‹ La Comtesse Pauline de BeaumontChapitre 66 sur 97 · Lettre de madame de Beaumontdu 18 septembre · texte numérisé non relu

Lettre de madame de Beaumontdu 18 septembre

belle lettre du 1er septembre; et, comme, dans un précédent billet, Pauline tout heureuse, ce qui n'était pas son habitude, lui parlait gaiement du degré de renommée où était arrivé un gras animal dont les grillades opimes lui étaient promises, Joubert, charmé par son enjouement, lui répond sur le même ton. « Dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches et ne veut être mangé que par vous. Venez, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher... Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. » Ces gaietés bourguignonnes lui servaient de transition pour gronder sa jeune amie, qui lisait, malgré ses défenses, les journaux hostiles à Chateaubriand et qui s'en émouvait : « Vous voulez dévorer et l'on vous a mordue; vous savez bien? Le Journal de Paris, je suis fâché que vous l'ayez su, et que vous l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez en travail. Pour Dieu, fermez à tous ces vents folliculaires les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'ellemême avec le temps, il est vrai ; mais ce sera du temps perdu et du bon ouvrage de moins. »

Ils travaillèrent si bien qu'à la fin de novembre le Génie du christianisme était achevé. L'épisode de René fut retouché. S'il n'avait pas de date, nous I y trouverions dans deux phrases les traces du séour à Savigny. On se rappelle que madame de Beaumont avait un frère, jeune officier de marine, qui s'était noyé à l'île de France. Dans la lettre d'Amélie qui commence par ces mots : « Le ciel m'est témoin, mon frère, que je donnerais mille fois ma vie... » Chateaubriand a glissé le souvenir du jeune Montmorin : «Quel besoin de vous entretenir de l'incertitude et du peu de valeur de la vie? Vous vous rappelez le jeune M..., qui fit naufrage à l'île de France? Quand vous reçûtes sa dernière lettre, ■juelques mois après sa mort, sa dépouille terestre n'existait même plus. » Il est un autre point me nous n'avons pas voulu toucher encore, et que îous ne pouvons cependant, en historien fidèle,

|)lus longtemps négliger. Chateaubriand était marié lepuis dix ans, et depuis dix ans il n'avait pas revu ;elle qui portait son nom. Les douleurs et les mières avaient passé sur la tête de l'émigré sans qu'il y ût eu de rapprochement. En novembre 1801 , il écriait à madame de Chateaubriand ; de la réponse déend ait un voyage qu'il devait faire avec madame do

Beaumont à Villeneuve. Deux chapitres réservés dans le Génie du christianisme sur deux sujets qu'elle connaissait peut-être mieux que lui, devaient être écrits sous les yeux de Joubert ; l'un sur La Bruyère, l'autre sur les solitaires du Port- Royal. La délicate tendresse de madame de Beaumont pouvait s'alarmer de la probabilité d'un voyage en Bretagne. Chateaubriand sollicitait déjà un poste diplomatique, et une réconciliation paraissait nécessaire. Madame de Beaumont était en outre en proie à une autre inquiétude. Une de ses nièces, la fille aînée de madame de la Luzerne, était gravement malade à Versailles. Son rêve de passer quelques semaines avec Chateaubriand en Bourgogne, de lui montrer les lieux qu'elle avait habités, Theil, Passy-sur-Yonne, la chaumière de Dominique Paquereau, ce rêve, « dont elle se berçait depuis trois mois, elle n'y renonçait qu'avec désespoir ». « La contrariété et l'inquiétude l'étranglaient. » Elle n'hésita pas cependant. Château briand l'ayant interrogée, elle lui conseilla de suivre les voies communes. Madame de Chateaubriand vint en janvier 4802 à Paris; elle n'y resta que quelques jours et ne vécut auprès de son mari qu'à partir de 1804, après son retour d'Italie et sa

démission d'envoyé plénipotentiaire au Valais. Nous lisons dans René, qui fut définitivement achevé en octobre 1801 : « Pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. »

C'est ainsi que se termina le séjour à Savigny. Madame de Beaumont revint rue Neuve-du-Luxembourg plus souffrante, mais non pas guérie de son affection. La petite société se retrouva groupée autour d'elle pendant l'hiver. Les lettres de Joubert font défaut pendant toute l'année 1802; mais de nouveaux amis nous renseignent, et d'abord Chênedollé. Rentré de Suisse en 1799, après avoir rompu avec Rivarol, il avait visité Coppet et pu comparer entre elles les deux plus brillantes conversations du siècle; il s'était lié un instant avec Adrien de Lézay pendant qu'il composait sa constitution helvétique; enfin, fixé à Paris, grâce encore à l'appui de madame de Staël, qui le fit rayer de la liste des émigrés par l'intermédiaire de Talleyrand, il avait été présenté à son compatriote Chateaubriand et avait subi, comme tant d'autres, sa fascination.

Pendant deux ans, il le vit tous les jours, et voulut s'unir à lui par des liens plus étroits en épousant Lucile. Un autre aimable et honnête esprit, plus apprêté peut-être, mais droit et sûr, avait mérité d'être introduit dans le cénacle : c'était Guéneau de Mussy. Tout ce monde distingué, ayant le même goût pour les lettres, dédaigneux des vulgarités, aimant les hauteurs, simple et ne ressemblant à personne, s'était attribué des surnoms dans l'intimité. Chateaubriand était l'illustre Corbeau, Chênedollé le Corbeau de Vire, Guéneau le petit Corbeau, Fontanes le Sanglier d'Erymanthe, madame de Staël le Lévialhan, madame Yintimille Mauvais-Cœur, et enfin, la charmeresse entre toutes, madame de Beaumont, était surnommée l'Hirondelle.

Ce fut le Génie du christianisme qui occupa les premiers mois de 1802. Chateaubriand avait communiqué les premières feuilles à Lucien Bonaparte, et, dans sa préface, il faisait directement appel au premier consul : « Tout homme, dût-il perdre sa réputation d'écrivain, est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abîme. » Et, après avoir cité les paroles de l'Écriture à Cyrus :

« Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhovah! », Chateaubriand ajoute ces paroles : « A cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler les matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. »

Le livre parut au moment désiré. Fontanes, depuis longtemps, l'avait sonné dans le Mercure. Il avait particulièrement insisté sur la nouveauté de l'épisode de René et sur l'élévation plus continue du style. Quand le Génie du Christian ismeîut enfin publié, il le salua par deux articles larges, vigoureux, dignes du sujet. Le premier débute ainsi : « Cet ouvrage, longtemps attendu et commencé dans des jours d'oppression et de douleur, paraît quand tous les maux se réparent et quand les persécutions finissent. » Voici la conclusion du second : « Il ne m'appartient pas de marquer le rang de cet ouvrage; mais des hommes dont je respecte l'autorité pensent que le Génie du christianisme est une production d'un caractère original que des beautés feront vivre, un monument à jamais honorable pour la main qui réleva et pour le commencement du xixc siècle, qui l'a vu naître. s

Au surplus, les qualités du livre furent justement marquées dès son apparition. Nous n'exceptons de cette équité que le jugement des sectaires, et il y en a toujours. S'il est vrai qu'on en nota le défaut principal, à savoir : l'embarras du peintre aux prises avec le théologien, de telle sorte qu'on ne savait pas s'il s'agissait de la vérité du christianisme ou seulement de sa beauté, on rendit unanimement hommage, et tout d'abord, à la magie du style et à la richesse de l'imagination. Il fallut plus de temps pour s'apercevoir qu'une esthétique nouvelle était sortie de cette œuvre, que la poésie et la critique avaient été renouvelées, comme il fallut aussi les désastres de l'Empire et l'ébranlement subi par les cerveaux pour donner à l'épisode de René son véritable caractère et mettre à la mode ce tempérament de jeune blasé qui n'avait joui de rien, de jeune désespéré qui pleurait des illusions qu'il n'avait pas eues.

Nous ne parlerions pas des combats qui se livrèrent autour du nom de Chateaubriand et qui le portèrent du premier bond sur le bouclier, si nous n'avions pas retrouvé, chez la pauvre Hirondelle de la rue Neuve-du-Luxembourg, les contrecoups de l'émotion produite par les articles de Ginguené

dans la Décade philosophique*. Ce n'était pas cette fois l'auteur qui était mis en cause, c'était l'homme. Ginguené était Breton; il avait connu madame de Farcy, une des sœurs de Chateaubriand; il l'avait connu lui-même, alors qu'il s'essayait dans YAlmanach des Muses. On ne put dissimuler ces attaques personnelles à madame de Beaumont; elle en fut sérieusement malade. Nous croyons intéressant de reproduire une partie de cette longue critique : « Je pouvais être suspect dans l'examen qu'on attendait de moi : l'auteur est mon compatriote. J'ai eu des liaisons d'amitié avec une partie de sa famille et avec lui-même; je l'ai vu naître en quelque sorte à la société et aux lettres; même depuis son retour et malgré le bruit qui annonçait déjà son livre, je l'ai revu avec l'intérêt dû à ses malheurs, à ses qualités estimables et à nos anciennes relations. On savait tout cela, mais on connaissait mon impartialité et mon indépendance. Je me suis prêté le mieux que j'ai pu à la séduction, et certes, ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été séduit. » Ginguené se demande alors si l'ouvrage est un livre dogmatique, ou une poétique, ou un traité de phi-

1. Décade philosophique (30 prairial, 10 et 20 messidor an X).

losophie morale, et, arrivant à discuter les origines du Génie du christianisme, il commente la préface où se trouve ce mot : J'ai pleuré et j'ai cru! et il dit : « L'auteur s'est-il bien rendu compte de ce que c'est que croire? Quel rapport y a-t-il entre les croyances d'un dogme et des larmes? Quelle solidité peut-il y avoir dans une conversion ainsi opérée et que, par conséquent, d'autres larmes pouvaient détruire? Bien plus, quels étaient donc Ces égarements dont le souvenir troubla les derniers jours de sa malheureuse mère? Étaient-ce ces déclarations et ces sophismes dont il s'accuse et qu'elle avait peu entendus? A quels dogmes étaient inhérents les principes de morale qu'il avait paru oublier? En lisant la lettre de son aimable sœur, dont il apprit bientôt la mort et qu'il n'a pas été seul à pleurer, quels dogmes sentit-il reprendre pour lui toute leur évidence et quelle liaison nécessaire avaient-ils avec les sentiments moraux qui reprirent en même temps sur lui tout leur empire? Je serais taché qu'il lui fût désagréable d'être ainsi pressé de questions; mais enfin, quand on se donne pour le régénérateur de la religion et des mœurs, quand on porte aussi loin qu'il le fait une intolérance dont peut-être il ne s'est pas rendu compte,

LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT. 3il

mais qui n'en existe pas moins dans son livre et dans sa doctrine, il faut commencer par scruter à fond, pour me servir de son langage, et ses reins et son cœur. » Étonnons-nous maintenant que Chateaubriand, dans ses Mémoires, ait parlé en termes sanglants de Ginguené!

Sauf un mot spirituel à Adrien de Montmorency sur le chapitre de la Virginité, madame de Staël fut bienveillante; mais Benjamin Constant, dans une lettre à Fauriel, fut très dur. Il allait jusqu'à prétendre que le style était du galimatias double et que, dans les plus beaux passages, il y avait un mélange de mauvais goût annonçant l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi. Décidément, l'instinct de madame de Beaumont ne l'avait pas trompée; il y avait antipathie de race entre elle et l'ami de madame de Staël. En revanche, un journaliste qui devait être pour Chateaubriand, dans ses mêlées politiques de la Restauration, ce qu'a- ; vaient été Fontanes et Joubert dans ses débuts lit* téraires sous le Consulat, écrivit dans le Journal des Débats, à propos du Génie du christianisme, un de ses premiers et rares articles. Cet inconnu était ' M. Louis Bertin : « Cet ouvrage contient une pensée vraie et grande qui en fait la force et qui est cachée

3i2 LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT.

sous la pompe des images comme une forte poutre destinée à soutenir l'édifice, que l'artiste a taillée en colonne pour l'orner. Cette pensée est que le christianisme a mis le beau idéal dans les arts, parce qu'il a mis le beau moral dans la société1. » Telle était la donnée du jeune rédacteur en chef. Il sortait à peine de la prison du Temple, où il avait été jeté pour un complot imaginaire, et il devait jouir bien peu de temps de sa liberté. Chateaubriand le rencontra en Italie en 1803, le remercia, et leurs cœurs se lièrent pour toute la vie.

En quelques jours, la première édition était épuisée ; la seconde était très corrigée et précédée d'une courte dédicace à Bonaparte. La marche du monde s'accomplissait; l'homme du destin, qui prenait le haut bout dans la race humaine, avait pensé à Chateaubriand. La phrase de sa dédicace : « Les peuples vous regardent, » avait fait plus d'impression qu'une entrevue, avait été plus puissante que la protection de madame Bacchiochi et de Lucien. Il s'agissait de la place de premier secrétaire de l'ambassade de Rome. L'ambassadeur était l'oncle du premier consul, le cardinal Fesch.

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