La comunauté des chirurgiens de Rouen
La corporation des chirurgiens de Rouen, comme celles des autres villes de France, a traversé, depuis l’époque des premiers documents que nous avons sur elle jusqu’à la Révolution, quatre phases différentes qu’on peut résumer ainsi :
i° Les chirurgiens forment un corps à part ;
2° Ils sont réunis dans une meme communauté avec les barbiers, mais en restent distincts ;
3° Ils ne font plus qu'une seule communauté sous le nom de chirurgiens- barbiers ou barbiers-chirurgiens ;
4° Ils constituent de nouveau un corps à part sous le nom de Collège de chirurgie.
La première période, pendant laquelle les chirurgiens forment un corps à part indépendant de toute autre agglomération, se termine en Lan 1500, date du règlement de Pierre Daré, lieutenant général du bai 1 ly de Rouen, appuyé des lettres patentes de Louis XII, qui forment la plus notable partie du manuscrit de fondation de la Communauté des barbiers-chirurgiens (voir page 33). On y trouve cités ensemble : « Les maîtres » jurés en la science et faculté de cirurgie et les gardes
» et maîtres de barbcric et phlébotomie en cette ville » et cité de Rouen, représentant la tri n i té d’icelle » faculté, science, métier et état. »
Auparavant, les chirurgiens sont cités seuls et avaient reçu des statuts par ordonnance royale de Charles VII en 1453 (voir page 26).
Le début de la période qui se termine là et l'histoire de cette période manquent de précision faute de matériaux. D’où émanaient les chirurgiens ? à la suite de quelles épreuves pouvaient-ils se parer de leur titre et étaient-ils considérés comme dûment chirurgiens par les pouvoirs publics ?
Autant de questions sur lesquelles nous n’avons jusqu’à présent que des hypothèses étayées sur des données bien incomplètes. 11 semble qu'un premier noyau de gens experts en la science de chirurgie, et venant probablement de Paris, avaient été jurés par les pouvoirs publics pour faire des rapports à la justice et soigner gratuitement les pauvres, surtout ceux atteints d'affections vénériennes menaçant la santé publique, moyennant certains avantages civiques ou exemptions d’impôts. Cette première corporation fermée se recrutait elle-même parmi les gens experts, qui allaient de ville en ville exerçant leurs spécialités, comme l’extraction de la pierre ou la cure des hernies. Le candidat devait passer une sorte d’examen devant les chirurgiens jurés de Rouen, qui le trouvaient suffisant ou non, et en cas d’acceptation l'accompagnaient au serment devant le bailly. Tel nous l’enseigne le jugement de Pierre Daré en 1500 (voir page 45 ). Nous n'avons rien trouvé, au sujet de cet examen, en dehors de cette ordonnance et des statuts de Charles VI I en 1453.
Franklin (i) cite leurs premiers statuts insérés dans le Livre des métiers, d’Etienne Boileau, prévost de Paris en 1260. Six jurés, élus dans la forme ordinaire, surveillaient et administraient la communauté. Leur principale mission était d’examiner les gens qui « s’entremectent de Cirurgie ». Sur leur rapport, le prévost de Paris en autorisait ou en interdisait l'exercice aux candidats. Dans ces statuts du treiziéme siècle on ne trouve rien indiquant que les chirurgiens s’occupassent de barberie, de même que dans les statuts des barbiers de 1371, reproduits aussi par Franklin, on ne trouve aucune allusion à la chirurgie.
La profession, à cette époque reculée, paraît ne pas avoir toujours été rémunératrice. Le 20 octobre 1389, les échevins de Rouen accordent la remise sur les aides « à Robert de Candos, surgien, comme maître surgien en la ville pour visiter les malades de la Madeleine ou autrement, considéré sa petite chevance (2) » ( Archives de Rouen, série A, délib.). Le 14 décembre 1391 « fu délibéré sur plusieurs déductions que disoient les fermiers de l’ayde octroyée par le Roy à la dite ville pour l’année commenchant le 15e jour de septembre de Lan 1391 pour les chirurgiens Mc Jehan Lefebvre, Raoul de Caletot et Robert de Candos » ( Archives de Rouen ). L'année suivante, on trouve encore citée leur demande de décharge d’impôts, mais il est décidé que c'est aux fermiers des Aydcs de s'en arranger. Ce sont les seuls noms de chirurgiens de toute cette période que nous avons pu retrouver jusqu’à présent.
1) Alfred Fkanki.ix : l.es Chirurgiens ; la vie privée d’auhejois. Paris, 1895, Plon et Nourrit.
<2 Revenus.
2Ü La seconde phase où les chirurgiens et les barbiers commencent à être réunis dans une même communauté apparaît en 1500 avec l'ordonnance de Pierre Daré. Les historiens qui se sont occupés de la question, comme Guardia et Franklin, entre autres, insistent sur la rivalité des médecins et des chirurgiens. Ils mettent en relief la prépondérance jalouse et pédante de la Faculté de médecine qui ne voulait pas souffrir ces chirurgiens avilis par un métier manuel s’élever jusqu’à elle, et qui, pour les abaisser, les riva aux barbiers, en élevant ceux-ci jusqu’aux chirurgiens (1).
Le rapprochement était tout indiqué par le fait que, de tout temps, les barbiers paraissent avoir eu dans leur apanage la saignée, et qu’ils pratiquaient le métier, art et science de barberie et phlébotomie. Les premiers statuts connus des barbiers de Rouen, qui forment la première pièce du manuscrit des archives (voir page 36), sont des plus intéressants à cet égard. Cette pratique de la saignée constituait un pied dans la chirurgie; aussi voit-on dans les premiers statuts des chirurgiens, aussi bien que dans ceux antérieurs des barbiers, des tentatives pour délimiter les droits de chacun dans ce sens. Mais si on veut bien les lire, on comprend combien les incursions des barbiers dans la chirurgie étaient inévitables et devaient être fréquentes. Ce fut nécessairement, pendant toute cette période incertaine, une mine inépui-
(1) Arts libéraux et arts mécaniques :
Lingua, tropus, nunierus, ratio, tonus, angulus, astra.
Rus, nemus, arma, ratio, vulnera, lana, faber.
Grammaire, rhétorique, arithmétique, logique, musique, géométrie, astronomie.
Agriculture, chasse, guerre, navigation, chirurgie, ouvrages de laine, autres métiers manuels.
sable de procès jusqu’au jour où, pour mettre fin à cet état intolérable, Charles IX, en 1565, organisant les arts et métiers en maîtrises, décida que dorénavant tout aspirant barbier ne serait reçu maître que s'il subissait avec succès les examens de chirurgie (1). C’était la création des barbiers-chirurgiens. Ils furent ensuite réunis aux chirurgiens de Robe longue ou de Saint-Cosme par lettres patentes de mars 1656.
30 Dans cette troisième période les barbiers-chirurgiens ont fourni une longue carrière, puisqu’elle va jusqu’à la création du collège de chirurgie en 1763, quand les statuts de Versailles, modifiés, eurent été homologués par le Parlement de Normandie. Pendant ce temps, en 1648, un rameau se détache de la communauté sous le nom de barbiers-perriiquiers-étuvistes, qui fut longtemps sous la domination des barbiers-chirurgiens et essaya, dès le début, de secouer ce joug. Ils furent érigés en Communauté en 1673 et leur nombre porté à 20.
Si nous voulons essayer de mettre un peu d'ordre et de clarté dans l'histoire de la Communauté des chirurgiens de Rouen, il nous faut la prendre constituée comme elle le fut pendant cette troisième période, au cours du xvie, xvne, et une bonne moitié du xvme siècle.
La Communauté se composait alors d'un lieutenant du premier chirurgien du Roy, de trois gardes jurés, de maîtres jurés, d’aspirants et d'apprentifs. Chacun de ces grades doit être pris à part avec détails avant d aller plus loin.
Le lieutenant du premier chirurgien était nommé par le premier barbier ou chirurgien du Roy, sous le prétexte de maintenir dans toutes les communautés du royaume
Voir ordonnances de 1565.
une même règle et un lien avec le pouvoir central. Il était choisi par le premier chirurgien sur une liste de trois candidats présentés par la municipalité et imposé à la Communauté. Il payait une redevance au premier chirurgien, et, à Rouen, plusieurs de ces lieutenants paraissent avoir eu surtout pour but de rattraper largement cette redevance sur leurs administrés, ce qui fut le point de départ de procès retentissants, comme celui de Jacques Hellot, et surtout celui de Saint-Léger de Gouëv.
La Communauté voyait d'un très mauvais œil cette autorité qu’on lui imposait, bien que le lieutenant fût pris dans son sein. Très attachée cà ses usages, elle n'admit jamais sincèrement d'autre autorité que celle des gardes du métier quelle nommait elle-même et qui se renouvelaient par tiers, chacun d'eux siégeant ainsi pendant trois ans comme chez les anciens barbiers. Quand, en 1692, le Roi abolit la place de lieutenant pour la remplacer par les jurés royaux sujets à une taxe annuelle, la Communauté racheta la charge des jurés royaux et nomma, à la place de trois gardes, deux jurés royaux qui en firent office. La place de lieutenant ayant été rétablie en 1721 au profit de Maréchal, premier chirurgien du Roy, les difficultés recommencèrent entre la Communauté qui gardait ses anciens gardes ou jurés royaux et le nouveau lieutenant qui voulait bénéficier seul des avantages que la Communauté avait achetés pour ses gardes ou royaux nommés par elle.
Le corps de la Communauté était composé des maîtres jurés qui avaient le droit de tenir boutique ouverte, ouvreur ou ouvroir, avec enseigne spéciale à Saint-Cosme, Saint-Damien et Saint-Lambert, et de pendre boîtes et bassins. La montre d’un chirurgien se composait d'une
montre de bois avec carreaux de vitres. Le nombre de ces maîtres était, pendant la plus grande partie des xvnc et xvme siècles, de 30 à 33. Ils se recrutaient, en principe, par le grand chef-d'œuvre, examen long et minutieux, qui comptait quatorze épreuves différentes et durait parfois plusieurs mois. La création, en 1692, des gagnant maîtrise dans les deux hôpitaux, Hôtel-Dieu et Hospice- Général, ajouta une nouvelle porte d'entrée dans la corporation, de même l'accès par le poste peu enviable de chirurgien du danger ou chirurgien de la peste. Mais les chirurgiens de chef-d’œuvre eurent toujours tendance à considérer comme des intrus ceux-là qui acquéraient par cette voie détournée le droit de tenir boutique, et ils ne manquaient aucune occasion de le leur faire sentir.
Quand un maître passait de vie à trépas, tous ses confrères étaient tenus d'assister à son inhumation, et sa boutique restait propriété de sa veuve. C’était le privilège de la veuve qu’elle faisait gérer par un garçon approuvé par la communauté. Mais ce privilégié était tenu d'habiter la maison de la veuve. De même, chaque maître ne pouvait ouvrir qu’une boutique. La veuve pouvait renoncer à son privilège, et alors elle déposait dans le coffre de la communauté les lettres de maîtrise de son mari ; c'est ainsi que nous avons retrouvé celles de JacquesMénard ( 1 ). Le garçon qui tenait le privilège le perdait au décès de la veuve et devait fermer la boutique, à moins qu'il ne fût aspirant au chef-d’œuvre et ne présentât sa requête pour tenter de passer maître en abordant les quatorze examens.
On ne pouvait être aspirant qu’après un apprentissage,
(1) Dr Panel: Jacques Ménard, accoucheur. Rouen, Lestringant, 1889.
variable suivant les époques, mais qui fut toujours d’au moins trois ans, soit à Rouen, soit dans toute autre ville. Les droits d’examen et de bourse commune étaient très lourds, et on verra bon nombre de garçons arguer qu'ils ne tentaient pas le grand chef-d’œuvre parce qu'ils ne pouvaient pas en faire les frais.
Ces aspirants se recrutaient parmi les apprentifs ou garçons chirurgiens qui prirent plus tard le nom d'élèves, puis d'étudiants en chirurgie. Les premiers barbiers se distinguaient en maîtres et ouvriers. Ils étaient placés en apprentissage chez les maîtres par leur famille qui payait pour eux une redevance annuelle, moyennant laquelle le maître devait à l’apprenti f le gîte, le couvert, l'hôtel et l’initiation à sa science, art et métier. L’apprenti arrivait peu à peu à pouvoir suppléer le maître, et alors, ou bien restait toute sa vie garçon chirurgien, ou bien tenait le privilège d’une veuve ou passait aspirant au grand chefd’œuvre. Ces garçons chirurgiens faisaient presque tous leur tour de France. Dans chacune des requêtes de grand chef-d’œuvre on verra qu'ils avaient pratiqué dans les principales grandes villes du royaume avant de se fixer à Rouen, ou bien encore qu’ils avaient servi aux armées comme chirurgiens, ou encore sur la Hotte royale ou la Motte corsaire, ou sur les navires de commerce. Ceux qui s’installaient à Rouen étaient originaires parfois des provinces les plus éloignées, tel Pillore, originaire des environs d’Agen.
Les fils de maîtres avaient des privilèges. Ils pouvaient rester chez leur père et ne payaient que demi-droit.
Les barbiers-chirurgiens exerçant à Rouen faisaient, de droit, partie de la communauté et étaient soumis à ses règlements, ordonnances et statuts; mais ceux des fau-
bourgs, hors les murs et ceux du territoire du bailliage : Monville, Duclair, Jumièges, Bosc-le-Hard, etc..., obtenaient leur place grâce à un examen atténué : la légère expérience, qui ne durait que trois jours et se passait devant les maîtres de la communauté de Rouen. Une fois reçus ils étaient préposés par la communauté à un poste désigné, dont ils ne pouvaient s’écarter sans son autorisation. Leurs attributions étaient d’ailleurs limitées et ils devaient appeler les maîtres de la ville dans tous les cas sérieux. C’était la situation qui fut faite plus tard, et en imitation, aux officiers de santé, depuis peu supprimés.
La communauté recevait aussi les sages-femmes qui avaient étudié leur art, soit avec d’autres sages-femmes jurées, soit sous un dos maîtres ou à la maternité de l’hôpital. De même lui revenait l’examen des dentistes et chirurgiens herniaires. — Ainsi constituée et avec juridiction, la communauté s’administrait elle-même sous la surveillance du bailly et du Parlement, la grande puissance provinciale. Elle avait la charge de veiller à ce que ses statuts soient respectés par ses membres, les ressortissants et les étrangers; elle poursuivait les délinquants, charlatans, chirurgiens ambulants et autres, et avait le droit, dans certains cas, de les faire emprisonner à ses frais dans les prisons du bailliage. Toutes ces choses étaient à chaque instant source de procès.
Les dépenses de toutes sortes nécessitées par ces charges étaient payées par la bourse commune, alimentée par les droits spéciaux d’examen payés par les aspirants, par l’honorarium, entre autres, par les rentes que pouvait avoir la corporation, par le produit des rapports médicolégaux dont une partie revenait à la bourse commune, par les droits de visite payés par les préposés, les sages-
femmes, les veuves et les dentistes herniaires, par les amendes gagnées dans les procès, et, au besoin, faute de mieux, par une cotisation annuelle répartie également sur chaque membre. Certains aspirants versaient à la bourse commune une somme représentant ce qu'ils auraient dû dépenser en offrant un repas de bienvenue aux autres maîtres, tradition qui parut à la longue passer de mode comme peu digne.
Les dépenses étaient nombreuses ; sans parler des procès qui, souvent, mettaient la bourse à sec, il y avait l'impôt de capitation pour lequel nous verrons des répartitions inégales suivant les membres. 11 y avait les frais de la chambre commune et du clerc. Chaque année la question financière était réglée en octobre par la discussion du rapport du second prévôt ou second garde dont c’était la principale fonction. Ces comptes ayant été fort en retard et embrouillés pour diverses causes au milieu du xvmc siècle, il fallut que le Parlement déléguât un de ses membres pour aider à tout remettre en ordre.
De tout temps la communauté de Rouen se préoccupa de l’enseignement de l'anatomie afin de former des apprentis réellement instruits. Cet enseignement devait d'abord être fait par les médecins; mais ceux-ci ayant négligé d'être exacts, bien qu'ils fussent payés 50 livres par la communauté, les chirurgiens reprirent l'enseignement pour eux en en chargeant leurs gardes. Ce fut l’origine d’un procès avec les médecins, puis d'une transaction, et il fut établi que les chirurgiens continueraient l’enseignement, mais qu'ils paieraient néanmoins une redevance de 50 livres aux médecins dont le doyen ferait le discours d’ouverture de ces cours. Nous verrons la façon dont se faisaient les dissections dans la chambre
commune. Ces cours valaient ce que valaient les gardes année présente et l’ardeur qu’ils y mettaient. 11 paraît ' bien que cette ardeur se refroidissait pendant certaines périodes. C’est dans un de ces moments de ralentissement que Le Cat, qui venait de passer maître par le grand chef-d’œuvre, ouvrit son cours libre qui révolutionna et la communauté engourdie et la ville, le mit vite au premier rang et fut le premier pas qui le porta à la place officielle de démonstrateur royal à Rouen et de créateur de notre Ecole de médecine. Cette situation n’avait été qu’indiquée par tous les barbiers-chirurgiens ses prédécesseurs.
Toutes les questions intéressant la communauté étaient traitées et résolues dans-des assemblées qui avaient lieu fréquemment, au moins une fois par semaine, dans un local spécial. C’était la chambre commune et de juridiction que quelques-uns appelèrent même l’Hôtel de l’Ecole. La convocation pour les réunions était faite par un des gardes, sur l’ordre du lieutenant, et au moyen de billets imprimés où se trouvait manuscrit l’ordre du jour de la séance. Les billets étaient portés à domicile par le clerc de la communauté. Ce clerc provint, pendant plusieurs générations, de la famille Lemaître, et avait exactement les attributions de l’appariteur actuel de notre Ecole de médecine.
Les chirurgiens restèrent longtemps unis aux barbiers; mais une scission se fit peu à peu : les uns inclinant plus vers la chirurgie, les autres trouvant leur avantage vers la barbcric, jusqu’au jour où furent créés les barbiers purs ou barbiers barbants, puis les barbiers-perruquiersétuvistes, tels qu’ils existaient avant leur agglomération aux chirurgiens. Cette nouvelle branche fut d’abord sous
la dépendance étroite de l’ancienne communauté des chirurgiens-barbiers, puis elle s'en détacha de plus en plus, s’insurgea contre elle et contre les droits de visite des chirurgiens, exigeant le môme droit pour elle vis-à-vis de ceux-ci dont les boutiques pouvaient recéder des perruques. La promulgation des statuts de Versailles modifiés pour Rouen en 1756 et l’arrêt de 1761 mirent fin à ce conflit en séparant nettement les deux corps, en organisant les chirurgiens à part et en permettant la création du Collège de chirurgie de Rouen.
Il m’a paru que le meilleur moyen de faire revivre cette très intéressante partie de l'histoire de Rouen était de rassembler, en les classant autant que possible, tous les documents que j'ai pu réunir sur le sujet, et dont beaucoup m’ont paru inédits. La plus grande partie, pour ne pas dire tout, provient du fonds des Archives de la Seine-Inférieure. 11 existe à la préfecture, sur les chirurgiens, dans la collection des arts et métiers, un ensemble de 29 registres et de 21 liasses, catalogués du n° 217 au n° 266, qui m'ont fourni les documents ci-inclus, et qui vont de l’an 1407 à l'année 1791. J’ai eu à tâche de garder tous les noms de ceux qui nous ont précédés dans la cité et ont, peu ou prou, exercé notre art, parmi lesquels sont beaucoup d’obscurs, alors que quelquesuns, par contre, méritent un souvenir reconnaissant; ce qui est le lot du reste de l’humanité.
Autant que possible, le texte de chaque pièce a été conservé intégralement comme style. L'orthographe seule a été modernisée pour faciliter la lecture. L’attention se fatigue trop vite autrement et l'intérêt s’émousse aussitôt. Des renvois, aussi nombreux que possible, indiqueront aux dilettantes, qui n’ont de pures joies qu'à la vue de la
pièce originale elle-même, le moyen le plus rapide de trouver ces pièces où toutes les écritures sont collectionnées, depuis le beau gothique du xvc, sur parchemins plus ou moins effacés, jusqu’à l’élégante écriture delà fin du xvme, en passant par la sténographie du xvne siècle.
A consulter, encore, les deux volumes de Verdier sur la Jurisprudence particulière de la chirurgie en France. Paris, 1764. Alfred Franklin : La vie privée d’autrefois ; les chirurgiens. Paris, chez Plon et Nourrit, 1893.
Il n’y a guère plus d’un siècle, dit Verdier, qu’on a mis en France, ou pour mieux dire dans toute l’Europe, de la distinction entre un barbier et un chirurgien. La chirurgie et la barberie constituaient une seule et même profession, et les traces de celle-ci sont aussi anciennes que celles qui nous restent de la chirurgie.
Les Romains avaient des espètes de chirurgiens, ministres des médecins : ils avaient pareillement des barbiers qui avaient pour objet les soins des cheveux et de la barbe. La plupart étaient esclaves. Il y en avait de l’un et de l’autre sexe : les hommes s’appelaient tonsores; les femmes tonstrices, et leurs boutiques tonslrinæ.
Les Romains faisaient couper la barbe et les cheveux à ceux qu’ils tenaient en servitude. Les Français, très jaloux de leur liberté, portaient les cheveux et la barbe longs. Après Charlemagne, cette mode passa, et les barbiers reparurent. Les médecins ayant été agrégés en faculté, la chirurgie fut laissée libre et recueillie par les barbiers. Les abus qui s’y firent amenèrent les rois à réunir les chirurgiens et les barbiers en confrériesjet à mettre à leur tète leur premier barbier. Plus tard, la mode ayant multiplié les perruques et autres accommodements, il se créa une chambre de barbiers- perruquiers -étuvistes dont le premier chirurgien resta le chef.