Lettre du 1" octobre
-?18 LA COMTESSE PAULINE DE BEAl.MO.NT.
renouant, eussent-elles toutefois suffi à l'àme mélancolique et désenchantée de Pauline de Beaumont? Son appétit de savoir, qui s'alliait au jugement le plus droit, aurait-il, en étendant la variété de ses connaissances, satisfait le sentiment et le besoin de bonheur qui étaient pourtant en elle? Aurait-on apprécié cette intelligence admirable, cet esprit qui se nourrissait de pensées, <r sans y chercher la satisfaction de la vanité »? Eùt-elle, en un mot, été tout à fait elle-même, si elle n'eût pas rencontré sur son chemin un homme d'un caractère aussi élevé que sûr, esprit de premier ordre, et d'autant plus distingué qu'il s'ignorait lui-même, fuyant le bruit, plein de manies et d'originalités, comme dit Chateaubriand, et manquant éternellement à ceux qui le connaissaient, ayant une prise extraordinaire sur ses amis, s'emparant d'eux comme une obsession, ayant la prétention d'être toujours au calme et étant troublé plus que personne; enfin (et c'est le coup de pinceau qui achève le portrait tracé par un maître) un égoïste qui ne s'occupait que des autres.
Nous n'avons pas une page inédite à ajouter aux documents publiés sur Joubert. Une honorable famille, chez qui sa mémoire est à juste titre vé-
nérée, a conquis la sympathie de tous les lettrés par le soin pieux qu'elle a mis à faire connaître non seulement ses pensées et sa correspondance, mais encore sa vie modeste et sérieuse, son intérieur paisible, ses affections à la fois passionnées et austères. Si madame de Beaumont doit beaucoup à Joubert, il lui dut beaucoup aussi, et cet empire qu'il exerçait sur les autres, une femme qu'un souffle pouvait renverser, un être tout de grâce, de faiblesse et de langueur, l'exerça à son tour sur le penseur ingénieux et fort.
Il habitait la majeure partie de l'année à Villeneuve-sur-Yonne. Marié, depuis quelques mois à peine, il n'était plus un jeune homme. Les quarante ans allaient sonner. La rumeur publique lui apporta le récit des événements accomplis au château de Passy, la détresse et l'abandon dans lesquels se trouvait la fille du comte de Montmorin. Joubert fut ému. Il alla frapper à la porte de l'humble maison où Pauline s'était réfugiée. Cette visite marqua dans la vie de Joubert. Il lui offrit de la recevoir à Villeneuve; ses visites se renouvelèrent, même dans cet hiver de 1794, presque aussi cruel que celui de 4709; mais l'air qu'il respirait, près de cette chaumière couverte de neige, lui était déjà favorable,
et son cœur honnête avait presque la crainte d'effaroucher madame de Beaumont par un trop vif empressement.
Ce qu'était alors Joubert, son état moral, c'est à lui-même que nous devons le demander. Il ne s'est pas dérobé aux regards de l'observateur. Dans son ignorance de la vie réelle et dans sa passion pour l'idéal, il n'avait pas changé depuis le jour où, la première fois, il avait quitté ses vieux parents pour aller à Paris. Sa mère le trouvait si grand dans ses sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, que l'avenir l'inquiétait. Un jour qu'elle reprochait à son fils son désintéressement et sa générosité, il lui répondit qu'il ne voulait pas que l'âme d'aucune espèce d'homme eût de la supériorité sur la sienne. Cette âme ne s'était pas abaissée : la solitude, la réflexion, l'étude, l'avaient encore ennoblie. Depuis la Révolution, la France lui paraissait un tourbillon habité par un peuple à qui la tête tournait. Ce qui lui semblait faux n'existait pas à ses yeux; subtil à force de recherches, chassant aux idées, comme si elles étaient des papillons, rêvant la perfection comme le vulgaire rêve le bonheur, il était tourmenté, quand il écrivait, par l'ambition de mettre tout un livre clans
une page, toute une page dans une phrase, et une phrase dans un mot. N'était-ce pas de lui-même qu'il disait que, pour juger de pareils esprits, il n'y avait pas de mesure usitée? Aussi vivraient-ils ignorés et mourraient -ils sans monument, si quelque haute amitié ne se montrait à côté d'eux, comme un hasard fortuné, pour leur servir de stimulant et faciliter leur éclosion.
Fonlanes aurait pu, à beaucoup d'égards, remplir ce rôle : Joubertlui était profondément attaché, et depuis ces années heureuses où les cœurs se lient le mieux. La seule entreprise littéraire à laquelle il ait songé pour augmenter ses ressources, une revue anglo-française, Joubert lui en avait confié l'essai; il avait fait mieux; pour lui assurer son indépendance; il l'avait marié à une femme de son choix. Sans doute il ne taisait pas à Fontanes ses peines secrètes, ses luttes entre un corps faible et une âme vigoureuse; mais cet esprit rare, qu'il comparait à une noisette des contes de fées où l'on trouvait des diamants lorsqu'on en brisait l'enveloppe, cet esprit, si fin qu'il est parfois subtil, restait enfermé. Quelles mains délicates l'entr'ouvriraient ? Dans les moments d'inspiration et de ravissement où la contemplation parfois le plongeait,
aux heures où il eût voulu que ses pensées s'inscrivissent toutes seules sur les arbres qu'il rencontrait, tant il avait la tête gonflée et tant il répugnai! à écrire, Fontanes eût été le critique choisi; mais le désir de plaire, la confiance absolue, cet encouragement dont les plus sages ont besoin, qui les donnera? Et cette louange discrète, quelles lèvres la diront sans banalité, comme on veut qu'elle soit dite?
Madame de Beaumont fut tout cela pour Jôubert. Elle absente, l'esprit de son ami était presque absent. Vainement Fontanes lui recommandait d'écrire, chaque soir, le résultat des méditations de la journée et l'assurait qu'à la fin il aurait fait un beau livre, sans aucune peine; madame de Beaumont était alors au mont Dore et ne pouvait que rarement lui adresser de ses nouvelles ; il devenait un marbre; jusqu'à ce que, Béatrix étant pour toujours partie, il en arrivât à s'ennuyer de ce qu'il entendait, de ce qu'il disait, indifférent à ce qu'il voyait, ne comprenant plus rien ni aux livres, ni aux hommes, ni à ses propres pensées, et si peu semblable à lui-même, qu'il écrivait à madame de Vintimille : « Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n'ose plus
me montrer à ceux dont je veux être aimé l. » Ce n'étaient heureusement que des crises intermittentes; mais, pour les amener, combien devait être attrayante cette aristocratique jeune femme, et pénétrant son souvenir !
En décembre 1794, malgré un vigoureux hiver, madame de Beaumont se décida à aller revoir ses amis qui avaient survécu ; son cœur était serré de quitter le pauvre logis de Dominique Paquereau; ellle était effrayée de revoir cette ville teinte encore du sang de tout ce qu'elle avait eu de plus cher au monde. Joubert, avec sa bonté prévoyante, l'avait recommandée à l'un de ses frères qui habitait Paris. Elle descendit dans un modeste hôtel de la rue Saint-Honoré. Quelle impression dut lui laisser le spectacle des lieux où tant de forfaits s'étaient accomplis ! Quelle transformation, rapide comme un changement à vue !
Qui ne s'est demandé comment purent reprendre le train ordinaire de la vie les nobles qui, sans émigrer, avaient échappé aux horreurs de 93 et de 94? C'était pour les anciens privilégiés comme un mauvais songe. Ils se frottaient les yeux. Était-ce possible? Quoi! en si peu de temps