‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 6 sur 97 · Archives nationales, section judiciaire, F* 3, B · texte numérisé non relu

Archives nationales, section judiciaire, F* 3, B

LA COMTESSE PAULINE DE BEAU*<>NT. Il

< Messieurs, dit-il, la différence entre nous, c'est que j'avoue les miens. » Le premier de ses fils avait été lieutenant général, le second évèque de Langres ; le troisième, surnommé le chevalier de Saint- Hérem, cornette dans la seconde compagnie de mousquetaires, allié au garde des sceaux Voyer d'Argenson, avait recueilli titres et fortune. Menin • du dauphin, père de Louis XVI, il avait laissé trois enfants: deux filles qui entrèrent à l'abbaye de Fontevrault, où leur tante était abbesse, et notre Armand-Marc, comte de Montmorin, seigneur de Seymiers et de Goppel.

Gomme les enfants de la haute noblesse, il fut élevé par le clergé et surtout par le monde.

Ce que l'on enseignait aux jeunes gens de l'aristocratie française, c'était, avec les exercices du corps, les qualités que les salons seuls pouvaient donner, la connaissance de la vie, les belles manières, plus de tact que de science, plus de discernement que de fortes études. La noblesse vivait alors plus ou moins rapprochée des gens de lettres, qui la mettaient au courant de ce qui s'imprimait. Elle restait ainsi familière avec les bons livres ; elle en savait assez pour y faire allusion, et le langage choisi qu'elle entendait conduisait au goût. A moins

ï2 LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT.

d'être destiné à la magistrature ou à l'église, l'instruction allait tout au plus jusqu'à la rhétorique. Armand fut plus instruit. Comme son père avait été le menin du premier dauphin, il fut le menin du second. Il fut donc élevé avec le prince qui devait être Louis XVI. La Correspondance entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau, à la date du M) novembre 4770, renferme une anecdote assez eu-' rieuse : « Le 27, la journée étant pluvieuse et fort mauvaise, M. le dauphin passa près de trois heures de l'après-dîner avec Madame la dauphine. Il lui confia beaucoup de détails sur les gens de son service; il lui dit qu'il croyait bien connaître ceux qui l'entouraient; que le duc de Saint-Mégrin et le comte de Montmorin avaient le projet de le gouverner et de devenir les maîtres. Le dauphin ajoutait que les comtes de Beaumont et de la Roche- Aymon étaient des gens nuls et très bornés. » Dô ces jours de service à la cour datent certainement les projets de cette fatale union entre les enfants des deux amis.

Le comte de Montmorin s'était marié en 1767. Il avait épousé sa cousine, Françoise-Gabrielle de Tanes , fille du marquis 'de Tanes et de Louise Alexandrine de Montmorin. La famille de Tanes,

LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMOiNT. 13

originaire du Piémont, s'était établie en Auvergne, à la fin du xvne siècle, par suite d'une alliance avec les Montboissier, seigneurs du Pont-du-Château. Par son mariage, Armand de Montmorin ajoutait à sa fortune personnelle les fiefs de Tallende et de Ghadieu, des Martres et de Monton. 11 devenait un des grands propriétaires de la province. Mademoiselle de Tanes, plus riche que son cousin, était plus Agée de deux années. Elle était loin d'être belle; si son portrait est fidèle, elle était haute en couleur, d'une taille robuste, avec des yeux sombres et une force de volonté que trahit le bas du visage osseux et accentué, enfin ambirtieuse et fine, comme les races de montagne; son esprit n'était en rien distingué ; elle fut néanmoins pour son mari d'un excellent conseil, le servit dans son dévouement absolu à Louis XVI. Le comte de Montmorin était, au contraire, de petite taille, d'un tempérament nerveux jusqu'à l'excès, et ne payait pas de mine. Il était laborieux, appliqué, et, sous une apparence de bonhomie, cachait une réelle habileté. De ce mariage naquirent quatre enfants, deux filles et deux fils; l'aînée, Victoire, fut mariée en 1787 au vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la marine; la cadette était Pauline; Auguste,

officier de marine, périt en 1793 dans une tempête en revenant de l'Ile de France ; le dernier enfant, Antoine-Hugues-Calixte, devait, par une fin héroïque, à vingt-deux ans, honorer le nom qu'il portait.

Admise à la cour, d'abord en qualité de dame pour accompagner les tantes du futur roi, Victoire, Sophie et Louise, madame de Monlmorin disposa vite d'une sérieuse influence; elle utilisa sa parenté avec la duchesse d'Havre, dont la fille venait d'épouser M. de Tanes, gentilhomme de la chambre du roi de Sardaigne. Dès son avènement au trône, Louis XVI nomma son ancien menin ministre près l'électeur de Trêves, et madame de Montmorin dame d'atours de madame Sophie, en remplacement de la comtesse de Périgord. Peu de temps après, janvier 1778, Armand de Montmorin était envoyé ambassadeur en Espagne en remplacement de M. d'Ossun. M. de Maurepas avait convoité ce poste pour une de ses créatures ; afin de parvenir à ses fins, il avait débité et fait débiter que M. d'Ossun était aussi incapable qu'infirme. Le roi devint donc persuadé qu'il ne pouvait plus le laisser sans inconvénient à Madrid, et, comme il avait depuis longtemps l'envie de donner une brillante situation à

Montmorin, il le prévint de sa nomination. Une querelle s'éleva alors entre Louis XVÏ et Maurepas. -Le vieux mentor, vivement affecté de la ténacité de son souverain, sur lequel il avait jusqu'à ce moment exercé un empire absolu, insistait en disant: « Puisque telle est votre intention, sire, elle sera suivie; mais il serait bon du moins que M. de Montmorin allât à Madrid sans caractère pendant quelque temps pour que M. d'Ossun pût le mettre au courant des affaires. — Mais, monsieur de Maurepas, répliqua le roi, M. d'Ossun est incapable, à ce que vous m'avez dit! mais il est sourd! mais... » Le roi, sentant que l'humeur s'emparait de lui, n'en dit pas davantage et se retira brusquement dans son cabinet. C'est ainsi que l'ambassade la plus importante, avec celle de Vienne, fut donnée.

La double politique extérieure qui devait être si dangereuse pour le malheureux Louis XVI et pour son ministre, l'administration clandestine des affaires étrangères, avait commencé à la fin du règne précédent. Lorsque M. de Saint-Priest, nommé par M. de Ghoiseul, était sur le point de se rendre à son poste d'ambassadeur à Gonstantinople, il reçut un billet du comte de Broglie, qui le priait de passer

chez lui1. M. de Saint-Piïest s'y rendit et le comte lui remit une lettre de la main du roi; c'était l'ordre de communiquer à M. de Broglie les instructions qu'il venait de recevoir, les dépêches qui lui seraient adressées, ainsi que la copie de ses réponses. Cette habitude d'être instruit de tout àl'insu du ministre fut reprise de 1789 à 1792; à côté de l'ambassadeur constitutionnel se tenait un représentant de Louis XVI et de la reine. Ces agents étaient connus, si bien qu'en 1790 M. de Ségur, nommé à Vienne, déclara que, M. de Breteuil ayant déjà dans ce poste la confiance personnelle du roi, il ne pouvait accepter. Montmorin était si avant dans l'amitié du roi, qu'il eut moins que personne à redouter cette méfiance; il devait plus tard, cependant, subir pour lui-même les périlleuses conséquences d'une double politique.

La cour d'Espagne était plus solitaire que jamais2, l'Escurial plus assombri encore par les formalismes dune étiquette rigide. Montmorin y montra de la gravité sans pédantisme et de la dignité sans

1. Lettres et Instructions au comte de Saint-Priest, publiées par M. de Barante.

2. Voy. Correspondance secrète. — F. de Bourgoin, Tableau de l'Espagne. — Flassan, Diplomatie française, t. Vil.

morgue. La froideur de ses formes de grand seigneur ne déplaisait pas. Personne même, si l'on écoute les mauvaises langues de Versailles, n'aurait pu faire mieux que lui auprès d'un monarque dont la tête était absolument dérangée. Un conseil de régence venait de se former à Madrid, sous la présidence du prince des Asturies, et notre ambassadeur avait soutenu, avec autant de fermeté que de tact, la politique difficile créée à la France par l'un des événements les plus importants du xvme siècle, la guerre d'Amérique. C'est cette fermeté qui donna naissance à une calomnie, colportée par les pamphlets et les journaux, sous la Révolution, à savoir que Montmorin avait été, dans une altercation, souffleté par le prince des Asturies et n'avait pas demandé raison de cette offense.

La cour de Versailles avait été saisie d'une offre de médiation par la cour de Vienne. Tandis que l'Angleterre l'avait acceptée ave» empressement, M. de Vergennes, mécontent de la base principale qui était l'abandon de la cause des insurgents d'Amérique, alléguait la nécessité de connaître le vœu de l'Espagne, l'intime alliée de la France et très intéressée, du reste, à la question par ses propres colonies. Pour se disculper auprès de l'empereur

Joseph II, M. de Vergennes lui avait fait communiquer, comme éclaircissement de sa conduite, un mémoire où l'on rapprochait, quoiqu'il n'y eût pas une véritable analogie, la situation de la France sous Henri IV à l'égard des Provinces-Unies de celle du gouvernement de Louis XVI à l'égard des Américains. Le mémoire tendait à prouver qu'il fallait se borner à une trêve entre l'Angleterre et la France. Ce plan avait été le même jour envoyé à Madrid. La cour de Londres, présumant que la tenue d'un congrès à Vienne éprouverait de grandes lenteurs, essaya de traiter directement avec la cour de Versailles. Le comte de Vergennes avait mis Montmorin dans la confidence de ces ouvertures; il voulait rejeter, aux yeux de l'Europe, l'avance des premières propositions pacifiques sur l'Angleterre.

La confiance entre les deux souverains de la maison de Bourbon était entière. Les dépêches échangées en témoignent. Lord North quittait sur ces entrefaites le ministère et était remplacé par lord Shelburn et M. Fox. Comme il s'était montré zélé dans les rangs de l'opposition pour la cause américaine et qu'il était de plus l'ami personnel de Frankliû, lord Shelburn lui avait envoyé un membre du Parlement, M. Oswald, porteur d'une

lettre de créance et de propositions satisfaisantes pour la paix. Franklin avait refusé toute ouverture qui séparait la cause de l'Amérique de celle dç la France et avait fait sentir à l'envoyé anglais que la paix ne pouvait se traiter sans notre intervention. M. Oswald, après s'être muni d'instructions plus précises, s'était alors présenté chez le comte de Vergennes et avait ouvert officiellement des conférences. Il fallait obtenir de la cour d'Espagne une complète adhésion à cette politique. Montmorin y réussit. Lord Granville, frère de lord Temple, arriva en France, et, le 10 janvier 1783, les préliminaires de la paix étaient signés à Paris entre la France et la Grande-Bretagne d'une part, l'Espagne et la Grande-Bretagne de l'autre. Le 3 septembre suivant, l'indépendance des Etats-Unis était solennellement reconnue.

Les services éminents de Montmorin furent récompensés par l'offre de la grandesse, qu'il refusa, et par la Toison d'or. Louis XVI le nommait maréchal de camp et chevalier du Saint-Esprit. Lorsque le comte d'Artois et le duc de Bourbon avaient traversé, l'année précédente, l'Espagne, allant au siège de Gibraltar, ils avaient été heureux de se mettre sous la tutelle de Montmorin et d'être di-

rigés par lui. Depuis que la maison de Bourbon régnait en Espagne, c'était la première entrevue de ce genre, et Charles III, en recevant les deux jeunes princes à Sainl-Ildefonse, avait témoigné à l'ambassadeur de France tous les égards que méritaient l'habileté de sa conduite et la hauteur de sa tenue. Après six années de séjour en Espagne, Montmorin demanda à rentrer en France. Le 3 mai 1784, M. de Yergennes lui adressait la lettre suivante :

« Le roi1 ayant bien voulu, monsieur, agréer votre retraite de la place de son ambassadeur à la cour de Madrid, j'ai pris les ordres de Sa Majesté sur l'indemnité qui vous est due pour les frais de retour de votre maison et de vos effets d'Espagne en France. Je vous annonce avec plaisir, monsieur, que Sa Majesté a bien voulu, sur ma proposition, vous accorder, pour cet objet, une gratification extraordinaire de cinquante mille livres.

» J'ai l'honneur d'être avec un profond attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.

» Yergennes. »

Très protégé par Mesdames tantes, Montmorin était destiné à rendre de nouveaux services. A peine

Page 1