth Capet
les Loménie de Brienne, dans l'affaire de la princesse Elisabeth. Le réquisitoire de Fouquier-Tinville commet les plus grossières erreurs. Il ne prenait même plus la peine de vérifier le nom et le domicile : ainsi Calixte Montmorin est indiqué comme domicilié àPassy, près Paris; sa mère, qui était une Tanne est appelée Tanesse; elle est inculpée textuellement « d'avoir été la femme du scélérat qui a trahi la France pendant toute la Révolution et qui a subi la terrible vengeance du peuple; d'avoir été ainsi la complice de tous les crimes de son infâme mari. Enfin elle paraît (sic) avoir entretenu des correspondances avec le traître la Luzerne, son gendre, s Quant à Calixte Montmorin, il était, diton, au château le 10 août : « La preuve en résulte d'une arme qu'on a trouvée chez lui et qui servit ce jour-là à poignarder plusieurs citoyens; c'est une arme à deux dards, dont il avait été fabriqué alors une si grande quantité, et qui, en même temps qu'elle était instrument de l'assassinat médité contre le peuple, était aussi un signe de ralliement parmi les conjurés. Enfin la femme la Luzerne, est coupable parce qu'elle a entretenu la correspondance la plus active et la plus suivie avec son mari. Les lettres existent, et la
femme la Luzerne, convaincue de ce délit, a cherché à prévenir le jugement que la loi a porté contre elle. »
La malheureuse ne s'était pas empoisonnée; mais, atteinte d'une fièvre chaude, elle avait été transportée dans un hôpital de la prison Saint- Lazare; elle y mourait la veille de l'exécution. Les lettres de son mari, écrites en anglais, n'avaient pas été traduites et néanmoins avaient paru suspectes.
Tout est odieux et déchirant dans cet horrible procès. Mais l'héroïsme reparaît chez la mère et chez le fils. De même que le père avait été sardonique et hautain avec Maillard, la mère est sublime dans un mensonge devant le tribunal révolutionnaire; elle avait entendu avec bonheur prononcer son arrêt de mort. Dans ce moment terrible, elle trouva l'occasion d'acquitter envers madame de Sérilly la dette de la reconnaissance. Madame de Sérilly s'était évanouie au prononcé de sa condamnation. Madame de Montmorin, voyant sa cousine tomber sans connaissance, dit au tribunal : « Messieurs, madame de Sérilly vient de perdre la parole, elle ne peut vous dire son état; moi, je vous déclare qu'elle est enceinte. » Et madame de
■2li LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT.
Sérilly fui transférée de la Conciergerie à la maison de l'hospice de l'Ëvêché. Elle n'en fui pas moins inscrite sur la liste des suppliciés. Son extrait mortuaire fut dressé. Lorsque, après thermidor, elle fut appelée en témoignage dans le procès de Fouquier-Tinville, elle apparut comme un fantôme, son acte de décès à la main1.
Le soir même (21 floréal), à six heures du soir, eut lieu l'exécution des condamnés. Le bruits'étant répandu dans Paris que madame Elisabeth allait être conduite àl'échafaud, madame Beugnot voulut se placer sur son passage afin de prier pour elle et de recevoir son dernier regard. Elle se rendit dans ce dessein au coin de la rue Sainl-Honoré. Le sinistre cortège s'avançait. Il était, ce jour-là, composé de six charrettes. Madame Beugnot jette un coup d'oeil sur la première. Qui voit-elle? Le comte de Brienne, qu'elle connaissait et dont elle se sent reconnue. Elle s'évanouit. Pour raconter ces détails, un ami des Montmorin était là aussi dans la foule. C'était M. Lemoinne, l'ancien secrétaire du ministre. Il suivit les voitures jusqu'à la place de la Révolution. Dans la dernière était ma-
i. Mémoires de Lombard de Langres. — Mémoires du comte Beugnot, t. I".
dame de Montmorin et son fils. Quoique âgée de quarante-neuf ans à peine, .madame de Montmorin paraissait en avoir soixante. Ses cheveux avaient blanchi. Elle était calme et satisfaile de quitter ce monde. Calixle de Montmorin, debout, tête nue, leuait dans sa main un objet qu'il portait fréquemment à ses lèvres. Sa sœur Pauline, la confidente de ses premiers troubles d'amour, lui avait vu emporter, au moment de l'arrestation à Passy, le petit ruban bleu que madame Hocquart lui avait laissé dérober un soir, à Luciennes. Il avait vingtdeux ans. Sa dernière pensée allait où il avait laissé son cœur. Quand les charrettes s'arrêtèrent, Caiixte, respectueux envers madame Elisabeth, s'inclina devant elle. A chaque fois que le couperet de la guillotine descendait, il criait: «Vive le roi! » avec un courageux domestique de la maison de Brienne, compris, lui aussi, dans la fournée. Dixneuf fois, il poussa le cri de : « Vive le roi ! » Lorsque la vingtième victime monta les marches, il essaya bien de crier; mais, cette fois, le cri s'arrêta dans sa poitrine : c'était sa mère ! Calixte fut guillotiné après elle. Leurs corps furent enterrés à Monceau le même soir1.
i. Archives nationales. — Procès de Madame Elisabeth.
Le procès-verbal est conçu en ces termes : « Ils ont, en notre présence, subi la peine de mort, à l'heure de six de relevée. Signé: Château. Enregistré gratis le 23 floréal an n. Signé: Judée. » Toute réflexion, tout commentaire affaibliraient la grandeur de ce drame. On s'explique maintenant comment Pauline de Beaumont répétait fréquemment ce verset de Job : « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur? »
Les premières années d'amitié avec Joubert. — Mort de François de Pange.
Des agents de la nation avaient pris provisoirement possession des châteaux de Theil et de Passysur-Yonne et y avaient mis les scellés. Madame de Ueaumont, presque mourante, trouva un asile chez un pauvre vigneron des environs de Villeneuve. 11 se nommait Dominique Paquereau : son nom a mérité d'être conservé par Joubert. Abandonnée, seule avec deux anciens serviteurs de son père, Saint-Germain et sa femme, qui étaient entrés au service du comte de Montmorin lors de son ambassade à Madrid, madame de Beaumont s'abrita pendant quelques mois dans une chaumière delà-
brée. Elle vécut du prix de quelques bijoux qu'on vendait presque pour rien à Sens. L'hiver venu, elle se traînait de son lit au foyer. Elle racontait plus tard à ses auditeurs attentifs, dans le salon de la rue Neuve-du- Luxembourg, ses misères attendrissantes. Deux ou trois livres qu'elle avait emportés lui servaient de compagnie.
C'est là qu'elle apprit peu à peu toutes les calamités qui l'avaient frappée ; elle y apprit aussi l'exécution de ses amis, celle des frères Trudaine et d'André Chénier, celle de M. de Malesherbes.
Le beau-père de Trudaine de Montigny, vieillard de soixante-treize ans, M. Micault de Courbeton, accusé d'émigtation, avait été guillotiné le premier. Son gendre avait été ensuite arrêté. Le dernier enfant, âgé de dix-sept ans, se trouvait à Montigny lorsque le comité de surveillance s'y présenta; il fut laissé sous la surveillance de la municipalité. Mais Trudaine de la Sablière ne voulut pas abandonner son aîné et il devint alors l'objet d'un mandat spécial. Les Trudaine1 (qui l'ignore?) avaient été réunis à André Chénier et portés avec
1. M. le duc d'Audiffret-Pasquier a bien voulu permettre ;'i M. Louis Favre d'explorer pour nous les précieux papiers du chancelier Pasquier.
lui sur les listes de Sain (.-Lazare. Madame de Beaurnont se plaisait à raconter la lutte, digne de Piutarque, entre les deux frères devant le tribunal révolutionnaire. Acceptant pour lui-même les accusations les plus absurdes, l'aîné présenta la défense du plus jeune, dépeignant la candeur et la générosité de son caractère, comme s'il avait eu devant lui des juges et une justice. LesTrudaine ne furent pas épargnés. André Chénier les avait précédés de vingt-quatre heures.
La Révolution avait chassé madame de Beaumont du monde réel en le rendant trop horrible. Convaincue qu'il fallait aimer peu de gens et connaître beaucoup de choses, elle s'efforça d'agrandir ses idées et de concentrer ses affections. Que lui en restait-il ? La hache avait fait des trouées profondes. Les filles de madame de la Luzerne avaient heureusement retrouvé leur père ; elles étaient trop enfants pour être autre chose que des nièces. Parmi les commensaux de l'hôtel de la rue Plumet, F. de Pange, et sa cousine, madame de Sérilly, avaient survécu ; madame de Staël n'avait pas encore quitté Coppet; madame Hocquart et les Suard avaient pu se cacher1. Ces amitiés, en se