Lettre à Chênedollé (2 août
LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT. 35t
quelques jours à Paris. Il s'était avisé, dès son arrivée à Rome, de faire visite à un prince sans États, au roi de Sardaigne, celui-là même qu'a représenté Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg. Heureusement que le cardinal Fesch était de moitié dans cette erreur diplomatique. Chateaubriand prie madame de Beaumont d'intercéder auprès de Fontanes pour qu'il le défende en haut lieu contre les attaques de ses ennemis. Elle s'adresse en toute hâte, en effet, au président du Corps législatif. Elle lui parle à la troisième personne1.
« M. de Chateaubriand, qui ne veut point accabler M. de Fontanes de ses lettres, me charge de causer avec lui d'une sottise qu'ils viennent de faire, et de le prier de les aider à la réparer. Cette sottise consiste à avoir été faire une visite au pauvre roi de Sardaigne. Il ajoute : « Je suis tombé • avec le cardinal, de sorte que le mal, qui après tout » n'est pas un mal, est bien peu de chose. » Je ne sais pas si on en jugera ainsi ; je suis bien fâchée de partir sans avoir pu causer avec M. de Fontanes. J'espère que cette légèreté ne sera pas prise trop sérieusement, cependant je ne suis pas tranquille.
1. C'est à lobligeance de M. Marc-Monnier que nous devons communication de cette lettre inédite.
M. de Chateaubriand a écrit à MM. de Talleyrand et d'Hauterive sur cette affaire. Comment l'aurontils prise? Je demande pardon à M. de Fontanes. Je suis tellement excédée de fatigue que je ne puis relire ce griffonnage et qu'à peine j'ai la force de lui renouveler l'assurance de mes sentiments et de lui dire combien le souvenir des moments que j'ai passés avec lui me sera toujours cher. — IfoRTmorin-Beaumont. »
L'affaire fut arrangée. Ce ne sera pas la seule faute que commettra Chateaubriand à Rome, mais c'est le seul appel qu'il fit à l'intervention de son amie. Les premières lettres qu'il lui écrivait étaient une sorte de délire des monuments et des déserts, « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été effacée, des villes tout entières, vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines ! Le pape a une figure admirable, pâle, triste, religieuse. Toutes les tribulations de l'église sont sur son front ». Pie VII l'avait reçu avec une bonté particulière, lui avait pris la main affectueusement, l'avait appelé son cher Chateaubriand, l'avait fait asseoir près de lui et lui avait montré le Génie du christianisme ouvert sur sa table. Le grand artiste était tout entier à ses impressions, et
il était prêt déjà pour sa célèbre lettre à Fontanes sur la campagne romaine.
C'était avec les plus pénibles efforts que madame de Beaumont avait pu résumer cette correspondance à Joubert ; elle n'avait presque plus assez de force pour dire à ce cœur droit et pur tout ce qu'elle sentait pour lui *. Elle ne partait pas, et Joubert la pressait ; elle était excédée au point d'attendre du repos de la diligence elle-même, et déjà elle en sentait le dégoût. Joubert n'entendait aucune explication ; il exigeait qu'elle partît au plus vite, et ne lui pardonnait même pas une dernière bonne fortune toute littéraire.
Elle avait conservé des relations amicales avec madame de Krudner. Le salon de la rue Neuve-du- Luxembourg la voyait quelquefois ; c'était même dans une soirée où se trouvait Chênedollé que madame de Krudner critiquait Werther ; elle soutenait qu'il n'y avait pas de pensées, qu'il n'y avait que le mérite de la passion exprimée : « Comment ! lui avait-il répondu, il n'y a point de pensées? mais c'est une pensée continue. » Après cette soirée, madame de Beaumont était allée faire une visite
i. Lettre de madame de Beaumont (juin 1803).
d'adieux à l'ancienne amie de Suard. On était au printemps ; madame de Beaumont la trouva établie dans son jardin. Près d'elle était une femme au teint bruni par le soleil, aux lèvres épaisses, à l'air commun ; un peu plus loin, un vieillard qui n'avait rien de men distingué, si ce n'est une chevelure flottante, c La petite Krudner, une véritable rose, placée entre le vieillard et sa mère, lisait avec un son de voix enchanteur le fameux roman. > C'était Bernardin de Saint-Pierre et sa femme ! Le livre était Paul et Virginie. Madame de Beaumont adressa au rival de Chateaubriand des louanges vraies et faites de bon cœur. Il les reçut fort simplement. « Je lui en sais gré, écrivait-elle; mais je ne sais pas jusqu'à quel point sa bonhomie est bonne ; je suis bien aise de l'avoir vu, mais je ne désire pas le revoir *. » Il n'était pas, en effet, si bonhomme ; il se voyait en présence de l'amie de l'auteur d'Attila et il venait de lui décocher ce trait plus malicieux qu'il n'en avait l'air : a La nature ne m'a donné qu'un tout petit pinceau, tandis que M. de Chateaubriand a une brosse. »
Tel fut le dernier incident de la vie mondaine de