‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 58 sur 97 · De la politique constitutionnelle, édition Laboulaye · texte numérisé non relu

De la politique constitutionnelle, édition Laboulaye

lui fut utile dans son exil. Quand le 18 brumaire arriva, le premier consul accorda à Adrien de Lezay ce qu'on appelait, en style de police, une surveillance. Une méprise des agents de la sûreté le fit conduire au Temple; ses papiers lurent saisis; mais il fut rendu à la liberté par l'intervention directe de Joséphine, dont il était l'allié par les Beauharnais. Il reprit ses visites dans le salon de madame de Staël, dont l'hostilité contre Bonaparte commençait à poindre, et dont il avait reçu ce billet : « Je ne voudrais rien faire que votre noble caractère pût désapprouver, mon cher Adrien, et le désir de conserver votre estime me servirait de guide si mes propres lumières me manquaient. » Il reprit surtout ses assiduités chez madame de Beaumont.

Les plus longues apparences d'oubli (elle l'avouait) ne l'avaient jamais désintéressée de cet homme très remarquable. « Il parle dignement de votre héros, de Bonaparte, écrivait-elle à Joubert : il le fait admirer. C'est une autre manière de voir que Fontanes, mais c'est le même résultat : grandeur et justesse. » Jusque-là, elle ne s'était expliqué les visites quotidiennes de Lezay que par son désœuvrement; mais il fallut bien se rendre à l'évidence. « Je

vous dirai quelque jour la cause de ses assiduités : elle est vraiment plaisante. » — C'est en ces termes qu'elle confiait à son véritable ami son secret. On ne nous l'a pas répété, mais ne nous sera-t-il pas permis de le deviner? Adrien de Lezay avait trente ans, le même âge que madame de Beaumont. Il était dilficile, la voyant tous les jours, de ne pas être conquis par sa conversation, par l'éclat de ses regards noyés et tendres, par la sveltesse de sa taille.

Pauline était au-dessus de la coquetterie par son dédain des passions vulgaires, par son indicible tristesse et par sa résolution énergique de ne donner qu'une fois celte activité fiévreuse qui la dévorait et qui usait sa frêle enveloppe. Le moment était bien mal choisi en vérité, pour frapper à la porte de ce cœur qui venait de se livrer sans défense. 0 fantaisie inexplicable du destin! Adrien de Lezay, après la démission de Chateaubriand, le remplaça comme ministre plénipotentiaire au Valais, avec mission de préparer l'annexion à la France, et, en 1814, lorsque Chateaubriand était désigné pour accompagner le duc de Berry en Alsace, quel était le préfet, animé soudainement de la ferveur royaliste, qui, après avoir administré

LA COMTESSE PAULINE DE BEAl'MONT. 28!

depuis 1806 Strasbourg au nom de l'empereur, était tué par ses chevaux emportés, au bruit de la mousqueterie, au-devant d'un fils de France, comme on disait alors? Quel était-il? Le comte Adrien de Lezay.

Jusqu'à l'année 1800, madame de Beaumont était modestement logée à Paris dans un hôtel garni, rue Saint-IIonoré, tout près de la famille Joubert. Lorsque son divorce fut prononcé, qu'elle eut réglé ses affaires et quitté définitivement la Bourgogne, un de ses amis nouveaux, M. Pasquier, lui céda l'appartement qu'il occupait -rue Neuvedu-Luxembourg. Les fenèlres donnaient sur les jardins du ministère de la justice. C'est là que, pendant deux années, se réunissait presque tous les soirs la société la plus choisie, les débris de ce monde incomparable de l'aristocratie française, madame de Pastoret, madame de Lévis, madame de Vintimille, à côté des esprits les plus éminents de la génération du Consulat. M. Pasquier, après le 9 thermidor, était sorti de prison, et s'était réfugié avec sa femme dans le village de Croissy;

ses ressources étaient modiques; ses biens étaient séquestrés. Peu à peu, il sortit de sa retraite et connut quelques personnes du voisinage, attendant comme lui les événements. Parmi ses voisins se trouvait un homme qui devint bien vite le meilleur, le plus attaché de ses amis; il s'appelait Julien. Il était fils d'un banquier de la Chausséed'Antin, mêlé sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI aux plus importantes affaires. Héritier d'une immense fortune, M. Julien avait pu en sauver une partie et traverser sans trop d'épreuves la Piévolulion; il habitait à Piueil une somptueuse demeure, dont le parc touchait à celui delà Malmaison1. Il tenait bon état, convive joyeux, quoique d'une famille où l'on se tuait; intelligemment secondé par sa sœur, une petite personne très spirituelle, qu'une difformité de la taille avait condamnée au célibat, il aimait à donner à dîner. Madame et M. Pasquier devinrent les habitués de la maison de Rueil, et souvent on faisait ensemble des excursions à Paris2.

Un jour, M. Julien proposa à M. Pasquier, qui

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