‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 5 sur 97 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Un jour, au lendemain de Corinne, dans cette année 1 807, où madame de Staël réunissait à Goppet tout ce que l'Europe comptait d'esprits supérieurs, un de ses hôtes préférés, M. de Sabran, souleva une thèse qui donna lieu à une de ces conversations fines, vives et brillantes dont l'écho, grâce à une lettre de M. de Barante, est venu jusqu'à nous. Il s'agissait de savoir si les femmes entre elles étaient susceptibles d'une amitié profonde, durable, désintéressée.

Cette spirituelle société s'accordait à dire, avec Thomas, qu'une amie pour l'homme était chose

rare1, mais que, lorsqu'elle se rencontrait, elle était plus délicate et plus tendre; que, s'il fallait désirer un ami dans les grandes occasions, il fallait l'amitié d'une femme pour le bonheur de tous les jours. « Mais, interrompit Sismondi, qui pensait à la comtesse d'Albany, nous sommes convaincus. Revenons aux doutes de M. de Sabran; il ne croit pas les femmes susceptibles entre elles de la véritable amitié. » La conversation, dont nous n'avons pas les détails, se continuait même pendant le souper, étincelante de saillies, de verve et d'originalité, lorsque madame de Staël, coupant court aux contradictions, s'écria vivement : « Je crois que vous nous calomniez, messieurs. J'ai admiré et aimé, dès mon entrée dans le monde, le plus noble caractère; je n'en ai pas connu de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible. C'était, une femme; je tenais à elle par toutes les racines;, j'en eusse fait l'amie de toute ma vie. Je veux parler de Pauline de Beaumont, la fille de l'infortuné Montmorin, le fidèle collègue de mon père. »

Pendant que la fille de Necker parlait avec enthousiasme de cette amitié ébauchée, dans une petite ville de Bourgogne, à Villeneuve-sur-Yonne, un homme d'un esprit rare, d'une âme supérieure,

d'un talent digne de n'être apprécié que par les délicats, bien moins amoureux de gloire que de perfection, Joubert, restait inconsolé d'avoir perdu celle qui, de 1794 à 1803, avait été la confidente de ses pensées, et à la fois son public et sa muse. Ceux qui ont lu la Correspondance de Joubert savent quelle place tenait dans son existence Pauline de Beaumont. Il consacrait, chaque année, tout le mois d'octobre à la mémoire de celle dont l'affection avait fait, pendant dix années, les délices de sa vie. Il disait, après l'avoir perdue, au comte Mole : « Je ne pensais rien qui à quelque égard ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. » Et, dix-neuf ans plus tard, après avoir traîné, lui aussi, la longue chaîne des affections brisées, il célébrait encore dans son cœur, toujours plein d'un tendre souvenir, le funèbre anniversaire.

Un cercle d'élite s'était formé autour de cette jeune femme dans un coin de la rue Neuve-du- Luxembourg, société de bien courte durée, de deux, ans à peine, où l'admiration avait reparu, où le goût, notre conscience litéraire, était à la recherche de tout talent nouveau; et cependant, en dehors de

quelques lettres, qui donc aurait gardé le nom de la comtesse de Beaumont, si, dans des pages immortelles, les plus belles peut-être de ses Mémoires, Chateaubriand n'avait comme transfiguré son visage et à jamais poétisé ses derniers moments? C'est le privilège attaché au génie de donner une existence impérissable à ces femmes qui ont un instant charmé ses heures. Il le devait bien, l'enchanteur, à celle qui, avec Lucile, l'avait le plus adoré, alors qu'il était presque inconnu et que sa renommée n'était pressentie que par le cénacle au milieu duquel il vivait au retour de l'émigration.

Morte à trente-trois ans, aucune douleur ne lui avait été épargnée ; elle les avait toutes épuisées. Mariée par convenance, à dix-sept ans à peine, au sortir du couvent, elle n'avait pas eu un jour d'intimité avec son mari, plus jeune qu'elle d'une année; attachée à son père, comme Germaine Necker l'était au sien, elle avait assisté, à ses côtés, à cette suite d'épreuves qui finirent par le massacre de M. de Montmorin; son frère préféré s'était noyé à vingt et un ans; elle s'était vu arracher sa mère, sa sœur, son second frère; elle s'était vainement accrochée aux bourreaux pour accompagner sa famille à la Conciergerie, mourir avec elle, avec leurs

amis, le jour où la même hache trancha leurs têtes et celle de madame Elisabeth. Dédaignée par le Comité de salut public à cause de sa pâleur et de la fragilité de sa personne, voyant ses biens confisqués, madame de Beaumont attendit chez de pauvres paysans la fin de la Terreur; rentrée en possession de son château de Theil, elle répétait volontiers le mot de Marguerite d'Ecosse : « Fi de la vie! qu'on ne m'en parle plus ! » lorsque Fontanes et Joubert la mirent en présence de René ; elle reçut alors le coup de foudre ; dévouée jusqu'à l'abnégation, elle se donna tout entière au culte de cette violente affection; elle se reprenait, dans son milieu de Paris, aux joies de l'esprit; mais les souffrances morales avaient miné la frêle enveloppe; et, consumée à la fois par ses sentiments et la maladie, elle s'éteignait, le 3 novembre 1803, à Home, où elle était allée pour revoir une dernière fois M. de Chateaubriand.

On a deux portraits d'elle fort ressemblants; i'un de madame Vigée-Lebrun, daté de 1788, la représente à dix-huit ans, avec la pose un peu théâtrale du temps; elle apporte une couronne à son père. Elle n'est point belle; mais sa bouche spirituelle, ses yeux profonds, fendus en amande, d'une suavité

extraordinaire, à demi éteints par la langueur, sa longue chevelure, sa taille élégante et souple faisaient d'elle la plus séduisante et la plus distinguée des grandes dames. L'autre portrait, que nous préférons, est une miniature d'un prix inestimable. Il est du commencement du siècle. Les souffrances ont amaigri et pâli le visage encadré par les coiffures à la mode du Directoire; le châle est noué autour de la taille ; le regard, noyé par les larmes, s'est encore adouci, comme un rayon de lumière à travers le cristal de Veau. Je ne sais quelle mélancolie attire et attache, quand on contemple ce visage expressif. « On n'aime pas impunément, écrivait un ami de Joubert, on n'aime pas impunément, ces êtres fragiles qui semblent n'être retenus dans la vie que par quelques liens prêts à se rompre. » Comme on comprend bien, avec cette forme aérienne, que madame de Beaumont ait pu être comparée à ces figures antiques qui glissent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'une tunique!

Non pas que ce fût un cœur frivole et une tête légère, elle possédait une admirable intelligence ; elle comprenait tout. Son âme était virile et forte; son jugement était sûr, et l'on pouvait compter

que tout ce qui lui avait plu était exquis. Elle aimait le mérite, a-t on dit d'elle, comme d'autres aiment la beauté. Plaçant au-dessus de toutes les fantaisies l'amour des lettres, passionnée pour les beaux livres, sans être pédante, connaissant les hommes, les roués de son temps, les héros à la mode de Crébillon fils, et professantpour ce mondelà le plus profond dédain, elle avait horreur de toutes les vulgarités. Elle était friande du délicat, comme d'autres femmes le sont du succès. Mais, pour se montrer ce qu'elle était, il fallait qu'elle se sentît pénétrée comme d'une douce température, celle de l'indulgence. N'était-ce pas aussi une raffinée que celle qui, après avoir entendu lire cette page de René : « Levez-vous vite, orages désirés, etc., » confiait à madame de Vintimille cet aveu : « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. »

C'est cette existence malheureuse et passionnée que nous voudrions raconter. Mêlée aux événements les plus tragiques de la Révolution, à ceux qui la précédèrent comme à ceux qui l'accomplirent, elle nous permet d'étudier, avec des documents ignorés en partie jusqu'à ce jour, le rôle

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véritable de M. de Montmorin, comme ministre des affaires étrangères, la fin de la vieille France aristocratique et ces commencements du Consulat qui faisaient dire aux survivants de cette terrible époque : « Enfin la terre n'est plus attristée ! »

La famille Montmorin. — Saint-ïïérem. — Le comte Marc de Montmorin, ambassadeur.

• Pauline- Mari e-Michelle-Frédérique- Ulrique de Montmorin appartenait à l'une des plus anciennes familles de l'Auvergne, à l'une des plus illustres maisons de la noblesse française. Le nom de Saintflérem avait été ajouté à celui de Montmorin le 28 mai 1421. On retrouve leurs aïeux dans les premières chartes du prieuré de Sauxillanges. Deux branches s'étaient formées à la fin du xvf siècle. Le chef commun était alors François de Montmorin, gouverneur du haut et bas pays d'Auvergne, celuilà même qui, en 1572, lors du massacre de la Saint- Barthélémy, écrivit cette lettre célèbre à Charles IX:

« Sire, j'ai reçu un ordre de Votre Majesté de faire

mourir tous les protestants qui sont en ma province. Je respecte trop Votre Majesté pour ne point croire que ces lettres sont supposées, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, l'ordre est véritablement émané d'elle, je la respecte trop pour lui obéir. » Madame de Beaumont était très fière de son arrière grand-père.

La branche aînée était représentée, en 1783 S par Jean-Baptiste de Montmorin, marquis deSaint- Hérem, seigneur de Yollore et de la Tourette, lieutenant général, gouverneur de Belie-Isle en Mer et de Fontainebleau, et par son petit-fils, qui succéda à ses charges et fut, comme son cousin, massacré en septembre dans des circonstances tragiques. Le fils était mort en juillet 4779.

Le père de madame de Beaumont, Armand-Marc, comte de Montmorin Saint-Hérem, appartenait à la branche cadette. Il était né au château de la Barge en Auvergne, le 43 octobre 1746; son grandpère Joseph-Gaspard avait eu trois fils et six filles. Étant devenu veuf, il avait embrassé l'état ecclésiastique, et avait obtenu l'évêché d'Aire . C'est de lui que parle Voltaire dans le Dictionnaire philosophique. Il présentait ses enfants à son clergé; on se mit à rire.

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