Lettres de Joubert, 18 novembre 1804 et 12 juillet 18ÛS
204 LA COMTtaSE PAULINE DE BEAUM0NT.
et conseillé par des amis dont le jugement était aussi éclairé que leur cœur était ambitieux de sa gloire, il atteignait la perfection du talent et donnait à son style cette ampleur et cette harmonie qui produisaient à l'oreille des effets semblables à ceux de la musique et des beaux vers. M. Mole et lui se voyaient beaucoup en ce temps-là, courant les champs ensemble, et, quand ils dînaient chez Joubert, y soutenant toujours le même avis contre tous les convives et demandant du même plat, à ce point que leur hôte ne se souvenait point d'avoir observé en sa vie une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.
C'était un autre Chateaubriand que voyait madame de Beaumont. Il lui rendait visite tous les jours et habituellement deux fois par jour. Seul avec elle, le besoin de plaire lui donnait une tout autre physionomie. Le soir, quand la petite société choisie était réunie et qu'il lisait à haute voix les pages inédites, brûlantes â'Atala ou de René, quand la conversation avec Joubert et Fontanes prenait des ailes, la séduction se complétait; mais, dans la journée, la causerie intime était de la confidence. Tout entre eux semblait un contraste, jusqu'à leur enfance et leur éducation, l'un ayant vécu dans h
solitude et avec la nature, et, au lieu d'y calmer les passions, n'ayant fait que les attiser; l'autre étant allé de bonne heure chercher dans le beau monde raffiné et lettré l'oubli des peines domestiques. Ils possédaient cependant en commun une incurable mélancolie; mais, chez René, qui usait jusqu'à la satiété les désirs dans son cerveau avant de les réaliser, la mélancolie provenait du désaccord entre une intelligence puissante et hautaine, un cœur toujours avide et jeune et une imagination grandiose et désabusée; chez l'autre, la mélancolie avait pris naissance dans des infortunes sans nom, dans la conscience de l'injustice du sort, et dans les pressentiments d'une fin prochaine. Ce n'est pas à Joubert, c'est à madame de Beaumont que Chateaubriand racontait son adolescence, tour à tour bruyante et joyeuse, silencieuse et triste, ses timidités et ses contraintes devant son père, les consolations que lui apportait la plus jeune de ses sœurs celle qu'on lui avait livrée comme un jouet, qu'il nommait « ma Lucile », et dont il a gravé l'image avec son air malheureux, ses robes trop courtes, un collier de fer garni de velours brun au cou et une toque d'étoffe noire, rattachant ses cheveux retroussés sur le haut de la tête. Quelque éminents que
fussent les causeurs de ses soirées, madame de Beaumont était mieux préparée qu'eux à comprendre René entrant « avec ravissement dans le mois des tempêtes et prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automme ».
Ce langage nouveau des passions, langage si différent de celui des romans du xvnT siècle, quelle secousse il donna à une jeune femme neuve encore à de pareilles émotions ! Son esprit, développé par une éducation recherchée et par les études les plus variées, était ouvert à toute tentative de rénovation littéraire. Elle devina quelle sève Chateaubriand apportait dans les lettres, desséchées par trop d'analyse et d'esprit. C'était l'école romantique qui commençait. Madame de Beaumont fut la première à la saluer. En louant avec enthousiasme des pages pleines encore des senteurs des bruyères sauvages, elle n'abdiquait pourtant ni sa liberté d'appréciation, ni son sens critique; si elle était fascinée, elle n'était pas sans préoccupation du public, peu préparé à ces hardiesses. Il est bien difficile, quand on admire ainsi, qu'on n'aime pas un peu. Elle admira beaucoup et elle aima davantage; son dévouement fut à la hauteur de son cœur. Elle est désormais tout entière à la gloire, au bonheur de
celui qui vient d'entrer si brusquement dans sa vie et qui, du premier jour, l'a accaparée. Ce n'est pas elle qui aurait mis la main devant la flamme pour empêcher le souffle delà passion de l'éteindre vite; elle eût voulu maintenant être mieux portante; elle le disait, elle l'espérait, tant elle voulait être heureuse des succès d'un autre. Dans un billet insignifiant à Fontanes (août 1800), nous trouvons ce mot : « Il me semble que ma santé est maintenant moins mauvaise. »
De mai 1800 à mai 1801, elle ne quitte presque plus Paris; elle ne fait même pasauMont-Dore une saison qu'elle y avait projetée. Chateaubriand lui avait présenté sa sœur; Lucile se prit d'un vif attachement pour madame de Beaumont. Autant elle était violente, impérieuse, déraisonnable vis-à-vis de madame de Chateaubriand, autant elle avait accepté la pitié tendre de Pauline1. Belle et étrange, veuve du vieux comte de Caud, elle se croyait en butte à des ennemis cachés ; elle donnait à madame de Beaumont de fausses adresses pour leur correspondance; elle examinait les cachets, cherchait à
1. Mémoires d'outre-tombe, et lettre de Joubert à Chênedollé (10 juin 1803).
découvrir s'ils n'avaient pas été rompus ; elle errait de domicile en domicile. Ce n'était pas impunément que son âme, surexcitée à seize ans par la solitude, avait tant aimé les rêves; elle ne s'en était jamais guérie. Tandis que son frère y avait trouvé le génie et était parti à temps pour le pays de Céluta et de Ghactas, tandis qu'il s'était retrempé dans les souffrances de l'émigration et qu'il avait enfanté la plus originale de ses œuvres, elle Lucile, s'était consumée : elle avait pris l'expression fixe de ses maux quand il la retrouva après huit ans d'absence. En contemplant cette sœur, dévorée par la sensibilité, en apercevant sa jeunesse derrière les yeux un peu égarés de Lucile, que pensa-t-il? Que pensa-t-elleen se voyant idéalisée sous les traits d'Amélie? Si la meilleure partie du talent se compose de souvenirs, quelle trace laissèrent dans son esprit I malade certaines pages de René ? Madame de Beau- j mont le sut peut-être, en versant des consolations dans cette pauvre âme. C'était entre elles deux à qui souffrirait le plus. « Quand je songe, dit le poète dans ses Mémoires, que j'ai vécu dans la société de ces anges infortunés, je m'étonne de valoir si peu. »
Joubert, de retour à Villeneuve, avait repris son
existence de paix et d'études. Necker publiait son livre : Dernières Vues de politique et de finances ; il affirmait que le crédit de la France ne pourrait exister sans une constitution libre. Il posait en maxime qu'il n'y a point de système représentatif sans élection directe du peuple et que rien n'autorisait à dévier de ce principe. En restant dans le domaine des théories, l'ouvrage n'eût peut-être pas donné prise à l'irritation de Bonaparte : mais Necker, après avoir prouvé qu'il n'y avait pas de république sous le gouvernement consulaire, en concluait aisément que l'intention du premier consul était d'arriver à la royauté. Il insistait avec une force extrême sur la difficulté d'établir une monarchie tempérée sans avoir recours pour une chambre haute aux survivants des anciennes familles aristocratiques. Lebrun lui écrivit une lettre arrogante où il déclarait que madame de Staël serait responsable des idées de son père. Joubert avait apporté le livre de Paris; mais, avant de l'ouvrir, il avait passé dix jours à lire Condillac, le cher abbé de madame de Beaumont, et son esprit en était tout raidi et desséché; un Massillon sur lequel il avait mis la main l'avait heureusement détendu. Avec Necker, il se sentait tout rempâté. Mais comme il en parle
bientôt avec finesse1! « Tant pis pour ceux qui ne sauront pas trouver dans ce gros livre de l'utilité et se borneront à en rire! Il y a de grands profits à y. faire pour sa vie et son esprit. » La lettre de Joubert à madame de Beaumonise terminait en la priant de le rappeler au souvenir de ses jeunes et aimables compagnons de solitude.
C'est qu'en eiïet la société de la rue Neuve-du Luxembourg était vite devenue, sous les regards vifs et doux de Pauline, une réunion où la liberté de l'esprit était exempte de prétentions et d'envie. Tout y excitait l'intérêt, y éveillait la curiosité; le passé et l'avenir s'y donnaient la main sans que les amours-propres opposés vinssent à se heurter. La femme qui animait la conversation lui donnait un liant qui ne portait atteinte ni à l'originalité des idées ni à la soudaineté des impressions. Sismondi % quand il vint à Paris, dix ans après, et qu'il se trouva en présence des anciennes habituées de ce salon, madame de Yintimille, madame de Pastoret, madame de Lévis, recueillit leurs souvenirs ; elles en parlaient comme d'un festin continuel de Tinlelli-