‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 37 sur 97 · Correspondance de Joubert · texte numérisé non relu

Correspondance de Joubert

!oule une société anéantie ! Les quelques lettres datées de cette époque et conservées en province, dans les anciennes familles de commerçants, sont instructives. Seuls, ils s'étaient risqués, dès le lendemain de thermidor, à reprendre leurs affaires avec Paris et y étaient rentrés. Les rues étaient débaptisées; les plus brillants hôtels étaient devenus des restaurants ou des maisons meublées; dans les églises mutilées, le bonnet rouge planfcé sur une pique remplaçait la croix; dans les vieux quartiers, jadis tout noirs de couvents et d'abbayes, les cloîtres étaient évenlrés, les chapelles transformées en échoppes, les clôtures des jardins ébréchées; sur les murailles ces mots inscrits : Propriété nationale à vendre ! A tous les étalages, chez les brocanteurs des dépouilles à acheter, ornements d'autel, statues, reliquaires, tableaux, vieux livres; les cafés et les cabarets multipliés; seule la place de la Révolution était silencieuse, vide et nue. On n'y passait presque pas. Quelle modification plus complète encore dans le costume et dans les mœurs ! A cette allure nerveuse, à ce langage hardi et cru, on ne pouvait se méprendre, pas plus qu'aux meurtrisssures de la façade des Tuileries et aux inscriptions gravées par le 10 août. Quand Chateaubriand lui-même,

cinq ans après, entra à pied dans Paris, il lui sembla qu'il descendait aux enfers, tant l'émotion était encore poignante !

Madame de Beaumont ne séjourna pas plus de six semaines au milieu de ces ruines. L'hôtel Mont morin avait été pillé. Il ne restait debout dans le jardin qu'un cyprès planté par elle à quatorze ans. Elle se plaisait, plus tard, au cours de ses infinies tendresses pour René, à le lui montrer dans leurs promenades vers les Invalides. C'est à ce cyprès, dont il connaissait seul l'origine et l'histoire, qu'à son premier retour de Rome, prêt à repartir pour le Valais, il alla faire ses adieux.

La joie de madame de Beaumont, dans ce court séjour à Paris fut de retrouver François de Pange et madame de Sérilly. A peine sa cousine avait-elle recouvré la liberté qu'elle était citée comme témoin dans le procès intenlé, par la conscience publique révoltée, à Fouquier-Tinville. Depuis que le club des Jacobins avait été fermé, les imaginations peu à peu se rassuraient. La bourgeoisie, exaspérée contre la terreur, était d'autant plus lasse de la rude domination des conventionnels, qu'elle avait ardemment acclamé la Révolution. La majorité de l'Assemblée eût voulu punir les députés les plus fé-

roces qui l'avaient opprimée; mais, suivant le mot de madame de Staël, elle traçait la liste des coupables d'une main tremblante, craignant toujours qu'on put l'accuser elle-même des lois qui avaient servi de justification ou de prétexte à tous les crimes. Les sympathies qui accueillirent madame de Sérilly lui permirent de rentrer immédiatement dans ses biens. Elle reprit possession du château de Passy et vint l'habiter avec François de Pange. Ils se marièrent et prirent avec eux madame de Beaumont, en attendant qu'elle obtînt la main levée du séquestre de Theil. Elle lia les hôtes de Passy avec JouberL L'esprit austère de François de Pange ne lui eût pas été sans utilité. Son imagination se trouvait contrainte dans son commerce et n'osait pas se livrer à tous ses caprices, « M. de Pange veut qu'on marche, et j'aime à voler ou du moins à voleter1. »

Sa lettre du 26 avril 1795 allait trouver madame de Beaumont à Paris. Elle était tout entière au passé sanglant, recueillant des informations, écoutant les récits d'anciens serviteurs. Riouffe, l'ami des girondins, venait de publier ses Mémoires d'un détenu; ils avaient produit dans le public une vive

Lettre du 26 avril 1795.

sensation. Aucun ouvrage de ce genre n'avait été écrit avec le même talent. Le succès des Prisons, de Silvio Pellico, il y a quarante ans, pourrait seul rappeler la vogue de l'ouvrage de Riouffe. L'intérêt que Joubert et madame de Beaumont prirent à cette lecture est un signe des temps. La lettre à Joseph Souque, objet de l'engouement de ces deux nobles esprits, nous en paraîtrait peu digne, si nous ne nous placions pas au lendemain des scènes d'attendrissement produites par le procès des noyades de Nantes et par les dépositions des victimes échappées au tribunal révolutionnaire. Un bénédictin, un peu illuminé, s'était trouvé dans la cellule où était enfermé Riouffe. Pour se débarrasser de ses sermons, celui-ci avait imaginé, en'fils du xvin0 siècle, de créer un culte nouveau sous le nom d'Ibrascha, et d'en publier les rites et les maximes. Joubert et madame de Beaumont avaient de l'aversion pour cet Ibrascha ; ils ont soin, dans leur correspondance, de le déclarer, tant ils avaient pris au sérieux l'auteur, et tant ils avaient été remués par les tableaux de l'intérieur des cachots avant le 9 thermidor.

Dans la stérilité littéraire de ces années terribles, un mot, une phrase, suffisaient pour attirer l'atten-

tiondes esprits éclairés. La société ne s'étailpas encore assise. Lire était donc la plus grande occupation de madame de Beaumont. Les échanges de livres étaient continus entre Villeneuve -sur- Yonne et Passy. Les plus graves étaient dévorés. Comme cette jeune comtesse de Béthisy dont parle Rivarol, madame de Beaumont aimait beaucoup les sujets de métaphysique ; ses questions abrégeaient les difficultés; ses réponses redressaient souvent l'explication. S'il est vrai que, selon l'âge, selon l'année, selon la saison et quelquefois, dans le même jour, selon les heures, nous préférions un livre à un autre, un style â un autre style, il est encore plus vrai qu'il y a dans chaque siècle une sorte de goût général qui s'impose; il donne à certains auteurs une réputation de mode et finit par imprimer un caractère uniforme aux intelligences contemporaines. Pauline de Beaumont était trop de son temps pour ne pas être quelque peu philosophe; elle appelait Condillac son cher abbé, et il exerçait sur elle toutes les séductions de sa méthode et de sa lucidité; elle essayait de goûter Malebranche; elle admirait le Phédon et le mettait au-dessus de tout. V Apologie de Socrale lui avait produit moins d'cITct. « Je crois, disait- elle, que cela tient aux

circonstances; nous avons vu tant de procès aussi injustes et tant de magnanimité parmi des victimes qui nous intéressaient plus vivement ! » Elle prenait même connaissance des articles de Fontanes sur Kant. Enfin, pour achever de comprendre celte cervelle curieuse à l'excès, et qu'aucun effort, aucune forte attention ne rebutaient, nous ne pouvons oublier qu'il y avait en madame de Beaumont du sang de la vieille Auvergne. Aussi V Histoire de Port-Royal l'occupa-t-elle plusieurs mois. Il lui semblait que, dans un chrétien, l'esprit devait être janséniste, et le cœur un peu moliniste. Elle attribuait toutefois cette dernière partie de ses souhaits à ce qu'elle appelait les préjugés de sa jeunesse. Une de ses tantes, l'abbesse de Montmorin, était soupçonnée d'être l'amie des jésuites. Toujours est-il que, dans les premières ardeurs de son zèle janséniste, elle écrivait à Joubert : « Si Port-Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir1. » Elle se contenta de relire les Provinciales.

Gardons-nous de croire, malgré ces sérieuses lectures que nous ayons en face de nous une pédante. Elle avait eu grand'peur de le devenir. Ses ouvrages favoris l'eussent guérie. C'était d'abord

Page 1