Bachaumont, t. XXXIV
un instant; enfin il prit son parti et insista pour voir son ancien collègue. Il entra et lui offrit d'abord ses condoléances. M. de Miroménil, par ce début, s'imagina qu'il ne s'agissait que d'une visite d'honnêteté ; et, après les compliments, lui dit : «. Eh bien, monsieur le comte, voilà du nouveau! — signifiant par là le renvoi de M. de Galonné, dont il était instruit. — Oui, monsieur le garde des sceaux ; mais ce n'est pas tout : il y a encore ce qui vous concerne, et je me fais une vraie peine de vous l'annoncer, surtout dans ce moment de douleur où vous êtes... » Enfin, Montmorinlui fit part des ordres du roi, et M. de Miroménil n'hésita point à remettre les sceaux.
Tels furent les débuts du comte -de Montmorin au ministère. Quelques jours après, l'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, qui visait depuis longtemps au poste de premier ministre, y parvenait. Il était chef du conseil des finances. Depuis quinze ans, il travaillait par le crédit des subalternes à se faire estimer de la reine. Ni assez éclairé pour être philosophe, ni assez ferme pour être despote, admirant tour à tour, suivant le mot d'une femme qui le jugeait bien, la conduite du cardinal de Richelieu et les principes des encyclopédistes, il n'avait
guère plus de poids et de sérieux que Galonné. Quand les nations commencent à être quelque chose dans les affaires publiques, tous les esprits de salon sont inférieurs aux circonstances. Avec une présomption aveugle, l'archevêque de Toulouse, devenu cardinal-archevêque de Sens, ne faisait que presser le cours des événements. Après avoir mis fin à l'Assemblée des notables, il entrait en lutte avec les parlements. Toute la constitution du royaume était changée ; l'enregistrement avait été transporté dans les attributions d'une cour plénière; des troubles éclataient dans les pays d'états, en Bretagne et en Dauphiné. Le cardinal de Brienne ayant représenté à Marie-Antoinette que, dans les heures de crise, on doit concentrer Je pouvoir afin de lui donner plus de force, se faisait habilement nommer principal ministre. Ce changement n'avait convenu ni à la dignité des maréchaux de Castries et de Ségur, ses collègues, ni à leur façon de penser, encore moins à la considération qu'ils s'étaient acquise. Ils avaient envoyé leur démission. M. de Brienne, frère de l'archevêque, plus fort en intrigues qu'en talents militaires, avait été appelé au département de la guerre. Deux amis du comte de Monlmorin restaient seulement avec lui au conseil,
M. de Malesherbes, comme ministre d'Etat et le comte de la Luzerne, son neveu, grand naturaliste, ancien gouverneur des îles Sous-le-Venl, frère de l'évêque de Langres, et de l'ambassadeur de France aux États-Unis, envoyé en 1788 à Londres. Si nous mentionnons ces deux personnages, c'est que tous les deux devinrent les hôtes assidus de l'hôtel de la rue Plumet. C'est en y dînant à côté du vertueux Malesherbes que lord Shelburn lui avait dit : « Si je fais quelque chose de bien dans tout le temps qui me reste à vivre, je suis sûr que votre souvenir y amènera mon âme. »
Le comte de la Luzerne, marquis de Beuzeville, avait un fils, capitaine dans les chevau-légers ; ce fils épousa la sœur de madame de Beaumont, Victoire-Marie-FraneoiscdeMontmorin. Ils eurent deux filles, bien jeunes lorsque leur tante eut à s'occuper d'elles: l'une, la marquise de Floirac, décédée à Paris, le 27 juillet 1858; l'autre, la marquise de Vibraye, morte au château de Bazouches, en Ni vernois, le 9 mars 1875. — La faveur du comte de Montmorin est au comble. La comtesse de Benumont est nommée dame pour accompagner Madame, femme du comte de Provence; la vicomtesse de la Luzerne est, en la même qualité, attachée à
Madame Victoire, et la Gazette du 4 novembre 1787 indique que, pour la première fois, elle quête le jour de la Toussaint, dans la chapelle de Versailles, à la grand'messe où assistait la famille royale.
Ayant un rang à la cour, faisant de plus les honneurs du salon de son père, Pauline de Montmorin eut bientôt choisi ses amitiés. Elles furent dignes d'elle.
La société française en 1787-1788. — Les premières amitiés de madame de Beaumont. — Les Trudainc. — L'abbé Louis.
La société française, dans les années 1787-4788 L, présentait un attrait tout particulier. Ce n'étaient plus les grands salons que l'Europe entière était venue admirer. La mort les avait fermés les uns après les autres. Il y avait plus que la différence de deux règnes entre la conversation au temps de Louis XV et la conversation au temps de Louis XVI. L'âme de la fin du xvmn siècle n'était plus uniquement le plaisir : une vraie sympathie pour la nature humaine, Vidée de ses droits, le désir de son bonheur, le rêve de sa perfectibilité, avaient remplacé la passion désintéressée des choses de l'esprit. Le