ACTE PREMIER
lancolique. Elle a toujours vécu dans l'ombre. C'est comme un de ces beaux lilns qu'on fait fleurir dans l'obscuritô, et qui sont frêles, délicats et blancs.
SAKAil.
Il ne faut qu'un peu de soleil et d'air pur pour leur rendre tout leur éclat.
LE COMTE
Ah ! si vous réussissiez là où j'ai échoué, il me semble que je parviendrais à vous aimer encore davantage. Je vais vous l'amener.
n sort.
SARAH, à Zoé.
Vous ni^ m'aviez pas trompée, ma chère, c'est ici qu'il faut voir le comte, pour le juger véritablement. Là-bas, dans le luxe banal, de son palais de hasard, il n'était pas lui-même. Mais dans ce vieil hôtel héréditaire, au milieu de cette élégance sobre qui lui fait un beau cadre, il m'apparaît comme le type accompli du vrai grand seigneur.
ZOÉ
Ma chère, le comte appartient à une génération d'hommes dont j'ai entendu parler, quand j'étais tonte petite, et qui étaient les plus séduisants qu'on pût rêver. Ils professaient un culte pour les femmes. Loin d'elles, pour eux, il n'y avait plus de plaisir et à peine d'existence. Tous leurs eflorts tendaient à ce but unique : plaire ! Eh bien I le comte est un des derniers représentants de cette belle galanterie française, fort prés de disparaître, comme tous les raffinements aristocratiques, et dans un temps où on est à peine gentleman, il est demeuré, lui, gentilhomme.
SARAH
Le portrait est fort ressemblant.
SÉVERAC, s'approchant.
Il t'st cependant incomplet. Tout un côté, le meil-
n LA COMTESSE SARAII
leur, est resté dans l'ombre. Ce mondain gracieux et insouciant, que vous voyez papillonner aux heures légères, se double, aux heures sérieuses, d'un soldat clairvoyant et énergique. Pour le juger pleinement, il faut, comme moi, l'avoir vu au milieu de la bataille, calme et fier sous les balles, marchant au danger comme à une fête. C'est alors vraiment qu'on aurait pu dire de lui qu'il est le descendant de grandes races, et, si on avait cherché un mot pour le peindre, on n'aurait pas trouvé gentilhomme suffisant, et on aurait dit tout court : c'est un homme !
sA.nAH, souriant.
Eh! voilà M. Séverac qui s'échauffe ! Il s'est élevé jusqu'à l'enthousiasme... C'est un miracle!
SÉVERAG, très doucement.
Vous vous moquez, miss Sarah!... J'espérais que vous m'auriez épargné, au moins à cause du général.
SARAH, très sérieuse.
Je ne me moque pas. Je sais que vous êtes profondément attaché à M. de Canalheilles.
SÉVERAC, gravement.
Et à ceux qui l'aiment, miss Sarah !...
SARAH
Ah ! ceci est une des meilleures paroles que je vous aie entendu prononcer depuis que je vous connais.
SÉVERAC
Peut-être n'ai-je pas toujours dit ce que je pensais.
KARAH.
Il est vrai que vous êtes discret et même un peu taciturne... IMais, si on vous dem:mi.!jit ce que vous pensez, auriez-vous la franchise de le dire ?
SÉVERAC
Si c'était utile, oui..