‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 61 sur 97 · Lettre de Sismondi à madame d'Albany (mars-juillet · texte numérisé non relu

Lettre de Sismondi à madame d'Albany (mars-juillet

gence, et l'écho de ces fêtes enivrait l'ami de madame d'Albany et lui tournait la tête. Chateaubriand s'y compléta; son style, qui cherchait avant tout la noblesse de la ligne et qui rencontrait souvent l'effort, fondit ses riches couleurs; il devint, pour emprunter l'image de Joubert, semblable à ce fameux métal qui, dans l'incendie de Gorinthe, s'était formé du mélange de ious les autres métaux.

Madame de Beaumont apportait dans son adoralion les soucis de la femme aimante et le désintéressement de la faiblesse. Quand elle passait, enveloppée d'un châle blanc, toute mignonne, avec l'élégance de son allure, et toute éclairée dans sa pâleur par l'éclat de ses yeux, on eût déjà suivi avec sympathie cette ombre qui glissait; mais, lorsqu'elle dirigeait la causerie, qu'elle faisait un véritable usage de ses qualités, de la richesse de ses ipensées, de l'excellence de son jugement, on s'expliquait le fécond encouragement que Chateau- :briand reçut de ses louanges. Elle fut plus sensible que personne à ces effets merveilleux que l'enchanteur tirait de l'alliance des mots. Ses nerfs mêmes étaient atteints, lorsqu'avec le sens parfait qu'elle ; avait du beau langage, elle entendait René lire :

« Le désert déroulait maintenant ses solitudes démesurées; » ou bien certaines phrases d'Atala comme celles-ci : « Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et je forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. La nuit était délicieuse, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des bois. » — Ou bien encore : « Les femmes témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable; elles me questionnaient sur ma mère et sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur; elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer. » C'était en écoutant ces phrases pleines de nombre et ces sons harmonieux que madame de Beaumont disait tout bas à madame de Vintimille un mot tendre et que nous avons déjà cité. Mais nous-mêmes ne nous

attardons pas à ces douceurs du chant; on se laisserait bercer par lui.

Ce talent si neuf allait se produire en dehors du cercle choisi où il se fortifiait. L'Essai sur les révolutions était ignoré ou oublié, mais on commençait dans le monde des lettres à parler d'un ouvrage sur les beautés de la religion chrétienne. Fontanes, qui rédigeait le Mercure, l'avait annoncé avec éloge. Une lettre sur la seconde édition du livre de madame de Staël : De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, mit brusquement Chateaubriand en évidence. Fontanes avait critiqué avec politesse, mais sans ménagement, l'œuvre quand elle avait paru. Dans la préface de la seconde édition, madame de Staël lui avait répondu. Chateaubriand crut devoir venir au secours de son ami, et dans le Mercure du 1er nivôse an ix, il publia ses observations. Nous n'en parlerions pas si la fille de Necker n'était venue porter à madame de Beaumont ses plaintes et ses amertumes.

Fontanes avait ainsi terminé son second article (Mercure, messidor an vin) : « Ce qui explique les irrégularités qu'on a relevées dans les ouvrages de madame de Staël, c'est que en écrivant, elle croyait converser encore. Ceux qui l'écoutent ne cessent

de l'applaudir. Je ne l'entendais pas quand je l'ai critiquée. Si j'avais eu cet avantage, mon jugement eût été moins sévère, et j'aurais été plus heureux. » Fontanes n'avait pas voulu continuer lui-même la polémique; il avait excité des colères et s'était attiré de vives représailles. Chateaubriand entra donc dans la mêlée. Nous citerons le début et la fin de sa lettre, peu connue aujourd'hui et qui eut tant d'éclat. On se rappellera que la théorie de la perfectibilité servait de trame aux développements du livre de madame de Staël. « J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de madame de Staël. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de la perfectibilité. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu, je me suis hâté de lire la défense et les notes ; mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections... Si j'avais l'honneur de connaître madame de Slaël, voici ce que j'oserais lui dire :

d — Vous êtes sans doute une femme supérieure; votre tête est forte et votre imagination pleine de charmes, témoin ce que vous dites d'IIerminie déguisée en guerrière. Votre expression a

souvent de l'éclat et de l'élévation. Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d'être ce qu'il aurait pu devenir. Le style en est monotone, sans mouvement, et trop mêlé d'expressions métaphoriques. Le sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le cœur surtout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent les défauts? De votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or il n'y a pas d'éloquence sans religion...

» Voilà comment je parlerais à madame de Staël sous le rapport de la gloire. Quand je viendrais à l'article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de sauvage; je dirais à ma néophyte :

» — Vous paraissez n'être pas heureuse : vous

vous plaignez souvent de manquer de cœurs qui

te vous entendent. Sachez qu'il y a de certaines

âmes qui cherchent en vain dans la nature les

âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir et qui

sont condamnées par le grand Esprit à une sorte

de veuvage éternel. Si c'est là votre mal, la religion

peut seule vous guérir. Le mot philosophie, dans

le langage de l'Europe, me semble, correspondre

au mot solitude dans l'idiome des sauvages. Comment la philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours? Comhle-t-on le désert avec le désert? »

Le Journal des Débats, par la plume de Geoffroy, signala les vues neuves que révélait cette lettre, l'instruction profonde qu'elle supposait, et surtout une imagination qui savait agrandir les objets et les peindre avec force. Il regrettait cependant que les idées ne fussent pas toujours nettes, et que le style fût quelquefois voisin de l'exagération.

De quelque politesse que fussent enveloppées les critiques de Chateaubriand, elles n'en avaient pas moins percé le cœur de madame de Staël. Elle était à la veille d'être persécutée. Était-il chevaleresque d'écrire qu'elle avait Vair de ne point aimer le gouvernement actuel? N'était-ce pas appeler encore sur elle l'attention d'une police soupçonneuse ? Mais le cœur impétueux de madame de Staël était sans rancune. Sait-on comment elle se vengea? Elle employa ses amis à obtenir la radiation de Chateaubriand de la liste des émigrés. Il alla la remercier, et, peu de jours après, lorsque parut Atala, il exprima dans la préface ses excuses en des termes un peu précieux, où il opposait son obscurité, le peu de gravité des blessures,

à l'existence brillante de madame de Staël. Il fut plus heureux lorsqu'il rendit hommage à ses qualités morales et à sa bonté, dans un compte rendu publié par le Mercure, le 18 nivôse an ix, à propos de la Législation primitive de M. de Bonald. Madame de Beaumont avait cicatrisé les plaies et avait été assez habile pour effacer les froissements de l'orgueil.

Son affection avait, bientôt après, un sérieux sujet d'alarmes. Chateaubriand venait de prendre le parti de détacher Alala du Génie du Christianisme et de livrer à la publicité cette singulière pièce justificative des beautés de la religion chrétienne. Madame de Beaumont était toute craintive. Cette forme de poème donnée volontairement au récit, ce procédé littéraire si contraire à l'esprit du xviii6 siècle, la préoccupaient. Partagerait-on l'enchantement qui s'était emparé d'elle, dès le prologue, lorsque les immenses paysages se déroulent avec le cours du Meschacebé? Ces cris d'un cœur malade, les comprendrait-on comme elle les sentait? Le tableau pathétique des derniers instants

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d'Atala, la sincérité de la passion, feraient-ils accepter la faiblesse de l'invention romanesque? Admirerait-on comme elles le méritaient ces funérailles d'une perfection accomplie, cette veillée funèbre où la lune, « après avoir répandu dans les bois son grand secret de mélancolie, vient comme une blanche vestale pleurer sur le cercueil d'une compagne » ? La description du convoi où Chactas, après avoir chargé le corps sur ses épaules, descend avec l'ermite de rochers en rochers, « la vieillesse et la mort ralentissant également leurs pas, tandis que les éperviers crient sur la montagne et que les martres rentrent dans le creux des ormes », ces traits qui mettent à l'idéal le sceau même de la réalité1, arracheraient-ils des larmes comme dans le petit salon où le charmeur avait lu son manuscrit pour la première fois?

Madame de Beaumont portait au succès du livre toute l'anxiété d'une âme éprise et toute l'ardeur d'une nature souffrante. Elle communiquait ses craintes à Joubert, qui l'aimait à ce point qu'il aima môme Chateaubriand; elle eût voulu que la critique désarmât ses colères ou ses railleries, et

1. Vinct, Eludes sur la littérature française au xix° siècle.

Joubert la rassurait : « Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous. Ce livre n'est pas un livre comme un autre... Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là aussi sera un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait et, par conséquent, le moment critique est passé. Il résistera parce qu'il est de V enchanteur. » C'est par ce jugement ferme, au-dessus de son temps, que Joubert nous appartient, à nous plus ou moins enfants de cette école qu'on a appelée (on ne sait pourquoi) romantique et qui n'est que le renouvellement de la beauté. L'homme d'esprit, plus connaisseur du cœur féminin qu'il ne le semblerait, montre un coin de douce malice dans cette lettre adressée à

la hâte à an cœur tout palpitant, et dont l'angoisse va grandir à mesure que le jour de la publication approche : « S'il y a laissé des gaucheries, ajoutet-il, c'esl à vous que je m'en prendrai; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude... Encore une quinzaine et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie. > Quelques « gaucheries », qui disparurent dans la seconde édition, avaient pourtant échappé. Nous rappellerons, comme exemple, le nez aquilin du père Aubry et sa longue barbe, « qui avaient quelque chose de sublime dans leur quiétude et d'aspirant à la tombe par leur direction naturelle vers la terre ». Quant à la situation délicate d'Atala et deChactas dans les savanes, objet des mordantes plaisanteries de l'abbé Morellet et de Marie-Joseph Chénier, elle n'était pas une gaucherie, c'était la c'onnéemêmedu drame; ellene pouvait être modifiée sans que l'œuvre perdît son caractère. Vraie ou fausse, la situation était sauvée par les larmes. Joubert l'avait bien compris.

Atala parut en avril 1801. Les prédictions de l'amitié se réalisèrent. Le succès dépassa toutes les espérances; l'étrangeté de l'ouvrage ne fit qu'a-

jouter à la surprise de la foule. L'auteur devint à la mode; son nom passa la frontière, et quatorze traductions — trois en anglais, sept en italien, deux en allemand, deux en espagnol, — rendirent populaire une œuvre qui rompait de toute façon avec une littérature fade et vieillie, si nous en exceptons Bernardin de Saint-Pierre et madame de Staël.

Tandis que les intelligences sans préjugés se désaltéraient avec avidité à cette source fraîche qui venait de jaillir d'une terre épuisée, madame de Beaumont n'écoutait pas sans tristesse les protestations ironiques et violentes du parti philosophique contre les applaudissements qui accueillaient Atala. Fontanes, dans le Mercure du 16 germinal anxi, avait annoncé le livre d'une façon touchante : « L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus d'une fois, en annonçant son grand travail sur les beautés morales et poétiques du christianisme. Celui qui écrit l'aime depuis douze ans, et il l'a retrouvé d'une manière inattendue, après une longue séparation, dans des jours d'exil et de malheur; mais il ne croit pas que les illusions de Pamitié se mêlent à ses jugements. » Dussault, dans le Journal des Débats (27 germinal an ix), faisant un parallèle

entre Paul, et Virginie et Atala, attribuait à l'un plus de douceur, de sagesse, de retenue; à l'autre, plus de force, d'impétuosité et de hardiesse. Enfin, Geoffroy lui-même, que madame de Beaumont redoutait, Geoffroy dont elle disait: «. Êtes-vous bien sûr qu'en ruant il montre quatre fers de bon aloi, et n'y aurait-il pas quelque bout d'une corne tout usée? » Geoffroy parlait d' Atala comme d'une fiction vraiment originale, dont les détails, aussi neufs qu'imprévus, avaient agrandi le domaine de la haute poésie et enrichi notre langue poétique. Il appelait Chateaubriand l'Homère des forêts et des déserts, pour s'être servi le plus heureusement des formes antiques.

Qui eût pensé que la voix discordante de l'abbé Morellet, bien avant celle de Marie Chénier, se lût élevée, après trente ans de silence, au milieu de ce concert d'éloges? L'abbé était bien connu de madame de Beaumont ; il avait été le secrétaire du père des Trudaine et avait fréquenté l'hôtel Montmorin. Cette ancienne école spirituelle, sans imagination et ne sentant pas la supériorité, essayait de barrer la route ; les barrières furent renversées. La Harpe depuis quelques années brouillé avec les philo sophes, préparait une réponse. Le Journal de.

Débals l'annonça : elle ne vint pas; mais un plaisant, imitateur de Candide, s'avisa de ressusciter Atala en deux volumes et de la faire voyager. Fontanes avait souri de cette facétie; pourquoi n'en donnerions-nous pas une analyse?

Madame Ferval disait donc un jour : « Que je serais heureuse d'avoir Atala pour amie ! Quel plaisir de cultiver cette nature sauvage et de la rendre digne de la société ! » Et voilà tout aussitôt que l'on annonce dans son salon mademoiselle Atala. L'ange qui l'avait ressuscitée, avec Ghactas et le père Aubry, leur avait ordonné d'aller dans la ville du vice. S'étant embarqués pour satisfaire à l'ordre céleste, ils avaient été séparés par une tempête, et la malheureuse Atala jetée dans une île déserte. Elle se rend à Bordeaux, puis à Paris. Nous ne la suivrons pas dans ses courses diverses; elle visite Chateaubriand et assiste au bal des étrangers. Enfin elle rencontre un beau matin le père Aubry, qui disait la messe dans l'église des Carmes. Ghactas y était aussi; après la messe, ils s'embrassent dans la sacristie.

Si Chateaubriand et la société qui l'entourait n'attachaient aucune importance à ces travestissements burlesques de choses quelquefois sublimes, (tel les sœurs et les femmes qui aiment ne pardonnaient

lo

pas : Lucile et Pauline n'avaient pas ri. « La plaisanterie est plus étrange qu'offensante : mais on i herche à imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de toutes ces petites attaques que moi, qui justifie si bien la première partie de ma devise : « Un i> souffle m'agite. » C'est en ces termes que madame de Beaumont donnait son avis à Cbènedollé. La postérité a pensé comme Joubert et a ratifié les paroles de Fontanes. Lorsque Boileau avait publié une pièce de vers, il demandait à ses amis : « En a-t-on parlé? d II croyait que ce n'est pas la critique, mais le silence, qui tue les livres. Si Boileau avait raison, le succès d'Atalaful complet : les suffrages des lettrés, les grossières plaisanteries de quelquesuns, lui avaient assuré une place définitive.

Après avoir publié des observations sur la littérature anglaise1, particulièrement sur Young et Shakspeare, observations que lui avait suggérées madame de Beaumont, Chateaubriand jugea que les circonstances étaient favorables au Génie du christianisme. Il pensait qu'une apologétique telle qu'il la concevait était celle que demandait l'époque et

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