‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 67 sur 97 · Journal des Débats, (6 prairial an X · texte numérisé non relu

Journal des Débats, (6 prairial an X

Chateaubriand hésitait. L'abbé Émery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint, au nom du clergé, le conjurer d'accepter. Il prétend, dans ses Mémoires, qu'il aurait peut-être reculé si la pensée que le climat serait favorable à madame de Beaumont n'était venue mettre un terme à ses scrupules.

Elle suivait ces négociations avec anxiété; ses lettres à Chênedollé en portent témoignage ; elle ne pensait pas à elle. De plus en plus détachée et fidèle, à mesure qu'elle descendait les marches du tombeau, elle écrivait le 7 fructidor 1802 : « Notre ami veut attendre la décision d'une nouvelle espérance pour vous répondre. Si elle se réalisait, il n'y aurait pas la moindre apparence de fiction dans la lettre déterminante qu'il doit vous écrire; mais ne nous flattons point. S'il était vrai qu'espérer, c'est jouir, nous serions bien heureux, car nous espérons beaucoup. A la vérité, nous changeons souvent de vues, de projets et d'espérances ; ils ont le bon esprit de se trouver bien de cette vie, cependant bien fatigante ; je les en félicite ; mais l'Hirondelle est toujours le plus noir des corbeaux, sans en excepter celui de Vire. Cet aimable Corbeau, quoique absent, est toujours parmi nous, nous en

parlons sans cesse, nous cherchons toutes les manières de le rappeler de son exil, de ne plus le laisser s'envoler. Il entre dans tous nos projets de voyage, de retraite ou de repos. »

Elle avait bien vite, on le voit, accepté pour siens les amis de Chateaubriand ; elle avait requis leur plume dans la bataille et tous l'avaient donnée, Guéneau de Mussy, au Mercure; Chênedollé, aussi au Mercure et au Journal des Débats; Bonald, au Pkblïcïstel\ Mais Chênedollé avait un degré de plus dans l'amitié de Pauline, parce qu'il avait une place à part dans le cœur de René. Il espéra un moment le faire entrer avec lui dans la carrière diplomatique; le mariage avec Lucile dépendait de ce projet. Elle était à Paris, chez madame de Beaumont, attendant un résultat. Chateaubriand avait écrit au père de Chênedollé pour le déterminer à consentir à quelques sacrifices d'argent et n'avait pas réussi. Lui-même était en ce temps-là peu décidé à partir; il recherchait quelques distractions et acceptait des invitations dans les châteaux qu'on rouvrait. Pendant une visite à la campagne, chez madame de Vintimille, vendémiaire 1802, ma-

1. Journal des Débats (5 messidor an X); Publiciste (14 floréal an X); Mercure, 4 thermidor et 3 ventôse an XI).

dame de Beauraont continuait d'instruire Chênedollé de tous les incidents de la petite société : « Notre ami n'est sûr de rien. Sa destinée est plus incertaine que jamais, tout est dans le vague el tristement dans le vague; cependant, à son retour de la campagne, il vous écrira la lettre déterminante, si nécessaire pour vous tirer de cet abîme d'ennui et pour vous ramener au milieu de nous. S'il eût été sûr que vous voulussiez la lettre, quel que fût l'état des choses, il l'aurait écrite; vous l'aurez incessamment. La .correction de l'ouvrage (seconde édition du Génie du christianisme) est entièrement finie ; l'article de Fontanes a paru et surpasse nos espérances... Le petit Corbeau (Guéneau de Mussy) est parti pour la Bourgogne; l'autre Corbeau (Chateaubriand) est à la campagne avec Mauvais-Cœur (madame de Vintimille). »

Dans cet intervalle, Delphine était publiée. Eu présence d'attaques injustes et parfois grossières, madame de Beaumout prit énergiquement la défense de madame de Staël. On ne saurait croire, sans les avoir lues, de quelles injures Michaud, et plus particulièrement Fontanes, avaient salué l'apparition de ce beau livre. Aucune mesure n'avait été gardée. Traiter ainsi une femme de génie! on

34<j LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT.

ne se l'expliquerait point, si l'on n'apercevait pas derrière le futur grand maître de l'Université le courtisan, celui qui ne pardonnait pas à la fille de Necker de rester l'apôtre convaincu des libertés constitutionnelles et le défenseur éloquent des idées anglaises en face du despotisme grandissant. Aucune excuse ne peut faire oublier des violences de langage et des outrages comme ceux-ci : « Delphine est si bavarde, qu'elle parle toujours la première et la dernière. Parler est pour elle le bonheur suprême. Autrefois on appelait des commères ces femmes insupportables qui veulent toujours dominer la conversation; mais, depuis que nos mœurs se sont perfectionnées, on trouve bien qu'une femme se fasse orateur dans un salon, et plus elle manque aux bienséances, aux devoirs de son sexe, plus on lui applaudit. Telle est Delphine. Ce caractère existe, et madame de Staël a pu le peindre; mais elle a eu tort de croire qu'un caractère pareil inspirerait de l'intérêt. Elle parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste. Pas de fraîcheur dans ses pensées, pas de jeunesse dans ses sentiments, point de naturel dans ses paroles; tout est exalta-

tion ou dissertation. Lorsque Léonce est condamné à mort et qu'un quart d'heure avant d'être fusillé, il dort la tête appuyée sur les genoux de Delphine, elle parle de la beauté et du visage enchanteur de son amant. Si la décence n'arrêtait notre plume, nous couvririons d'un mépris ineffaçable ces êtres dégradés dont les passions ne peuvent être amorties par l'image de la mort. Quelle dégradation ! Et des femmes croient faire honneur à leur sensibilité en vantant un pareil ouvrage ! Qu'elles y prennent garde : trop souvent, en jugeant une fiction, on révèle son propre secret. L'ouvrage, par le style, ressemble assez à une traduction d'allemand en français. Madame de Staël a livré le secret des trois caractères nés de la philosophie du xvnr3 siècle: le premier qui se compose d'égoïsme et d'exaltation, le second de commérages et de prétentions morales et politiques, le troisième de niaiserie et d'instruction. s>

On est heureux du moins d'entendre la protestation de madame de Beaumont dans une lettre à Chênedollé : elle était impatiente de lire Delphine; est-ce qu'elle n'y retrouvait pas une partie de sa j jeunesse? est-ce qu'elle n'y entendait pas l'écho de ses premières conversations ? Elle emporta le roman

à Luciennes; pendant l'absence de Chateaubriand, elle était allée voir madame Hocquart, qui lui rappelait les plus tendres souvenirs, celui de son frère Calixte. Mais Luciennes n'eut pas de charme pour elle; la vue que l'on découvrait du château et qui la ravissait autrefois ne l'intéresse plus. « La campagne est desséchée, et la société m'ennuie. » — « Il n'y a plus qu'une société pour moi ! La pauvre Hirondelle est dans une sorle d'engourdissement fort triste1. » Chateaubriand était encore absent; il était allé à Lyon poursuivre une contrefaçon du Génie du christianisme. Il voulait ensuite se rendre en Bretagne pour expliquer à madame de Chateaubriand son entrée dans la diplomatie. On n'en avait rien dit d'avance à madame de Beaumont ; il prévint Chênedollé : t Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-du-Luxembourg pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vousj chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où Ton nous verra tous les deux. Jusque-là, je suil à Avignon, et je reviens en droite ligne à Paris. » 11 fallait, en effet, ménager une santé de plus en

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