Lettre de madame de Beaumont (juin
madame de Beaumont. Elle n'a plus que quatre mois à vivre ; nous n'avons plus qu'une lente agonie à raconter, avec quelques rayons d'un soleil d'automne. Le bonheur avait été court. Quand on a trouvé ce qu'on cherchait, on n'a pas même le temps de le dire. Elle quittait Paris le 28 juin, pour le Monl-Dore. L'obligeant M. Julien avait veillé sur son départ.
Les fragments du journal à qui elle confiait ses peines secrètes nous montrent à nu l'âme de Pauline, restée seule et obligée de se soigner, pages toutes frémissantes et qu'on ne touche qu'avec respect.
« Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d'une manière sensible : des symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus, sans que je sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès de la maladie... Comme les autres, je me livrerais à l'espérance... A l'espérance ! puis-je donc désirer de vivre? Ma vie passée a été une suite de malheurs; ma vie actuelle est
pleine d'agitation et de troubles : le repos de l'âme m'a fuie pour jamais.
» Ce 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de mon frère et de ma mère !
péris la dernière et la plus misérable !
Oh! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette maladie que j'avais presque la faiblesse de craindre s'est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps. Il me semble cependant que je mourrais avec joie.
Mes jours ne valent pas qu'il m'en coûte un soupir!
Personne n'a plus que moi à se plaindre de la nature. En me refusant tout, elle m'a donné le sentiment de tout ce qui me manque... Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu'il a perdu et qui n'a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d'illusion et, par conséquent, d'entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait méjuger et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par une extrême bonté qui n'a assez d'activité ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de mon caractère m'ôte
tous les charmes. Elle me fait plus souffrir des maux d'autrui qu'elle ne me donne les moyens de les réparer. Cependant je lufdois le peu de jouissance véritable que j'ai eue dans ma vie. Je lui dois surtout de ne pas connaître l'envie, apanage si ordinaire de la médiocrité sentie. »
Quelle agitation! quels cris désespérés! Et, dans ce désabusement, quel regret profond de l'insuffisance de la vie! Sa correspondance nous met au courant des moindres péripéties de ce long et pénible voyage. Bien qu'elle fût à demi morte, n'ayant plus ni force ni volonté, son esprit d'observation ne l'abandonne pas tout le long de cette interminable route. Dès Fontainebleau, elle était tellement harassée qu'elle ne croyait pas pouvoir continuer. Les quintes de toux l'avaient reprise avec violence, et chaque passant, regardant cepâle et doux visage, ces longs yeux creusés, s'écriait : « Madame est bien malade ! » — Elle en était impatientée. A peine au Mont-Dore, elle est prise de désespoir; les montagnes l'écrasent; le sentiment de son isolement l'obsède. Elle n'a pas trouvé de lettre de Joubert. « Je suis comme le temps sombre et maussade ; pas froide cependant. Ma tristesse même prouve pour moi. » Enfin, les lettres attendues se retrouvent, et
elle reprend un peu d'entrain ; elle donne à son plus fidèle ami les détails de son voyage, du traitement qu'elle suit, accusant son médecin et maudissant ses lenteurs. Lorsqu'elle se sentait de l'irritation, elle s'étendait sur son lit et comptait les solives du plancher. « Cette aptitude à l'imbécillité, écrit-elle à Joubert, serait assez triste; elle n'a pas été assez forte pour me faire supporter votre silence sans murmure; vous avez vu mon chagrin, et, si vous saviez ce que c'est que de se trouver seule, malade, au milieu d'indifférents et dans un pays perdu, vous me pardonneriez1 ! » Il n'y a pas jusqu'à madame Joubert à qui elle n'adresse ses plaintes sur un silence dont les courriers de la poste étaient seuls coupables; et, sans vouloir y toucher, sa fine plume dessine en courant, malgré la souffrance, tantôt un portrait, celui de madame Saint-Germain, sa dévouée femme de chambre, et tantôt un coin de paysage : « J'ai ces maudites montagnes sur le nez ou plutôt sur la poitrine; elles m'oppressent véritablement et je n'ai d'autre plaisir dansmes promenades solitaires qu'à les déranger, à les empiler, — enfin à me faire jour quelque part. La Dordogne va
1. Lettres de madame de Beauinont des 20, 23 et 26 août 1803.
son train, s'échappant de partout; elle court très vite pour fuir ce vilain pays. Elle est limpide et vive, mais elle est toute nue, sans rivage et sans arbres.» Ces lettres rassuraient-elles Joubert? Il lui étan encore impossible de croire que la vivacité qui animait son amie avec une force si constante ne tint pas à un principe de vie parfaitement conservé. Il fallait surtout faire reposer l'âme. Elle avait tellement lassé et surmené l'enveloppe qui la couvrait ! Pour faire reprendre courage à Pauline1, Joubert lui citait des moribonds qui étaient devenus septuagénaires; il lui parlait d'un M. Chazal, ancien conseiller au parlement, vieillard spirituel et gai, qui prétendait que, pour vivre longtemps et se donner le temps de guérir, il fallait constamment se tenir en appétit; il lui parlait d'une vieille religieuse qui supportait ses quatre-vingts ans avec un verre d'eau rougie et un peu de café au lait pris le matin; il lui parlait surtout de l'incurable fidélité avec laquelle elle était chérie dans un petit coin de terre, à Villeneuve; et c'était le meilleur argument our l'engager à vivre couchée et à compter les solives souvent.