Archives nationales, section administrative, cote T
moiselle Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique-Pauline de Montmorin, fille du comte de Montmorin, commandant pour le roi en Bretagne. Mais la grande affaire pour la femme était la présentation à la cour; elle avait presque autant d'importance que le mariage. Le 4 octobre, la Gazette nous apprend <;uela comtesse de Beaumont a eu l'honneur d'être présentée à Leurs Majestés. Tout est donc pour le mieux aux yeux du monde; mais le bonheur ne vint pas. Au bout de peu de mois, la vie commune fut tellement insupportable, que le comte de Beaumont se retirait chez ses parents. Il revint lorsque M. de Montmorin était ministre des affaires étrangères. Mais la jeune femme avait développé ses facultés au contact des hommes distingués dont elle avait fait sa société; les instincts grossiers et l'inintelligence de son jeune mari la révoltèrent , et M. de Montmorin, si nous en croyons un document émanant de M. de Beaumont lui-même, fut dans la nécessité de le menacer d'une lettre de cachet.
Cette fois, la rupture fut définitive; le comte de Beaumont ne s'intéressa à aucune des péripéties qui, s'échelonnant comme autant de stations douloureuses, laissèrent, en 1794-, sa femme seule au
monde et momentanément sans ressources. Nous n'osons pas dire qu'il coopéra à ses malheurs, mais il ne les vit pas sans satisfaction. Il n'émigra pas1; il s'était fait nommer commandant de la garde nationale de la commune de Puyguilem, dans la Dordogne. Revenu à Paris en 1792, successivement élève ecclésiastique, puis étudiant pour le génie militaire, il habitait rue Meslay, n° 27, se faisant régulièrement délivrer des certificats de républicanisme et de résidence par le comité de la section des Gravilliers. Il avait vendu toutes ses propriétés au ciloyen Dupeyrat, qui fut plus tard membre du Conseil des cinq cents. Porté par les membres du district de Bergerac sur la liste des émigrés, le comte de Beaumont avait obtenu sa radiation en produisant les attestations de sa section. Une lettre de sa municipalité indique qu'il avait fait déposer ses anciens titres de redevances et droits féodaux et qu'ils avaient été brûlés conformément au décret du 17 juillet 1793. Ses vieux parents, après avoir été détenus au château de Hautefort, district d'Excideuil, avaient été mis en liberté; ils t'étaient réfugiés d'abord à Jean-sur-Collc, près
I. Archives nationales, section administrative, cotes D et F.
de Sarlat et avaient fini par se retirer à Créleil.
Leur fils n'était pas au bout de ses aventures. Il avait connu à Paris, dans l'année 1790, le général Damas. L'ayant retrouvé quatre ans après, dans une visite rue Faubourg-Saint-Honoré, le comte de Beaumont, craignant d'être inquiété après la journée du 18 fructidor, proposa à Damas de l'emmener avec lui à l'armée de Sambre-et-Meuse en qualité de secrétaire. Sa proposition fut agréée. Il était à peine installé depuis deux mois à la division du général Lefebvre, sous les ordres duquel se trouvait la brigade Damas, que, par ordre du général en chef, Augereau, il était arrêté comme pré" venu d'émigration et enfermé dans la forteresse de Wetzlar. Un ordre de la police générale avait été à cet effet expédié de Paris. Le comte de Beaumont écrit alors à Précy, représentant du peuple au Conseil des cinq cents : il était devenu, nous ne savons comment, son ami; Précy prend chaleureusement sa défense, se porte garant de son civisme et demande qu'il soit relâché. Nous avons la réponse du citoyen Rudler, commissaire du gouvernement dans les pays conquis entre Meuse et Rhin et Rhin et Moselle. Son rapport, adressé au mi-
nistre de la police le 25 ventôse an VI, est ainsi conçu :
« Citoyen ministre,
» Le ci-devant comte de Beaumont est détenu dans ce moment à la prison de Wetzlar, sur les bords du Rhin, près Mayence. Il a été arrêté en vertu d'un ordre émané de vos bureaux, adressé au citoyen Augereau, général en chef, le 6 frimaire dernier.
» Votre ordre était fondé sur plusieurs motifs : 1° l'ex-comte de Beaumont était prévenu d'émigration; 2° on lui reprochait, en outre, sa conduite politique pendant la Révolution, certaines relations intimes, les persécutions qu'il avait fait éprouver à tous les républicains de sa commune, à ceux mêmes qui, dans d'autres temps, l'avaient garanti de celles dirigées contre lui; enfin les propos les plus contre-révolutionnaires : qu'on avait beau vouloir empêcher la contre-révolution, qu'elle se ferait par le massacre de tous les patriotes. A ces dénonciations se joignait la fuite précipitée de cet individu après le 18 fructidor. En effet, dès le lendemain de cette journée, il avait quitté Paris à la faveur d'un passeport suranné, et, à force de solli-
citations, il était parvenu à se placer, en qualité de secrétaire, auprès du général Damas à l'armée de Mayence.
» Aussitôt son arrestation, le sieur Précy, représentant du peuple au Conseil des cinq cents, a réclamé la mise en liberté du citoyen Beaumont. Il déclare le connaître depuis plusieurs années. Il atteste que les opinions qu'il a manifestées lui ont toujours paru en faveur de la république. Il joint au mémoire justicatif de son ami des certificats de civisme, délivrés au citoyen Beaumont par les officiers municipaux de la commune de Puyguilem, département de la Dordogne en 92 et en l'an II.
)> Pour prononcer en connaissance de cause, vous avez fait prendre des informations.
» Il en résulte que l'émigration du citoyen Beaumont n'est pas constante ; son nom ne se trouve pas sur la liste des émigrés. Il paraît bien que sa conduite pendant la Révolution n'est pas exempte de reproches. Il a exagéré le patriotisme dans les premiers jours de la Révolution et il est devenu, dans la réaction, un des persécuteurs des républicains. Cependant, comme ces faits ne peuvent donner lieu à aucune action devant les tribunaux, sa détention à cet égard ne peut être prolongée.
On propose, en conséquence, au ministre, sa mise en liberté, en l'obligeant toutefois de prendre un passeport pour se rendre dans la commune de sa résidence.
» P.-S. — Depuis le rapport, il a été remis sous les yeux du ministre un arrêté du comité de législation de la Convention, qui prononce la radiation définitive dudit Beaumont. »
Il ne faudrait pas confondre le comte de Précy, défenseur de Lyon contre Dubois-Crancé, Collotd'Herbois et Couthon, — en un mot, le chef des comités royalistes, — avec le citoyen Précy. Celui-ci avait été député de l'Yonne à la Convention nationale, et non seulement il ne fut pas inactif dans l'arrestation de la famille Montmorin au château de Passy, près de Sens, mais encore il avait de loin dirigé les poursuites. Une haine commune avait réuni le gendre de la victime de septembre et le conventionnel. Dans une lettre du 3 nivôse an vi, adressée au citoyen Cochon de Lapparent, ministre de la police, Précy, élu membre du Conseil des Cinq-Cents, explique, en effet, que son ami lui a constamment manifesté ses opinions républicaines , qu'il avait été persécuté sous l'ancien régime « de la part du ci-devant ministre Montmorin, dont, à
seize ans, on le forçait d'épouser la fille, âgée de dix-sept ans, avec laquelle il n'avait jamais vécu; qu'il s'était soustrait à la persécution par la fuite et que ce n'était que depuis la Révolution qu'il était revenu librement à Paris. » Nous connaissons bien maintenant le mari de Pauline; mais la suite de la lettre de Précy n'est pas moins instructive :
« Depuis six mois, ajoute-t-il, Beaumont m'a témoigné ses inquiétudes sur l'influence du parti de Clichy en me disant que, si nous avions la contrerévolution, il serait perdu : 1° pour n'avoir pas émigré; 2° pour ne pas avoir contribué; 3° par rapport aux opinions qu'il avait manifestées en faveur de la République.
» Beaucoup de fois il m'a témoigné le désir de servir la République soit à l'armée, soit dans un bureau quelconque ; qu'il aime à s'occuper, et que douze à quatorze heures de travail par jour ne le gêneraient pas, mais que, sa naissance le rendant suspect, il n'avait pas osé offrir ses services. Après la journée du 48 fructidor, il est venu me voir et m'a témoigné sa joie sur le succès ; il me réitéra tout ce qu'il m'avait précédemment dit.
j> Alors je lui dis que ses craintes relativement à sa naissance me paraissaient déplacées ; que le ci-
toyen Barras était directeur, le citoyen Bonaparte général en chef de l'armée d'Italie; que plusieurs hommes de naissance noble étaient bons républicains ; je l'engageai à lever ses scrupules. Mon discours parut le flatter. Il me dit qu'il chercherait l'occasion d'être occupé. Environ dix à quinze] ours après, il m'a fait part qu'il allait à l'armée avec un général dont il serait le secrétaire ; qu'il lui importait peu à quoi il fût employé, qu'il était content et qu'il emploierait tous ses moyens contre les ennemis de la République.
i Avant son départ pour l'armée, il m'a communiqué les papiers qui attestent son civisme depuis le commencement de la Révolution; il m'en a laissé un extrait dont je joins une copie.
» Cependant je viens d'apprendre qu'il a été mis en arrestation par des ordres supérieurs. Si quelques malveillans ont voulu le perdre ou si quelques républicains ombrageux ont conçu de la défiance à son égard par rapport à sa naissance, je me plais à croire que vous emploierez votre autorité pour lui rendre sa liberté...
» Salut et fraternité.
» Précy. »
La liberté lui fut en effet rendue; mais un procès avec Dupeyrat, acquéreur de ses terres de Puyguilem et collègue de Précy au Conseil des Cinq-Cents, appela, l'année suivante, dans la Dordogne, le comte de Beaumont. Son père, sa mère, sa sœur n'y habitaient plus. Le zèle des autorités locales se réveilla ; une visite domiciliaire eut encore lieu; nouvelle intervention de Précy, nouvelle lettre de lui au ministre de la police (20 germinal an vu), dans laquelle, rappelant la précédente, il offre de communiquer les pièces et se porte fort que Beaumont se présentera dès son retour à Paris. Nous ne voyons pas qu'une suite ait été donnée à ces dernières menaces.
C'est alors que Pauline de Montmorin apprend tous ces incidents. Si nous anticipons sur les événements, c'est que M. de Beaumont a si peu tenu de place dans la vie de sa femme, et madame de Beaumout si peu de place dans la vie de son mari, que nous avons hâte de clore l'histoire, si courte, du reste, de leur mariage. Le meilleur des amis de Pauline était à cette heure Joubert. Nous dirons comment ils s'étaient rencontrés et comment cette amitié de tous les instants avait pris toutes les nuances d'un attachement passionné, sans être
pourtant de l'amour. Elle l'avait averti de sa ferme résolution de reprendre la liberté complète de sa personne, humiliée, à cause des procès nécessités par la réintégration dans ses propriétés, de solliciter des procurations d'un homme qu'elle n'estimait pas. N'y avait-il pas aussi dans cette âme droite un autre scrupule ? Une allusion dans une lettre à Fontanes nous le laisserait croire. Chateaubriand venait de lui être présenté; elle s'était jetée tout entière dans cette affection, sans regrets comme sans réserves, en femme du xvme siècle qu'elle était, mais restant au fond très grande dame. Il lui répugnait, en aimant, d'avoir les apparences d'un lien qui ne lui permît pas de s'honorer hautement d'un absolu dévouement à ce charmeur qui l'avait transformée, et dont l'étrangeté d'allures, de ton, de style et de pensée faisait le plus étrange contraste avec le milieu dans lequel elle s'était élevée.
Le divorce fut prononcé par consentement mutuel en juin 1800.
« Êtes-vous bien démariée ? lui écrivait Joubert alors à Montignac, chez sa mère. Si vous ne voulez pas qu'on vous dise « mademoiselle », prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez
tant, on vous appelait Saint-Hérem. Madame de Saint-IIérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. ï — Et puis arrive sous la plume délicate de cet ami du Beau, cet argument, le plus décisif pour un lettré : « Madame de Sévigné, qui, comme vous le savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. » Quoique divorcée, Pauline signait toutes ses lettres Beaumonl-Montmorin. Mais, dans l'intimité, madame de Krûdner l'appelait toujours madame de Saint- Hérem. Le comte de Beaumont quitta quelques années après Créteil, où il avait acheté une propriété, et se retira à Francfort-sur-le-Mein. Il s'y remaria et il y mourut le 6 juin 1851, à l'âge de quatre-vingt-un ans. Ses père et mère s'étaient éteints en 1811.
Revenons en arrière. Le comte de Vergennes était mort le 13 février 1787. Le choix de son successeur n'était pas facile. Pendant treize ans, M. de Vergennes avait, dirigé et inspiré la politique française; sans laisser la réputation d'un grand ministre, il avait constamment fait preuve de sagesse et de capacité. Il avait mené à bien la guerre d'Ame-
rique; il avait, en restant au pouvoir, donné un démenti au mot de Rulhière, qui définissait son mérite une médiocrité imposante, et, au total, il avait relevé la France de l'abaissement où l'avait laissée la guerre deSeptans. L'héritage était lourd à porter1. Ce fut de son propre mouvement que Louis XVI nomma M. de Montmorin ministre et secrétaire d'État aux affaires étrangères. Il lui était attaché et ce choix ne fut le résultat d'aucune intrigue. M. de Saint -Priest était désigné par l'opinion de la cour , la reine lui était favora • ble; mais le roi avait des préventions contre lui. Il sentait, au contraire, dans Montmorin beaucoup de ses propres vertus et aussi quelques-uns de sesdé^ fauls. Il devinait que celui-là serait dévoué avant tout et jusqu'au bout.
Le nouveau ministre, au début, fut comme effrayé de sa tâche. 11 pria Louis XVI de lui retirer les provinces, l'administration de l'intérieur, qu'avait aussi le comte de Vergennes ; elles furent en effet jointes au département du baron de Breteuil. La Gazette du 18 février annonce que le comte de Montmorin a prêté serment entre les mains du roi
I. Bachaumont, Journal, 1787. — Gazette de France, 1787. — Mémoires du baron de Bezenval.
et, trois jours après, qu'il a eu l'honneur de faire ses révérences à la reine et à la famille royale. Le 23, il assistait à l'ouverture de l'Assemblée des notables ; on ne voit pas qu'il ait pris part à leurs délibérations.
Si Calonne avait pensé qu'il fallût gagner les esprits en les frappant par un acte audacieux, son caractère et ses vices affaiblissaient tous ses projets. Il n'avait pas remplacé l'appui de M. de Vergennes par celui des autres ministres, qu'il avait systématiquement délaissés. Il ne les consultait ni sur ses plans, ni sur ses démarches; à peine leur lisait-il la veille ce qui devait être dit le lendemain dans les comités. Piqués d'être mis à l'écart, ils étaient peu disposés à seconder une besogne à laquelle ils n'avaient eu aucune part. Les clairvoyants ou les désabusés voyaient sans frayeur s'avancer l'orage à grands pas. Pour tous les hommes superficiels dont se composait la cour, qu'importaient des réformes proposées, mais aucunement préparées? La chute du ministère était la chose essentielle. Calonne succombait six semaines après l'ouverture de l'Assemblée des notables.
Le roi avait envoyé chercher le baron de Bre-
LA COMTESSE PAULINE DE BKAUMONT. -Il
teuil, chargé, en sa qualité de secrétaire d'Etat au département de Paris, de porter les ordres de disgrâce. Il supplia Louis XYI de l'en dispenser, parce qu'il était reconnu pour l'adversaire juré du contrôleur général. Le comte de Montmorin reçut cette mission et la remplit. Etourdi du premier coup, Calonne se remit lorsqu'il sut que son successeur immédiat désigné n'était pas son ennemi, l'archevêque de Toulouse. Ce fut en effet le conseiller d'État Fourqueux. Montmorin avait parlé de Neckcr, mais sans succès. Ils ne se connaissaient pas encore ; la timidité naturelle de Montmorin l'empêcha d'être plus pressant et il ne put, cette fois, vaincre les répugnances du roi. Ce dernier pensait toujours que nommer Necker serait céder la couronne à son ministre.
Le lendemain, 13 avril 1787 S le comte de Montmorin vint à Paris accomplir une semblable mission auprès du garde des sceaux. Le suisse, d'après Bachaumont, répondit que M. de Miroménil, plongé dans la douleur du décès de madame de Bérullc, sa fdle, ne voyait personne. Le comte de Montmorin, ignorant cet événement tout récent, hésita