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La concierge de la rue du bac

— Mille pardons, monsieur Droguin, si je me permcis de vous déranger !... mais EuJalic, mon épouse, ne serail-elle pas chez vous, par has;ird?

— Non, monsieur Bassinoire, je n'ai pas votre femme chez moi ; je puis même ajouter que je ne Tai pas aperçue de la journée...

— Où donc peut-elle être allée, pour qu'elle reste si longtemps dehors?...

Moi, ce matin, j'avais une course à faire pour

LE COÎiCIERGE DE LA RUE DU BAC.

an locataire qui a le pouce facile... vous comprenez? et dame I on ménage ces locataires-là, d'autant plus qu'ils deviennent rares... surtout dans la maison dont je suis portier... presque tout pauvre monde!... qui tire le diable par la queue 1 et à qui il faut dire cent fois :

« Monsieur, le terme est passé!... j'ai votre quittance. »

11 y en a même qui se permettent de me répondre :

« Eh bien, gardez-la I... »

Merci, et le propriétaire me flanque des savons, en me disant :

« Bassinoire, vous êtes chargé de toucher les loyers ; si vous ne les touchez pas, j'en mettrai un autre à votre place. Vous devez recevoir, et me transmettre tout de suite ce que vous avez reçu. »

11 est charmant, le propriétaire 1

Et l'autre soir, au lieu de me donner de l'argent, le cuisinier du cinquième m'a donné des coups de poing. Vous comprenez bien cuieje ne les ai pas transmis au propriétaire.

— Décidément, vionsicur Bassinoire, vous avel une triste porte !

— Triste, oh ! non, on chante toute /a journée

SUISSE ET PORTIEn.

dans notre maison ; les orgues, les joueurs de violon viennent souvent dans notre cour ; a amuse, ça fait rire...

Quand ils nous jouent des airs de contredanse, ma fille Zirzabellc, qui va sur ses douze ans, se met aussitôt à danser rians noire loge ; quelquefois même, pour avoir plus de place, elle va danser dans la cour ; mais je le lui ai rléfendu parce qu'un jour on lui a jeté deux sous, croyant sans doute qu'elle était avec le joueur d'orgue.

Mon fils Léandre, qui a sep! ans, se fait des castagnettes avec des morceaux d'assiettes cassées ; il accompagne sa sœur et saute autour d'elle, que l'on se croirait en pleine Espagne; d'autant plus que Zirzabellc jette son mouchoir à terre et le ramasse en pirouettant, comme dans la cache tout ca. C'est très-joil. Il y a un locataire qui m'a dit un jour :

« Vous devriez à présent avoir un taureau dans votre cour... vos enfants courraient après avec des banderoles rouges, et on se croirait à Madrid, »

Mais vous concevez bien que je ne veux pas que nies enfants jouent avec un taureau ; d'ailleurs noire cour est trop petite, c'est au plus si un àne y pourrait manœuvrer.

— C'est heureux 1 Lo locataire se moquait de vous, monsieur Bassinoire !

— Vourt croyez?... C'est que vous ne savez pas ce que c'est que mes enfants : des prodiges, mon" sieur Droguin, de vrais prodiges... ils sont capables de tout; aussi je les destine au théàlre, où l'on me prédit qu'ils auront des succès inouïs I...

Mon petit sait déjà le rôle de Fanfan Beuoîton, qu'il doit jouer à la fêle du boulanger, qui donnera une grande soirée et fera un théàlre de son four ou de son pétrin... je ne suis pas bien sûr...

— Ah ! le boulanger fera jouer la comédie chez lui?

— Certainement ; c'est la mode, on la joue chez les gens les plus huppés... On avait même l'inlention d'y jouer la tragédie, AlhaJie, rien que ça, et mon (ils apprenait déjà le rôle du petit Lézard...

— Comment! il y a un lézard dans Alhalief Vous faites erreur, monsieur Bassinoire!

— Je ne sais peut-être pas bien le nom, mais c'est celui qui dit ce vers si coimu :

Aux petits des oiseaux il doiuic la pâtée I...

— La pâture, monsieur Bassinoire, la non la pâtée I...

SUISSE ET PORTIER

— Pàléc ! pâture !... il me semble qu'il n'y a pas grande dilTérencc...

Enfin on a i énoncé à la tragédie, parce que la mère du boulanger pleurait déjà à toutes les répétitions ; on a dit: Pendant la repiésenlalion, ce serait une borne-fontaine; et l'on a remplacé Athalie par la Famille Benoîlon ; ça fait beaucoup moins pleurer.

— Et votre femme, est-ce qu'elle ne jouera pas ?

— Eulalie? Ah! c'est bien différent, elle est pour le chant; elle a une très-belle voix... même qu'on lui a dit plusieurs fois que, si elle voulait se faire entendre dans un café chantant, elle y gagnerait des mille et des cents, et qu'elle était susceptible d'être une seconde Thérésa !... Mais, moi, je n'ai pas voulu; ah! je n'entends pas de cette oreille-là!... Aller se montrer en public... avec son minois chiffonné qui pousse tout de suite à l'amour... pas de ça, Lisette!... Je suis jaloux, voyez-vous ; et quand on cai'se trop longtemps avec ma femme, cela me donne des sueurs froides!...

— Alors elle ne jouera pas à la représentation du boulanger?

— Elle voulait jouer la Belle Hélène, parce

que c'est du chant ; elle aurait développé ses facultés ; mais il aurait fallu un orchestre, quelques musiciens pour accom.pagner : on n'était parvenu à trouvÉ>r qu'un tambour.

On s'est décidé à ne jouer que la Famille Benoîton^ dans laquelle on sèmera des intermèdes, des petits pains au beurre et des verres de vin.

Alors ma femme a dit :

« Je jouerai le rôle de madame Benoiton, c'est dans mes cordes. »

— C'est un rôle long?

— Je ne sais pas. Mais il paraît qu'Eulalie l'étudié en se promenant, car, chaque fois que ma femme sort, elle me dit:

« Je vais jouer madame Benoîtonl »

Aujourd'hui je trouve qu'elle étudie trop son rôle. Sortie à deux heures, et il en est bienlùl septl

Je sais bien que les mioches gardent sa loge, mais c'est égal, celte longue absence me donne des inquiétudes, et voilà pourquoi, monsieur Droguin, je m'étais permis de venir voir à voire loge.

— Ma loge!... dites donc à mon logement, à mon appartement, monsieur Bassinoire.., Ce sont

SUISSE ET PORTIER

les portiers qui ont des loges, mais, moi, je suis suisse J...

— Aiil vous êtes Suisse, monsieur Droguin I Je croyais que vous étiez de Pantin, près de la Villetle ?

— Vous ne comprenez pas 1 Savez-vous ce qr/e c'est qu'un suisse d'abord?

— Un Suisse?... damel ce doit être un Allemand.

— Mais non, vous n'y êtes pas du tout. D'abord les Suisses ne sont pas des Allemands, vu que c'est un pays à part, qui se gouverne à son idée!...

— Comme vous êtes savant, monsieurDioguin!

— Oui, je crois que j'ai quelque in&lruction, l'homme est fait pour s'instruire et j'ai remarqué que, pour savoir quelque chose, il fallait d'abord l'apprendre.

— Sapristi! comme c'est fortement raisonné!

— El j'ai appris, d'abord, quand on s'appelle Brutus-Epaminondas Droguin, on doit se rendre digne des noms que l'on porte.

— Vous vous appelez Brutus-Épaminondas? Je n'ai pas vu ëcs noms-là dans le calendrier.

— Ils n'y sont pas non plus. Mais je suis né en mil huit cent, et mon père, qui aim?it beaucoup

les Grecs et les Romains, me donna ces noms illustres. Je me suis dit : On l'a donné pour pan ains de fameux lapins, il faut leur faire honneur, il faut l'instruire; et j'ai étudié et je sais une foule de choses.

— Je voudrais bien savoir où est ma femme, moi!

— El, pour en revenir à ce que je vous disais toul à l'heure, monsieur Bassinoire, un suisse esl autant au-dessus d'un portier qu'un sergent audessus d'un caporal.

— El pourquoi cela, s'iJ vOus plaît, monsieur Droguin? Il me semble quo l'un et l'autre, nous gardons la porte de la maison que l'on nous confie.

— Oui, mais quelle différence!... On ne fait pas faire des commissions à un suisse, il ne quitte jamais son poste, il a le droit de porter un chnpeau à trois cornes.

— Si je fais des commissions, c'est que je le veux bien ! Et quant à des chapeaux à cornes, ma femme a voulu plusieurs fois m'en faire porter...

— Mais ce logement que l'on a fait pour un suisse, voyons, monsieur Bassinoire, est-ce que

SUISSE ET PORTIER

cela ressemble à vos horribles petites loges où l'on étoufl'e, ou l'on ne voit pas clair?

M. Droguin vantail son appartement, et, en effet, il était logé comme jamais portier ne l'avait été. Mais il faut dire aussi qu'il habitait une maison que l'on venait de rebâtir entièrement, et l'architecte avait voulu qu'elle fût digne du Paris moderne et offrit tout le confortable, toutes les commodités, en même temps que tout le luxe que nos pères ne connaissaient pas.

La maison avait quatre étages et les mansardes, mais les appaitements étaient beaux, commodes, bien distribués ; les escaliers étaient larges etdoux, une vaste cour éclairait les logements situés au fond; une belle porte cochère séparait le rez-dechaussée de la loge du suisse.

Cette loge était plutôt un joli appartement pour un jeune ménage; on y arrivait en marchant sur une mosa'iquequi se trouvait devant le grand escalier. Sous ce vestibule, une porte à glace ouvrait sur une petite pièce carrée, qui était comme l'antichambre de la loge. Là, une autre porte, également à glace, ouvrait chez le poi lier, chez k concierge ou chez le suisse, comme il vous plaiin de le nommer.

On entrait dans une fort belle pièce, meublée

it LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

avec élégance, et dans laquelle était un beau piano droit. Un lit était au fond, mais masqué par de vastes rideaux de damas.

Un peu plus loin était une porte qui conduisait à une cuisine, puis à une autre chambre ayant vue sur la cour.

C'était la chambre de mademoiselle Iphigénie, la fille de M. Droguin.

Tout cela était si bien frotté, si bien entretenu, que plusieurs fois, en pénétrant dans la loge, où M. Droguin se carrait en lisant son journal, on lui avait diî :

— Pardon, monsi(^ur, mais pourriez-vous m'indiquer la loge du portier?

Pendant que nous tenons le portier, qui veut absolument être suisse, disons tout de suite que c'était un homme de soixante-sept ans, grand, gros, replet, parfaitement taillé pour faire un suisse de cathédrale ; dont la figure annonçait une certaine fierté et dénolait l'homme qui se croit audessus de ses pareils, tant par sa position que par sa prétention au savoir.

A cela près, M. Droguin était un fort brave homme, incapable de faire du tort à qui que ce soit, et rendant volontiers service si, en le lui de-

ouiSSE ET PORTIER. W

mandant, on laissait voir la confiance que l'on avait dans son savoir et sa profonde iTitelligence.

M, Droguin était resté veuf avec deux enfants, un fils et une fille.

Sa fille, mademoiselle Ipbigénie, a maintenant dix-neuf ans. C'est une grande el belle fille, dont les yeux noirs ne se baissent pas volontiers; elle est au Conservatoire, où elle étudie le piano. Elle est déjà d'une très-belle force, à ce que dit monsieur son père.

Celle demoiselle, qui se destine entièrement à la musique, se met avec beaucoup d'élégance ; à la voir, vous ne devineriez jamais que c'est la fille d'un suisse de Pantin.

Certainement une jeune fille a bien le droit de chercher à se mettre à la mode ; où la coquetterie irait-elle se nicher, si on ne la trouvait pas chez un joli minois de dix-neuf ans?

Seulement on peut quelquefois s'étonner qu'une maîtresse de piano qui n'a encore que des élèves à quarante sous le cachet puisse se donner si souvent des robes nouvelles; mais les étoffes pour daines sont maintenant à si bon marché I... On a des robes charmantes à six sous le mètre.

Lisez les annonces des grands journaux, on vous

offie loul à des prix si minimes, que vous vous diles :

« Attendons encore un peu, incessamment il est probable (juon aura ces étoffes pour rien. »

Ou bien :

« En vérité, ce n'est pas la peine de s'en priver. »

Voilà probablement ce que mademoiselle Ipbigénie disait à son père, quaiîii il s'étonnait de lui voir une nouvelle robe.

Ajoutons que la belle Ipbigénie était bien rarement dans la jolie loge de son père; si rarement qu'on ne l'y apercevait jamais. Mais une maidcsse de piano, jeune et aimable, est sans cesse accablée d'invitations ; point de bonnes fêtes cliez ses élèves, si mademoiselle Iphigcnie n'en fait pas partie.

C'est pourquoi quand on disait à M. Droguin :

« Où est donc votre fille, nous ne la rencontrons jamais chez vous? »

Le suisse répondait avec une légère teinte de lierté :

« Ma fille est en soirée ; ma fille est à la fête de madame de Potopotasky, son élève ; ma lille est retenue pour aller à la campagne de sa nouvelle élève qui prend le lait d'ânesse... Que voulezvous? elle a tant de talent! elle est si aimable I on scrarraciie. )

SUISSE ET PORTIElî. l,"

Le fils de M. Droguin a vingt-deux ans. Il se nomme Julien. C'est un fort gentil garçon, qui a l'air très-doux et baisse les yeux plus souvent que sa sœur. Il est employé dans une grande maison de commerce ; il est aimé de ses pations, parce qu'il fait très-bien sa besogne. Il se met convenablement, mais suivant sa position, et ne cherche pas à avoir l'air d'un gandin. Il vient voir son père dès qu'il a un moment de libre, ou lorsque, dans ses courses, il passe rue du Bac, et il y passe le plus souvent possible, parce que...

Mais nous vous dirons cela plus tard.

M. Droguin aimait son fils, mais il n'en parlait pas avec emphase, comme lorsqu'il s'agissait de sa iillc ; il se contentait de dire :

« C'est un bon garçon qui fera son chemin, s'il suit mes conseils. »

Et tout cela, parce que Julien était modeste et timide, tandis que mademoiselle Iphigônie faisait beaucoup d'embarras et de froufrou avec sa toilelle!...

Puisque nous faisons connaissance avec nos personnages, traçons en quelques mots le portrait de Bassinoire :

Celui-ci est un portier dans toute la lorce du terme ; il n'a pas la moindre prétention à être suisse.

C'est un homme de quarante-huit ans, qui a de gros yeux bleu faïence à tleur de tête, de ces yeux qui ont toujours l'air étonné; ses cheveux, d'un blond rougeâtre, étaient très-l)as sur son front et ressemblaient plutôt à du coton qu'à des cheveux. Quand ses enfants étaient petits et avaient mal aux dents, sa femme lui coupait quelques mèches de ses cheveux et les fourrait, en guise de coton, dans les oreilles de ses marmots.

Vous savez que Bassinoire est marié, qu'il est très-jaloux de sa femme, qui est beaucoup plus jeune que lui ; enfin vous connaissez déjà sa famille, son intérieur, et il vous a dit lui-même qu'il était portier d'une maison habitée par du petit monde, laquelle maison était aussi rue du Bac, à trente pas de celle, si élégante, où trônait le suisse Droguin.

Vous n'avez donc plus rien à apprendre sur le portier Bassinoire, si ce n'est qu'il est tailleur dans ses moments perdus, mais comme il manque tous les pantalons et rate tous les paletots, il n'a guère que lui pour pratique.

Un nouveau personnage vient de pousser la porte à glaces et de pénétrer lestement chez M. Droguin.

Celui qui arrive est un homme d'une quarantaine d'années, figure gaie, vive, moqueuse sou-

SUISSE ET PORTIER. 15

vent, mais cravalé avec soin, et portant sur le coin de l'oreille une casquette en velours bleu, dont la visière tombe positivement sur son œil gauche.

Il en Ire presque en sautillant, en se frottant les mains. En l'apercevant, le suisse et le portier s'écrient en même temps :

— Tiens ! c'est Pigeonnier !... Ah ! puisque voilà Pigeonnier, nous allons savoir des nouvelles!

C'est que Pigeonnier, ancien épicier du quartier, qui s'était retiré de benne heure du commerce, avec quelques rentes qu'il s'était faites en mettant de la farine dans le sucre en poudre, de la chicorée dans le café et de la mélasse dans ses confitures. Pigeonnier, disons-nous, était devenu le loustic, le cancanier de la rue et de ses environs.

Il connaissait toutes les bonnes et faisait la cour, même aux laides, afin de savoir par elles ce que faisaient leurs maîtresses. Puis, dès qu'il connaissait un fait, une petite intrigue, une scène, une dispute qui avait eu lieu en cachette, il ne manquait pas d'aller colporter sa nouvelle dans le quartier, en y ajoutant tous les commentaires que lui fournissait son imaginaticm.

— Bonjour, messieurs, ou plutôt bonsoir! car sept heures ont sonné.. Et ça va bien, papa Droguin?

IG LE CONClEllGE DE LA RUE DU BAC.

Le suisse n'aimait pas qu'on l'appelât papa. Cette locution familière lui semblait de mauvais goût, il répond d'un ton assez sec :

-^Monsieur Pigeonnier, pourquoi donc m'ap» pelez -vous papa ?... Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas ce genre-là...

— Mais, je vous appelle papa, parce que vous l'êtes... Est-ce que votre tille et votre garçon ne sont pas à vous?

— Si fait! mais ce n'est pas une raison!... Tenez, un exemple : mon propriétaire a aussi des enfants... il est millionnaire, monsieur Grosfour...

Eli bien! quand je lui porte ses loyers, croyezvous qu'il me recevrait bien si je lui disais : « Papa Giosfour, voilà votre argent? »

— Mais vous n'êtes pas propriétaire, vous?

— Je suis suisse, monsieur, et j'ai droit à quelques égards...

— Voulez-vous que je vous appelle monseigneur Dniguin? Ça m'est égal à moi, je vous donnerai tous les titres que vous voudrez.

Bonsoir, Bassinoire, veux-tu bien qu'on t'appelle papa, toi?...

— Oh I tout ce que tu voudras... Dis donc, Pigeonnier, lu ne pourrais pas par hasard me donner des nouvelles de ma femme, qui est sortie depuis

suisse ET PORTILR. H

aeux hepres de l'après-midi?... J'en suis très-inquiet...

— Ta femme? mais je viens de la rencontrer il n'y a pas dix minutes...

— Ma femme?... Eula]ie?tu l'as rencontrée? et où cela ?

— Sur le pont des Arts... elle causait avec un jeune homme que je ne connais pas...

— Elle causait... sur le pont des Arts!... et tu le me le disais pas ! elle répétait sans doule son rôle de madame Benoîton... sur le pont des Arts... avec un jeune hommii .> A>if Eulalie, vous êtes Men inconséquente !

Et le porlier Bassinoire sort vivement delà loge et de la maison .

iS't CANL-fkhë

M. Pigeonnier s'est jeté en rianl dans un fauteuil, et M. Droguin, qui sent qu'il a été un peu sévère avec lui lors de son entrée, reprend un air plus agréable, en lui disant:

— Qu'est-ce qui vous fait donc rire, Pigeonnier?

— Ah ! c'est que vous ne savez pas... ce pauvre Bassinoire I sa femme se moque de lui toute la journée!

— Comment! est-ce qu'elle le tromperait? estce qu'elL ...:.. querait à ses devoirs ?... si je le savais!...

— Non, je ne veux pas dire qu'elle lui soit in-

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fidèle... C'est possible, mais je n'en sais rien ! Je veux dire qu'elle no lui avoue pas tout ce qu'elle fait... Et savez-vous ce qu'elle a faitdernièreraenl?

— Non, je ne sais rien.

— Comment! je ne vous l'ai pas dit!... ça m'é tonne bien... c'est que je ne le savais pas encore probablement.

Eh bien... pap... non, je veux dire monsieur Droguin, madame Bassinoire a chanté dernièrexnent à Bataclan!...

— Qu'est-ce que c'est que Bataclan !...

— C'est un café-concert... Une salle immense... On boit, on fume et l'on chante.

— Et madame Bassinoire a osé chanter là, en public, sans la permission de son man?

— Il la lui aurait refusée.

— Vous l'avez entendue?

— Non pas moi, mais un de mes amis..t

— Et a-t-elle eu de succès?

— Un succès de chien! c'est-à-dire qu'on sifflait dans la salle en ayant l'air d'appeler Azor. Elle a chanté faux constamment.

— Mais elle va jouer madame Benoîton 1

— Encore une bonne blague! Vous ne connaissez donc pas la pièce du Vaudeville, la Famille Benoîton?

30 • LE CONCIERGE M LA RUE DD BAft

— Non, je ne puis pas la connaître, n'allant jamais au spectacle; mes fonctions s'y opposent !

— Vous pourriez quelquefois vous faire remplacer.

— Jamais, monsieur Pigeonnier, jamais!... on remplace un portier, mais pas un suisse.

— Alors vous ignorez que, dans cette pièce, on ne voit pas madame Benoîton ; elle est toujours sortie, en promenade ou pour affaires, mais enfin elle ne paraît pas.

Vous comprenez que jouer ce rôle-là, ça veut dire que Ton ne jouera rien du tout que l'on ira se promener pendant que les autres répéteront. Il paraît que madame Bassinoire est tout à fait dans son emploi!...

— Vous m'apprenez là des choses dont je ne me doutais pas. J'ai lu beaucoup cependant, il faudra que je me mette à lire les pièces de théâtre ; cela me mettra au courant des scènes.

La porte à glace est poussée de nouveau. Celte lois, c'est un jeune homme fort élégant, qui avance la tête en disant :

— Monsieur Droguin, est-ce que mademoiselle Iphigénie n'est pas là?...

— Non, monsieur de Ravincltc; ma fille n'est pas revenue de ses leçons; je présuppose qu'on

ï.aura retenue à dîner chez une de ses élèves. Mais entrez donc, monsieur de Ravinette, veuillez vous reposer un moment !...

— Merci, non, je n'ai pas le temps...

— Iphigénie va peut-être rentrer; vous aviez à lui parler...?

— Oui,... c'était pour une nouvelle élève que je veux lui procurer... C'est un peu loin, à Argenteuil, maison lui payerait les voyages à part; et puis, quand elle voudrait y coucher, elle aurait sa chambre et pourrait goûter alors les plaisirs de la campagne...

— Ah! que vous êtes bon, monsieur de Ravinette, de trouver des choses comme cela pour ma fille ! Oui, l'air de la campagne lui ferait beaucoup de bien, car elle a les traits faîigués depuis quelque temps!...

— Mais je verrai mademoiselle Iphigénie demain chez madame de Varnelle et je lui conterai tout cela ! Bonsoir, monsieur Droguin.

— Bien le bonsoir, monsieur de Ravinette. Ah! que je suis donc fâché que vous n'ayez pas voulu vous reposer un moment!...

Le beau monsieur est déjà parti, et il s'est éloigné sans jeter un coup d'œil sur Pigeonnier, ni répondre au salut que celui-ci lui a fait.

i" rnxciKP.fiE DE LA P.UE DL! c\f;.

Aussi le ci-devant épicier s'écrie-t-il d'an air moqueur:

— Voilà un fiston qui a l'air de faire sa tête\

— Mais il a droit de la faire, sa tête. C'est un jeune homme de la haute société, répandu dans le grand monde... Monsieur de Ravinette est comte ou marquis, je ne sais pas au juste, mais ma fille doit le savoir... C'est un de ses plus zélés protecteurs.

— Pour peu qu'elle en ait beaucoup comme celui-ci, elle ira souvent donner des leçons à la campagne.

— Qu'entendez-vous par ces paroles, monsieur Pigeonnier? Je vous préviens que je ne souffrirai pas le plus petit mot capable de ternir la réputation de moniphigénie.

—Mais il me seml)le, monsieur Droguin, que je u'ai rien avancé qui puisse offenser votre fille. Vous dites que ce monsieur, si pimpant, est son protecteur. Je lui en souhaite beaucoup qui lui trouvent des élèves à Argenteuil, ou à Vinconnes, ça m'est égal, puisque c'est bon pour sa santé. Seulement je m'étonne qu'un comte ou un marquis s'otaipe de trouver des élèves pour le piano à la fille d'un suisse de la rue du Bac.

— Et pourquoi donc ne s'occuperait-on p s de

ma fille?... Vous èles singulier, moûsieur Pigeonnier, vous vous étonnez de tout !... Si vous aviez mon instruction, vous sauriez que dans la vie on voit des choses beaucoup plus extraordinaires que celles-là I

— Je conviens, monsieur Droguin, que jo suis loin d'avoir vos lumières... vous êtes un puits de science ! Je le disais encore dernièrement à la mercière à côté: « Monsieur Droguin, c'est un puits! demandez-lui ce que vous voudrez, il vous donnera des renseignements sur des choses i]m se sont passées il y a plusieurs siècles ; et absolument comme s'il y avait été... »

Ce compliment flatte infiniment M. Droguin, qui sourit à Pigeonnier, en répondant:

— Vous me flattez, cher ami... vous allez trop loin... Oui, je suis pas mal savant. Il y a cependant quelque chose que je ne connais pas... et que je veux absolument connaître pour écrire mes impressions à ce sujet... Car j'écris mes Mémoires, Pigeonnier!...

— Vraiment! vous écrivez vos Mémoires?... ce ç^ra pijuant I

— Tellement piquant, que je ne sais pa^• -i je veux les laisser paraître de mon vivanl... J'y rétl<r chirai... c'est une question de vie cl de mort.

24 I.'- roxciFRGE DE LA ?.rr; nr v,u\

— Et quelle est ccUc chose que volis désirez connaître?

— Mon cher, je voudrais aller en ballon !...

— En ballon! Ah ! quelle drôle d'idée!

— Mais vous devez savoir que c'est la modo à présent : on nûonte en })allon comme en omnibus!

— Ah! oui, en ballon captif... une simple promenade de bas en haut !

— C'est bien comme ça que l'entends ! mes fonctions ne me permettent pas de m'absenter pour longtemps; mais une demi-heure... un jour que ma fille pourra rester à ma place... Uest vrai qu'elle ne le peut jamais !

— Tiens, mais c'est une idée cela!... Aller en ballon, vous m'en donnez aussi l'envie... Quand vous ferez cette partie-là, j'irai avec vous...

— Très-bien, volontiers... Je prendrai des notes en l'air sur l'effet que produit l'af, croche des nuages...

— C'est à l'Hippodrome que l'on monte en ballon. Seulement, je crois que cela coûte dix francs... c'est salé!

— Pigeonnier, rien n'est trop salé quand il s'agit d'étendre le cercle de ses connaissances... Maisqui nous arrive là ?...

l.r.S CANCANS- 25

— Tiens, c'est la fille à Bassinoire, la petite Zirzabelle.

Une petite fille de douze ans, qui tient à sa main une tartine de pain et de raisiné, dans laquelle elle mord avec une espèce de férocité, pousse la porte de la loge, y entre en sautant, puis va se jeter dans un des beaux fauteuils en perse, en s'écriant:

— Ah! on est bien là dedans... Nous n'avons pas de ces fauteuils-là chez nous!

— Qu'est-ce que tu veux, petite Zirzabelle? que viens-tu chercher ici?

— Je viens chercher papa ou maman. Papa a dit qu'il allait chez vous...

— Ton père est venu, mais il est parti; quant à ta mère, je ne l'ai pas vue...

— Ah! ben, c'est amusant! moi, il faut que j'aille prendre ma leyon de danse, c'est l'heure... Tant pis! j'y vais!

— Et qui est-ce qui garde votre loge, alors?

— C'est mon petit frère Léandre...

— Voilà une loge bien gardée!... par un enfant de sept ans!

— Oh! il fait plus attention que pai)a, qui, l'autre jour, a allumé sa pipe avec une lettre pour la dame du second, qui attendait desnouvellcsdt

son mari... elle en attend toujours... Bonsoir, monsieur, je vais danser!

ia petite fille est partie, et Droguin s'écrie:

— Elle a mis du raisiné à mon fa;iteuil !

Elle n'en fait jamais d'autres!... Comme c'est élevé !.o.

— Ah ! dame ! dit Pigeonnier... quand on a une mère qui joue toujours madame Benoîton! Tiens, encore du monde !... Oh! mais c'est un autre gen re . . . c'est raamzelle Adeline, la fille de Robertin, le concierge d'à côté... Sur celle-là il n'y arien à reprendre... elle ne sait pas toucher du piano, mais elle fait son chemin sans avoir besoin de protecteurs.

La personne dont vient de parler Pigeonnier entr'ouvre alors la porto à glace.

C'est une jeune fille de dix-huit ans, petite, mais fort bien laite, dont la mise est simple, la tenue décente et modeste. C'est une blonde au teint pâle, légèrement rosé sur les pommettes desjoues; ses grands yeus bleus, frangés de longs cils noirs, i^ont presque toujours baissés, mais lorsqu'ils osent sa lever sur vous, leur expression a un charme qui vous attire, qui vous inspire sur-leohamp la confiance; je pourrais même dire le respect, car l'honnêteté a une puissance qui l'inspire même au mauvais sujet.

Mais aussi mademoiselle Adeline, bien que mise avec goût, se garderait bien de porter tous ces ridicules chiffons, tous ces rubans, ces tresses, ces queues, connus sous le nom de : suivez-moi, jeune homme; regardez-moi, monsieur, et autres enseignes que ne portent jamais les femmes qui tiennent à se faire respecter.

Cette jeune fille est couturière ; elle ne rêve pas un avenir doré , des toilettes ébouriffantes, des loges d'avant-scène au spectacle, et une calèche pour la mener au Bois; mais elle espère un mari qui l'aimera, des enfants qu'elle chérira, et un intérieur d'où l'ordre et le travail chasseront toujours l'ennui et la pauvreté; chacun rêve suivant ses goûts et ses sentiments 1 Heureux ceux dont les rêves sont assez modestes pour pouvoir se réaliser 1

La gentille Adeline, après avoir salué les deux hommes qu'elles trouve là, murmure :

— Pardon, monsieur Droguin, je venais voir si mademoiselle Iphigénie était ici et si elle avait le temps d'essayer sa robe, qui est terminée, et que j'aurais alors été chercher chez nous?

— Non, mademoiselle Adeline, ma fille n'est pas rentrée; je vais même me décider à dîner sans elle, car je crois bien que maint^.nant elle ne re-

viendra pas dîner. Une de ses élèves l'aura gardée, comme cela arrive trèsfréquemmerU.

Pendant que le suisse disait cela, Pigeonnier poussait fortement sa langue contre une de ses joues, ce qui, chez les ouvriers, a une certaine signification. Et il souriait en regardant la jeune Adeline, mais celle-ci ne remarque pas tout cela; elle regardait de temps à autre dans l'intérieur de la loge, comme pour y chercher encore quelqu'un. Enfin, elle reprend:

— Alors, je m'en vais; vous serez bien aimable, quand vous verrez mademoiselle votre fille, df vouloir bien lai dire que sa robe est finie...

— Oui, mon enfant, je n'y manquerai pas... Mais qui vous presse? reposez-vous donc un moment...

— Je vous remercie, monsieur, mais mon père est seul, et quand je reviens de porter mon ouvrage, il aime bien que je lui tienne compagnie.

— Et il va bien, Roberlin?

— Oui, monsieur, grâce au ciel, le voilà guéri de cette pleurésie qui l'a rendu si malade.

— Ah! dame! dit Pigeonnier, monsieur votre père ne veut jamais sortir, jamais voisiner, jamais se donner le moindre agrément!... Alors, voilà ce

LES CANCAiNS. 29

qui urrive : uii beau jour on tombe malade, faute d'avoir pris de l'exercice!...

— Mais il me semble que M. Droguin ne sort pas plus que mon père...

-- Aussi il éprouve le besoin d'aller en ballon, il sent qu'il a besoin d'air!...

— Pigeonnier! vous êtes un terrible bavard!... Je pouvais vouloir cacher mes intentions... aérostatiques !...

— Si vous aviez tenu à les cacher, vous ne me les auriez pas confiées...

— Messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir. La jolie Adeline est partie, après avoir fait un

salut gracieux à ces messieurs.

— Charmante personne ! s'écrie Pigeonnier, en la regardant aller. Elle va retrouver son père, elle lui tient compagnie !...

— Parce que son état le lui permet... Si elle donnait des leçons de piano, elle ne pourrait pas rester sans bouger près de son père !...

— C'est juste... mais elle a choisi un état (hu ne l'oblige pas à courir toute la journée. Elle habille mademoiselle Iphigénie?

— Oui, c'est-à-dire elle lui fait une robe... elle lui en refait une autre; mais je crois que ma fille ne la gardera pas longtemps. Iphigénie assure

30 LE CONCIERGE DE U RUE nU r.\n.

qu'elle ii a pas de chic! que ses robes ne sont pus taillées assez à la mode, et je sais qu'elle se cherche une autre couturière. Vous comprenez bien, Pigeonnier, qu'Iphigénie, allant dans le grand monde, ne peut pas s'habiller comme une épicière I...

— Mais il y a des épicières qui se mettent trèsgracieusement! fichtre ! N'attaquons pas, je vous en prie, celte classe estimable dont on s'est moqué trop souvent, et pourquoi, je vous le demande? parce que l'épicier vend ce dont le besoin se faille plus généralement sentir ! Vous seriez bien attrapé, vous qui les tournez en ridicule, si vous ne saviez où vous procurer du sucre, de la chandelle, du sel et du poivre î...

— Pigeonnier, je n'attaque personne, mais je vous répète ^ue la petite Robertin ne taille pas ses robes dans le goût le plus nouveau.

— C'est dommage que le père de cette jeune fille soit une espèce d'ours. Sans cela, j'irais plus souvent causer chez lui... mais quand on y va, c'est tout au plus s'il vous propose de vous reposer 1... Si on veut lui conter les aventures du quartier, il vous écoute à peine, ou vous dit: « Tout cela ne me regarde pas; je ne me mêle jamais des ull'aires des autres... » Drôle de concierge!...

— ïl ne se mêle pas des affaires des autres, parce qu'il a peut-être peur que l'on se mêle des siennes !...

Et M. Droguin souligne sa phrase d'un sourire gros de bien des choses.

— Ah! ah! reprend Pigeonnier, c'est très-fin ce que vous dites là, monsieur Droguin! Eu effet, il court de singuliers bruits. J'ai entendu dire bien des choses touchant ces Robertin... mais rien de positif... des conjectures, des paroles en l'air!... Vous, monsieur Droguin, qui savez tant de choses et donc la maison touche à l'ancien hôtel de Villagier, vous devez être au courant et savoir l'origine des bruits qui ont couru... Vous seriez bien aimable de me dire ce qui en est.

Le suisse de Pantin se renverse dans son fauteuil, se mouche, crache, prend un air digne et répond:

— Mon cher Pigeonnier, je vais vous dire ce que je sais et ce qu'on m'a conté, car je n'ai que soixaiile-sepl ans... Ils ne sont même pas sonnés 1 Par conséquent, je n'ai pas pu connaître le marquis de Villagier, dernier propriétaire de l'hôtel voisin... quand c'était encore un hôtel, et qui est mort en quatre-vingt-treize.

— C'est très-juste, el nous sommes en mil huit cent soixante-huit, époque qui marquera par les voyages en ballons captifs... Pardon si je vous ai interrompu ! continuez.

— La famille de Villagier était, dit-on, fort riche; l'hôtel voisin élail superbe autrefois...

— Il est encore assez beau ; les appartements sont splendides... J'ai été dernièrement pour voir celui du premier, qui est à louer; vous comprenez bien que ce n'était pas pour moi; j'ai dit ai concierge qu'un riche étranger m'avait chari^ de lui trouver un local... Je mentais, je voulais voir l'appartement par pure curiosité; il ne ma pas laissé monter.

— Monsieur Pigeonnier, si vous continuez k m'interrompre, je ne vous dirai pas un mot de plus touchant les Roberlin.

— Ah! je suis un bélître, un animal! désormais pas le plus petit mot ne sortira de mes lèvres... Allez votre train!

— Le dernier descendant de cette famille venait de se marier, et il avait un lils lorsque arriva la révolution...

— Laquelle?

— CoQiment ! laquelle ? puisque Je vous parie de faits arrivés avant ma naissance...

— Ah ! c'est juste !... c'est qu'on s'est tant remué depuis ce temps-là !... Alors, c'était sous ce bon monsieur de Robespierre?

— C'est cela même... Vous voyez bien que vous m'avez encore interrompu!...

— Ne faites pas attention !... Vous disiez que le marquis de Villagier venait de se marier?

— Oui, et sa femme était morte en lui donnant un fils. Le marquis, voyant grossir la tourmente révolutionnaire, envoya son enfant à l'étranger. Le pauvre homme aurait bien dû partir avec lui... On le lui conseillait, mais il voulut rester à Paris. On vint l'arrêter dans son hôtel, et quelques jours après, il fut guillotiné!...

— Ah ! mon Dieu !... et qu'avait-il donc fait?...

— Il était suspecté d'être suspect!... Il n'en fallait pas plus alors pour être compromis, dénoncé et souvent condamné...

— Dans tout cela je n'aperçois pas la plus petite circonstance touchant les Robertin ?

— Nous y arrivons : c'est le père du Robertin que vous connaissez (|ui était alors concierge de ' liù:cl de Villagier.

C'était, à ce qu'il paraît, un grand gaillard... (lîiiis mon genre... un homme solide... Dans les premiers temps de la révolution, il s'était tenu

fort tranquille et ne s'était pas du tout occupé de politique ; mais, dès que son maître, le marquis de Villagier, fut arrêté, Robertin changea de ton, d'allure : on le vit fréquenter les clubs, il ne sortait plus sans avoir un bonnet de loutre, une carmagnole rouge, et un grand sabre de cavalerie qu'il laissait traîner sur le pavé. Tout le monde avait peur de lui, les femmes et les enfants se sauvaient à son approche; enfin, Robertin était regardé comme un des plus chauds partisans de la République!

Si bien que, lorsque le marquis de Villagier fut exécuté, le bruit courut que son concierge n'avait pas été étranger à cette condamnation.

Était-ce la vérité? c'est ce que je ne saurais vous dire^ Ce qu'il y a de certain, c'est que, quoique l'hôtel de Villagier ait été vendu, ainsi que tous les châteaux que possédait feu le marquis, Robertin, le farouche républicain, n'en resta pas moins concierge de l'hôtel voisin : vous concevez que le nouveau propriétaire ne se serait pas avisé de renvoyer un gaillard que tout le monde redoutait I

Depuis ce temps, l'hôtel de Villagier a passé je ne sais dans quelles mains; mais Robertin en est toujours demeuré le concierge. Cependant, il

LES CâNGâNS- 35

cessa bientôt de porter son bonnet de loutre, son grand sabre, et, se renfermant dans sa loge, qu'il ne quittait guère, ne sembla plus s'occuper de la chose publique.

A dater dd ce moment, il devint taciturne, rêveur, ayant toujours une figure triste, allongée, fuyant ses voisins et ne causant avec personne. Alors on ne manqua pas de dire que c'était le remords qui agissait sur lui. On se répétait tout bas :

« Il a vendu son maître , il a été cause de la mort de ce [)auvre marquis de Villagier, qui ne luiavaitfait que du bien! Et maintenant, il se repent sans doute de sa conduite, mais sa conscience ne lui laisse plus de repos. Voilà pourquoi il porte partout une figure triste ou inquiète. »

Voilà ce que l'on disait de feu Robertin. Il s'était marié, il avait un fils... celui qui est concierge maintenant. Le jeune Robertin ne ressemblait pas du tout à son père; il paraît que c'était un luron, aimant à rire, à boire, un bon vivant, enfin i

Lorsque, il y a une quinzaine d'années, le vicu.x Robertin mourut, avant (le fermer les yeux, il fit venir son fils près de lui et lui ordonna iJe le

remplacer dan= l'emploi de concierge de l'ancien bûiel de Villagier.

Il îxvait apparemment obtenu du propriétaire que son fils lui succéderait dans cet emploi et' après avoir eu avec celui-ci un long entretien, dont on ne connut jamais le sujet, le vieux concierge mourut.

Mais ce qu'il y a de bien singulier, c'est que, depuis cette époque, le fils Robertin changea aussi d'humeur et de conduite; il devint sage, rangé, ne quittant jamais son poste; enfin, il cessa de rire, de boire, et se montra aussi taciturne, aussi ours que son père... Chacun se dit: « El héritant du vieux Robertin, il a donc aussi hérité de ses remords 1... »

— On n'a cependant, pas l'habitude d'hériter de ces choses-là 1 L'argent, la propriété, oui, cela se transmet, mais les remords?... jamais! Il n'y a que celui qui fut coupable qui doit en avoir.

— Je suis de votre avis, Pigeonnier; il faut qu'il y ait un autre motif... une autre cause. Mais je vo-^s répète ce qu'on a dit

— Et c'est là tout?

— On parle aussi d'une singulière habitude qu'avait le vieux Robertin : c'était d'aller s'enfer-

mer pendant des heures entières dans une petite chambre qu'il possède dans les mansardes de l'hôtel et de ne jamais y laisser entrer personne avec lui.

— Oh ! oh ! voilà qui devient plus intéressant. Ceci semble cacher un mystère... El oîiloge la fille du concierge actuel ?

— Le logement du concierge est grand ; sa fille peut locr^r en bas près de lui, mais comme Roberlin dispose à son gré des appartements de la maison, je crois qu'il a donné à sa fille une fort jolie chambre au troisième étage.

— Et Roberlin a-t-il aussi hérité de celle habitude de son père? a-t-il conservé la chambre dans la mansarde? y va-t-il passer ses heures de loisir?

— Mais oui, il parait qu'il s'y rend aussi quelquefois. Le propriétaire actuel de l'ancien hôtel Villagier est, dit-on, un millionnaire qui ne s'occupe pas du tout de cet immeuble, et a laissé à son concierge tous ses pouvoirs; de façon que celui-ci loue quand il veut, à qui lui plaît, et choisit son monde. Ahl la place est fort agréable!...

— C'est donc cela qu'il y a presque toujours des appartemenls à louer dans le ci-dcvani hôtel?...

— Mon propriétaire à moi est un apsez brave

homme, mais il est bien plus âpre sur l'articîe des loyers... Allons, décidément je vois que mon Iphigénie ne reviendra pas diner aujourd'hui... Bientôt huit heures !... Je vais me mettre à table.

— Fichtre I vous dinez tard, monsieur Droguin !

— C'est bon genre. Pigeonnier ; un si^'^se ne peut pas dîner comme un gniaf !...

— Alors, je vous souhaite bon appétit

LE COiSClEI«GE DE U RUE 011 BAC.

.i. CONCIERGE OE 1.4 RUE DU BAC

Robertin, le concierge de l'ancien hôtel de Villagier, est un homme de cinquante-cinq ans.

U est grand, maigre, el son leint est JDilieu.v, ses traits sont assez réi^uliers, ses yeux gris sont généralement doux; ainsi que l'a dit le suisse Droguin, ils ont perdu cet air de gaielé qui les animait autrefois ; ils ont maintenant une expression sombre, allrislée; il semblci'ail qu'une inquiétude continuelle perce dans ce regard (|ui ne sanète pas sur vous el a l'air de loujours chercher une autre personne que celle qui lui parle.

Qui reconnaîtrait dans cet homme grave et la

4if LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAS

citurne ce joyeux garçon qui aimait à faire sauter les tlacons et les fillettes, qui était de toutes les parties de plaisir, qui ne refusait jamais une occasion de s'amuser et que l'on appelait alors le facétieux Biaise, sans y ajouter le nom de Robertin, qui semblait trop sérieux pour lui?

Aujourd'hui Biaise Roberlin ne rit plus, il sourit seulement encore quel']';efois, en regardant sa fille, sa petite Adeline, qu'il aime tendrement, mais que parfois, cependant, il regarde aussi en soupirant, comme si une pensée profonde venait troubler le plaisir qu'il trouve à contempler son enfant. Du reste, la conduite de Robertin est parfaitement régulière, on se plait à le reconnaître pour un parfait honnête homme. Il cause peu , mais il ne médit jamais de ses voisins ; il tient fort bien la maison dont la garde lui estconliée,etse montre seulement très-difficile dans le choix de ses locataires ; il tient à avoir des personnes comme il faut, et comme les appartements de l'ancien hôtel sont presque tous beaux et par conséquent chers, les personnes qui les habitent sont presque toutes riches et font partie de la haute classe de la société.

L'appartement du premier, qui était autrefois celui du marouis de Villagior, et qui est le plus complet et le plHs cher, est toujours vacant,, car

le concierge ne veut pas, dit-il, le louer au premier venu ; et le denier à Dieu le plus magnifique ne le ferait pas consentir à le donner à quelqu'un qui n'aurait pas une particule devant son nom.

Comme on sait cela dans le quartier, on ne manque pas de dire que Robertin, qui connaît probablement la vilaine action dont son père s'est rendu coupable, veut la faireoublier, lui, en se montrant très-enticlié de la noblesse.

Quoi qu'il en soit, le logement du premier étage est toujours à louer, et ceux qui en ont envie ne parviennent pas à l'obtenir, même en offrant de le payer fort cher.

Ainsi que l'a dit le suisse de Pantin, c'est depuis la mort de son père, c'est à la suite de l'entretien secret qu'il eut avec lui, que Biaise a dépouillé la peau du joyeux compère et qu'il est devenu tel que nous venons de le dépeindre.

11 était veuf depuis deux ans, il se consacra tout entier à l'éducation de sa petite Adeline.

Roberlin n'était point sol, il ne se donnait pas pour savant, comme son voisin M. Droguin, mais il est probable qu'il en savait plus que lui. Après avoir mis sa fille en apprentissage chez une couturièi c, dès qu'elle sut travailler seule, il la garda près de lui et lui donna une jolie petite chambre

dans l'hôtel ; mais Âdeline ne s'y rendait guère que pour se coucher, car, pour travailler, elle préférait rester dans la loge près de son père, et celui-ci souriait alors quand il voyait sa fille travailler à côté de lui.

Il ne sortait jamais, ne buvait plus, ne fumait pas. Son seul plaisir, sa plus grande distraction était de lire les journaux. Il pouvait tout à son aise en lire plusieurs, auxquels étaient abonnés ses locataires, les journaux arrivant de bonne heure et ses riches locataires se levant presque toujours tard.

Mais, outre cela, quand paraissait un nouveau journal politique qu'on ne recevait pas dans sa maison, Roberlin s'empressait de le faire acheter par sa fille et le dévorait avec autant d'avidité que s'il n'en avait pas encore lu un seul. C'était la seule dépense extra que se permit le concierge. On pouvait seulement remarquer qu'après avoir montré tant d'empressement à lire les journaux, Robertin semblait ensuite plus triste qu'avant de les avoir lus, et les jetait de côté avec un air découragé, ce qui ne l'empêchait pas le lendemain de montrer If même empressement pour se les procurer.

Robertin venait de faire une maladie assez grave, pendant laquelle il avait dû garder le lit longtemps.

Alors sa filie ne l'avait pas quitté ; pour soigner son père, pour le veiller constamment, elle s'était fait une petite couchette dans une pièce qui faisait partie du logement du concierge, elle n'avait pas voulu mouler le soir à la petite chambre qu'elle avait au troisième étage, bien que son père l'en eût souvent priée.

Mais, dans sa maladie, ce qui paraissait le plus préoccuper Rober tin, c'était la chambre des mansardes, qu'il avait l'habitude de visiter au moins deux fois par semaine, et dans laquelle il lui était impossible de se rendre. Plusieurs fois, lorsque la fièvre lui donnait un peu de délire, il avait laissé échapper quelques mots qui prouvaient que sa pensée se portait toujours sur celte chambre mystérieuse. Adeline, qui les avait entendus, n'avait pas manqué de dire à son père, lorsqu'elle l'avait trouvé plus calme :

— Vous pensez toujours à votre petite chambre du quatrième, mon père, car vous en avez parlé en rêvant? vous craignez sans doute que la poussière ne gâte les meubles qu'elle contient, parce que vous n'avez pas pu y monter depuis que vous êtes malade, mais, si vous le vouliez, j'irai moi, à votre plate, et je vous promets que je balayerais, que j'épousselerais avec soin partout.

Alors Ronertin avait regardé sa fille avec inquiétude, en lui disant :

— J'ai parlé de la chambre des mansardes 1... et devant qui?

— Mais, devant moi, mon père.

— Il n'y avait pas alors d'autres personnes avec toi?

— Non ; vous savez bien qu'il vient rarement du monde nous voir... excepté monsieur Julien, le fils de monsieur Droguin qui, lorsqu'il va voir son père, entre aussi quelquefois chez nous; et pendant votre maladie, il est entré plusieurs fois pour savoir si vous alliez mieux...

— Oui , c'est un brave garçon que ce jeune homme ; je l'aime infiniment mieux que sa sœur...

— Oh I sa sœur est très-aimable aussi ; seulement elle est bien difficile à habiller... elle n'est jamais entièrement satisfaite des robes que je lui fais... et pourtant c'est parfaitement cousu, mais elle m'a dit plusieurs fois : Je ne tiens pas tant à la solidité de vos points qu'à la grâce de vos façon»'... Moi, je n'oserais pas rendre une robe si les càVtures n'étaient pas solides !..

— Ma fille, lorsque j'avais la fièvre, qu'ai-je idil au sujet de la petite ciiambre des mansardes ?

— Mon Dieu, mon père, des phrases sans suite...

Vous disiez : « Pourvu que personne ne puisse y entrer !... si on découvrait... si on avait l'audace d'y pénétrer... ! »

Et puis des mots que je ne comprenais pas... Quand on a un peu de délire, vous savez bien, mon père, qu'on bat la campagne... Vous avez aussi dit plusieurs fois : « Pauvre marquis deVillagier!.. »

Et voilà tout,

Robertin était devenu plus tranquille ; mais comme sa fille avait insisté pour aller à sa place balayer, épousseter les meubles de la petite chambre, il lui avait répondu d'un ton presque sévère :

— Mon enfant, il n'y a pas de meubles dans la petite chambre où je vais quelquefois me reposer, parce que l'on n'y entend pas le bruit continuel de la rue. Une seule chaise en compose le mobilier. Déjà plusieurs fois tu m'as proposé d'aller nettoyer cette pièce, car tu es femme, c'est-à-dire curieuse, et je suis certain que tu brûles d'envie d'entrer dans cette chambre, où tu crois sans doute que j'ai amoncelé des choses extraordinaires...

— Oh! non, mon père, c'était seulement dans resp;)ir de vous être agréable.

— Eh bien, Adelme, si tu veux m'ètre agréable,

tu ne t'occuperas plus de celte chaml)re, tu ne m'en parleras plus ; à ceux qui se permettraient de te questionner à ce sujet, comme le suisse d'à côté s'est permis une fois de le faire, tu répondrais : o Mon père fait ce qu'il veut, je ne croirais pas convenable d'épier ses actions. » Tu entends bien?

— Oui, mon père; oh I j'ai déjà répondu cela à des personnes qui me faisaient de sottes questions!..

— Quelles personnes? Julien?

— Oh ! non, mon père, il n'y a pas de danger Que monsieur Julien me dise de ces clioses-là... Il n'est pas curieux du tout, lui, et quand nous causons... nous parlons de... de toute autre chosel..

La jolie enfant avait rougi en achevant sa phrase.

Alors les regards de llohertin s'étaient arrêtés sur sa fille, comme pour lire dans sa pensée, et il n'était pas bien dil'ficilc de lire dans le fond de cette âme naïve el puie, qui ne savait pas ce que c'était que la dissiniulalion, ceito science sur laquellt; les femmes sont si fortes et qu'elles pratiquent avec tant de succès !

Le concierge, après S(»n examen, avait doucement secoué la tète, comme quehi.i'un qui

vient d'acquérir une conviction, puis il avait repris :

— Adeline, il me senable que tu aimes beaucoup à causer avec Julien.

A cette question, la jolie blonde rougit bien plus encore, et balbutia :

— C'est vrai, mon père ; est-ce qu'il y a du mal à cela ?

— Il n'y a pas de mai quand c'est devant d'autres personnes, mais lorsqu'on est en tête à tête et que cria se renouvelle souvent» cela peut faire jaser.

— Quand monsieur Julien vient ici, vous êtes toujours là.

— Oui, mais quand tu es sous la porte cochère, qu'il t'y voit et vient y causer avec toi pendant fort longtemps, comme cela est arrivé dernièrement, crois-tu que les voisins ne le remarquent pas, et que cela ne donne pas prise à la médisance? Le monde est méchant, ma fille, il aime à dire du mal, ça l'amuse, ça le fait rire... Franchement, ça ne lui fait pas honneur. Que quelqu'un lasse une bonne action, on ne le remarque pas, on n'en souffle pas mot, mais que tolte niei.ie personne soil de deux jours en retard pour payer son terme, et l'on dira de tous côtés

a Ça n'a pas le sou I ça fait de l'embarras, ça envoie du bouillon aux indigents malades... ça ferait bien mieux de garder de quoi payer son terme. »

Enfin, ma petite Adeline, je te le répète, il ne suffit pas dans ce monde de se bien conduire, il faut encore éviter de donner prise aux méchants propos, à moins que...

Ici, Robertin s'arrête, comme s'il craignait d'en dire trop, puis il reprend :

— Je ne te défends pas de causer avec Julien, car c'est un honnête garçon, que j'estime, qui travaille bien, qui arrivera, je n'en doute pas; seulement, je te le répète, il n'est pas convenable de causer longtemps sous les portes cochères.

Adeline avait promis que cela ne lui arriverait plus , et depuis cet entretien avec son père, lorsqu'elle rencontre Julien qui cherche toujours à lui parler, elle se sauve bien vite, en lui criant:

— Pas dans la rue, monsieur Julien, et pas sous une porte... Quand vous voudrez causer, venez chez nous ; mon père vous aime beaucoup, il vous recevra toujours avec plaisir.

Mais celle réponse ne satisfaisait pas le jeune homme, car il était déjà très-amoureux d'Adeline,

et ce n'est pas sous les yeux d'un pure que l'un ose faire l'aveu de son amour.

Enfin Robertin avait recouvré la santé. Ses lorces étaient revenues ; le premier emploi qu'il en fit fut, un matin, pendant que tout le monde dormait encore dans l'ancien hôtel de Vjllagier, de monter à sa petite chambre des mansardes.

fiO LE CONCIEUGR DE LA RUE DU iJAO.

Mademoiselle Iphigénie Droguin n'était rentrée que lort tard, elle paraissait très-fatiguée ; il est minuit passé lors(ju'elle sonne et pénètre dans la loge de son père. En arrivant elle jette d'un côté son châle, de l'autre ses gants, sans s'inquiéter s'ils tombent sur immeuble; puis elle-même se laisse aller dans un fauteuil, en s'écrianl :

— Bonsoir, mon pèrel vous avez dîné, n'est-ce pas ?

— Si j'ai dîné? et c'est à minuit passé que tu m'adresses celle question?... Je 1» u-ouve curieuse 1. .

CHEZ LE SUISSE. 5i

— Je veux dire : j'espère que vous ne m'avez pas attendue...

— Mais si, assez longtemps.

— Vous avez eu tort ; je vous ai dit une Tois pour toutes : « Quand je ne suis pas rentrée à six heures et demie, ne m'attendez plus ; c'est qu'on m'a retenue quelque part... »

— Tu aurais pu m'envoyer une dépêche télégraphique.

— Pourquoi dépenser son argent avec le télégraphe? J'aime mieux acheter des oranges.

— Chez qui as-tu été retenue à dîner?

— Chez mademoiselle de Montenlair, dont le père est capitaliste...

— Tu as dû manger de bien bonnes choses là?

— Mais oui... c'était assez bien servi... Il y avait une volaille et des truffes à foison !

— Ah I diable!... Tu aurais bien dû m'en apporter quelques-unes...

— Mettre des truffes fricassées dans sa poche !...ce serait joli !

— Ça se fait, chère amie, ça se fait ; j'ai eu un locatorTe qui, lorsqu'il allait dîner en ville, av;ùt à son habit une petite poche doublée en ploinli... de ces feuilles de plomb avec lesquelles on enve-

loppe le chocolat, et il fourrait là dedans une foule de friandises. Quand il rentrait fort tard, il mettait la main à la poche, et, au lieu de me glisser la pièce blanche, me donnait du nougat, des macarons, des fruits, des olives ; une fois même il m'a gratifié d'un pilon de volaille !

Je lui ai dit : « Comment donc avez-vous fait pour faire passer ce morceau-là dans votre poche sans être aperçu ? »

Il s'est mis à rire en me répondant : « J'ai fait tomber ma serviette à terre, et en me baissant pour la ramasser ; j'ai lestement fait disparaître ce pilon. On n'y a vu que du feu ! »

Ah! c'était un farceur dans le genre de Pigeonnier!...

— Tout cela est de bien mauvais goût ! des poches doublées en plomb 1 quelle horreur!...

— M. de Ravinette est venu pour te voir...

— Je lésais...

— Tu le sais ? tu l'as donc vu ?

— Oui ; il nous a rejoints au spectacle...

— Il avait une nouvelle élève à te proposer... à Argenteuil ; cela le va-t-il ?

— Mais, assurément... Ce sera une élève riche. qui payera ce qu'on voudra !

— Alors il faut vouloir beaucoup I... Ma fille,

CFIEZ LE SUISSE, 53

règle générale : on ne trouve du talent qu'à ceux qui se font payer cher...

— Oh I moi, je tiens à ne pas écorcher les gens.

— Tu as tort, Iphigénie ; crois-en mon expérience et mon savoir... Les clients sont très-fiers 'l'être écorchés.

Et à quel théâtre avez-vous été ce soir?

— Aux Bouffes. M. de Filenville y a sa loge. M. de Filenville est banquier. C'est lui qui a une superbe campagne à Argenteuil, et une fille qui veut être mon élève. C'est très-brillant, aux Bouffes !

— Aux Bouffes?... Ce sont des Italiens, je crois?

— Sans doute, on n'y chante qu'en italien.

— Qu'en italien, le chant? Mais quand on ne chante pas, ou parle fiançais, je pense?

— On chante toujours... conime au grand Opéra.

— Qu'est-ce que lu as vu?

— Crispino e la Comare !

— La couiard?... C'est du macaroni sans doute?

— La comare ! c'est la ir.ort.

— La mort!... Ah! mon Dieu, tu me fais frémir !... El on fait chanter la mort?...

•— Très-bien I c'est une musique ravissante !

— Est-ce que la mort fait des roula ies?

— Elle fait tout ce que le compositeur a écrit

— Ces Italiens sont étonnanls pour la musique !... Si on mettait un âne en scène, je suis sûr qu'ils le feraient aussi chanter. Cela finit donc i)ientard, cethéàtre-là?

— Ail I c'est que nous avons été prendre des glaces après le spectacle.

— Où cela ?

— Au café Napolitain ; c'est la renommée pour les glaces.

— Comme tu connais déjà les bons endroits !... Grâce à l'éducation que je t'ai donnée, tu mènes une existence semée de truffes et de sorbets... C'est gentil, cela, à vingt ans !

— Est-ce que j'ai déjà vingt ans, mon père?

— Tu les frises, ma chère amie, tu les auras le mois prochain.

— Ah ! je vous en prie, mon père, quand vous parlez de moi, ne dites jamais mon âge. D'abord c'est très-mauvais genre de parler de son âge... Il faut laisser cela aux portiers 1

— Aux portiers, dis-tu?

— Certainement ! Vous êtes suisse, vous, et non pas portier.

— Assurément, je suis suisse, et je m'en fais gloire 1

CHEZ LE SUISSE. i5

— D'ailleurs, je vous préviens que je ne me lionne que dix-huit ans ; je ne veux jamais avoir plus que ça !...

— Comme tu voudras!... Cependant, vingt ans, ce n'est pas vieux !

— Mais si, mais si !.. . c'est déjà trop marqué ! ... Ah! je vais me coucher... je suis très-lasse!...

— Dame ! entendre chanter la mort toute la soirée, ça doit être fatigant!... Ahl la petite Robcrlin est venue pour l'essayer ta robe. . .

— Bon ! bon I je la verrai demain. Bonsoir, mon pèrel

— Bonsoir, Iphigénie; ne rêve pas italien, surtout!

Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Iphigénie est encore au lit; mais elle ne se mêlait jamais des détails du ménage ; M. Droguin avait une femme qui venait faire les gros ouvrages, puis un frotteur qui cirait et frottait la loge. 11 frotlait aussi la chambre de mademoiselle quand on pouvait <întrer chez elle.

Le suisse a déjà frappé doucement à la porte de sa fille, mais on ne lui a pas répondu. 11 se hasarde à frapper une seconde fois, mais un peu plus tort. Alors Iphigénie se met à crier, sur un ton qui n'est pas doux. :

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a ' pourquoi me réveille-t-on? on ne peut donc pas dormir, ici?...

— Iphigénie, c'est moi, ton père,.. C'est que le frotteur est là; il demande s'il peut frotter chez toi.

— Assurément, non, puisque je suis couchée. Il vient trop tôt.

— 11 est dix heures et le quart passé.

— Ah! quelle scie! C'est bon, qu'il attende, je vais me lever.

M. Droguin retourne près du frotteur et lui dit : — Attendez un peu, elle va se lever.

— C'est que je n'ai guère le temps, moi. Elle n'est pas matinale, votre fille.

— Ah! écoulez donc! Quand on donne des leçons de piano toute la journée el que le soir on entend chanter la mort... en italien : la comard I on peut bien avoir besoin de se reposer.

Mais le irolteur, qui n'a pas de temps à perdre, ne voyant pas paraître la maîtresse de piano, s'en va au bout de dix minutes ; il s'en écoule dix autres lorsque la belle Iphigénie, enveloppée dans une robe de chambre du matin, fait son entrée d^nsia loge de son père :

— Eh bien, où est donc ce frotteur?

— An Hu ne venais pas, il est parti.

— Celait bien la peine de me réveiller alors!... Tenez, mon père, il faut absolument que vous me trouviez une chambre dans la maison ; au moins j'y serai tranquille et je pourrai dormir tout à mon aise !

— Mais dans celte maison il n'y a pas de chambre particulière. Celles du haut sont toutes occupées par les domestiques...

— 11 ne fallait pas les donner toutes aux domestiques. Enfin, comprend-on que celte petite niaise d'Adeline a une chambre chaimante au troisième, dans l'hôtel Villagier, et que moi je couche à côté de la loge! C'est stupide! c'est odieux I... Ça ne peut pas durer comme ça I . . .

Et mademoiselle Iphigénie va se mettre à son piano, où elle tapote quelques polkas, puis elle le quitte en disant :

— Je ne suis pas en train, ce matin. Madame Clément, mon chocolat est-il prêt?

— Oui, mademoiselle, toujours, avec vos deux petites cornes de chez le boulanger qui les fait si bonnes. Cet homme-là fera sa fortune avec ses cornes. Feu mon défunt avait bien raison, quand il disait que les cornes portaient boniieur !...

58 LE CONCIERGE DE Lk RUE DU BAC.

— Madame Clément, voulez-vous me hire un plaisir?

— Toute à votre service, mademoiselle.

— Voulez-vous passer à l'hôtel à côté?... Je dis hôlel, je ne sais pas pourquoi, car ce n'en est plus un, et la maison est bien moins belle que la nôtre!...

— Oh I cette maison-ci est magnifique... Cette loge est un petit palais : c'est bien heureux que monsieur Droguin ne soit pas savetier, ça déparerait I...

Iphigénie hausse les épaules, en murmurant :

— Quelle cruche I... Puis elle dit tout haut :

— Vous entrerez chez le concierge, et vous direz à sa fille, la petite Adeline, qu'elle vienne m'essayer ma robe, que je l'attends.

— J'y vais incontinent, mademoiselle.

— Nous allons voir comment celle-ci sera fagotée ! dit Iphigénie en prenant son chocolat, tandis que son père déjeune avec de la choucroute, qu'il n'aime pas, mais dont il croit devoir manger, parce qu'il s'est fait suisse.

Ad eh ne ne tarde pas à aniver avec la robe qu'elle a faite.

— Bonjour, mademoiselle Iphigénie, je suis venue hier, mais vous n'y étiez pas.

— Oui, oui, je sais... Oh ! vous comprenez bien que je ne moisis pas ici, je ne suis pas laite pour rester dans une loge de concierge... et quoique celle-ci soit fort élégante, je ne m'y sens pas à mon aise.

— Ah ! bien, moi, je ne me trouve jamais si bien que dans la loge de mon père, et pourtant ce n'est pas si beau qu'ici!...

— Oli ! mais, vous, Adcline, vous n'avez pas les goûts distingués! Alors, à quoi cela vous sert-il d'avoir une chambre pour vous seule, au troisième étage, et une chambre fort gentille, à ce qu'on dit? vous n'y travaillez donc jamais?

— Non, j'aime mieux travailler à côté de mon père ; je ne monte à ma chambre que pour me coucher.

— Tenez, petite, vous devriez bien faire une chose... qui m'arrangerait beaucoup.

— Quoi donc, mademoiselle?

— Ce serait de me céder votre chambre ; dans votre grand hôtel, vous trouveriez bien un autre endroit pour vous coucher. Le plus petit cabinet vous suffirait, puisque vous n'y travaillez pas... Et moi, cela me rendrait bien heureuse... Le voulezvous ?

— Si ce\a ne dépendait que de moi, mademoi-

selle, je ne vous refuserais pas, mais cela dépend de mon père, et je suis bien persuadée qu'il ne voudra pas.

— On ne le lui dit pas. On se cherche un petit coin dans l'hôtel, on y transporte son lit. . . Pourvu que vous couchiez dans la maison, c'est tout ce qu'il faut.

— Mademoiselle, je ne me permettrais certainement pas de quitter ma chambre ou d'en changer sans consulter mon père. Je ne fais rien sans sa permission.

— Petite grue, va ! murmure Iphigénie en ôtant sa robe de chambre avec colère. Voyons cetlo robe!... et si elle n'est pas faite à mon goûl, je vous préviens que je ne la prendrai pas.

Adeline défait son paquet et présente la robe à la belle demoiselle, qui la prend, l'examine, la tourne en disant :

— C'est une robe pour courir le matin simplement; sans cela, je ne vous l'aurais pas donnée à faire... Ah ! comme ce corsage monte!... vous voulez donc que je sois calfeutrée comme une sœur du pot!...

— Mais vous allez voir qu'elle ne monte pas trop, mademoiselle. C'est sur "aus que nous saurons si elle va bien.

Iphigénie se décide à mettre la robe, puis elle se regarde dans une psyché qui orne sa chambre.

— Voyez-vous I... Qu'est-ce que je vous disais?... ça monte trop sur la poitrine... et ces épaules... ce n'est pas assez décolleté.

— Cependant, mademoiselle, ce n'est pas une robe de bal, et...

— Et parce que ce n'est pas une robe de bal, vous croyez que je veux me cacher comme si j'étais bossue?

Et cette taille!... ah! cette taille!... quelle horreur 1 je danse dedans I Vous avez donc cru habiller la mère Gigogne?

— Mais c'est votre taille ordinaire bien juste, cinquante-six centimètres.

— Je ne porte pas tant que ça... cinquantequatre centimètres, pas davantage.

— Vous ne pourrez pas l'agrafer...

— Et par devant... cette robe est trop courte.

— Elle louclie presque à terre...

— Vous ne savez ce que vous dites f

— Pourtant, mademoiselle, cette robe vous va fort bien de partout...

— Moi, je vous dis qu'elle me va fort mal...

Et mademoiselle Iphigénie sdrt de sa chambre

et va se montrer à son père, qui est toujours sur sa choucroute, en lui disant :

— Papa, regardez-moi... Comment me trouvezvous habillée.'...

M. Droguin aviile son rond de saucisson fumé, puis envisage sa fille et s'écrie :

— Tu es superbe 1... C'est simple, mais c'est splendide 1...

— Ah I vous ne vous y connaissez guère, alors ! . .. Comment ! vous ne voyez pas que cette robe m'est beaucoup trop large?...

— Ah! en effet... en regardant longtemps... Mais lu seras moins gênée.

— C'est cela ; je serai habillée comme une grand'mère, mais je serai moins gênée... Allez donc dans le beau monde avec une robe faite comme cela !... on se fait moquer de soi.

— Ah I il est certain que, pour le beau monde, tu n'es pas assez pincée...

— Mademoiselle Adeline trouve que cela me va bien, parce qu'elle n'a pas l'habitude de voir des dames mises à la mode...

— Mon Dieu , mademoiselle , je puis rétrécir votre robe, si vous le voulez... Mais je crains qu'alors vous ne puissiez plus l'attacher...

— Et moi je vous dis que vous êtes une pécore,

que VOUS travaillez sans goût, sans idée... Gardez-la, voire robe, je n'en veux pas! Ce sera bon pour vous parer les dirE?aches I...

La petite Adeline a \v6 larmes aux yeux, elle semble consternée .. Mais tout à coup elle rou« git... Julien vient d'entrer dans la loge.

LE FILS OU SUISbB

Julien est un garçon de vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien tourné; sa figure n'est pas de celles qu'on admire, mais elle est de celles qui plaisent par leur expression franche et ouverte ; ce qu'on trouve en lui qui vous attire, c'est cette physionomie aimable, ce ton toujours poli,queron nerencontrepasassez souvent chez les jeunes gens, beaucoup croyant devoir se donner un maintien impertinent, pour cacher l'air bête qu'ils ont reçu de la nature.

La mise de Julien est modeste, mais convenable; il ne vise pas à avoir la tenue d'un gandin, mais

il a celle d'un employé de commerce; il est soigné dans sa toilette et ne fume pas.

En entrant dans la loge de sou père, le jeune homme n'a vu d'abord que la gentille Adeline, mais il s'est aperçu sur-le-champ qu'elle avait les yeux rouges et était toute triste. Alors il regarde les autres personnages, et ses yeux s'arrêtent surtout sur sa sœur, qui a fait la moue en le voyant entrer.

— Bonjour, mon père, dit Julien, bonjour, mademoiselle Adeline. Mais qu'avez- vous donc? on croirait que vous avez pleuré I... Je ne pense pas que ce soit ici qu'on vous ait fait du chagrin?...

— Je n'ai rien, monsieur Julien !

— Oh! pardonnez-moi... ordinairement, votre figure est si gaie, si riante...

— Mon Dieu, mon frère, vous faites bien de l'embarras pour peu de chose!... Mademoiselle m'apporte une robe qui me va horriblement ; je n'en veux pas ; ça la contrarie, j'en suis fâchée, mais pour être agréable à mademoiselle Robertin, je ne puis pas me donner l'air d'un paquet.

— Ah I c'est vous, ma sœur, qui avez grondé mademoiselle!... j'aurais dû le deviner.

— Mon fils, dit le suisse, en continuant à se bourrer de choucroute pour bien tenir son emploi,

votre sœur Iphigénie a bien le droit d'être difticile pour sa robe. Quand on va, comme elle, d;ms la haute société, il faut s'y présenter en grande tenue... toujours à la mode I Hier encore, elle a été aux Bouffes, dans la loge du banquier Filenville, avec mademoiselle de Filenville, son élève. Elle a vu Crispino et la Mort... la Comardl... Vous comprenez bien que pour aller aux Italiens, il faut avoir une robe qui vous pince I

— Ah i ma sœur a été hier aux Italiens avec mademoiselle de Filenville?

— Chez laquelle elle a eu l'honneur de dîner avec des glaces... c'est-à-dire, elle n'a pris les glaces qu'après le spectacle.

Julien regarde sa sœur fixement, et l'expression de son regard parait faire sur celle-ci une impression peu agréable, car elle se détourne en baissant les yeux. M. Droguin reprend :

— Moi, je veux me chercher un tailleur, je ne suis pas content du mien, et je compte me faire confectionner un habit neuf pour le jour où j'irai en ballon.

— Comment I mon père, vous avez l'intention d'aller en ballon? s'écrie Julien. Allons, c'est pour plaisanter que vous dites cela?

— Non, mon fils, je parle sérieusement. Et pour-

quoi donc n'irais-je pas en ballon? J'ai déjà des connaissances assez variées en géographie ; je veux voir un peu ce qui se passe là-haut, ce qu'on y éprouve...

— Vous irez en ballon captif alors ?

— Oui... d'abord, pour commencer I... après, on ne sait pas... c'est selon l'impression que cela me produira.

— Et vous, mademoiselle Adeline, seriez-vous curieuse d'aller en ballon ?

— Moi, monsieur Julien? oh I non, j'aurais trop peur! et puis, il me semble, puisque le bon Dieu ne nous a pas donné des ailes, que nous ne devons pas chercher à prendre la place des oiseaux.

— Nous devons cherchera prendre toutes les places possibles, petite, reprend Droguin. En l'air, sur terre, sur l'eau ! . . . sous terre même ! ... Ah ! celle-là nous la prenons touj ou i"s... mais j'entends avec des tunnels, des souterrains, des égouts plus ou moins collecteurs... L'homme est né pour progresser, et s'il ne pouvait plus rien prendre, il lui faudrait donc rentrer dans sa coquille, comme le colimaçon?,., il s'y ennuierait beaucoup.

^ Adeline ne répond rien, elle tient ses yeux baissés, ce qui ne l'empêche pas toujours de voir Julien, car les femmes ont une manière de ne pas

regarder qui ne les empêche pas de tout voir. Julien conlemplait la jeune fille, et il est probable qu'il ne suivait pas beaucoup le raisonnement de son père. Mais Iphigénie, qui a été se déshabiller, revient avec la robe, qu'elle présente à Adeline, en lui disant:

— Tenez, mademoiselle, voilà votre beau travail; vous pouvez le remporter, je n'en veux pas.

La jeune couturière prend la robe, qu'elle enveloppe avec soin dans un foulard et se dispose à partir. Julien l'arrête en lui disant :

— Mademoiselle Adeline, vous ne vous en allez pas fâchée, j'espère? et cette robe... vous la rapporterez sans doute?...

— Non, monsieur, car c'est moi qui avais fourni l'étoffe, j'en ai une toute semblable ; mademoiselle votre sœur me l'avait vue et m'avait priée de lui en avoir une pareille... je puis donc remporter celle-ci.

— Mais ce n'est pas juste ; puisque ma sœur vous a fait faire cette dépense, elle doit vous la payer...

— Oh ! non, monsieur ; d'ailleurs je trouverai bien à la placer...

- Le plus souvent que je payerai une robe que je ne veux pas mettre I dit Iphigénie.

— Il est certain, reprend Droguin, que, du moment que ton intention n'est pas de la mettre, tu ne dois pas la payer. Moi, pour aller en ballon, je veux être très à mon aise dans mes vêtements, parce que j'ai dans l'idée que le grand air doit nous faire gonfler comme les ballons.

Cependant Adeline a noué son paquet, elle salue tout le monde et sort de la loge après avoir adressé un doux regard à Julien.

Celui-ci la suit des yeux, puis il murmure :

— Pauvre petite ! elle n'est pas riche, et vous lui faites faire là, ma sœur, une dépense qui peut la gêner...

— Je m en fiche pas mal ! ... Je ne vais pas m'habiller de travers pour être agréable à mademoiselle Adeline la couturière!... est-ce qu'on se gêne avec sa couturière?...

— Non, ajoute le suisse, on ne doit pas se laisser gêner dans ses vêtements, car après le dîner on étouffe.

— Au reste, soyez tranquille, mon frère, je n'auiai plus de discussion avec mademoiselle Robei'tin, car je vous jure bien qu'elle ne travaillera plus pour moi. C'est une petite sotte qui ne fera jamais rien de bien.

Kt disant cela, la belle Iphigénie met sur satêt^

un de ces petits morceaux d'étoffe que les femmes s'obstinent à appeler des chapeaux, puis elle prend un châle et sort de la loge en disant :

— Au revoir, mon père! je vais à ma leçon...

— Ne te fatigue pas trop, ma fille, prends des omnibus, entends-tu ?

Mademoiselle Iphigénie est déjà sous la porte cochère, où son frère, qui la suivie, l'arrête en lui disant:

— Je ne sais pas si mademoiselle Adeline est une petite sotte, mais vous, je sais que vous êtes une infâme menteuse I...

— Une menteuse! qu'est-ce que cela signifie I qui vous a permis de me traiter de menteuse ? Savez-vous bien, mon frère, que cela ne me convient pas.., ?

— Et moi il ne me convient pas de vous entendre mentir à mon père, comme vous le faites sans cesse 1

— Quand donc ai-je menti, s'il vous plaît ?

— Vous lui avez dit que vous étiez allée hier au soir aux Italiens avec une de vos élèves.

— Eh bien, pourquoi donc n'irais-je pas aux Italiens?

— Vous étiez hier dans une loge d'avant-scène au Théâtre-Déjazet.

— Moi ! ce n'est pas vrai.

— Vous n'étiez pas avec mademoiselle Filenville, mais bien avec monsieur Gonzalve Ravinette, ce jeune homme qui ne vous quitte plus depuis quelque temps.

— Ce n'est pas vrai ! ceux qui vous ont dit cela ont menti.

— On ne m'a pas menti, on ne m'a rien dit c'est moi qui vous ai vue, entendez-vous ? moi, qui étais entré par hasar à ce théâtre, et qui vous ai sur-le-champ aperçue.

Mademoiselle Iphigénie se mord les lèvres avec dépit, puis répond :

— Eh bien, quand j'aurais été au Théâtre-Déjazet?là, ou aux Italiens, qu'est-ce que cela fait? c'est toujours aller au spectacle.

— Et vous allez au spectacle seule avec un jeune homme? vous ne craignez pas de vous compromettre?

— Monsieur Gonzalve de Ravinette est un homme très-distingué, un homme dans une superbe position, qui peut me faire avoir des élèves de première classe I...

— Monsieur Ravinette se moque de vous, comme il se moque de lout le monde. C'est ce qu'on appelle un faiseur, un agioteur. Il a déjà

fi LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

mis dedans plusieurs personnes qui avaient eu confiance en lui ; sa superbe position se borne à manger l'argent des dupes qu'il peut faire... Entin, si monsieur Gonzalve, soi-disant de Ravinelte, n'est pas positivement un escroc, il ne s'en faut de guère.

— Ah ! quelle horreur ! dire ainsi du mal de quelqu'un de si comme il faut, qui porte toujours des gants paille et des bottes vernies !

C'est parce que ce jeune homme est joli garçon^ qu'il a un cabriolet, qu'on tient de méchants propos sur son compte... le monde est si médisant ! il suffit que quelqu'un soit heureux, qu'il réussisse dans ses entreprises pour qu'on l'attaque.

Mais prenez garde, mon frère, si ce monsieur savait ce que vous dites de lui, il vous en demanderait raison...

— Oh I je ne le crains pas, et ce monsieur aurait beaucoup à faire s'il demandait raison à tous ceux qui le traitent de filou, car c'est l'opinion générale ; au reste, c'est moi qui compte parler à monsieur Gonzalve, dit de Ravinette, et lui demander quelles sont ses intentions à votre égard.

— Vous me ferez le plaisir de n'en rien faire. Je vous défends de vous mêler de mes al'faires... Faites la cour à cette petite pécore d'Adeline,

LE FILS DU SUISSE. ?l

soyez amoureux de la couturière, cela m'est bien égal. Je ne m'occupe pas de ce que vous faites et je vous prie d'agir de même à mon égard.

La belle Iphigénie s'empresse alors de quitter son frère. Celui-ci rentre tristement dans la loge de son père, qui vient enfin d'achever sa choucroute et boit un verre de bière, en faisant une légère grimace.

— Je croyais que vous n'aimiez pas la bière et que vous préfériez le vin, mon père? dit Julien.

— Oui, sans doute, j'aime beaucoup mieux le vin, mais dans ma position de suisse, tu comprends que je dois en avoir les habitudes, et les Suisses boivent de la bière en mangeant de la choucroute !...

— Je vous assure qu'ils boivent aussi du vin.

— Oh! bien moins... Tu viens de causer avec ta sœur? Tu lui as parlé un peu durement au sujet de cette robe dont elle n'a pas voulu...

— J'ai dit ce que je pensais, mon père, c'est mon habitude ; je ne sais pas cacher mes sentiments...

— C'est pour cela que tu as pris avec tant de chaleur la déiense de la petite Robertin... Ce n'est pas la première fois que je remarque tout l'intérêt que tu portes à cette jeune fille... ce qui me

?♦ LE CONCIERGE DE LA RUE DU lîAC.

fait penser que tu en es amoureux, et vraiment j'en serais fâché !...

— Eh î pourquoi donc seriez-vous fâché que je sois amoureux de mademoiselle Adeline? N'est-ce pas une personne bien élcv ? Sa conduite ne mérite que des éloges : elle travaille sans cesse et près de son père ; elle ne sort que pour reporter son ouvrage ; elle y met le moins de temps possible... elle n'est ni coquette, ni bavarde; son humeur est douce comme sa voix ; enfin, je défie que quelqu'un puisse avoir le plus petit mot méchant à dire sur son compte.

— Diable! comme tu fais son éloge!... Auraistu par hasard l'idée d'en faire ta femme?

— Oui, mon père, c'est mon plus cher désir.

— Eh bien , mon fils, cela n'aurait pas le sens commun !...

— Pourquoi donc cela ? il me semble qu'il me serait difficile de trouver mieux.

— Y songes-tu, toi, en passe de parvenir dans le commcice, toi, dont les patrons sont fort contents? Mais tu peux faire un beau mariage, un excellent mariage, trouver enfin un parti riche.

— Je travaillerai, ma femme en fera autant, nous nous enrichirons l'un et l'autre, et puis,

nous nous aimerons, mon père ; n'est-ce pas là le point important quand on se marie?

— Pas du toutl Quand on s'aime en se marinnt, cela ne dure pas. Alors on se fâche et on se dispute. Tandis que, quand on se marie sans s'aimer, on ne change pas l'un pour l'autre et on ne se dispute jamais.

— Je ne suis pas de votre opinion.

— Ensuite, tu prétends qu'il n'y a rien à redire dans la conduite d'Adcline, je le veux bieni la jeune fille est honnête, mais son père, est-ce qu'il n'y a rien qui choque dans la conduite de ce concierge? est-ce qu'il ne court pas les bruits les plus singuliers sur ce Robertin?

— J'avais entendu dire qu'il avait couru des bruits sur son père, mais non pas sur lui.

— Sur le fils comme sur le père... C'est une vilaine famille; le père a dénoncé son maître; il a été cause de sa mort.

— Cela a-t-il été bien prouvé ?

— Puisque tout le monde l'a dit I

— Tout le monde se trompe quelquefois I

— Mon fils, vuxpopidi... je ne sais pas le reste, mais je crois que cela signifie que la voix du peuple n'est jamais fausse.

Quant au fils, pourquoi cet homme si gai^, si

gaillard jadis, est-il devenu sombre et taciturne depuis que son père est mort? On pleure son père, c'est très-bien ; on se dit : Je n'ai plus de père... c^esl parfait ; mais la douleur n'est pas éternelle, on ne devient pas pour cela un ours ... de Berne ! . . . Quand je dis de Berne... je ne sais pns pourquoi on cite ceux-là plutôt que les autres... je m'en informerai.

Enfin, il y a encore cette chambre située sous les mansardes de l'hôtel... du ci-devant hôtel, et dans laquelle Roberlin se rend mystérieusement, où il ne veut jamais que personne l'accompagne... pas même sa tille !... Qu'est-ce que ce concierge va faire là?

— Dormir peut-être!

— Il peut très-bien dormir dans sa loge... Je dors parfaitement dans la mienne !

Avant-hier encore, quand monsieur Ducroisy a voulu rentrer, je dormais profondément ! il n'était cependant que dix heures du soir, mais j'avais trop bu de bière, cela m'avait alourdi : le locataire a été obligé d'aller au café prendre une chope, il est revenu ;iu bouf d'une heure ei je ne dormais plus... Pourquoi rentrait-il trop lot? c'est mauvais genre ! De huit heures à dix heures je fais ma sieste... mais à minuit, je suis aussi éveillé que

Guillaume Tell, quand il chante : Suivez-moi ! suivez-moi !... Je n'ai pas vu la pièce, mais on m'a chanté le morceau.

— Si vous aviez vu la pièce, vous sauriez que ce n'est pas Guillaume Tell qui chante cela.

— Ça ne fait rien: du moment que c'est dans la pièce.

Je reviens à mes moutons, autrement dit, à ce Robertin, qui n'a pas l'air d'un mouton. Que vat-il faire tout seul dans cette chambre mansardée? Il y a là un mystère, et un mystère, c'est toujours louche.

J'en reviens à mon dire : c'est une vilaine famille et, quand on est iils d'un suisse qui s'appelle Brutus-Épaminondas Droguin, on ne doit pas se mésallier.

Julien garde quelques instants le silence, puis il reprend :

— Mon père, tout ce qu'on a dit des Robertin ne repose que sur des conjectures, des propos vagues... Je m'étonne qu'un homme instruit comme vous, qu'un homme qui a étudié, qui sait ce que valent les propos du monde, puisse attacher t:mt d'importance à des faits qui ne sont pas prouvés.

M. Droguin se redresse, se caresse le menton*

son fils vient de le prendre par sa corde sensible, il secoue la tête et répond :

— Sans doute... ce que tu dis est vrai dans le fond... la calomnie est une vilaine chose... qui a fait de nombreuses victimes !... Voyez plutôt madame de Pompadour ! non, je veux dire : Caglioslro.

— Et malheureusement, mon père, des calomnies les plus ridicules il reste toujours quelque chose, ainsi que l'a si bien dit Beaumarchais !

— Ah! oui... un auteur, Beaumarchais, dans l'OEil crevé, n'est-ce pas?

— Oh ! non, mon père... C'est dans le Maricuje de Figaro... C'est très-ancien I

— Ah! oui, le Mariage de Figaro... C'est cet imbécile de Bnssinoire Qui me parle toujours de l^OEU crevé, dans lequel sa femme voulait jouer... chez le boulanger.

— Ainsi, mon père, vous convenez qu'il ne faut pas toujours croire le mal que l'on dit de quelqu'un... Pounjuoi donc ajouter loi à ces bruits ridicules qui courent sur un homme parce qu'il a une chambre bien modeste, puisqu'elle est sous les toits, et que cela lui convient d'aller seul y prendre du r'^ps? Moi, cela me semble Irès-innocenl I...

— Admettons que ce soit innocent, qu'il n'y ai

pas lii dedans un de ces crimes que l'on ne découvre quelquefois que fort longtemps après qu'ils ont élé cx)mmis , il y aurait encore un obstacle à ton mariage... Tu ne peux pas épouser une fille sans dot... Et j'ai bien priir que la petite Adeline n'en ait pas !

— Je ne demande pas de dot, moi, mon père, je n'y tiens pas.

— Mais, moi, j'y tiens pour toi. Tu n'as que ta place et tu ne gagnes pas encore grand'chose. Ta sœur m'a coûté gros pour son éducation... Mes économies y ont passé... Voilà un piano qui m'a coûté les yeux de la tête...

— Je ne vous demande rien, mon père.

— C'est pour cela qu'il faut que ta femme t'apporte quelque chose... On ne se met pas en ménage avec des goussets vides... ce serait stupide !... Je ne demande pas pour toi une somme énorme... cinq ou six mille francs : tu vois que je suis bien modeste... Mais encore faut-il les avoir pour acheter la layette de son preniier enfant !

— Alors, si Adeline avait cela en dot, vous consentiriez à ce mariage?

— Dame! cela pourrait se faire... Tu pourrais trouver beaucoup mieux... mais, enfin... si tu es si épriis de la petite...

80 lE CONCIERGE DE LA RUE DU RAC.

— Mais, mon père, il est bien possible qu'' Roberlin donne cela à sa fille... car c'est un lioiniae sage, rangé! on ne lui connaît aucun défaut.

— Eh bien, demande-le à la petite...

— 0 mon père , je n'oserai jamais lui parler d'argent... Non, j'aurais l'air de marchander sa personne...

— En ce cas, sois tranquille, je me chargerai moi, de sonder le père à ce sujet... Je suis extrê mement fin quand je veux savoir quelque chose... J'irai un de ces matins voir le concierge du cidevant hôtel de Villagier...

— Bientôt, n'est-ce pas, mon père?

— Après que j'aurai été en ballon, car ce voyage dans les airs est devenu mon idée fixe... ça me revient sans cesse à la pensée... Je serais capable de dire à Robertin : Voulez-vous marier votre fille en ballon? Et il méprendrait pour un imbécile, ce qui ne m'est jamais arrivé.

— Eh bien, mon père, il faut satisfaire bien vite votre envie. Qui vous retient? on fait, je crois, des ascensions en ballon captif tous les jours.

— Ce qui me retient? C'est qu'il faut que je trouve quelqu'un en qui j'aie assez de confiance pour qu'il me remplace ici pendant deux ou trois heures...

— Est-ce que ma sœur ne peut pas vous remplacer?

— Elle n'a jamais le temps I et puis une femme ça ne ressemble pas à un suisse !

— Moi, je tâcherai d'être libre un jour.

— Non pas ! pour mécontenter tes patrons, t'exposer à te faire perdre ta place? Non... d'ailleurs tu es trop mince, trop jeune... tu n'as pas du tout l'air suisse 1

— Pigeonnier, votre ami?

— Impossible I il veut aller en ballon avec moi. Mais sois tranquille, je trouverai... J'ai déjà tàté le charcutier voisin... C'est un fort bel homme, il pourra me remplacer sans qu'on y perde trop...

— De grâce, hâtez-vous alors !

— Bon ! bon ! rien ne presse. . . Tu es encore bien jeune... et le mariage, il y a des personnes qui prétendent qu'il faut y réfléchir toute la vie.

K'< LE COîvCIERGE DE LA RUE DU BAC.

YI

la loge occupée par la famille Bassinoire ne ressemble en rien à celle du suisse ni à celle du concierge : elle est bien loin d'avoir rélégance de la première, et encore plus loin de l'ordre, de la propreté qui règne dans la seconde.

Celle loge est plus basse que le sol, de façon qu'il faut descendre un€ marche pour y pénétrer. Comme l'entrée de la maison est une porte bâtarde qui laisse arriver peu de jour dans l'allée qui suit, quand on est entré dans celte allée, on cherche le logement du por'ior, qui est sous un escalier étroit et glissant, et se trouve presque au

fond à droite. Tout cela fait que, lorsqu'on a enfin découvert la loge et que l'on veut y entrer, pour demander un rens,eignement, si l'on ne connaît pas les lieux, il est fort rare que l'on ne tombe pas devant la porte, grâce à la marche qu'il faut descendre et que l'on n'a pas aperçue.

Mais ceci n'est désagréable que pour les étrangers ou les nouveaux locataires. Le portier et sa famille ayant l'habitude de descendre ce pas, ne font pas la culbute à la porte, et la marche est au contraire pour eux un sujet d'amusement, une récréation très-fréquente, car chez les Bassinoire, dès qu'on voit arriver un nouveau visage, qui cherche la loge du portier, on s'écrie :

— Ah I prends garde! tu vas t'épater, mon bonhomme!... La! qu'est-ce que nous avions dit?... ça y est!.,. S'il a cassé le carreau, il le payera.

Et on entend des éclats de rire dans la loge, tandis qu'en dehors ce sont des jurements, et des plaintes. Mais le monde vit de contrastes . il faut de l'ombre à la lumière, ça fait bien dans un tableau.

Il y avait cependant une cour dans cette vilaine maison; mais quelle courl... cinq mètres carrés, tout au plus, et comme il y avait six étages, elle ne

recevait jamais un rayon de soleil; en revanche, elle recevait une foule de choses, que lui jetaient les locataires par les jours de souffrance qui donnaient sur ce cloaque, que le portier ne balayait jannais, parce qu'il prétendait que c'était inutile, les locataires recommençant à y jeter des ordures, aussitôt qu'il avait fini de balayer.

La loge n'était pas grande, mais elle paraissait encore plus petite qu'elle n'était, parce qu'on avait de la peine à s'y retourner; c'était un désordre qui n'était point un effet de l'art. On ne savait où mettre le pied, pour ne point se heurter à quelque chose. Dans le milieu était ce poêle de fonte qui tient lieu de cuisine chez beaucoup de portiers. La couverture avait un grand trou rond fait pour placer la marmite ; au-dessous il y avait aussi une espèce de four assez grand pour recevoir le plat que l'on voulait tenir chaud.

Contre la fenêtre qui donne sur la cour, est un établi, sur lequel M. Bassinoire se croise les jambes quand il a, par hasard, quelque fond de culotte à remplacer. Plus loin, un buffet en noyer dont les battants ne sont jamais fermés, ce qui permet d'y Toir une douzaine d'assiettes écornées, une soupière fêlée, quelques verres de différents calibres, un pot de graisse, un autre de raisi né, une bou

teille de vin toujours entnmée, un filîri; en icrre pour faire le café, plusieurs croûtons de pain, des oignons qui courent les uns après les autres, les bottines de madame et une fiole de cirage anglais.

Mais le buffet ne contient pas tout, car sur les chaises, sur la table qui meublent encore la loge, vous trouvez: ici, une lasse; là, une casserole de fer-blanc; plus loin, un pot de confitures, et tout cela entremêlé de bas, chaussettes, mouchoirs sales, blagues à tabac, pipes, caleçons, pots de pommade.

Ce qui domme, ce que l'on aperçoit de tous côtés sur les meubles ou à terre, ce sont des brochures de pièces de théâtre, car vous savez que madame Bassinoire voudrait monter sur les planches, que sa fille doit être danseuse ou tragédienne (cela dépendra de son cou-de-pied) et que le petit Léandre, qui a déjà joué dans Athalie, doit faire le petit Benoiton à la représentation qui aura lieu chez le boulanger.

Ne soyez donc pas surpris de voir la Vie parisienne dans une marmite, la Belle Hélène sur la fontaine, Britannicus dans le four du poêle, la Biche au Bois sur l'établi et la Garde-malade sur le pain.

Il y en a une foule d'autres que vous ne voyez pas et que quelquefois, par mégarde, M. Bassinoire

I^rend pour allumer sa pipe. Alors ce sont des cris, des gémissements que poussent la mère et les enfants.

Mais on court racheter une autre brochure ; on mettra moins de beurre dans le plat qu'on apprête, mais on pourra apprendre des rôles.

Parmi les objets qui garnissent la loge du portier, n'oublions pas une guitare, qui n'a plus que trois cordes, mais sur laquelle Eulalie trouve moyen de s'accompagner lorsqu'elle veut apprendre un air nouveau. Cet instrument a l'avantage de n'incommoder personne, car c'est à peine si celle qui en pince parvient à en tirer quelques sons ; mais cela plaît à madame Bassinoire, parce que cela ne couvre pas sa voix.

Après la loge est une autre pièce fort sombre, dans laquelle couchent les époux.

On faittousles soirs un lit dans la loge pour mademoiselle Zirzabelle, qui doit alors tirer le cordon aux locataires qui se sont attardés, mais qui ne le tire jamais, parce qu'elle a le sommeil très-dur.

Enfin le petit Léandre couche dans une espèce do soupente que l'on a pratiquée au-dessus du buffet; ce petit garçon s'y trouve très-bien, parce que sans sortir de son lit, il peut, en étendant le bras , fouiller dans le buffet qui est sous lui et que, quand il

ne, dort pas, il lui est bien agréable de fourrer ses doigts dans le pot de raisiné.

En ce moment, M. Bassinoire est étalé sur son établi ; il tient un vieux pantalon sur ses genoux, mais, au lieu de s'en occuper, il est en train de débourrer et de nettoyer sa pipe.

Madame, assise dans un fauteuil qui n'a plus qu'un bras, chante, en s'accompagnant avec sa guitai-e.

Le petit Léandre mange du pain enduit de mélasse, et la jeune Zirzabelle soigne le ragoût qui cuit dans la marmite placée dans le trou du poêle; elle y goûte même souvent, tantôt avec une cuiller d'étain, tantôt en trempant tout simplement son doigt dans le fricot.

— Saperlotte I je voudrais bien savoir qui est-ce qui s'est amusé à mettre du tabac à priser dans ma cheminée!... Je ne fume pas de ce tabac-là, moi... Est-ce toi, Léandre?...

— Moi, papa! de quoi que tu dis?

— Je dis qu'il est bien étonnant qu'on ait mis du tabac à priser dans ma pipe, puisque personne ne prise ici...

Eulalie, il est donc venu un priseur? expliquemoi cette particularité inlempestive...

Au lieu de répondre, Eulalie chante:

«f. LE CONCIERGE DE LA RUE DU HAC.

— Voilà le sabre!... le sabre... le sabre de mon père ! !...

— Ah! tu chantes encore celle-là... nous la savons par cœur!...

— Mon ami, c'est de la Duchesse de Gérolstebiy c'est une musique ravissante!...

— C'est possible, mais on t'entend sans cesse crier : Voilà le sabre ! le sabre !...

Tu ne sais pas que ça inquiète les voisins... Avant-hier, à la brune, madame Trotin, du quatrième, descendait l'escalier, en entendant crier : Voilà le sabre de mon père!... Cette pauvre dame a eu peur, elle a cru que tu me donnais un sabre, parce que la maison était pleine de voleurs, elle est remontée bien vite chez elle, s'y est enfermée, et n'a plus osé sortir que le lendemain matin.

— Si madame Trotin n'est pas au courant des morceaux de musique à !a mode, tant pis pour elle ! Ce n'est pas une raison pour que je me prive de chanter un air qui est dans ma voix I

Et si vous n'étiez pas un tyran, un Othello, monsieur Bassinoire, vous me laisseriez chanter cet ail-là à un ca(è-concert !...

— Non, Kulalie, non, il ne me convient pas que mon épouse se produise en public et se fasse claquer par le premier venu. C'est déjà bien assez que

jo VOUS laisse jouer madame Benoîton dans la pièce de ce nom...

Enfin, qui est-ce qui a mis du tabac à priser dans ma pipe?

— Papa, ce doit être M. Pigeonnier, qui jouait hier avec ce qu'il appelle ton brûle-gueule I..,

— Ah! Pigeonnier est venu ici?... Tu ne me le disais pas, Eiilalie!..

— C'est que je ne m'en souvenais plus...

— Il vient trop souvent ici, ce farceur de Pigeonnier; cela m'offusque !... Que te disait-ii àe bon, mon épouse?...

— Est-ce que je m'en souviens? est-ce que je fais attention aux cancans qu'il débite?...

— Moi, (lit le pclilLéandre, jeme souviens bieff qu'il parlait à maman de Bataclan, en répétant toujours :

« On vous y a vue, on vous y a vue!... » Et toi, maman, lu lui as répondu: « Ne dites pas cela à mon mari surtout. »

La virtuose Eulalie regarde alors son fils, et ses yeux semblent luipronu4treune forte raclée. Mais il y a des enfyiils terribles partout et quand ils ?onl en train de rapporter, il n'y a plus moyen de les arrêter.

LE CONC!'iî.l>GE DE LA RUE DU BAC.

ï e pctil Léanrlre ne regarde pas sa mère et cottlinue :

— Et M. Pigeonnier a répondu: « Si, si, je le lui dirai, à moins que vous ne soyez moins nruelle à mon égard. »

— Nom d'une pipe! qu'est-ce que j'entends là! ^'écrie le portier en jetant de côlé le pantalon qu'il tenait sur ses genoux, et qui va servir de couvercle à la marmite qui est sur le poêle.

— M. Pigeonnier se permet donc de vous tenir des propos séducteurs, madame Bassinoire? prenez garde !... vous savez que je n'entends pas raillerie du côté des principes.

— Mon ami, si vous écoutez les rapports d'un enfant qui entend tout de travers, que voulez-vous que j'y fasse?... M. Pigeonnier me Taisait répéter le rôle de la Belle Hélène qui va se promener avec Paris... ce berger qui se connaissait si bien en pommes.

Agamemnon dit à sa femme :

« Vous avez été à Bataclan avec Piiris, on vous y a vue, on vous y a vue... »

C'est là ce que Léandre a entendu !...

— C'est égal, les visites de Pigeonnier ne me plaisent pas... elles sont trop fréipaentes, je le lui ferai comprendre à mots découverts.

— Défends-lui de venir si tu veux, cela m'est bien égal, je n'y tiens pas!...

— Et puis, il est embêtant, il connaît la marche à descendre, ilne tombejatnaisl... il n'y a plus de plaisir I...

Il se faitun silence au milieu duquel on n'entend que le murmure du haricot de mouton qui mijote sur le poêle.

M. Bassinoire se tourne du côté de sa fille qui soigne le fricot.

— Dis donc, Zirzabelle, il me semble que tu goûtes bien souvent au haricot de mouton qui cuit sur le poêle.

— D'abord, papa, il faut bien que je retire le pantalon que tu as jeté sur la marmite, il y a une jambe qui était entrée dedans... Heureusement le pantalon n'était pas crotté.

Ensuite je goûte pour savoir si c'est assez salé.

— Tu pourrais pour cela te servir d'une cuiller, mais je te vois souvent y tremper ton doigt...

— Ah! papa, qu'est-ce que cela lait? ce n'est pas sale, c'est toujours le même doigt.

— Ah 1 . . . si c'est le même doigt ! . . .

Est-on content de toi, à ta classe, Zirzabfile? fais-tu des progrés dans la danse ?... débules-tu bientôt à la Grande Opéra?...

— Ah! papa, ça ne va pas si vite ! il y a la petite Théodinette, la fille du grainetier, qui a eu bien de la peine à obtenir de faire un vent dans la féerie que l'on répète au théâtre du Chàtelet.

— Ah ! la petite du grainetier va faire un vent au Chàtelet! Pourquoi que tu n'en fais pas un aussi, toi?...

— Parce que Théodinette passe un quatre, et que moi, je ne passe encore qu'un trois.

— Qu'est-ce que tu entends par les trois et les quatre ?

— Ce sont des entrechats, mon père, mais j'y arriverai... Mon maître dit que j'ai ma fortune dans mes jambes.

Madame Bassinoire soupire en s'écriant :

— Ah! que tu es heureuse, ma fille, tu seras au théâtre ! l'avenirte promet des jours filés d'or et de soie!...

— Je ne crois pas, mon épouse, que tous les artistes dramatiques nagent dans la soie et l'or.

Voilà par exemple le propriétaire de ce pantalon qui me le fait relourner pour la seconde fois, il est dans une dèche bien affligeante!...

— Est-ce qu'il faut appeler cela un artiste!... un figurant !...

— Il remplissait aussi des rôles : il a fait l'ours

dans la pièce où il y a une laitière qui casse son pot au lait, et on lui avait fait espérer qu'il ferait un chameau dans un ballet asiatique, où il paraît qu'il y aura beaucoup de chameaux !

— Moi, je ne demandais qu'à chanter dans un café-concert ; on y est presque aussi bien payé que dans les théâtres les plus huppés.. J'aurais gagné, en peu de temps, de quoi m'acheter des diamants en strass.

— Eulalie, si vous me parlez encore de vos cafés-concerts, je ne vous permets plus de faire madame Benoilon chez le boulanger !...

Mais ce haricot de mouton répand un parfum bien odorant I est-ce qu'il n'est pas encore cuit?...

— Si papa, il est joliment bon... nous pouvons dîner...

— Eh bien, mets le couvert, Zirzabelle.

— Sur quoi ?...

— Sur la table, probablement...

— Il y a déjà dessus une cuvette, mes souliers et la pâtée du chat...

— Alors, dînons sur mon établi, mais prenons gare* 3 de le graisser comme l'autre fois, que cela a luil une grande tache à l'habit du cuisinier d'en haut... heureusement c'était dans le dos, il ne s'en est pas aperçu...

La famille Bassinoire se dispose à dîner, déjà quelques assiettes ébréchécs sont posées sur l'établi, lorsqu'on entend marcher dans l'allée, et bientôt quelqu'un se montre dans le chemin qui conduit à la loge du portier.

C'est un jeune homme, il est habillé proprement, mais avec ce soin minutieux qui ne sert souvent qu'à dissimuler l'indigence. Sa redingote brune, boutonnée jusqu'au menton, est brossée avec soin et n'a pas une tache; mais son col noir ne laisse pas paraître le plus petit vestige de chemise ; son chapeau rond est parfaitement reluisant, sa chaussure très-propre.

Tout cela est irréprochable, et cependant tout cela laisse deviner l'homme qui n'est pas heureux , pourquoi ? c'est que celui qui est à son aise, ou porte des vêlements élégants, ou prend fort peu de soin de son costume, en se disant :

« Ceux qui me connaissent savent très-bien que j'ai le moyen de me nictire à la mode... je puis donc porter un vieil habit quand cela me plaît. »

Celui que l'on voit poindre dans l'allée, où il cfterchela loge du portier, est un homme d(î vingttrois à vingt-quatre ans -, sa taille est au-dessus de la moyenoc, sa figiu-^. très distinguée; il est fort pâle «nais ses. grands yeux bleus ont une exprès-

sion (le fierté qui semble annoncer qu'il ne supporterait point patiemment la plus légère offense; cependant ces yeux -là deviennent aussi fort doux et leur expression a même du charme, lorsque celui à qui ils appartiennent n'a aucun grief contre vous.

Sa bouche est petite, mais sévère, elle sourit rarement, enfin l'expression habituelle de ses traits est sérieuse et conserve presque toujours une empreinte de tristesse qui surprend chez un jeune homme. Celui-ci s'approche de la loge du portier; les Bassinoire qui le voient s'avancer, s'écrient déjà:

— Ah ! quelqu'un... un étranger !...

— Une tête qui n'est pas du quartier!... chez qui peul-il venir?...

— Il cherche notre loge! Prends garde, cher ami, tu vas faire delà gymnastique...

Mais contre l'attente des portiers, celui qui cherchait à qui s'adresser, a vu la marche à descendre pour approcher du carreau de la loge et y arrivesans trébucher, ce qui étoime tous les membre? de la famille Bassinoire, qui se disent entre eux : — Comment donc qu'il a fait pour ne pas tomber? c'est pourtant la première fois qu'il vient ici... il faut qu'il ail des yeux aux orteils !...

— Parbleu!... c'est tout simple, il a ce qu'on appelle des yeux de perdrix!...

Cependant celui qui cause tous ces commentaires, a ouvert le carreau de la loge et, saluant poliment, dit : — Mille pardons ! ... je désirerais vous demander un renseignement...

— Très-volontiers, monsieur! de quel locataire désirez-vous connaître la moralité? Nous savons ce qu'ils valent tous, depuis le premier étage jusqu'au dernier... Si c'est de l'argent qu'on vous doit, vous aurez de la peine à vous faire payer, car dans la maison c'est à qui sera le plus gueux i . . .

— Non, ce n'est pas à vos locataires que j'ai affaire... Dites-moi je suis bien ici rue du Bac?

— Oui, monsieur, vous y êtes en plein.

— Connaissez-vous, dans cette rue, l'ancien hôtel du marquis de Villagier?...

— L'hôtel de Villagier !... Oh! nous ne connaissons que ça!...

— Est-ce près d'ici?...

— Tout près, la quatrième maison après la nôtre... Vous reconnaîtrez facilement l'hôtel, c'est une vieille maison, bâtie dans l'ancien genre... Une immense porte cochère, ensuite des fenêtres très-hautes... Aujourd'hui j on en ferait deux avec

CHEZ LE PORTIEK. 97

une de celles-là. Trois étages et les mansardes, pas plus.,'

— Je vous remercie; et cet hôtel est habité maintenant?

— S'il est habité? Mais certainement I D'ailleui« ce n'est plus un hôtel, c'est une maison qui a des locataires comme les autres.

Elle appartient à un monsieur qui est, dit-on, millionnaire ! 11 ne l'habite pas et n'y vient jamais, ce qui est très-commode pour le concierge, qui peut faire ce qu'il veut... louer à qui lui plaît et ne balayer que quand ça lui fait plaisir. Ah 1 c'est une vraie place de chat moine et j'avoue que je donnerais bien deux loges comme la mienne pour avoir celle de Robertinl...

Au nom de Robertin, le jeune homme a froncé le sourcil, ses yeux ont pris une expression plus sombre, et il murmure :

— Robertin 1... Quoi I le concierge de l'hôtel est toujours ce Robertin... d'autrefois?... Mais cependant... il serait donc bien vieux?

— Ah ! monsieur croit que c'est le même que du temps du nnarquis deVillagier?... Ohl non... il est mort celui-là, mais c'est son fils qui lui a succédé, qui l'a remplacé à l'ancien hôtel!...

— Ah I c'est son fila?

— Son propre fils. Au reste, je pense que monsieur n'a pas pu connaître l'autre Robertin 1 Monsieur est bien trop jeune. Monsieur pourrait même être le fils du Robertin qui est concierge maintenant.

Le jeune homme fait comme un mouvement de dégoût, puis il passe sa main sur son front et répond :

— Je vous remercie infiniment, monsieur, pour les renseignements que vous avez bien voulu me donner. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé.

— Oh I il n'y a pas de quoi ! Mais si vous voulez savoir autre chose, ne vous gênez pas. Nous savons tout ce qui que se passe dans le quartier, et mieux que qui ce soit ! Tenez, la femme de l'épicier s'est fait poser douze sangsues avant-hier, à un endroit mystérieux ; personne ne le savait encore dans le voisinage que déjà j'en étais instruit!

— Pardi I belle malice!... dit la portière, c'est moi qui les lui ai posées.

— C'est égal, c'est pour dire à monsieur qu'on n'a rien de caché pour nous.

— Je vous remercie de nouveau, monsieur, je n'ai point d'autres renseignements à vous demander. Je vous salue»

L'inconnu salue tout le monde et s'éloi|[ne/

Bassinoire s'écrie :

— Pourquoi donc voulait-iî savoir où est ie cidevant hôtel Villagier?... c'est drôle, tout de même!... Quel peut être ce jeune homme?...

— Pourquoi ne lui as-tu pas demandé ce qu'il fait, papa?

— Ma fille, je n'avais aucune raison plausible pour cela...

— Tu sais bien que quand on vient nous demander quelqu'un, à nous, notre première question est toujours : « Qu'eyt-ce qu'il fail?... » et ça doit être!... c'est naturel : pour répondre à une question, il faut en faire une autre.

— C'est égal!... dit Eulalie, ce jeune homme a l'air bien comme il faut !...

— Mais son paletot ne l'est pas assez, il est diablement râpé, j'ai vu cela sur-le-champ, en regardant ses coudes...

— Il a une figure bien intéressante... il m'a rappelé monsieur Laferrière dans Antony... seulement il est plus maigre.

— Qu'est-ce que c'est?... voilà que vous pensez à monsieur Laferrière à présent!... Vous aurez donc lonjours le théàlre dnns !a tète!...

— Ne voudriez-vous pas (n'empêcher de songer ik un artiste qui m'a luil pleurer?

— Comment! il vous a fait pleurer?... de quel droit ce monsieur vous a-t-il fait pleurer?... Il me semble, Eulalie, que votre époux seul a le droit de vous faire pleurer !...

— Bassinoire, prenez garde, vous tournez au tyran 1... Je ferai un coup de ma tête...

— On ne dîne donc pas? crie le petit Léandre.

— Ah ! bon, dit Zirzabelle, voilà le chat qui emporte un morceau du fricot!...

— Et il va le manger sur les Idées de madame Aubraij !... Polisson de chat 1 il n'y a rien de sacré pour lui I

— Allons, il n'y a plus de vin à présent 1... Ma fille, cours vite en chercher un litre chez le marchand devin...

— Duquel, papa?...

— Parbleu, du même, mais qu'il soit meilleur. Et madame Bassinoire présente un petit os de

itioutoR à son mari, en chantant :

— Voilàle sabre /... le sabre de mon père /...

iA UOMTESSE DE MARSA^NE ET SA NIÈCE. lOl

VU

Dans le ci-devant hôtel de Villagier, le secor-d étage est habité depuis peu de temps par une vieille dame et sa nièce.

Le concierge montre pour ses locataires du second la plus grande considération : il ne leur fait pas payer cher un logement qui est très-grand et fort bien distribué.

La vieille dame est la comtesse deMarsanne, veuve depuis très-longtemps, qui n'a jamais eu d'enfants, et n'a jamais voulu convoler en secondes noces, pour rester fidèle l\ la mémoire d'un époux qu'elle adorait et qui avait été tué en duel une année après son mariage.

On comprend facilement les regrets que p^ui laisser un mari avec lequel on n'a connu que la lune de miel, car j'aime à croire que cette lunelà doit durer plus d'un mois.

Madame de Marsanne avait cependant du mérite à être restée veuve, car elle avait été fort belle; mais c'était de ces beautés sévères dont la contenance seule impose, et près' desquelles on ne se sent pas l'envie de papillonner.

Ses grands yeux noirs, surmontés d'épais sourcils, son nez aquilin, sa bouciie petite, mais dont les lèvres étaient minces et serrées, enfm sou front haut et lier, la faisaient ressembler à Junon plutôt qu'à Vénus.

Elle était fort grande, bien faite, mais se tenait roide et marchait toujours d'un pas lent et mesuré, jamais plus vite dans un moment que dans l'autre. Elle eût parfaitement servi de pendant à la statue du Commandeur.

N'ayant point d'enfants, la comtesse de Marsanne avait pris avec elle une nièce restée orpheline et qui n'avait pas un sou de fortune.

De son côté, madame de Marsanne n'avait qu'un revenu fort modeste et qui l'obligeait à vivre avec économie, feu le comte ayant perdu au jeu une grande partie de son bien. Car le mari regrelie

était un joueur effréné, ce qui n'empêchait pas sa femme de l'adorer, et peut-être était-ce parce que sa femme l'aimait tant que ce pauvre comte perdait toujours : les proverbes disent vrai quelquefois. Cela prouve qu'il ne faut aimer son mari que modérément.

Madame de Marsanne, fière de son titre, voulait cependant conserver les apparences de l'aisance et tenir son rang dans le monde; elle voulait avoir un beau logement, et, pour cela, se privait de bien des plaisirs.

Elle avait donc été très-heureuse de trouver pour deux mille francs un appartement que, dans toute autre maison, on lui aurait loué au moins quatre millle.

Mais le concierge s'était informé du personnel de madame la comtesse; en sachant qu'il ne se composait que de deux femmes, une vieille bonne aussi âgée que sa maîtresse, et une espèce de femme de chambre qui faisait aussi la cuisine, Robertin s'était montré très-coulant pour le prix de l'appartement

Seulement, comme madame de Marsanne ne voulait coucher au second qu'une seule de ses domestiques, RobtTtin n'avait consenti à donner une chambre sous les toits qu'à la condition que

ce serait la \ieille bonne qui l'occuperait, prenant pour prétexte qu'il serait plus certain que celle-là ne recevrait aucune visite dans sa chambre.

Il n'y en avait que trois dans les mansardes; une autre était pour un vieux domestique de bons bourgeois, qui logeaient au troisième étage; mais ce domestique n'y couchait que rarement: ses maîtres étant, ou se croyant toujours malades, gardaient François près d'eux, la nuit, afin de l'avoir sous la main en cas de besoin.

Enfin, la chambre dans laquelle le concierge allait souvent s'enfermer, se trouvait tout au fond du corridor et assez éloignée des deux autres.

Dans le fond de la cour, il n'y avait que deux logements assez modestes, celui du premier sur le devant, faisant tout le tour de la maison. Ces deux logements étaient occupés par des rentiers fort tranquilles, dont le personnel ne se composait que d'une domestique, qui couchait au même élage que ses maîtres.

11 était donc difficile de trouver une maison dont l'intérieur fût plus calme que l'ancien hôtel de Villagier; il y avait pourtant écurie et remise au fond de la cour, mais cela faisait partie du bel appartement du premier, et il était toujours vacant.

Faisons maintenant connaissance avec la nièce de madame de Marsanne.

Mademoiselle Adrienne de Courtray a dix-huit ns.

C'est une charmante personne, tant au physique qu'au moral : ses cheveux châtains, très-abondants, encadrent une figure que plus d'un peintre voudrait avoir pour modèle; ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, sont doux et gracieux à la fois; sa bouche, petite, est parfaitement garnie.

Je ne vous dirai pas que son teint est d'un blanc mat, comme beaucoup de mes confrères en donnent à une femme dont ils vantent la beauté; car, pour moi, le blanc mat conviendrait parfaitement à un fantôme, mais chacun a son goût et peint comme il l'entend. Mademoiselle Adrienne a de légères couleurs roses, qui vont bien à sa figure ronde et avenante.

Sa taille est mignonne, elle a un pied qui aurait chaussé la pantoufle de Cendrillon et une main qui fond dans la vôtre quand vous avez le bonheur de la tenir.

Cette jeune fille avait le caractère aussi aimable que le visage.

D'une humeur toujours égale, riant facilement, ne boudant jamais, elle se soumettait sans mur-

mures à toutes les volontés de sa tante, qui l'avait élevée avec soin, et qu'elle aimait et respectait comme une mère.

La vie qu'elle menait aurait cependant semblé bien monotone à beaucoup de jeunes filles de son âge, n'allant jamais au bal, parce qu'il aurait fallu dépenser trop d'argent pour la toilette, fort rarement au spectacle, parce que c'est encore un plaisir dispendieux. Ses amusements se bornaient donc à des promenades, que l'on dirigeait toujours du côté du jardin du Luxembourg ou vers celui des Tuileries.

On allait plus rarement dans ce dernier, mais aussi, quand on s'y rendait, on prenait des chaises, on s'asseyait dans la grande allée, et on voyait passer le monde, c'était une récréation ; on faisait plus de toilette pour aller aux Tuileries qu'au jardin du Luxembourg, c'est pourquoi on y allait moins souvent.

Madame de Maisanne recevait peu de monde, les visites n'abondaient point chez elle, par une raison toute simple : elle ne donnait jamais à dîner; ce grand mobile des réunions, ce moyen presque infaillible d'attirer chez vous non pas des amis, il n'y a pas besoin d'être votre ami pour aller s'asseoir à votre table, mais une nombreuse société,

ces aimables compagnons de la fourchette, toujours à la piste d'une dinde truffée ou du véritable Champagne Cliquot.

Si ceci ne prouve pas beaucoup en faveur de l'estime que l'on a pour le vrai mérite, cela prouve, du moins, que nous avons le palais délicat: c'est toujours quelque chose.

La société de la comtesse se composait donc de quelques anciennes connaissances, des messieurs et des dames très-distingués , mais aussi mûrs qu'ils étaient distingués, qui venaient faire la partie de whist et quelquelbis de reversi, ancien jeu fort savant, et infiniment plus difficile à bien jouer que le whist et le boston, et que l'on a abandonné, comme on a abandonné le trictrac pour le jaqtiety parce qu'on a moins de mal à l'apprendre que l'autre.

Les jeunes figures étaient rares chez madame de Marsaiine.

11 en venait cependant quelquefois, les demoiselles avec leurs parents; les jeunes gens que la gentillesse, l'amabilité d'Adrienne avaient charmés, demandaient aussi quelquefois à la comtesse la permission d'aller lui présenter leurs hommages.

Mais quand ils se sentaient dair) co grand salon'.

OÙ tout était sévère, et qui ne contenait même pas un piano; quand il leur fallait assister à la partie de reversi, et qu'ils voyaient Adrienne res* ter presque constamment à côté de sa tante, ils éprouvaient ces inquiétudes dans les jambes, que nous avons tous ressenties, lorsque nous nous trouvons dans une soirée où un monsieur lit des vers.

Les jeunes gens disparaissaient aussitôt qu'ils en trouvaient l'occasion, et on ne les revoyait qu'à cette époque où l'on se fait des visites de cérémonie, qui ne durent que cinq minutes.

Une fois pourtant la comtesse avait interrompu cette existence tranquille, mais monotone. Après avoir compté ses économies, cette dame avait calculé qu'elle pouvait faire un petit voyage de fort bon goût qu'elle n'avait pas fait depuis longtemps, et qui ne manquerait pas d'être fort agréable à sa «àièce.

jelle-ci fut donc bien surprise, lorsqu'un ma» tin, en déjeunant, sa tante lui dit :

— Adrienne, serais-tu contente d'aller à Vichy?

— A Vichy? où est-ce donc cela, ma tante?

— C'est dans le Bourbonnais, à soixante-dix iieues de Paris. C'est un endroit où l'on prend A»& eaux, qui sont très-renomméies pour guérir

LA COMTESSE DE MARSANNE ET SA N[ÈCE. m

une foule de maladies, même celles que l'on n'a pas.

— Est-ce que vous êtes malade, ma tante?...

— Pas positivement, ma bonne amie; cepen* dant depuis quelque temps j'ai moins d'appétit ; les eaux de Vichy en donnent, à ce qu'on assure, elles ne pourront donc me faire que du bien. Tu en prendras aussi.

— Mais moi, j'ai très-bon appétit, ma tante.

— Cela ne fait rien, on ne peut jamais avoir trop de santé, car il arrive toujours un moment où on n'en a pas assez. Est-ce que cela ne le fait pas plaisir d'entreprendre ce petit voyage?...

— Oh! si, ma tante, je suis bien contente; moi qui n'ai encore vu que Versailles et Saint-GIoud I ..,, et une fois seulement chaque endroit I Voyager I voir un pays nouveau !... des montagnes ! des rochers pour devrai!... Ce sera bien amusant!... Comment voyagerons-nous, ma tante?

— En chemin de fer, puisqu'on ne voyage plus autrement. Ah! du temps de mon mari, nous avions une berline!...

—Qu'est ce que c'était qu'une berline, ma tante?

— Une voilure bien douce, bien confortable, dans laquelle on était assis très-douillettement : il y avait des coflres, dans lesquels on pouvaù

tiO LE COSCIEKGE DE LA RUE DU BAC.

mettre des provisions de bouche, des tabieiles quî formaient table; on avait le loisir de dîner tout en roulant, lorsqu'on ne rencontrait pas d'auberges convenables. Enfin, quand un site, un joli paysage vous charmait, on pouvait s'y arrêter, s'y reposer, tant que cela faisait plaisir. Ah ! celte manière de voyager avait bien son agrément!...

Aujourd'hui ce n'est plus cela ; on ne voyage pas, on s'envole d'un pays à un autre!... et on ne voit pas grand'chose en volant!... Mais les hommes sont devenus si presses qu'ils ont l'air de se dépêcher de vivre.

Nous partirons demain. J'aurais voulu te taire voyager en première classe, mais c'est trop cher! Nous prendrons des secondes où l'on est encore fort bien.

Ces dames s'étaient (i*nc rendues à Vichy.

Là, elles s'étaient logées dans Ihôtel le plus modesle; mais, comme la société qui fréquente Vichy est généralement fort bien composée, les personnes les plus comme il laut oC contentent d'un logement souvent très-exigu, laissant les étrangers s'emparer des plus beaux appartements pour y faire parade de leur luxe ei de leur fortune.

Madame de Marsanne, se trouvant fort bien du régime des eaux, avait prolongé son séjoui. à

LA COMTESSE DE MAr.SA^NE ET SA NIECE. 111

Vichy beaucoup plus qu'elle n'en avait d'abord l'intention.

La vie qu'on y menait était aussi régulière que celle de Paris : on allait deux fois par jour prendre des eaux à la fontaine, puis on se promenait, on dînait chez soi, l'hôte se chargeant de fournir les repas; ensuite, on retournait à la promenade et l'on se couchait de bonne heure.

Dans ces promenades si fréquentes, on rencontrait souvent les mêmes personnes.

La comtesse de Marsannc, toujours roide et compassée, faisait peu attention aux figures qui passaient devant elle ; il est probable qu'on en usait de même à son égard. Mais avec sa nièce, cela était différent : Adrienne était assez jolie, assez gracieuse pour être remarquée; parmi tout ce monde qui allait boire do l'eau à la môme source que la comtesse, on s'était informé de cette charmante jeune fille, qui n'avait pas l'air malade du tout, mais qui buvait de l'eau pour faire plaisir à sa tante. En sachant qui elle était, on avait compris que ces dames n'étaient pas de celles qui vont à Vichy pour y faire des conquêtes, et l'on s'était contenté d'admirer Adrienne.

Un jeune homme, qui pourtant se tenait toujours loin de la foule, et semblait rechercher da

préférence les promenades les moins fréquentées, avait aussi remarqué la nièce de la comtesse, et sa Yue avait fait sur son cœur la plus vive impression.

Le hasard l'avait servi, car, de son côté, madame de Marsanne cherchant pour ses promenades à ne pas se trouver sans cesse au milieu d'un monde dont les toilettes faisaient beaucoup pâlir la sienne, elle dirigeait souvent ses pas vers de.** sentiers solitaires oîi le jeune homme ne manquait pas de se trouver.

D'abord ce monsieur s'était contenté de s'incliner devant ces dames, puis il les avait saluées plus profondément.

Adrienne avait alors remarqué cet inconnu qui se trouvait presque toujours sur sa route, elle avait fait plus attention à lui, et l'examen n'avait pas été défavorable au jeune homme.

Il avait une figure distinguée et cet air mélancolique qui généralement intéresse les demoiselles, je ne dis pas les dames, parce que celles-ci, ayant plus d'ex|)éri( nce, se méfient quelquefois de ces airs -là.

Celui-ci était pâle et maigre, on pouvait présumer que le séjour de Vichy lui avait été ordonné par les médecins; d'ailleurs, 8a mise, quoique

convenable, était tellement modeste, que rien n'annonçait en lui un homme qui voyage seulement pour son pliisir.

Un jour, la tante et la nièce s'élaiit aventurées plus avant dans les montagnes pour admirer un site magnifique, en franchissant un passage difficile, le pied avait glissé à la comtesse, qui allait descendre plus vite qu'elle ne le voulait une pente fort rapide; mais Adrienne avait poussé un cri, et presque aussitôt le jeune homme pâle , que l'on n'avait pas encore aperçu, était sorti de derrière un bouquet d'arbres et s'était élancé à temps pour empêcher madame de Marsanne de dégringoler.

La vieille dame, qui avait eu très- peur, remercia beaucoup celui qui l'avait arrêtée dans sa chute. La nièce en lit autant, car elle avait tremblé pour sa tante.

Le jeune homme répondit en fort bons termes aux remercinicnls de ces dames ; sa manière de s'exprimer annonçait quelqu'un de très-bien élevé ; la con:^lcsse n'avait pas trouvé mauvais que ce monsieur continuât de marcher près d'elles, tout en causant; et, dans la conversation, le jeune homme avait répondu aux questions un peu curieuses qu'elle lui avait adressées, qu'il se nom-

mait Saintclair; qu'ayant perdu ses parents et n'ayant point de fortune, il s'était vu force d'utiiiser son talent pour le dessin, il donnait des leçons; puis, comme il dessinait aussi bien la figure que le paysage, il faisait des portraits au crayon, au fusain ou à l'aquarelle.

Les médecins lui avaient ordonné le séjour de Vichy pour rétablir sa santé un peu chancelante, et il se trouvait fort bien de ce séjour, ayant plusieurs fois pu utiliser son talent en faisant les portraits des étrangers qui venaient aux eaux.

Alors, comme si le hasard avait parfaitement arrangé les choses, il se trouva que la charmante Adrienne avait un goût très-prononcé pour le dessin.

Plusieurs fois, elle avait témoigné à sa tante le plaisir qu'elle goûterait à reproduire sur le papier les sites pittoresques qu'elle avait sous les yeux, et sa tante avait soupiré en lui répondant qu'elle regrettait bien que son peu de fortune ne lui eût pas permis de lui avoir tous les maîtres que l'on donne habituellement aux demoiselles bien nées.

Mais celte rencontre n'avait pas manqué d'augmenter la vocation de la jeune tille pour dessiner le paysage, et elle s'était écriée, un peu imprudemment peut-être :

— Ah! monsieur.,, que vous êtes heureux de savoir le dessin ! . . . C'est un talent que j'aurais bien voulu posséder; il me semble que l'on ne doit jamais s'ennuyer quand on peut, avec un crayon, copier tout ce qui nous plaît.

La musique, c'est bien agréable, assurément ; mais on ne peut pas emporter son piano à la promenade, tandis que l'on peut toujours avoir sur soi son carnet et des crayons.

A cela, le j(Mme Saintclair n'avait pas manqué de répondre que, pendant le séjour de ces dames à Vichy, il s'estimerait fort heureux de pouvoir donner des leçons de dessin à une personne qui avait tant de vocation pour cet art. Il avait ajouté qu'il le ferait sans intérêt, se trouvant trop heureux d'avoir fait la connaissance de personnes aussi distinguées; que, d'ailleurs, cela lui rendrait un véritable service, parce que, reçu chez la comtesse de Marsanne, cela lui ouvrait les portes de toutes les personnes du grand monde qui se trouvaient à Vichy.

Enfin, le jeune homme avait été si poli, si convenable, que la tante s'était laissé convaincre, et dès le lendemain sa nièce recevait des leçons de dessin de M. Saintclair.

La jolie demoiselle avait tait des progrès rapides.

Il est à remarquer qu'une élève fait toujours des progrès rapides quand son maître lui plaît. Elle étudiait son dessin toute la journée ; quand on allait en promenade, M. Saintclair accompiignait ces dames, et lorsqu'on découvrait un point de vue digne d'être saisi , on s'asseyait sur l'herbe. Adrienne ouvrait bien vile l'album qu'elle avait acheté, et, guidée par les conseils de son maître, se mettait à copier le paysage.

Madame de Marsanne se montrait peut-être imprudente en permettant au maître de dessin de les accompagner sans cesse. Mais celui-ci était si respectueux, si circonspect près de son élève, que cela devait éloigner toute crainte ; d'ailleurs, la tante assistait toujours aux leçons que prenait sa nièce et ne laissait jamais le jeune Saintclair en tête-àtête avec son élève.

Tout cela n'empêcha pas le maître de dessin de devenir bien triste, et la jeune fille de pousser un gros soupir, lorsque la comtesse annonça un malin à sa nièce que leur séjour à Vichy ne pouvait pas s.' prolonger plus longtemps, et que le lendemain elles retourneraient à Paris.

Le maître et l'élève s'étaient compris sans se parler; on parle si bien avec les yeux ! Mais il n'y avait pas moyen d'éviter cette séparation; il lallul

faire ses adieux; seulement, Saintclair demanda à la comtesse la permission d'aller quelquefois connaître les progrès de son élève et lui donner encore quelques conseils, lorsqu'il serait à Paris.

Cette permission lui fut accordée sans difficulté, et l'on se sépara moins malheureux, puisqu'on avait en perspective l'espérance de se revoir; l'espérance!... celte étoile qui brille à nos yeux dans tout le cours de noire carrière et qui ne s'éleint ordinairement qu'avec nous.

Vous connaissez maintenant ces dames qui occupaient , depuis Icui- i eiour de Vichy, le second étage dans l'ancien liôlel de Villagier, et auxquelles Robertin témoignait tant de considération. De son côté, la comtesse était enchantée de son logement et fort satisfaite de son concierge.

Une fois, cependant, un incident imprévu avait failli la faire changer de sentiments et lui donner un moment la pensée de déménager.

C'était une ai)rè>-inidi : tout d'un coup la bonne, cuisinière de la comtesse, arrive devant sa maitresse d'un air effaré en s'écriant :

— Mon Dieu ! madame, je ne sais pas comment cela s'est ftiit... r,'cst-à-dire si ; je présume que c'est en faisant de la frilure... enfin j'en aurai renversé sur le feu, et il a pris à la cheminée...

ii8 LE COiSCIERGS DE LA RUE DU BAC.

— Comment! vous avez mis le feu dans la cheminée?...

— Oui, madame; cela sort déjà en flammes par le tuyau sur le toit... Le monsieur du troisième vient de m'en avertir...

— Oh ! mais il faut aller chercher les pompiers... courez bien vite... demandez au concierge où est le poste le plus voisin... Allez, allez!... hâtez-vous!...

La domestique descend rapidement l'escalier; «lie trouve en bas le concierge, qui lui dit :

— Où courez-vous ainsi?

— Ah! monsieur Roberlin, le feu est dans la cheminée de ma cuisine!... Où trouve-t-on les pompiers? Je cours vite les chercher... 11 faut qu'ils montent sur le toit pour éteindre le feu... Indiquez-moi bien vite \in poste...

Mais, au lieu d'indiquer un poste de pompiers, le concierge, dont les traits se sont contractés, court à la porte cochère, la ferme et en fait autant de la porte de sa loge, pour <7,ue personne ne puisse se tirer le cordon.

— Eh bien, monsieur Robertin, que faites-vous donc là?... Vous fermez la porte au lieu de rouvrir, quand y. vous dis qu'il faut que j'aille chercher les pompiers?

LA COMTESSE DE MARSANNE ET SA NIÈCE. iig

— C'est irutile, mademoiselle, nous n'avons pas besoin de pompiers, j'éteindrai moi-même le feu...

— Mais ce n'est pas votre état de marcher sur les toits ; il vaut toujours bien mieux avoir des gens qui s'y enlendent... Ouvrez-moi... laissez-moi sortir...

— Non, mademoiselle, personne ne sortira ! Je ne veux pas que ma maison soit envahie par la foule... dans laquelle se glissent souvent des gens qui profilent du désordre pour voler... Je vous rêpèle que personne ne sortira avant que le feu ne soit éteint!...

— Ah ! par exemple, c'est trop fort, cela ! et si le feu fait despro-rès... s'il gagne les appartements, vous nous empêcherez donc de nous sauver?... Mais vous n'en avez pas le droil, concierge, vous n'en avez pas le droit ! . . .

Robertin n'écoutait plus la cuisinière; il avait été à sa pompe emplir deux seaux d'eau, avec lesquels il était monté jusqu'au dernier étage. Là, il avait trouvé la vieille bonne se lamentant dans le corridor, en s'écriant qu'on allait la laisser brûler. Le concierj^e, sans lui en demander la permission, était entré dans sa chambre, avait ouvert la fenêtre et grimpé sur le toit; le locataire du troisième,''

120 LE CO^■CIERGE DE LA RUE DU liAC.

qui l'avait vu passer, l'avait suivi, apportant aussi deux seaux pleins d'eau. Il avait passé les seaux à Robertin ; celui-ci avait marché sur le loil avec la même assurance qu'un pompier. Il s'était dirigé vers le tuyau d'où sorlait la flamme, avait versé de l'eau dedans, et, après le quatrième seau, le feu était complètement éteint.

Pendant que Robertin travaillait sur le toit, la cuisinière était retournée près de sa maîtresse, en s'écriant :

— Ah! madame! nous sommes perdues... nous allons toutes rôtir!...

— Comment ! que me dites-vous là , Marguerite? est-ce que vous n'avez pas trouvé de pompiers?

— Eh! madame! comment les trouver, puisqu'il n'y a pas moyen de sortir... puisque ce monstre de concierge a fermé à clef sa porte cochère, et m'a déclaré que personne ne sortirait de la maison tant qu'il y aurait le feu?

— Quoi !... le concierge vous a empêchée dal- 1er quérir les pompiers?

— Oui, madame... Nous sommes bloquées ici ! il nous est môme défendu de nous sauver, si le feu nous gagne.

— IWais ce n'est pas possible! cela ne s'est ja-

LA COMTESSE DE MARSANNE ET SA MÊCE. I2i

mais.vu... Ah! je vais aller lui parler, moi, à ce concierge ! . . . Être enfermée dans sa maison par son portier!...

— Il faudra déménager, madame, si toutefois nous ne sommes pas bientôt rôties.

Au moment où la comtesse se disposait à sortir, Robertin entre brusquement chez elle et lui dit:

— Madame la comtesse, j'ai l'honneur de venir vous annoncer que le feu est complètement éteint, et que vous n'avez pas la plus légère crainte à avoir.

Madame de Marsanne demeure interdite, mais bientôt elle répond ;

— Le feu est éteint ? et qui donc l'a éteint, monsieur, puisque vous avez empêché ma domestique d'aller chercher les pompiers?

— Moi, madame.

— Vous ! quoi ! vous?... tout seul?

— Oui, madame, et je savais bien que je saurais l'éteindre seul. Un feu de cheminée n'est pas une chose bien effrayante, et cela ne valait vraiment pas la peine de déranger les pompiers.

— Pourtant, monsieur, si cela me nissurait, moi, d'avoir les pompiers, pourquoi empêcher ma

bonne rie sortir? Pourquoi nous enfermer dans la maison? Vous n'en avez pas le droit.

— Madame, en laissant sortir votre cuisinière, qui n'aurait pas manqué de dire à tous les voisins que nous avions le feu, j'aurais d'abord répandu l'alarme dans le quartier : de peu de chose on fait sur-le-champ une grande affaire. La foule se serait précipitée dans la maison avec les pompiers, et dans les foules" il se glisse toujours des gens qui cherchent à voler.

« Voilà, madame la comtesse, ce dont j'ai voulu \ous garantir, sachant fort bien, du reste, que vous ne couriez pas le moindre danger. »

Le concierge salue respectueusement et se retire.

Quand il est parti, la cuisinière s'écrie :

— C'est égal, madame, vous ferez bien de déménager; il ne faut pas rester dans une maison ou un portier se permet de vous empêcher de sortir...

■ La comtesse se contente de secouer la tète et renvoie sa domestique, en lui disant :

— Il faudra aussi, Margtienle, tâcher de ne plus fiietlre le feu quand vous ferez de la frituie.

Puis madame de Marsanne réfléchit et se dit;

— Non, je ne quitterai pas mon logement, qui est si beau et si peu cher!... Ce concierge avait un but lou:il.8 en agissant comme il l'a fait!... El puis, après tout, on ne met pas le feu tous les jours !

f24 LE CO^iCIERGE DE LA RUE DU BAC.

VTIÏ

Pigeonnier vient d'rnlrer dans la belle loge de Droguiii, qu'il Iroiive attaquant sa choucroute et l'arrosant avec de la bière de Strasbourg.

Il se pose devant lui en hercule et s'écrie .

— Suisse incorruptible, je viens vous apprendre une bonne nouvelle : on monte maintenant en ballon et l'on va dans les airs pour cinq francs!... Il y a quelques jours, c'était encore dix francs, aujourd'hui c'est cinq francs.

«Il faut piofiler de cette baisse, voisin, car cela pourrait remonter : avec les ballons il i!oit y avoir souvent do la hausse et de la baiî^se.

«Voyons, quand faisons-nous notre voyago aérien?

— Comment! Pigeonnier, on peut se faire enlever le ballon?... je veux dire en ballon pour cinq francs ! Vous en êtes sûr?

— Parbleu! c'est affiché, vous pouvez vous en assurer vous-même.

— Oh! mais c'est charmant ! Comme vous dites, il faut profiter du bon marché. Justement mon tailleur m'a apporté mon habit neuf, qui me va comme un ganl... Je vais courir chez le charcutier, savoir s'il peut me remplacer demain... cela vous vat-il, à vous, demain?

— Toul me va, à moi, je suis libre comme l'air, depuis que j'ai dit adieu aux pruneaux, que je ne regrette pas.

— Alors, nous irions demain dans le sein des airs!... 0 Dieu!... le sein des airs!... comme on doit y élre mollement! !... Comme je prendrai des notes sur les impressions que l'on doit éprouver!

— Alexandre Dumas a fait ses impressions de voyage, vous ferez vos impressions de ballon, comme pendant.

— Je cours chez le charcutier... Ah! diable' mais ma fille n'est pas là pour garder ma loge.

rcr> LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

— Votre fille 1 il me semble qu'elle n'y est jamais, ici.

— Ah! elle a tant d'élèves!... et pourlant elle ne gagne pas encore assez d'argent ponr subvenir à sa toilette.

« Mais aussi quelles loiieties, Pigeonnier! elle éclipse toute la rue. Quand elle sort, tous les voisins se mettent sur leur porte. C'est au point qu'elle m'a dit (lernièrcment :

« Mon père, si cela continue, il faudra que je « ne sorte plus à pied, car il accourt tant de monde «pour me voir passer, que cela m'empêche de « marcher, »

«Hein! Pigeonnier, il me semble qu'on a le droit d'être fier quand on a une fille qui produit autant d'effet que le bœuf gras ?

— Cela dépend de la manière de voir. Allez donc trouver votre remplaçant, moi je garderai voire loge.

— Vous auriez cette complaisance? Alors, j'y cours. Ah ! en mon absence, afin que mes escaliers ne soient point foulés par des gens sales ou crottés, si l'on vient demander quelqu'un, répondez toujours : « Il n'y a personne! »

— Pour tout le monde?

-^Pour tout le monde indistinctement

— Mais si les personnes y sont?

— Ça ne fait rien. C'est une mesure queje prends souvent quand je ne veux pas être dérangé. On répond : « Ils sont sortis 1 » Le monde s'en va; il en est quitte pour revenir!

— 11 suffit, suisse, on observera la consigne. Droguin est parti; il n'y a pas deux minutes qu'il

a quitté sa loge, lorsqu'un vieux monsieur, fort bien couvert, mais porteur d'une de ces figures qui annoncent quelqu'un habitué à gober tout ce qu'on lui débite, enir'ouvre doucement la porte à glace, en disant d'une voix flûtée :

— Je vais chez madame Mariné!...

— Il n'y a personne!...

— Comment! il n'y a personne?... Mais madame Mariné doit y être toujours?

— Elle est sortie.

— Sortie!... Mais avant-hier je suis venu; elle était gravement malade... on en désespérait... ses jambes étaient enflées... et vous me dites qu'elle est sortie...

« Mon Dieu! portier, vous me faites trembler... Est-ce qu'un malheur serait arrivé? est-ce qu'eue serait morte?.,.

— iiiie est 'oorlieî

— Ah! plus de doute... Je vous comprends... Sortie! pour ne plus rentrer!

— Il n'y a personne!...

— Ahl celte pauvre madame Mariné!...

Le vieux monsieur tire son mouchoir, se mouche trois fois de suite, essuie ses yeux, puis balbutie :

— Ah! cela me fait bien de la peine I... Je connaissais Virginie, — c'était son nom de demoiselle, — depuis plus de trente ans... Elle me confiait ses pensées les plus intimes... Il n'y a pas eucore trois semaines qu'elle me dit: «Floricourt... c'est mon nom, je veux goûter de la célèbre Revalescière Dubary; vous m'en achèterez un paquet quand j'irai mieux. » Hélas! elle n'a pas eu le temps de prendre son paquet.

« Ah ! quel coup cela va porter à sa sœur, cette bonne madame Mitonneau !... Elle ne se doute de rien... On lui a caché la fatale nouvelle!... Mais je crois qu'il est de mon devoir de la préparer doucement à cet événement... Elle est souffrante aussi, quelqu'un pourrait lui annoncer brusquement la mort de Virginie... Ce serait dangereux, je vn'S aller la préparer.

«Ah! mon Dieu! ce que c'est que de oous!...

Et dire qu'on Dst crtcoie vivant cinq minutes avant d'être morti... ..

Le vieux Floricourt s'éloigne en tenant son mouchoir sur ses yeux, tandis que Pigeonnier étouffe de rire dans la loge, en se disant :

— Va donc, vieux la Palisse, va donc apprendre la mort de madame Mariné à sa sœur! Je t'ai dit qu'i'lie était sortie. Tu veux qu'elle soit défunte, ça ne me regarde pas, j'ai suivi ma consigne.

Droguin ne tarde pas à revenir; il est fort content : la charcutier peut venir le remplacer le lendemain. De deux heures à cinq, on aura tout le temps d'aller à l'Hippodrome.

Pigeonnier promet de venir prendre Droguin à deux heures précises, et s'en va sans avoir conté au suisse l'affaire touchant madame Mariné.

Le lendemain, le suisse se fait superbe : il a un habit neuf, un gilet blanc, un pantalon de nankin, qui lui est trop étroit, et des souliers vernis. Il va se montrer à sa fille, qui est prête à partir pour donner ses leçons et lui dit :

— Commeiil mv liduvcs-tu, toi, qui maintenant te connais en beau monde?

— Vous êtes Irès-bicn mis, mon père; il n'y a que le pantalon de nankin qui jure un peu avec le

reste de votre toilette : d'abord on ne porte plus de nankin.

— Pourquoi cela'^ c'est très-frais.

— Ce n'est plus la mode. Ensuite le vôtre a l'air de vous gêner beaucoup ; je gagerais que vous n'êtes pas à votre aise dedans.

— Je conviens qu'il me gêne un peu. 11 paraît que j'ai pris du ventre; ça ne fait pas de mal pour un suisse, mais ça ne fait pas de bien pour les pantalons.

« N'importe, ça ira... d'ailleurs je n'ai pas d'autres pantalons d'été... pour être élégant.

— Où donc allez-vous, mon père, que vous vous êtes fait si beau?

— Ma fille, soyez fière de votre père!... Je vais aller en ballon. Il me semble que c'est un titre à la gloire. Quand on te demandera ce que fait l'auteur de les jours, tu pourras, sans mentir, répondre : Il va en ballon ! . . .

— Ah ! vous allez monter en ballon ! Mais, en effet, cela prouve déjà que vous êtes courageux! car tout le monde n'ose pas s'aventurer d^ns les airs.

— Oh! pour le courage, Iphigénie, tu peux te flatter d'avoir tout ce qu'il y a de mieux en père!... Je suis très-calme dans le danger 1... Je ne m'y

suis jamais trouvé, c'est vrai, mais je sens que je le braverais, et, dans un combat, je défierais trois hommes... peut-être quatre!... Je ne me suis jamais battu, c'est vrai! mais pourquoi? Parce que je connais ma force et que je crains d'en abuser. L'homme fort, vois-tu, ma fille, l'homme fort ne se bat jamais! Il sait qu'il est fort, et ça lui suffit. — ^Eh bien, mon père, je vous souhaite un heureux voyage.

— Je te raconterai tout ce que j'aurai observé dans les airs ; je prendrai des notes, que je te communiquerai.

Iphigénie est partie. Le suisse se promène loate la matinée de long en large dans sa loge : il espère, en marchant, donner plus de jeu à son pantalon.

Le charcutier est ponctuel, il arrive un peu avant deux heures, ainsi qu'il l'avait promis. C'est un homme colossal; il est plus grand et beaucoup plus gros que Droguin, qui le regarde avec admiration, en se disant :

— Je serai suffisamment remplacé; l'étoffe ne manque pas-

Le remplaçant examine le fauteuil dans lequel il doit s'asseoir, il l'esïraye, le trouve un peu petit, mais il finit par s'y introduire.

r,^ LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

On n'atlend plus que Pigeonnier, mais il se montre exact aussi. A deux heures précises il pénètre dans la loge. Pimpant, frétissant et toujours disposé à rire. Il a l'ait une espèce de toilette; cependant il a un paletot très-long et Irèsfripé.

Le suisse lui dit d'un air d'importance :

— Comment! mon cher voisin, vous n'avez pas mis un habit pour aller en ballon?

— Mais je n'en vois pas trop la nécessité. Je n'ai pas lu dans les journaux que l'habit était de rigueur pour faire une promenade en l'air.

— Il y a de ces choses qu'on n'a pas besoin de dire et qui se devinent. Nous allons nous trouver avec un monde très-élevé !

— Nous serons aussi élevés que lui quand le ballon montera. Au reste, j'avais une excellente raison pour ne pas mettre un habit... c'est que je n'en ai pas.

— Ceci coupe court à tout. Partons! Monsieur Beaulard, je vous ai donné mes instructions, ne vous en écartez pas.

— Soyez tranquille, monsieur Droguin !... Je ne suis pas un enfant I

— Fichtre ! vous n'en avez pas l'air

— Si ses instructions sont dans le genre de

celles qu'il m'a données, se dit Pigeonnier, ça doit être bien, agréable pour les locataires I

On part pour l'Hippodrome. Le temps est superbe. Droguin se carre dans sa toilette et dit à son compagnon :

— Avouez que j'ai un bien bel habit I Comme c'est coupé I comme c'est bien fait !

— Oui, mais un peu court prxr derrière.

^— C'est la mode, cela donne l'air plus jeune

— Il est presque aussi court que les ne te gêne pas dans le parc, que portent les gandins.

— C'est plus dégagé, c'est bon genre. Tenez, soyez franc : vous voudriez bien avoir mon habit?

— Ma foi, non, je le trouverais trop écourté.

— Mon cher, avec votre immense redingote à la propriétaire, qui ne se porte plus, je suis forcé de vous dire que vous avez l'air d'un cocher... ah ! ah ! ah I

— Riez tant que vous voudrez, je m'en moque. Au reste, si vous avez un bel habit, vous avez un bien drôle de pantalon!

— Qu'a-t-il de si drôle? c'est du nankin.

— Oui, mais ce nankin-là est d'un jaune... ou plutôt il est couleur de chair, et le pantalon vous colle tellement, que vous avez l'air de n'en pai avoir du tout !

— Oh! quelle mauvaise plaisanterie!. . farceur de Pigeonnier I... il me dit cela parce qu'il est vexé de n'avoir pas un habit comme le mien.

Ces messieurs arrivent à l'Hippodrome.

Il y avait beaucoup de monde; les curieux qui voulaient voir l'ascension, les amateurs qui se demandaient s'ils monteraient dans le prochain convoi, ou attendraient que la journée fût plus avancée.

En apercevant cet énorme ballon, qui se balançait à peine dans l'air, et la nacelle qui est dessous, le suisse a changé de couleur ; il presse le bras de son compagnon en lui disant :

— Est-ce que c'est là dedans que nous irons?

— Assurément, le ballon est superbe!...

— Oui, mais cette corbeille qui est en dessous, ça ne m'a pas 1 air bien solide...

— C'est assez solide, apparemment. Croyezvous donc que l'on n'a pas étudié ce qu'il fallait employer pour faire la nacelle?

— Si... mais celle-ci m'a l'air bien léger !...

— Est-ce que vous auriez voulu qu'elle lût en moellons?... Approchons-nous...

— Vous croyez qu'il faut nous approcher?...

— Si nous voulons monter!... croyez-vous que le ballon viendra nous chercher?... Venez donc...

Voilà déjà des personnes qui se placent. .. Vous n'avancez pas?...

— C'est mon pantalon qni me gêne un peu pour marcher... mais il ne peut pas tenir beaucoup de inonde dans cette corbeille?...

— Soyez tranquille, on n'y reçoit que le nombre qui peut tenir... Voyons» papa Droguin, venezvous?... Est-ce que vous reculez, maintenant?

— Moi, reculer! par exemple I...

Et M. Droguin, qui ne songe plus à se fâcher parce que Pigeonnier l'appelle papa, se décide enfin à s'approcher du ballon, mais il y va comme une victime qu'on mène au supplice.

Cependant ces messieurs payent leurs places et se dirigent vers la nacelle, dans laquelle il y a déjà sept messieurs et une dame.

— Prenez place, messieurs, nous allons bientôt partir, dit l'aéronaute qui accompagne les voyageurs.

— Je crois qu'il n'y a plus de place, dit Droguin.

— Oh! pardonnez-moi, monsieur, on peut y tenir quatorze...

— Allons, cher ami, levez îa jambe, et en nacelle!...

n n'y avait pas moyen de tergiverser, à moins

de déclarer qu'on ne voulait plus se faire enlever. Droguin lève la jambe, manque d'écraser le pied d'un monsieur, et se trouve enfin dans la nacelle; Pigeonnier est presque aussitôt à son côté.

Le suisse regarde autour de lui, en faisant des yeux effarés; il se cramponne au bras de son compagnon, en murmurant :

— On n'est pas solide, ici... la *erre remue sous moi...

— Mais vous n'êtes plus sur la terre, puisque vous êtes dans la nacelle.

— C'est vrai... nous avons peut-être eu tort de nous aventurer dans toutes ces ficelles...

— Comment I papa Droguin, est-ce que vous avez peur?

— Peurl... par exemple!... mais je rétléchis que j'ai été bien imprudent de confier ma porte à Beaulard...

Un monsieur entre encore dans la nacelle, l'aéronaute s'y place aussi, en disant :

— Allons, messieurs, asseyez-vous, nous allons partir!...

— Asseyons-nous, papa Droguin...

— Où cela? je ne vois pas de place.

— Si fait, en voilà près de ce beau monsieur à

favoris à côtelettes et que je parierais être un Anglais...

— Parce qu'il a des favoris en côtelettes?...

— Non, mais parce qu'il vient de dire : God dem !

— Moi aussi, je dis quelquefois God dem .'quand je suis en colère, et je ne suis pas Anglais pour ça !.. .

— Asseyez-vous donc, messieurs !

Pigeonnier fait asseoir son compagnon près de

l'individu qui, en effet, est un Anglais ; il se place à côté de lui, le ballon monte dans les airs !...

La dame qui est dans la nacelle pousse un petit, cri de joie en disant :

— Ah I que c'est gentil de se sentir enlevée ainsi !

— Ça ne va pas assez vite, dit un jeune homme.

— Moa, dit l'Anglais, je me ferai faire des ailes, et j'irai dans les airs Lien plus rapidement que ce grosse machine !

— Prenez garde , milord , beaucoup d'inventeurs ont voulu aussi se faire des ailes et ont essayé de planer dans les airs; aucun n'y a réussi, et quelques-uns y ont trouvé la mort...

— Aoh I... je volerai autrement que les autres. Cependant, depuis que le ballon monte, Droguin

est devenu verdàlre. Il balbutie :

— Ça me fait un singulier effet... ça me donne le mal de mer...

Pigeonnier, qui veut toujours faire le loustic, s*écrie :

— Mais regardez donc au-dessous de vous, c'est très-amusant : on voit tout Paris en bas de soi !...

Les voyageurs daignent rire du calembour, muis Droguin, qui a avancé sa tête pour regarder en bas, la rentre aussitôt dans la nacelle, en murmurant :

— Ah! je vais me trouver mail... Conducteur, je veux descendre, arrêtez-moi !

Tout le monde se met à rire, et la dame s'écrie :

— Ce monsieur se croit apparemment dans un omnibus !

— Mon cher Droguin, quand on est en ballon, c'est comme en chemin de fer, on ne s'arrête qu'aux stations. C'est même fort rare, en ballon, de trouver une station.

— Je vous dis, Pigeonnier, que la lêle nie tourne... Je vais tomber...

— Il n'y a pas de danger.

— Si... si... ce vide me fait mal à voir, il m'attire...

— Fermez les yeux.

— Je suis capable de me précipiter en dehors.

— Je vous retiendrai...

— Non... Alors, laisscz-inoi me coucher à plat ventre dans cette balançoire...

— Quelle idée! vous allez gâter votre bel habit!...

Mais Droguin n'écoute plus rien ; .. se coule dans le fond de la nacelle et s'y étend sur le ventre.

— Qu'est-ce que ce mossieur il volait chercher sous nos pieds? dit l'Anglais.

— Ne faites pas attention, milord ; mon ami est un original, il veut faire des observations géologiques...

— Jolie manière d'aller en ballon ! s'écrie la dame.

— Mais il est toqué, votre ami ! dit un autre voyageur en poussant un peu Droguin avec son pied.

Le suisse, qui a senti un pied se poser sur son dos, fait un mouvement brusque pour se reculer... Ce mouvement donne lieu à uh craquement trèsfort, annonçant une étoffe qui se déchire.

— Ahl mon Dieu! est-ce que le ballon crève? s'écrie la dame, qui a entendu le bruit produit par le craquement de la culotte de M. Droguin.

1 iO LE COÎJCIERGE DE LA RUE DU BAC.

— Nous allons tous périr! crie un vieux monsieur.

— Non, non, que tout le monde se rassure, dit Pigeonnier. Ce n'est pas le ballon qui a craqué, c'est le pantalon de mon ami... Il était fort gêné dedans, et en se retournant... vous comprenez... Je crains même que la déchirure ne soit considérable.

«Ne bougez plus, papa Droguin, ne remuez pas!... sans quoi vous pourriez offenser la vue des voyageurs et surtout de la dame qui est avec nous dans la nacelle... Avec cela que vous avez un habit si écourté!... Enfin, je vais veiller sur les pans et faire en sorte qu'ils ne s'écartent pas.

M. Droguin ne répond que par un grognement sourd, et l'Anglais s'écrie :

— C'est la première fois que je vois aller en ballon de celte manière... c'est peut-être fort agréable... J'ai envie de m'étendre aussi sur le ventre à côté du grosse mossieur!

— De grâce, milord, ne faites pas cola ! dit la dame, nous ne saurions plus où mettre nos pieds.

— Pigeonnier I . . . Pigeonnier ! murmure le suisse sans relever la tête : Est-ce que nous allons jusqu'au soleil?

EN BALLON. lA

— Non, je ne pense pas que nous allions jusque-là... Je crois même que nous ne montons plus...

« 0 le beau coup d'œil, cher ami, le beau coup d'œil!... Si vous saviez ce que vous perdez, vous quilleriez bien vite votre position horizontale!...

— Ah ! s'il pouvait pssser un oiseau, dit l'Anglais, j'ai apporté un revolver, je le tirerais au vol.

— Tirer des coups de feu en ballon, cela me semble bien imprudent, réplique un voyageur, la balle peut se diriger de travers, vous pourriez tuer le ballon et nous avec !...

— Je veux descendre ! ... je veux descendre ! crie Droguin d'une voix altérée par la frayeur.

— Soyez satisfait, répond Pigeonnier, il paraît que nous avons fait notre demi-heure, car nous descendons.

« Ah ! comme le temps passe vite en l'air!

— Saperlottel il m'a semblé bien long à moi!

Le ballon est descendu, la nacelle touche la lerre. Chacun se précipite alors pour en sortir. Mais Pigeonnier dit à Droguin :

— Ne vous pressez pas, levez-vous doucement, avec précaution... Vous allez vous apercevoir de quelque chose.

— Quoi donc? est-ce que je suis blessé?

— Ce n'est pas vous qui êtes blessé, c'est votre pantalon.

Droguin se lève, se regarde, et pousse un cri d'effroi en voyant cette solution de continuité (jni, du fond de son pantalon, arrive jusque sur le devant.

m REVENANT. jii3

Il demeure stupéfait et n'ose plus bouger. Il regarde Pigeonnier, qui rit de la figure qu'il fait et balbutie :

— Ah ! mori Dieu! mais il m'est impossible de me montrer comme cela dans la ruel

— Oui, car vous vous montreriez trop.

— Que vais-je devenir? Encore s'il faisait nuit !

— Écoulez: restez dans cette nacelle, reprenez votre position hofizonlale et faites toutes les ascensions jusqu'à la nuit. Alors vous vous risquerez.

— Que je fasse toutes les ascensions! merci! Il est joli, votre conseil. Non, il faut que je retourne chez moi... Ah! il y a un moyen de me tirer d'affaire.

« Pigeonnier, mon cher ami, prêtez-moi votre redingote à la propriétaire, elle est très-longue, très-aniple, elle cachera parfaitement mon pantalon.

— Ah! vous ne la trouvez plus ridicule à présent, ma vante redingote ! mais je n'ai pas de rancune, moi, je veux bien vous la prêter... alors donnez-moi votre habit.

— Mon habit? pourquoi ? Je mettrai fort bien votre redingote par-dessus mon habit.

—11 est charmant ! DMionneur, papa Droguin, je

VOUS trouve charmant ! Alors, moi, je m'en irai en manches de chemise?...

— Ahl c'est juste!... pardon, je n'y pensais pas... je vais vous donner mon habit... mon superbe habit! Vous en aurez bien soin, Pigeonnier...?

— Dépêchez-vous donc! voilà déjà plusieurs fois que l'on me fait signe de quitter la nacelle.

L'échange se fait. Droguin ôte son habit et endosse la redingote, qu'il boutonne avec soin jusqu'en bas. Pigeonnier met le bel habit, qui lui est trop large, mais dans lequel il se pavane.

Ces messieurs quittent l'Hippodrome, le suisse marchant à petits pas pour que les pans de sa redingote ne voltigent pas, Pigeonnier souriant, faisant le beau et regardant son compagnon d'un air railleur en lui disant :

— Cher ami, écrirez-vous vos impressions de ballon?

— Monsieur Pigeonnier, votre air moqueur ne saurait m'attaquer. J'ai eu mal au cœur. Je me suis senti indisposé, ce n'est pas ma faute, je me suis étendu dans le fond de la nacelle, parce que, la tête me tournant, je craignais de trébucher el de tomber sur la société. Que voyez-vcus dans tout cela de risible?

— Rien, oh! rien... excepté la figure que vous faites dans ma redingote,

— Sî vous croyez que vous êtes bign avec mon habit... I

— Voulez-vous que nous reprenions chacun ce qui nous appartient? Soit, je le veux bien.

— Pigeonnier, vous abusez de votre position.

— Laissez-moi donc rire de la vôtre, il y a de quoi.

Mais lorsque ces messieurs arrivent dans leur quartier, les voisins qui les connaissent et les ont vus partir, les regardent cette fois avec étonnement, en se disant :

— C'est bien singulier ! tantôt le père Droguin était en habit, il se carrait même dedans, et Pigeonnier portait une redingote... A présent c'est le suisse qui est enveloppé dans la redingote et Pigeonnier qui a l'habit. Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Nous nous sommes sans doute trompés.

— Nullement. D'ailleurs on voit bien que Pigeonnier a un habit du père Droguin, il danse dedans.

Le suisse, qui s'aperçoit qu'on le regarde en riant, a hâte d'arriver chez lui. Mais lorsqu'ils ap-

prochent de sa maison, il voit beaucoup de monde rassemblé devant sa porte cochère, on parle avec vivacité, les voisins sont aux fenêtres, il y a même un sergent de ville au milieu d'un groupe et un fiacre stationne dans la foule.

— Ahl mon Dieul qu'est-il donc arrivé dans ma superbe maison? s'écrie Droguin.

— A coup sûr il s'y passe quelque chose d'extraordinaire 1 dit Pigeonnier, et tout ce monde n'est pas amassé là pour rien.

La cause de tout ce bruit, de ce remue-ménage, n'était que la suite de la consigne donnée la veille à Pigeonnier, et que celui-ci avait si rigoureusement suivie.

Le sensible Floricourt, tout en se mouchant et en pleurant son ancienne amie Virginie Mariné, qu'il croyait morte, s'élait rendu chez la sœur de celle-ci.

Madame Mitonneau a soixante ans, elle est trèsdélicate, mange beaucoup, en se plaignant continuellement de ses nerfs ; enfin c'est une femme qui s'écoute et qui n'allait pas voir sa sœur malade parce que cela lui aurait fait trop de peine, et puis, qu'elle redoutait le mauvais air que l'on respire toujours près des personnes alitées depuis longtemps.

En voyant arriver Floricourt, qui a le nez comme une betterave, elle lui dit :

— Mon ami, vous avez attrapé un coryza I... cela se voit ; votre cerveau est pris.

Floricourt pousse un soupir à éteindre trois chandelles, en balbutiant :

— Ah! ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Que ne puis- je, au prix d'un rhume de cerveau, changer l'ordre du destin !

— Mon Dieu, Floricourt, où voulez-vous en "venir?... Vous avez une nouvelle fatale à m'apprendre, et vous n'osez pas parler de peur de me faire du mal... avouez-le.

— Ma foi, chère amie, vous lisez si bien sur les physionomies, qu'il est difficile de vous cacher quelque chose!... Je cherchais un biais...

— Non, point de biais... allez droit au but, les réticences ne servent qu'à nous impatienter. Je gage qu'il s'agit de ma sœur?...

— Ilélas ! oui.

— La dernière fois que vous l'avez vue, elle était très-mal, m'avcz-vous dit?

— ' Hélas! hélas!

- Elle est morte, n'est-ce pas !

— Voilà ce que je n'osais vous avouer... mais je vois que vous savez supporter ce coup.

— Mon ami, je m'y attendais. Si l'on s'attend à une chose, lorsqu'elle arrive, elle ne nous fait plus d'effet.

« Pauvre sœur!... de quand est-elle morte?

— On l'a enterrée hier, à ce qu'il parait.

— Savez-vous quelques détails sur ses derniers moments?... pas beaucoup, parce que cela me ferait du mal... mais un ou deux...

— Je ne sais absolument rien. Leporlier m'a appris brusquement sa mort, cela m'a saisi... Je suis parti tout étourdi du coup!... Je n'ai rien demandé à ce portier.

— Alors vous n'avez pas vu Louise, la servante de ma sœur?

— Je n'ai vu personne, je m'en suis allé tout de suite... je voulais vous préparer...

— Me préparer! me préparer!... ce n'est plus de cela qu'il s'agit; je suis héritière de ma sœur... a-ton mis les scellés?

— Je ne saurais vous dire... je suis tout de suite venu cliez vous pour...

— Pour me préparer... vous me l'avez ditj Mais moi, je n'ai pas une extrême confiance dans celte Louise, une écervelée, qui aime trop à sortir. Il l'aut que je sache ce qui se passe chez ma sœur,

que j aille prciuire possession de tout ce qui m'appartient. Vous m'accompagnerez, !■ loricouit.

— Désirez-vous que nous y allions tout de suite?

— Oh! non... enterrée d'hier... l'air doit être encore bien mauvais chez elle... Demain il sera assez temps. Demain, venez me prendre de trois à quatre; mettez du vinaigre des Quatre -Voleurs, dans votre poche. Moi, je me garnirai de camphre, de vétyver... nous pourrons aussi prendre un flacon de chlore... ça ne peut jamais nuire. Ma pauvre sœur!... la dernière fois que vous l'avez vue, sentait-elle mauvais?

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— N'importe, je me bourrerai le nez de tabac. Fumez-vous, Floricourt?

— Oh ! jamais, madame,

— Pour demain, tâchez donc de fumer un cig;ire; vous l'allumerez un peu avant d'entrer chez ma sœur, l'odeur du cigare chasse le mauvais air.

— Mais, madame, moi qui n'ai jamais fumé de ma vie, je ne sais pas si je pourrai suporter un cigare.. Je n'ai même jamais essayé.

— Eh bien, Floricourt, d'ici à demain, il faut tâcher de vous y habituer., fumez chez vous des cigarettes. Allez vous préparer, mon ami, et de-

main munissez-vous d'un gros cigare. Vous me ferez bien plaisir.

«Allez, lîionami ; à demain, de trois à quatre. »

Le sensible Floricouit n'est pas enchanté de la besogne qu'on lui iinpose. Cependant il achète quelques cigareUes du marylarrd, rentre chez lui, essaye de fumer, tousse, crache, se sont étourdi ; alors il jette sa cigarette au diable, en se disant :

« Demain, j'aurai un éuoi me cigare, je le mettrai dans ma bouche, je ne l'allumerai pas. Madame Mitonncau me verra aux livres un cigare... c'est tout ce qu'il faut. »

Le lendemain, à l'heure dite, Floricourt est allé chercher la sœur de Virginie. On l'ail venir une voiture et l'on se fait conduire rue du Bac.

Madame Mitonneau a sur elle du camphre, du chlore, du vétyvcr, des flacons de sels et do vinaigre. Elle est capable d'asphyxier quehiu'un.

— Où est votre cigare? dit-elle à son cavalier.

Celui-ci lui montre un superbe londrès, et elle lui recommande de l'allumer en descendant de voiture.

On arrive. Pendant que celte dame dél'ripe sa robe sous la porte cochère, Floricourt fait semblant d'allumer son cigare, madame Mitonneau s'appro-

UN REVEN-4NT. 151

che de la belle loge du suisse, voit un colosse étalé dans un fauteuil et lui dit :

— INous allons chez ma défunte sœur, n.3dame Mariné. Je pense que sa servante Louise doit être là-haut.

Mais le charcutier, qui s'était profondément endormi, ne répond que par un ronflement très-prononcé.

— Je crois que cet homme dort, dit la dame.

— Ça me fait le même effet, murmure Floricourt.

— Peu importe! nous n'avons pas besoin de lui pour aller chez Virginie... pourvu que sa bonne y soit...

La bonne n'y était pas. Mais, ainsi que cela lui arrivait souvent quand elle allait dans le voisinage, elle avait laissé la clef après la porte d'entrée.

Madame Marine demeurait au troisième étage. On monte le premier étage assez vite, le second plus lentement; au troisième, on s'arrête plusieurs fois.

— Je me sens très-émue, dit madame Miton- Doau.

— Et moi aussi, belle dame.

— Mais je ne sens p;is votre cigare.

— 11 n'est pas encore bien pris.

On arrive sur le palier du troisième. Madame Mitonneau, qui regarde la porte de chez sa sœur, s'écrie :

— La clef est dans la serrure 1... Comme cette Louise a peu d'ordre!... On ne doit jamais laisser la clef aux portes, c'est un moyen de se faire voler.

— La domestique est peut-êlre sortie.

— Elle n'en serait que plus coupable... Entrons.

L'appartement de madame Mariné était tout en enfilade : d'abord une petite antichambre, puis la salle à manger, puis le salon et enfin la chambre à coucher. La cuisine était plus haut.

Madame Mitonneau pénètre dans la petite antichambre et crie :

— Louise, êtes-vous là?

On ne reçoit aucune réponse.

— Il paraît qu'elle n'y est pas ! dit Floricourt.

— Voilà bien les domestiques! elle laisse à l'abandon l'appartement de feu sa maîtresse...

« Avançons, Floricourt!... »

On entre dans la salle à manger. Là on s'arrête un moment

Madame Mitonneau fourre un flacon de vinaigre sous son nez, en disant :

m REVENANT. 155

— Cela sent quelque chose ici... Sentez-vous, l'iori court?

— Non, je ne crois pas ! . . .

— Et votre cigare... pourquoi ne jette-t-il pas de fumée?

— C'est que je l'avale au lieu de la rendre.

— Vous avez tort... Rendez-la, au lieu de l'avaler... Vous êtes un pauvre fumeur!...

— Je vous avais prévenue.

— Allons, passons dans le salon... Je ne sais pas ce que j'ai... je suis émolionnée.

— El moi de même. Ah! c'est que tout nous la rappelle ici...

— Oh! ce n'est pas cela... c'est l'odeur...

On arrive au salon. Les rideaux rouges des fenêtres sont fermés avec soin, ce qui rend cette pièce assez sombre.

Floricourt semble mal à son aise. La sœur de Virginie inspecte de tous côtés en disant :

— Je nu vois lien de changé ici... Mais quelle idée de fermer tous les rideaux !... on y voit à peine.

— Esi-ce que vous irez jusque dans la chambre à coucher de la défunte?

— Il le faut bien, c'est là oîi est son seciélaire

et où elle serrait son argent

t54 LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

— Il y fait encore plus noir qu'ici, carlespersiennes n'en sont pas ouvertes, autant que j'ai pu voir par la porte à demi fermée.

— Nous ouvrirons les persiennes.

« Eh bien, Floricourt, qu'avez-vous donc? vous -ivez la figure toute bouleversée... Vous avalez trop de fumée, mon ami!

— Ah I madame, ce n'est pas cela... mais votre pauvre sœur!... il me semble que je la vois encore...

— Ma sœur est morte et enterrrée... il faut de la philosophie, Floricourt!... Allons, suivez-moi... vous ouvrirez les persiennes.

En disant cela, madame Mitonneau poussait la porte de la chambre à coucher, où Floricourt la suivait en tremblant; le secrétaire étant près de l'alcôve, elle se dirige de ce côté; mais à peine a-t-elle fait quelques pas, qu'une tête se soulève un peu de dessus l'oreiller, et une voix prononce d'un ton de mauvaise humeur :

— Qui est ce qui est donc là?

Aussitôt madame Mitonneau pousse un cri, Floricourt en pousse deux ; c'est à qui se sauvera le plus vite. Dans sa précipitation, la dame bouscule et jette à terre son compagnon, et elle saute par-

UN REVENANT. ISS

dessus lui comme une écu^i^re du cirque, en s'écriant :

— Ma sœur revient!... son spectre est dans l'alcôve... il m'a fait des yeux horribles!...

— Oui, j'ai reconnu sa voix I dit Floricourt en se ramassant et en courant derrière madame Mitonneau.

Tous deux, arrivés sur l'escalier, le descendent quatre à quatre, croyant toujours avoir un fantôme à leurs trousses, et poussant des cris tels que les habitants de la maison sortent de chez eux pour savoir la cause de ce tapage. Mais on ne peut obtenir de ceux qui se sauvent que des paroles incohérentes.

Cependant une vieille bonne a entendu ces mots : « Il y a au troisième un fantôme, » et elle court répéter cela aux voisines.

On ne croit pas beaucoup aux fantômes en plein jour, mais le merveilleux a toujours de l'attrait, et de tous côtés on accourt pour savoir quel est ce fantôme qui a effarouché le vieux couple au noint que la dame se trouve mal chez le suisse et q'ie Floricourt est obligé de courir... quelque part.

C'est en ce moment que Droguin arrive avec Pigeonnier; le suisse repousse cette foule quj lui fait obstacle ; il entre dans sa loge et trouve Beau-

lard en train d'asperger madame Milonneau, avec une bouteille contenant du vin, qu'il a pris pour du vinaigre, l'odeur étant la même.

— Qu'est-ce qu'il y a, Beaulard? que s'est-il passé dans la maison? quelle est cette femme que vous inondez avec mon vin?

— C'est du vin?... parole d'honneur, j'ai cru que c'était du vinaigre ..

— Il était en vidange depuis plusieurs jours, parce que j'ai bu de la bière...

— Cette dame a vu un revenant au troisième étage, dans le lit de sa sœur, madame Mariné, qu'on a enterrée avant-hier.

— Que me chantez vous là?... On a enterré avant-hier ma locataire du troisième !... Qui est-ce qui dit cela?

— Celte dame...

— Cette dame est folle !

— Et un vieux monsieur qui était avec elle et qui a eu tellement peur... qu'il m'a demandé la clef... du cabinet.

— Tous ces gens-là ont perdu la tête !.. . Pigeonnier, qu'est-ce que vous avez donc à rire?...

— Moi, rien... c'est de souvenir.

Cependant madame Mitonneau revient à elle;

Floricourt reparait, en se tenant le ventre, et ma-

demoiselle Louise, la domestique de madame Mariné, accourt tout ahurie, en s'écrianl :

— Qui est-ce qui dit qu'il y a un esprit dans le lit de madame?... un fantôme... un revenant?... En voilà une blague!...

— Mademoiselle, ne soyez pas impertinente!... Ma sœur, Virginie Mariné, morte il y a trois jours, a reparu dans son alcôve... je l'ai vue!... Elle a a donc été bien mal enterrée!...

— Ma maîtresse, madame Mariné, morte il y a trois jours !... Qu'est-ce qui vous a fait ce contelà, madame? Ma maîtresse ne songe pas à mourir, au contraire, elle va beaucoup mieux depuis avanthier; à preuve que je viens de lui acheter un joli poulet tout rôti, parce qu'elle veut en manger une aile à son dîner.

La domestique termine son discours en mettant un poulet rôti sous le nez de madame Mitonneau ; celle-ci le repousse, se lève avec colère ^ cherche des yeux Floricourt, qui a envie de retourner d'où il vient, et lui dit :

— Monsieur ! vous avez donc voulu vous moquer de moi?... Vous venez m'annoncer que ma sœur est morte, lorsqu'elle va mieux!... Si c'est une plaisanterie que vous avez voulu faire, elle est de Lien mauvais goût!...

fSS LE CONCIERGE DE LA RUE DU RAC

— Chère et honorée dame, je vous jure...

— Assez!... Parlons, remontons en voiture, car tout ce monde a une odeur que je ne puis définir.

— Madame ne monte pas voir sa sœur? dit la bonne.

— Ce n'est pas la peine, puisqu'elle va mieux et va manger du poulet... Mon Dieu! qu'est-ce qu'on m'a donc mis au nez... aux tempes... sur moi?... Qu'est-ce que je sens?...

Cette dame remonte en tîacre avec son cavalier, qui s'écrie a-i bout d'un moment ;

— Ah J SUIS... vous sentez la matelote I..,

«ULIEN CT ADELINt

Le jeune Julien sait que son père a été en ballon ; il ignore tous les incidents qui ont fait partie de cette ascension, le suisse n'a pas jugé nécessaire de raconter à son fils les malheurs arrivés à son pantalon. A ceux qui le questionnent sur les impressions qu'il a ressenties pendant son voyage aérien, il se borne à répondre :

— C'est très-beau! c'est magnifique I... Mais, pour se trouver bien là dedans, je prétends qu'il tiuil avoir le pied marin; moi, ça m'a donné le niai lie mer!...

Julien n'a pas besoin d'en savoir davantage, il

se rappelle que son père lui a dit qu'il irait voir le concierge de l'ancien hôtel Villagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir qu'il éprouvait de se faire enlever.

Ce désir étant contenté, il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant , il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur celle visite et savoir par elle ?• Bobertin le voit d'un œil favorable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui« obéissant slriclement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce qu'il peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Roberlin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnéle à moi de ne pas aller plus souvent m'iiilornier de sa santé. Adeline travaille ordinairement pi'ès de son père, et si je ne puis pas lui dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose.

Le hasard a servi Julien : lorsqu'il se présente chez le concierge de l'hôlel Villagier, la gentille Adeline est seule dans la .\oge.

Elle rougit en voyant venir Julien, qui reste à rentrée de la loge en balbutiant :

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire. . . je venais, en passant m'informer de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez'vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah ! il est dans la maison !

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineel la regarde... comme on regarde une personne que l'on aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que l'on éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que Ton a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle en a l'air, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instaure les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument connue s'ils parlaient.

Lnlin c'est Adeline qui le rompt la première

— Vous êtes peut-être pressé, monsieur Julien ; si je le pouvais, j'irais chercher mon père...

— M{ji, pressé I quand je suis à côté de vous! Ah! mademoiselle Adeline, vous savez bien que c'cbl mon plus grand bonheur!... et depuis quelque temps vous semblez me fuir; quand je vous rencontre dans la rue, vous ne voulez plus vous arrêter...

— C'est que mOn père me l'a défendu, parce qu'il y a toujours des gens méchants, qui tournent en mal les actions les plus simples.

— Est-ce que monsieur votre père n'a pas un peu d'estime pour moi?

— Oh I pardonnez-moi... mon père vous aime bien , je l'ai entendu plusieurs fois faire votre éloge...

— Vraiment? Ah ! si vous saviez, mademoiselle, quel plaisir vous me faites!... Tenez... je ne peux plus vous le cacher : mon père doit venir bientôt voirie vôtre...

— Et pourquoi faire, monsieur Julien?

— Vous ne devinez pas un peu?...

— Non... je n'ose' pas chercher...

— Eh bien, mon père doit venir trouver le vôtre pour lui demander s'il consent à ce que vous •oyez ma femme... Mais moi, mademoiselle Ade-

line, j'aurais dû commencer par vous demander si vous voulez bien que je sois votre mari...

La jeune fille sourit et répond par un regard si doux, que Julien s'empare de sa main, qu'il presse tendrement, en s' écriant :

— Oui, oui, vous le voulez bien... Alors je vais dire à mon père devenir vite voir le vôtre... On ne saurait trop se hâter d'être heureux.

— Oh ! en ce cas, notre mariage se fera bien vite, car je suis certaine que la réponse de mon père vous sera favorable.

Mais tout à coup la joie de Julien disparaît : il se rappelle les conditions que son père a mises à son mariage avec la fille de Robertin : Droguin veut une dot, il refuse si Adeline n'a pas cinq ou six mille francs à offrir à son mari.

En voyant Adeline, en ne songeant plus qu'à son amour, le jeune amoureux avait tout oublié. Maintenant cela lui revient subitement à la mémoire, et cela airète les élans de sa joie.

Adeline remarque le changement qui vient de s'opérer dans les traits de Julien et dit :

— Qu'avez-vous, mon ami?.,, quelque chose semble vous attrister maintenant... Est-ce que tous prévoyez un obstacle?

— Un obstacle! oh! non... En tous cas, il ne viendrait pas de moi !...

— Ni de moi !

— iMais, vous le savez, les parents ont souvent une autre manière de voir les choses!

— Dame! ils ont pour eux l'expérience, ils doivent nous guider...

— Oui... malgré cela, il ne faut pas que leurs calculs pour notre avenir empêchent notre bonheur... Quand on est jeune et qu'on aime le travail, est-ce qu'on doit redouter l'avenir?...

— Oh ! pas du tout I

Julien ne savait comment se faire comprendre, car il ne voulait pas demander à Adeline si elle avait une dot. 11 tourne la question en lui disant :

— Tenez, moi, mademoiselle, je dois vous avouer une chose... c'est que je n'ai point d'argent en me mariant...

— Vraiment! eh bien, ni moi non plus, monsieur Julien. Ainsi vous voyez que nous serons bien ensemble!...

Julien se mord les lèvres en répondant :

— C'est juste, nous n'aurons rien à nous reprocher.

« dii pourtant, je craignais, au contraire, que M. Robertin n'eùi une grosse dot à vous donner...

eije me disais : Il ne voudra pas pour son gendre de moi, qui n'ai rien que ma place et l'espoir d'avancer.

— Non, non, soyez tranquille, mon père ne me donnera pas de dot. S'il n'y a que cela qui vous tourmente, n ayez aucune crainte de ce côté.

— Mais vous m'affirmez là une chose dont vous ne pouvez pas être sûre. Je gagerais bien que vous n'avez pas questionné monsieur votre père à ce sujet.

— Oh! non! Mais c'est lui qui, plus d'une fois, en me regardant, m'a dit :

« Travaille bien, ma pauvre fille, travaille, acquiers du talent, car ce sera là la seule dot que tu pourras offrir à celui qui voudra t'épouser... »

Le front de Julien se rembrunit, il soupire en balbutiant :

— Ah ! voire père vous a dit cela... I

— Oui, ce sont ses propres paroles.

— Il y a peut-être longtemps déjà?

— Non, il n'y a pas encore quinze jours.

— Mais les parents ne disent pas toujours à leurs enf?)Mts tout ce qu'ils veulent faiie pour eux. Il y en a qui, pour s'assurer si Ion aime véritablement leur fille, font un mystère de la dot qu'ils ont l'uitention de lui donner.

— Oh! ce n'est pas mon père qui voudrait avoir de tels secrets pour moi!...

— C'est singulier!

— Pourquoi est-ce singulier?

— Monsieur votre père n'a point de secrets pour vous à ce que vous prétendez, et cependant...

— Et cependant- . achevez!

— Il y a des choses qu'il vous cache; car, d'après tout ce qui se dit dans le quartier, il y aurait dans cette maison une chambre, tout en haut dans les mansardes. Cette chambre, que personne n'habile, votre père va, dit-on, souvent s'y enfermer. Pourquoi faire? on l'ignore, il y va seul, il n'en permet l'entrée à personne; pas même à vous, à ce qu'on assure.

— En effet, mon père ne m'a jamais laissé pénétrer dans celte chambre, et lorsque je lui ai offert de m'y rendre pour la nettoyer, il m'a refusée, en m'ordonnant de ne plus lui en parier ni de ne jamais m'en occuper. Mais voyez-vous là dedans quelque chose de grave et qui puisse apporter un obstacle à notre union?

«Moi, monsieur Julien, je n'ai jamais cherché à savoir ce que mon père veut tenir caché; le sachant honnête homme, le trouvant toujours bon et disposé à être utile aux malheureux, je n'ai

jamais soupçonné une mauvaise action dans sa conduite S'il a un secret pour moi, c'est que sans doute il a de fortes raisons pour agir ainsi, et ces raisons, je n'ai pas le droit de lui demander à les connaître.

Julien s'aperçoit que ses questions sur la chambre des mansardes ont attristé Adeline, et il s'empresse de lui répondre :

— N'allez pas croire, chère Adeline, que je veuille en rien blâmer la conduite de votre père ni pénétrer ses secrets ! Je le tiens pour un homme honorable et m'inquiète peu des propos que des mauvaises langues répandent dans le quartier. Que vous soyez ma femme, c'est tout ce que je désire, tout ce que je demande 1...

«Malheureusement mon père... malheureuse- . ment, dis-je... Ah! c'est bien singulier! encore ce même personnage... »

Julien vient de s'arrêter pour regarder dans la rue.

Il est bon de dire que de l'intérieur de la loge du concierge on pouvait apercevoir les personnes qui passaient devant la maison, la porte cochère était grande et toujoui's ouverte, la porte de la loge se trouvait sur le coté, mais lorsqu'elle n'était pas fermée, de l'iulérieui on pouvait furl bien voir

passer le monde, et si quelqu'un s'arrêtait devant la porte cochère, on avait alors tout le loisir de l'examiner à son aise.

En causant avec la gentille Adeline, Julien avait vu, d'abord sans y faire attention, passer un jeune homme de bonne tournure, mais mis fort modestement, et dont nous ne ferons pas le portrait, car c'est le même que nous avons déjà vu venir demander un renseignement dans la loge occupée par la famille Bassinoire.

Ce jeune homme ayant repassé plusieurs fois en peu de temps et toujours en regardant avec curiosité le ci-devant hôtel de Villagier, Julien avait fini par le remarquer. Puis le passant s'était arrêté devant la porte cochère, avait regardé dans la cour, comme une personne qui cherche à prendre connaissance des lieux. C'est alors que l'amoureux d' Adeline avait poussé cetie exclamation.

— Qu'avez-vous donc, monsieur Julien? demande la jeune fille.

— Ce que j'ai, mademoiselle, c'est que tout en vous parlant, depuis quelques instants mes regards se sont portés vers la rue. Alors j'ai remarqué un jeune homme qui passe et repasse à chaque instant devant celte maison et toujours en Texarai-

nant du bas en haut, comme s'il en voulait faire l'inspection... ou plutôt peut-être comme s'il cherchait à y apercevoir quelqu'un...

« Tout à l'heure il s'était même arrêté devant la porte cochère... il n'y est plus maintenant... mais s'il y revient, certainement j'irai lui demander ce qu'il veut.

— Un jeune homme très-pâle, très-mince, de taille moyenne, et qui a un air triste, n'est-ce pas? •

— C'est bien cela, mademoiselle; vous le con- •naissez donc?

— Oui, moi aussi je l'ai remarqué, car voilà quelques jours que je le vois également passer fort souvent dans la rue et en regardant toujours notre maison.

Le front de Julien est devenu soucieux et sa voix est altérée en murmurant :

— Ahl si vous l'avez remarqué... il vous aura vue aussi sans doute... et je comprends à présent pourquoi il passe si souvent et toujours en regardant ici... c'est vous qu'il veut voir.

— Moi! et pourquoi cela?

— Pourquoi? mais pour vous voir!... pour tâciicr ensuite de vous parler quand vous serez seule... Mais qu'il s'arrête encore sous la porte

cochère! et j'irai causer avec lui... et il aura affaire à moi. Je lui demanderai ce qu'il veut, ce qu'il vient faire là...

Julien était jaloux parce qu'il était excessivement amoureux et qu'il n'y a pas de véritable amour sans jalousie; ceux qui disent le contraire n'ont jamais aimé qu'à demi.

La petite Adeline est toute surprise en voyant son amoureux lui lancer des regards où brille la colère. Elle s'écrie :

— Mon Dieu! Julien, qu'est-ce que j'ai donc fait pour que vous me regardiez ainsi?

— Vous avez fait... vous vous êtes laissé regarder par ce monsieur...

— D'abord, est-ce que ce serait ma faute si ce monsieur passait pour me voir?

— Oui, c'est toujours la faute de la femme quand on la regarde.

— Mais je suis bien sûre que ce jeune homme ne pense pas à moi, que ce n'est pas pour me voir qu'il passe si souvent par ici.

— Et moi, je ne croirai jamais que c'est uniquement pour regarder les murs d'un vieil hôtel qu'un monsieur passe sans cesse devant chez wus.

Aveline réfléchit un moment, puis elle reprend :

— Ah! vous avez raison, monsieur Julien. Oui, ce monsieur doit avoir un autre motif. Et maintenant, je crois que je devine pourquoi il porte sans cesse ses regards vers la maison'.

— Ah! vous devinez maintenant seulement! Vous avez remarqué l'assiduité de ce jeune homme à passer par ici, et vous ne m'en disiez rien... Fi! mademoiselle, que c'est vilain!... Vous avez donc aussi des mystères, des secrets, vous? Vous êtes donc flattée qu'un étranger, qu'un homme qui n'est connu de personne, soit amoureux de ▼ousl...

— Mon Dieu! que vous êtes injuste!... me soupçonner!... moi! croire que je pense à un autre... qu'à lui !... Ah I c'est bien mal... ce que vous me dites là!

Et la jeune fille a déjà les yeux pleins de larmes. Julien se sent tout honteux d'avoir cédé à un mouvement do jalousie, mais Adeline poursuit, presque en sanglotant :

— Ce n'est jamais pour moi que ce monsieur a passé par ici..., mais depuis quelques mois, nous avons dans la maison, au second étage sur le devant, eux daines pour locataires, madame de Marsanne et sa nièce.

« La tante est âgée, mais sa nièce, mademoiselle

Adrienne, est jeune et bien jolie. Croyez-vous donc, monsieur, que cette demoiselle-là ne puisse pas avoir charmé quelqu'un et qu'elle ne mérite pas qu'on passe dans la rue pour essayer de la voir à sa fenêtre?... et pour cela, me dire que j'ai eu des mystères... hi! hi! hi!... comme si je pouvais empêcher que l'on soit amoureux de... hi! hi! hi!...

Adeline pleurait tout à fait, cette fois; et Julien, dont les soupçons se sont évanouis, depuis qu'il sait qu'une jeune et jolie demoiselle habite au second étage, tombe aux pieds d'Adeline en la suppliant de lui pardonner, en lui jurant qu'à l'avenir il ne sera plus méfiant.

Les querelles d'amoureux finissent bien vite, quand on aime encore des deux côtés.

Adeline pardonne et Julien s'éloigne, en se promettant à lui-même de ne plus faire de chagrin à celle qu'il aime, de ne jamais être jaloux...

Yains serments! promesses inutiles I la jalousie ne se corrige pas.

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