MADEMOISELLE IPHIGÉNIE
— C'est un fripon qui vient encore de filouter deux honnêtes négociants et qui a été obligé de quitter Paris, ne pouvant plus se montrer à la Bourse et menacé de tous côtés de recevoir une bastonnade.
— Monsieur le comte... ou le marquis de Ravinette serait menacé de coups de bâton ! . . .
— D'abord il n'est pas plus comte ni marquis que moi : il se donnait ces tilres-là pour en imposer aux niais, aux gens crédules.
— Mais si ce monsieur est amoureux de ta sœur, il l'enlève sans doute pour l'épouser. Elle me marque qu'ils iront peut-être en Angleterre... C'est probablement pour se marier devant ce forgeron qui marie si lestement les couples qui viennent à lui...
— Ce Gonzalve n'épousera pas ma sœur; il l'abusera et l'abandonnera ensuite un beau matin, ainsi que l'ont ses pareils avec les femmes qui sont assez sottes et assez faibles pour les croire...
— Iphigénie n'est ni faible, ni sotte I elle ne se laissera pas attraper!...
— Ah 1 mon pèrel je le désire, mais je ne partage pas votre espoir!...
— Ensuite tout ce que lu viens de me dire là
est-il bien vrai, bien prouvé?... On dit tant de choses!...
— Allez vous informer chez M. de Filenville, banquier, rue d'Antin, vous saurez que sa fille est à Paris ; elle ne \a même que rarement à Argcnteuil.
Le suisse ne répond plus rien : il a l'air moins satisfait.
On garde quelque temps le silence, puis enfin, Julien dit timidement à son père :
— Si j'osais maintenant, mon père, vous entretenir un peu de moi, de ce qui me regarde... ?
— Qui t'en empêche? parle...
— Je vous ai déjà fait part de mon amour pour mademoiselle Adeline Robertin... du dosir que j'avais de l'épouser...
— Ah! cela te tient toujours?...
— Mon père, je ne suis pas, moi, de ces jeunes gens qui aiment toutes les femmes, qui ne pensent qu'à faire des conquêtes, à s'amuser... pour moi, l'amour est une chose sérieuse. La femme que j'aime, je veux qu'elle soit ma fidèle compagne, parce que je l'estime, et que, devenu son mari, je me contenterai de son amour et n en aesirerai jamais d'autre.
— C'est différent, mon ami ; du moment que et
MADEMOISELLE IPHIGENIE. 185
sont là tes sentiments... Après cela, il y a des cœurs de toutes les façons I...
— Mais vous m'aviez promis d'aller voir le père d'Adeline... de causer avec lui sur ce sujet...
— Cest vrai!... oui, c'est ce diable de ballon qui m'avait fait oublier ma promesse.
— Eh bien, quand irez-vous chc : Robertin?
— Demain... oui, denidin , pinlnnl que ma femme de ménage sera ici, j'irai trouver le voisin...
— Vous me le promettez?
— Foi de suisse I Julien est parti.
Dioguin, demeuré seul, réfléchit à ce qu'il vient d'apprendre sur ie coi.ple de sa fille Iphigéiiic; et, malgré fout le désir qu'il éprouve de ne pas la trouver coupable, malgré tous les motifs qu il cherche pour excuser sa conduite, il finit par se dire :
— Aprè.-^ 'oui, le frotteur a peul-élio raison de ne pas vouloir que ses lilies aillent à Saint-Gloud sai^s leur mèrel...
Dioguin tient sa parole. Le lendemain matin, il va dans la loge du concierge de l'ancien hôtel de Villagier.
Adeline était occupée à coudre près de son père, mais en voyant arriver le père de Julien, se doulant du sujet qui l'ainènc, elle se hâte de plier son ouvrage, et sort en disant qu'elle va chez ses pratiques.
honciliii, assez étonné de recevoir la visite du concierge voisin, lui présente un siège.
— Asseyez-vous, monsieur Droguin. Qui me prf'.uie le plaisir de vous voir chez moi?
- Je vais vous le dire, monsieur Robertin. Je
suis même bien aise que votre fille soit partie, car c'est à cause d'elle que je viens...
« Sapremann I votre loge n'est pas bien belle pour la loge d'un ancien hôtel!...
— Moi je la trouve très-bien et très-suffisante.
— Elle est grande, c'est vrai, mais ce n'est pas élégant, gracieux. On travaille autrement à présent !... Voyez ma loge... c'est un boudoir de petite-maîtresse
— Je n'ai jamais pensé qu'un concierge dût avoir l'air de demeurer dans un boudoir !
— Enfin, autre temps, autres soins! comme dit... je ne sais plus quel auteur latin.
— Kst-ce que vous savez le latin , vous , monsieur Droguin?
— Non, pas précisément, mais j'ai mon fils qui a eu très envie de l'apprendre. Puisque j'en suis à mon fils, arrivons au sujet qui m'amène.
« Vous connaissez Julien ; c'est un garçon rangé, travaillant avec zèle, un véritable piocheur...
— J'aime et j'estime beaucoup monsieur votre fils, je sais que l'on n'a que des éloges à faire de sa conduite...
— Oui. Il est peut-être même trop sage. 11 pourrait avoir des idées plus avancées; il n'a pas assez d'ambition.
m LE CONCIERGE DE LA ME DU BAC.
— Moi, je le trouve fort bien comme il est.
— Enfin, pour arriver à mon but, je vous dirai que mun fils s'est amouraché de mademoiselle •votre fille.
— Amouraché!... vous voulez sans doute dir^ qu'il en est devenu amoureux?
— Amoureux! amouraché! il me semble que c'est absolument la même chose. Je crois que je sais m'cxprimer correctement! je ne vois pas pourquoi vous me reprenez pour cela.
— Après, monsieur?
— Après! cela se devine : mon fils qui, certainement, pourrait trouver un excellent parti... une femme ayant une bonne boutique et un jo:! (ommerce, mon fils se contenterait d'épouser votre petite Adclincl...
— Se contenterait!... En vérité, monsieur, vous n'êtes guère |)oli... Et vous semblez l'aire bien peu de cas de ce que les hommes devraient priser avant tout!... Ma (ille est sage, iionnèle, point coquelte; elle préfère le travail au plaisir.,. Je ne vous parle point de sa gentillesse I la beauté passe, mais la vertu resle ; et vous dites que votre fils pourra s'en contenter!... Ah! monsieur, bien des hommes mariés à de riches héritières se trouveraient
plus heureux s'ils avaient rencontré une femme comme Adeline !...
— Mon Dieu ! ne vous fâchez pas, monsieur Robertin, je n'ai pas eu l'intention de mépriser votre fille... Mais un mariage est une affaire, je vous parle en père qui traite une affaire pour son fils.
«Bref, Julien désire ce mariage... moi, je ne m'y oppose pasi... je mets cependant une condition à mon consentement, et c'est dans l'intérêt du futur méniige...
« Julien n'a pas encore pu faire d'économies. Moi , je me suis saigné pour l'éducation de ma fille Iphigén'^ie... qui touche du piano comme... PaganinH... Je crois que c'était un étonnant pianiste I... Enfin, comme il faut avoir quelque chose pour se mettre en ménage, je désire savoir quelle dot vous donnerez à votre fille.
— Monsieur Droguin, je comprends votre demande, elle est toute naturelle : vous désirez que la future de votre fils ail une dot, je ne saurais me formaliser de ce désir. Mais malgré tout le plaisir que j'éprouverais à voir votre Julien devenir le mari de ma liile, je vous le dis à regret, je n'ai pas la plus petite dot à hii donner.
— Pas de dotl... Comment 1 pas même un petit magot de cinq ou six mille francs?
— Rien du tout !
Droguin se renverse sur sa chaise, prend du îabac, fronce le sourcil et se dandine quelque *emps sans parler, puis enfin il murmure :
-— C'est bien étonnant.
— Pourquoi est-ce étonnant ?
— Parce qu'enfin vous êtes ici comme le maître. Je sais bien que votre porle ne vaut pas la mienne, mais si vous avez fort peu de locataires, c'est votre faule, car les trois quarts du temps c'est vous qui refusez de louer, pour des raisons qu'on ne comprend pas.
« Par exemple, votre premier étage est toujours vacant!... pourquoi est-il vacant? 11 est venu je ne sais combien de personnes pour le louer; vous les avez refusées : pour quels motifs?... »
Robertin, que les discours du suisse commencent à impatienter, lui répond sèchement :
— Monsieur, j'agis comme je crois devoir le faire... cela ne regarde personnel...
— Peste I .. vous avez un propriétaire bien complaisant!... 11 est vrai qu'on ne l'a jamais vu, ce propriétaire-là !... mais s'il venait visiter son vieil hôtel, je crois qu'il ne serait pas enchanté de son concierge.
a Ce n'est pas étonnant que vous soyez sans ar-
lE SUISSE CHEZ LE CONCIERGE. 189
gentl vous refusez des locataires, et les locataires, ça rapporte, mais, entre nous, je puis bien croire que vous en avez, de l'argent... vous préférez le garder à doter votre fille...
— Vous êtes le maître de croire ce que vous voudrez, monsieur ; je ne puis vous en empêcher.
— Chacun a ses goûts, ses fantaisies. . . il y a des gens qui dépensent tout pour leur agrément et ne feraient rien pour obliger les autres !...
Rohcriin ne peut s'empêcher de sourire en répondant :
— Comme mon agrément se borne à vivre dans ma loge, à ne jamais aller courir dehors, il me semble qu'il est peu coûteux.
— Cela dépend, monsieur: chez soi, on peut aussi faire de la dépense. Par exemple, votre passion, à vous, c'est de lire tous les journaux qui paraissent. Dès qu'un nouveau se montre, il faut que votre fîlle aille vous l'acheter ; cela revient trèscher, monsieur, quand on veut lire tout ce qui paraît !
— D'abord, monsieur, comme concierge de celte maison, j'ai déjà la facilité de lire les journaux auxquels mes locataires sont abonnés , car ils arrivent de grand mati»^ et mes locataires se lèvent lard.
— Eh bien, cela ne peut pas vous suffira... il vous en laut encore d'autres, que vous achetez de votre poche?...
— Oui, monsieur, il m'en faut encore...
— Vous voulez donc être au courant de tout ce qui se passe dans les gouvernements étrangers? vous vous occupez donc de politique, monsieur Robertin?
— Non, monsieur, Dieu m'en garde!...
« Je ne me suis jamais occupé de politique, parce que j'ai vu qu'elle mettait sans cesse les hommes en querelle ; que, dès qu'elle se montre dans une réunion, elle remplace le plaisir par la discorde ! Je ne m'occupe pas de politique, parce que je veux rester l'ami d'un homme que j'aime, qu'il peut avoir une autre opinion que la mienne, que je n'ai pas la prétention de pouvoir changer son opinion, mais que je sais aussi qu'il ne changera pas la mienne ; par conséquent, si je parlais politique avec lui, nous cesserions bientôt d'être amis.
« Enfin, je ne m'occupe pas de politique, parce que je me suis aperçu qu'elle ôtait aux hommes leur amabilité, leur bonté et leur gaieté.
— Diable ! monsieur, vous en parlez bien à votre aise!... Est-ce que vous voulez que les hommes
LE SUISSE CHEZ LE CONCiEP.GE. igi
Vivent comme des jobards, sans connaître le but de leurs iinposilions?
— De ^làcc, monsieur Droguin, en voilà assez sur ce sujet !
— Entin, si la politique ne vous intéresse pas, que cherchez- vous dans les journaux, que vous lisez avec tant d'acharnement?
— Cela ne regarde que moi, monsieur, et je ne reconnais à personne le droit de me questionner à ce sujet.
Droguin fait entendre un grognement sourd et garde quelque temps le silence; puis il reprend.
— Si vous ne vous occupez pas de politique., en tous cas, votre père s'en est occupé pour vous... et... au temps de la Terreur, il a fait des choses... hum ! (les choses... qui ne lui ont pas fait honneur.
« Le marquis de Villagier, Fancien possesseur de cet hôtel, avait été, dit-on, le bienfaiteur de votre père... il l'avait marié, doté... l'avait placé chez lui, et pour le récompenser... votre père l'a l'ait arrêter... conduire à l'echafaudl... hum I... c'est un vilain trait I...»
Hobeitin, dont les regards sont devenus sombres, depuis que Droguin lui parle de son père, ne peut plus alors contenir ses sentiments, et s'écrie d'une voix tonnante :
— Taisez-vous! monsieur, taisez-vous^. , vous n'avez pas le droit d'accuser mon père ! . . . Oui vous prouve qu'il a fait ce que vous venez de dire?... qu'il a trahi, dénoncé son bienfaiteur?...
« Ah ! je ne veux plus les entendre ces infâmes paroles qui ont trop longtemps bourdonné à mes oreilles... Si, de son vivant, mon père a eu des raisons pour les supporter, je n'en ai pas, moi!... Et je ne veux pas que l'on salisse sa mémoire par des mensonges et des calomnies!... Je vous le répète, monsieur, je ne le veux plus. »
Droguin a été effrayé par le ton menaçant que Robertin vient de prendre; jamais il ne l'avait vu dans une telle colère; il baisse les yeux sous les regards furieux du concierge, et balbutie :
— Mon Dieu, mon ^ leur Robertin, moi, je vous dis cela... parce qm je l'ai entendu dire... je ne l'ai pas inventé... Tout le monde sait que feu votre père portait à rr[)oque de la Terreur une carmagnole, un bonncl de louire avec une longue (luene de renard ; que, de plus, il avait un grand sabre qui traînait à terre, et enfin que chacun trembla il devant lui!...
— El parce qu'il portait un bonnet de loutre et une carmagnole, on en a conclu qu'il avait dénoncé son bienfaiteur?., .
LE SUISSE CHEZ LE CO^'CIERGE. i93
— Dame! s'il ne s'en est pas vanté, du moins il l'a laissé croire.
Robertin ouvre la bouche comme s'il voulait parler... mais il se tait, passe sa main sur son front, et se borne à murmurer :
— Mon pauvre père!... combien il lui a fallu de patience, de courage... ! Ah! s'il ne m'avait pas fait jurer de garder le secret... mais je dois lui obéir et tenir mon serment.
— Quel secret?... quel serment?...
— Cela ne vous regarde pas, monsieur, ce sont mes affaires. Il ne me convient pas de les conter à personne.
— Il ne vous convient pas...! C'est bientôt dit cela, monsieur, mais quand on a l'intention de faire entrer son fils dans une famille, il est assez naturel de désirer savoir si cette famille-là est honorable et digne de notre alliance.
— Je ne pense pas que la mienne puisse jamais vous faire rougir. Quels blâmes pourriez-vous adresser à ma fille et à moi?...
— A votre fille... oh ! pas un seul, je rends justice à ses qualités ; elle est frcs-douce, elle travaille sans cesse... ses robes ne sont peut-être pas taillées à la dernière mode... mais ceci est une affaire
dp goût I... ce qui plaît à l'une est quelquefois ce qui déplaU à l'autre...
« Au détail, Adeline peut faire une très-bonne femme de ménage... si elle apporte à son mari une petite dot pour monter le ménage.
— Je vous l'ai dit, monsieur, et je regrette d'être obligé de le répéter, ma fille n'a pas la moindre dot à offrir à son futur.
— Vous me l'avez dit... mais, moi, je ne vous crois pas, parce que vous êtes un homme à cachotteries, à mystères!...
«Voyons, monsieur Robertin, si vous clierchiez bien, dans cette pelile chambre située dans les mansardes de cet ancien hôtel, et où vous allez si souvent vous enfermer, sans permettre à personne devons y suivre, est-ce que vous n'y trouveriez pas un petit magot... un petit sac d'écus, pour donner à votre fille?... »
Robertin fait un signe d'impatience, il se lève et marche à grands pas dans sa loge, en disant d'une voix entrecoupée :
— Toujours les mêmes questions!... les mêmes propos!... Chez soi, même, il faut que l'on ne puisse rien faire sans que vos voisins ne vous épient, ne vous espionnent I. .. Le monde sera donc sans cesse composé de curieux, de méchants et
d'imbéciles!... qui, au lieu de s^occuper de leurs affaires, passent leur temps à s'informer de ce que font les autres I...
— Permettez, monsieur Robertin, vous venez de parler d'imbéciles I J'aime à croire que cela ne me concerne pas?
— Eh! monsieur, prenez-le comme vous voudrez... Je parle pour ceux qui se permettent de contrôler mes actions les plus intimes, et qui me fatiguent avec leurs sottes questions'.
Droguin se lève d'un ;iir couiToucé, en s'écriant :
— Monsieur!... apprenez qu'on ne parle pas sur ce ton à un suisse qui a été en ballon!... Puisqu'il en est ainsi, plus d'alliance entre nous!... mon fils n'épousera pas votre fille!...
— Tant pis pour lui, monsieur, il y perdra une compagne qui aurait fait son bcyiheur.
— 11 en trouvera d'autres, monsieur, qui auront des dots, plus on moins volumineuses!... et des pères qui ne passent point leur temps dans des chambres mystérieuses, où ils entreliennenl peut-être des maîtresses! ...
Rolieitin ne peut s'empêcher de rire de celle nouvelle supposition; il hausse les épaules en repondant :
— J'avoue que je ne m'attendais pas à cellelà!... Vo:is avez de singulières idées, monsieur Drogum!...
— Oh! ne plaisantons pas!... cela s'est vu, monsieur, cela s'est vul... Il y a des hommes qui séquestrent des femmes... de peur qu'elles ne leur soient infidèles; c'est même une manière assez adroite de s'assurer de leur fidélité!...
« Moi, quand ma femme vivait, je lui disais : « En mon absence, je te défends de bouger... » Et elle sortait la même chose, parce que je ne l'enfermais pas I
« 0 les femmes ! cela s'enferme , monsieur, comme un pâté entamé, auquel on ne veut pas que personne touche.
« Adieu donc, monsieur Robertin ! beaucoup de plaisir dans votre chambre des mansardes!... passez-y votre temps! moi, je rentre dans ma belle loge, que je n'aurais pas dû quitter pour venir ici.
« Je vous salue. »
Le gros suisse est parti. Robertin le regarde s'éloigner, en se disant :
— Que les hommes sont méchants î Dans tout ce qu'on ftut en secret, ils voient, ils supposent du ninl; et il ne leur viendra jamais à la pensée d'y soupçonner une bonne action 1
lui
tE MAITRE DE DESSIN
Lorsqu'elle revient près de son père, Adeline cherche à lire dans ses yeux, pour connaître quel a été le résultat de son entretien avec le vieux Dro^uin.
Mais Robertin ne la laisse pas longtemps dans l'incL-rtitude; il prend duiis les siennes les mains de sa fdle, et les presse tendrement, en lui disant :
— Ma pauvre petite, j'aurais voulu te voir heureuse avec celui que lu aimes, car je sais bien que lu aimes Julien, je sais que c'est un brave et honnête garron!... J'avais donc consenti avec joie à faire ce mariage, mais le père de Julicîii veut une
lus LE CONCIERGE DE LA Rl'E DU BAC.
dot, il ne le trouve pas assez riclie par les vertus, tes qualités... C'est un homme qui ne connaît que Targcnt, et comme tu n'en as pas, il ne veut pas que son fils t'épouse.
a Ma chère Adeline, pardonne à ton père de n'avoir pas su s'enrichir pour te doter... ce n'est pas sa faute. Mais, à défaut d'argent, il te laissera un nom honorable et qu'un jour... je Tespère, lu seras fièie de porier. »
Adeline embrasse son père, en s'écriant ;
— Que je vous pardonne!... mais n'avez-vous pas fait pour moi tout ce qui était en voti e pouvoir? Grâce à vous, je ne suis point une sotte privée déducation, vous m'avez fait apprendre un état qui me plaît et qui me fera vivre; je ne manque de rien près de vous, et je m'y trouve bien heureuse.
« Je n'ai pas de dot pour me marier, mais je suis bien sûre que Julien n'y tient pas!... Au contraire, parce qu'il n'en a pas non plus, il est bien aise que je ne sois pas plus fortunée que lui!., il me l'a dit lui-même.
— Je ne doute pas des sentiments de Julien, mon enfant, mais son père pense tout autrement. Enlin, ceci n'est qu'une question de temps, et si Julien ne change pas, il *'^jp«*usera plus tard.
lE MAITRE DE DESSIN. 199
— Oh I non, mon père, je suis certaine qu'il ne changera pas.
La conversation du père et de la fille est interrompue par l'arrivée d'un jeune homme qui pénètre dans la loge du concierge.
Adeline ne peut s'empêcher de rougir, car elle a reconnu en lui cet individu qui depuis quelques jours passe si souvent devant l'hôtel en l'examinant avec curiosité.
L'étranger jette des regards singuliers sur le concierge, et ce n'est pas une expression bienveillante qui se peint dans ses traits.
Après avoir pendant quelques instants examiné Robertin, sans païaîire faire la moindre attention à sa tille, il dit d'un ton presque arrogant :
— J'ai vu un écriteau à votre porte cochère... Vous avez un logement à louer ici?
Robertin qui, de son côté, a examiné le jeune homme, dont l'habit râpé, la toilette mesquine n'annoncent point un capitaliste, lui répond :
— Oui, monsieur, jiii un appartement complet au troisième, mais sir le derrière...
— Je n'ai pas besoin d'un appartement, une seule chambre me suflirait... En avez-vous une à me louer?
— Non, monsieur, non , je ne loue pas de chambre dans cette maison...
Adeline, qui se sent de l'intérêt pour le jeune inconnu, parce qu'il a l'air trisle, souffrant et malheureux, dit timidement à son père :
— Mais si vous vouliez, mon père, disposer de la chambre que j'occupe au troisième, je pourrais, moi...
— Taisez-vous 1 s'écrie le concierge en lançant sur sa iille un regard sévère.
Puis, s'adressant à l'inconnu :
— Je vous le répète, monsieur, je n'ai pas de chambre à vous louer.
Le jeune homme se pince les lèvres, ses sourcils se rapprochent, il jette sur le concierge des regards oîi biille la colère, en murmurant :
— Ahl vous êtes monsieurRobcrlin, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, c'est mon nom, en effet... me cunnaîtriez-voiis?
— Non , oh I non 1 . . . mais la réputation de votre père est venue jusqu'à moi!...
— La réputation de mon père? Je ne vous comprends pas, monsieur. Voudriez-vous bien me dire votre nom?...
'"-Puisque vous ne voulez pas me louer, vous n'avez pas besoin de me connaître I
— Ah! monsieur Saintclair! s'écrie une voix qui part de dessous la porte cochère.
C'est mademoiselle Adrienne qui revient avec sa tante, la comtesse de Marsanne, de faire sa promenade au jardin du Luxembourg, et qui a reconnu le jeune homme qui se tenait à l'entrée de la loge du concierge, bien qu'elle ne pût apercevoir que son profil, mais une jeune fille reconnaîtrait quelqu'un à qui file pense, rien qu'en lui voyant le bout do l'oreille.
A cette voix qui retentit jusqu'à son cœur, le maitre de dessin s'est retourné et s'empresse de saluer ces dames.
La comtesse lui dit :
— Vous venez sans doute pour nous voir, M. Saintclair? Tenez, nous parlions de vous ce matin avec ma nièce, elle me disait :
« Ce monsieur, qui m'a donné de si bonnes leçons de dessin à Vichy, avait promis de venir nous voir lorsque nous serions à Paris; il parait qu'il a oublié s;i promesse; ou peut-être est-il allé à notre ancienne adresse et on n'aura pas su lui indiquer notre nouvelle demeure. »
— Mademoiselle est trop bonne de s'être souvenue de moi.
«Après votre départ, madame, je suis encore
resté six semaines à Vichy, où j'avais trouvé des élèves. Mais en revenant, je suis tombé malade... et il m'a fallu rester près d'un mois dans un petit village où le barbier était le médecin, et quel médecin 1... ce n'est pas sa faute si j'en suis revenu! « J'étais entré dans cette maison pour demander si l'on avait une chambre à me louer. Je vous avoue, madame, que j'ignorais encore que vous l'habiliez.
— Eh bien , vous le savez maintenant , dit Adrienne, j'espère que vous vous en souviendrez.. , Oh! j'ai beaucoup travaillé mon dessin, monsieur, et il me tarde de savoir si vous serez content de moi.
— Mais je pense, dit la comtesse, que monsieur va monter et se reposer un moment chez nous?
Le jeune homme jette un regard sur son costume et répond avec embarras :
— Mon Dieu, madame, ce serait avec plaisir... mais je n'ose dans cette tenue...
— Allons donc, vous êtes en cosl;;!ne de voyage, puisque vous arrivez seulement...
« Venez, venez voir mon appartement dont je suis enchantée. »
M. Saintclair ne juge pas devoir résister davan-
tage, «l monte le grand escalier avec madame de Morsanne et sa nièce.
Adeiine les regarde aller.
Bobertin aussi suit des yeux le jeune homme, en murmurant :
— Il m'a dit que la réputation de mon père était venue jusqu'à lui... et, en me disant cela, ses yeux semblaient animés par la colère... Ne rencontrerai-je donc jamais que des gens qui pensent du mal de mon père, et ne trouverai-je pas un jour ceux qui doivent lui rendre justice '.'
— Voyez-vous, mon père, dit Adeiine, ce jeune homme qui est si pâle, qui a encore l'air malade, c'est quelqu'un de comme il faut, puisqu'il est de la connaissance de ces dames du second.
— Ce que je sais, répond Robertin, c'est qu'il se nomme Saintclair, qu'il donne des leçons de dessin, et, qu'en me parlant, il me regardait comme s'il avait voulu me chercher querelle.
— Oh!... vous vous serez trompé, mon père; vous avez vu comme mademoiselle Adrienne semblait contente, heureuse de le revoir!...
— Non, je n'ai pas fai' attention à cela.
— Il a dit qu'il ne savait pas que ces dames demeuraient dans celte maison, mais je gagerais bien qu'il le savait, moi ; sans cela, pourquoi de-
puis nuelques jours passait-il sans cesse d^ns la rue, en regardant constamment les fenêtres de cet hôtel?...
— Ah ! ce monsieur passait souvent dans la rue depuis quelques jours?...
— Oui, mon père, et je l'avais bien remarqué ; et Julien... et monsieur Julien aussi... et vous comprenez bien que c'est pour cela quMl désirait tant avoir une chambre dans la maison.
— Ma fille, cette maison n'est point faite pour servir de rendez-vous d'amour : si ce M. vSaintclair est en effet amoureux de la nièce de madame la comtesse, il peut aller chez ces dames, puisqu'elles veulent bien le recevoir.
« Mais, en vérité, j'ai peine à croire qu'un simple maître de dessin, qui semble si pauvre, si près de ses pièces, puisse être un parti convenable pour la nièce de madame de Marsanne. »
Cependant le jeune maître de dessin a suivi la comtesse et sa nièce ; il monte derrière elles le bel escalier orné de rampes dorées, mais il ne se presse pas: on dirait qu'il marche avec recueillement, portant sans cesse ses regards à droite et à gauche, exammant tout, les portes, les corniches, les niches pratiquées sur chaque palier cf destinées i recevoir des vases de llcurs ou des statuettes.
Il semble admirer tout ce qu'il voit, si bien que les dames sont arrivées avant lui au second étage, et que la gracieuse Adrienne lui crie :
— Eh bien, monsieur Saintclair, pourquoi vous arrêtez-vous au premier étage?... c'est au second que nous demeurons.
"- Je ne m'arrêtais pas, mademoiselle, seulement j'admirais cette demeure... Tout ici est beau, est grand... cela est ancien, mais cela est noble, imposant ! . . . cela inspire un sentiment de respect. . . Vous ne pouvez pas deviner ce que j'éprouve en me trouvant dans ce vieil hôtel.
— Venez donc voir notre appartement. Oh!... il vous plaira aussi, j'en suis sûre.
Le jeune homme arrive au second, il entre chez la comtesse. I) admire ces belles pièces bien vastes, bien hautes, dans une desquelles, maintenant, un architecte taillerait un appartement complet.
Dans la salle à manger peuvent dîner vingt- cinq personnes sans éprouver la moindre gêne ; dans le salon, dont les lambris sont encore dorés, on pourrait facilement établir deux tables de jeu et danser encore un quadrille au milieu.
Les autres pièces répondent à celles-là. La distribution est parfaite, et des sorties, adroitement ménagées, permettent de circuler sans gêner per-
sonne. C'est le conforlal)le dans toute sa splendeur, et non pas ce conforlable mesquin qui vous étreint dans de jolies petites pièces où vous ne pouvez pas allonger vos jambes sans risquer de renverser un meuble.
— Eh bien, que dites-vous de mon appartement, dit la comtesse à Sainlclair, qui est resté immobile devant une belle cheminée en marbre blanc. Vous ne répondez pas?
— Mon Dieu! s'écrie Adrienne, mais M. Sain*^ clair a les yeux pleins de larmes !...
— Est-ce que vous souffrez, monsieur?
— Non, mademoiselle, non... ce n'est rien!... répond le jeune homme en se hâtant d'essuyer ses yeux. Pardon... c'est l'émotion... je veux dire... c'est la faiblesse, suite de ma maladie.
— Voulez- vous prendre quelque chose?
— Merci, je n'ai besoin de rien... c'est passé... Ah! votre appartement est superbe, madame; je vous en fais mon compliment.
— N'est-ce pas qu'il est beau?... Et en vérité i ne m'est pas loué cher, c'est une trouvaille que j'ai faite là!...
«Et puis une maison bien tenue, bien habitée ! c'est le conciei ge qui veille à tout, et je vous assure qu'on n'a que des éloges à lui adresser.
— Le logement du premier est à louer, dit Adrienne, il paraît qu'il est distribué comme celuici; seulement il est encore plus beau, plus richement orné. C'était celui qu'habitait l'ancien propriétaire de cet hôtel, le marquis de Villagier...
— Oui ! dit la comtesse, celui qui a péri à l'époque delà Terreur I... C'était une illustre famille!...
« Mais vous ne pouvez pas en avoir entendu parler, monsieur Saintclair, vous êtes trop jeune pour cela!
— Pardonnez-moi, madame, mon père m'a trèssouvent parlé du marquis de Villagier... il m'a conté les malheurs qui accablèrent cette noble famille... et je vous avouerai, madame, qu'en me trouvant dans cet hôtel, le souvenir de celte histoire est pour beaucoup dans l'émolion que j'éprouvais tout à l'heure.
— Cela fait honneur à votre sensibilité, monsieur.
— Eh bien, monsieur Saintclair, dit Adrienne en riant, puisque vous cherchez un logement, vous devriez louer le premier étage, je suis sûre que vous y seriez très-bien, et nous vous aurions pour voisin !
— Mademoiselle, vous vous moquez 1 répond le
jeune homme en s'efforçant de sourire. Ce n'est pas un pauvre maître de dessin comme moi qui doit occuper le magnifique appartement du marquis de Villagier '.
— Ahl monsieur, n'allez pas croire que j'ai voulu me moquer de vous!... Je parle étourdiment, c'est vrai, mais je serais désolée de rien dire qui puisse vous blesser...
« Venez voir mes dessins, monsieur, et donnezmoi encore de bons conseils, pour me prouver que vous ne m'en voulez pas. »
Adrienne montre ses dessins ; tout en les examinant, le jeune maître voudrait bien dire à sa charmante élève qu'il n'a pas cessé de penser à elle depuis qu'elle a quitté Vichy ; mais la tante est là, toujours là, il n'y a donc pas moyen de dire tout ce qu'on éprouve, de laisser parler son cœur.
Il faut se contenter du langage des yeux, ceux
3 Saintclair sont bien tendres, bien expressifs, et
i belle demoiselle ne paraît nullement offensée de
3ur éloquence, ni de les voir s'attacher sans cesse
iur les siens. De temps à autre, elle prononce à
demi-voix :
— A présent, on vous verra, j'espère... vous savez où nous demeurons .. vousn'allez plus quitter
Paris .. vous viendrez me guider... corriger les fautes que je fais?
A cela Saintclair répond :
— Je serai bien heureux quand je pourrai venir... mais pour me présenter chez vous, mademoiselle, il faut que j'aie une mise... plus convenable ; en vérité, je rougis aujourd'hui de me trouver dans cette tenue devant vous I...
— Qu'est-ce que cela fait?... Est-ce que vous croyez que nous tenons à la toilette ?
— Mademoiselle, il y a des convenances que l'on doit respecter... mais j'ai trouvé enfin quelques portraits à faire au pastel... et j'ose entrevoir des jours meilleurs.
La visite du jeune maître de dessin ne se prolonge pas davantage.
Saintclair prend congé, en remerciant ces dames de leur bon accueil, en snliiant profondément la comtesse, en regardant tendrement Adrienne, et en poussant un soupir qui va probablement à son adresse, car un léger soupir répond au sien...
Lorsqu'il est seul sur le palier du grand escalier, au lieu de descendre les marches, lejeune homme s'arrête, il ne peut se lasser d'examiner les lieux où li se trouve ; puis, cédant à sa curiosité, au sentiment secret qui le domine, il regarde en l'air,
et se met à monter doucement l'escalier qui mène au troisième étage.
Arrivé là, il s'arrête encore. De ce carré, un escalier beaucoup plus petit, plus étroit, conduisait aux chambres sous les mansardes.
Saintclair s'approche de cet escalier, l'examine et va peut-être en gravir les marciies, lorsqu'un homme en descend tout à coup : c est Robertin. Il se place devant l'étranger en lui disant d'un ton courroucé :
— Où allez-vous, monsieur, et que faites-vous donc ici?
Le jeune homme ne semble nullement intimidé par le ton menaçant du concierge, et répond fort tranquillement :
— Ce que je fais ici?... mais vous le voyez bien, j'admire cette maison... où je croyais... mais vous savez bien que je sors de chez madame la comtesse de Marsanne : je m'en allais.
— Vous vous en alliez, et au lieu de descendre l'escalier, vous l'avez monté! Singulière manière de s'en aller 1
— C'est une distraction.
— Mais enfin, monsieur, j'ai le droit de vous demander...
— Non I je ne vous reconnais pas le droit de
m'interroger ! Je ne vous répondrai pas, monsieur Robertin, et tenez-vous pour satisfait que je veuille bien ne point vous en dire davantage.
En achevant ces mots, le jeune Saintclair descend vivement l'escalier et sort de l'hôtel.
Robertin l'a regardé s'éloigner. Il descend à son tour, mais lentement, plongé dans ses réflexions et se disant :
« Pourquoi cet homme qui m'est inconnu me parle-t-il sans cesse avec cette dureté et d'un ton irrité? pourquoi montait-il tout en haut de la maison?... Que cherche-t-il par là?... Saintclair I... Ce nom frappe aujourd'hui mes oreilles pour ia première fois I ah ! ce n'est pas ce nom-là que je voudrais entendre et que je cherche inutilement à retrou\<5r dans les journaux, dans les papiers publics, dans toutes les nouvelles qui arrivent de Vètrangerl Ji
XÎY
Tout le monde était en l'air dans la loge de M. Bassinoire.
Le jour était arrivé où l'on devait jouer la comédie chez le boulanger.
La Famille Benoîton était la pièce choisie.
Le petit Léandre devait représenter Fantan Benoîlon ; sa sœur Zirzabelle devait danser un pas qui n'était point dans la pièce, mais que Ton avait trouvé moyen d'introduire au milieu d'une des scènes les plus intéressantes, ce qui avait permis d'annoncer sur le programme que la comédie serait agréablement coupée par un ballet.
Snlin, madame Bassinoire, qui employait ses
soirées à aller dans les cafés-concerts, à l'insu de son mari, lui avait toujours fait croire, lorsqu'elle s'abbentait dans la soirée, qu'elle allait répéter son rôle de madame Benoîton.
Mais le grand jour étant arrivé, la portière fait son possible pour que son mari ne vienne pas à la fête du boulanger, car il verrait bien alors qu'elle s'est moquée de lui^ en lui disant qu'elle jouait dans la comédie»
— Mon bon ami, dit la malicieuse Eulalie, tu ne peux pas venir à cette fête, parce qu'il faut bien que quelqu'un garde la loge. Mais, sois tranquille, nous te rendrons un compte exact de la représentation.
« Après tout, je crois que tu ne perds pas beaucoup : la pièce sera mal jouée, excepté parLéandre, mais les autres ne savent pas leur rôle.
« Ensuite, les rafraîchissements de la soirée ne se composeront que de pain de seigle et de pain de gruau, dont tu n'es pas amateur ; tu ne te régalerais pas !
— Ta! ta! ta! tu te moques pas mal de moi 1 répond Bassinoire en repoussant sa casquette sur son oreille. Ah î tu te figures que je vais garder la loge, rester tout seul à m'ennuyer tandis que ma famille se livrera aux divertissements les plus va-
ries!... Non, vraiment!... J'irai avec vous à la fête du boulanger.
— Tu iras!... c'est bientôt dit ! mais la loge, qui donc la gardera?...
— J'ai trouvé quelqu'un pour nous remplacer. Madame Trottin du quatrième nous rendra ce service.
— Madame Trottin !... cette vieille femme qui est si bête ! ... qui s'est enfermée chez elle, parce qu'elle m'a entendu chanter : Voilà le sabre démon père m...
— Justement.
— La porte sera bien gardée!... et madame Trottin, qui est presque aveugle, ne verra pas si on entre ou si l'on sort dans la maison!...
— Ça m'est bien égal ! . .
— S'il vient des voleurs?...
— Que diable veux-tu qu'ils volent dans une maison où pas un locataire ne paye son terme exactement!.,.
« D'ailleurs, tant pis !... Je te dis que je veux te voir jouer la comédie... Il ne sera pas dit que mon épouse sera applaudie, claquée par une société sans que je sois là pour voir si cela se passe convenablement.
« T'embrasse-t-on dans ton rôle?.,.
— Non, personne ne m'embrasse.
— A 'a bonne heure, parce que, si on t'avait embrassée, j'aurais sifflé!...
Eulalie ne dit plus rien, mais elle rêve à ce qu'elle pourra imaginer pour se tirer d'affaire.
Le soir, la famille se fait aussi belle que possible.
Madame Bassinoire, qui est assez gi ntille, trouve moyen de s'arranger une toilette et une coiffure qui la rendent très-piquante. Le petit Léandre a un matelot neuf; il n'aura pas besoin de s'habiller autrement pour faire Fanfan Benoiton.
Mademoiselle Zirzabelle a une jupe de soie bleue qui ne s'harmonise pas très-bien avec sa basquine orange, mais la jupe étant fort courte et la basquine trop longue, on n'y fera pas attention.
Quant au portier, sa tenue est sévère : il a une grande redingote olive, qui le pince, lui serre la taille et descend jusque sur ses talons.
Il ne sort de là que des souliers bien luisants et un col noir, puis une tête que vous connaissez déjà.
De temps à autre M. Bassinoire regarde sa femme et s'écrie :
— Sais-tu, Eulalie, que tu es mise comme une dame de la chaussée d'Antinl...
— Ohl pas tout à fait, mon ami.
— Si fait, tu es Irès-élégante, cela te va yôliment! Est-ce dans ce costume que tu vas jouer madame Benoîton ?
— Certainement, je n'y changerai rien.
— Et tu feras bien, lu vas faire un effet foudroyant 1... Surtout ne te laisse pas embrasser 1
— Puisque ça n'est pas dans la pièce !. ..
— C'est que, vois-tu, je me connais, si on t'embrasse, je suis capable de sauter sur le théâtre et de flanquer des coups de poing à l'embrasseur.
On arrive chez le boulanger.
La société était nombreuse, beaucoup plus nombreuse que le local ne pouvait contenir de monde: on se poussait, on s'étouffait, on se marchait sur les pieds, mais tout cela en poussant des éclats de rire, c'est ce qui faisait le charme de la réunion.
Dans la chambre où devait se jouer la comédie, on avait bâti une espèce de théâtre en ajustant des planches sur des tréteaux ; des rideaux de croisées passés dans une tringle, qui reposait sur d'énormes pelles 'a enfourner, que l'on avait placées verticalement à droite et à gauche de la scène, formaient la toile, qui ne se levait pas comme au spectacle, mais qui se tirait de côté comme les rideaux d'une BicOve.
On avait établi, pour les dames, des banquettes devant le théâtre.
Quant aux hommes, ils devaient se tenir debout aux entrées, contre les portes ; au besoin, ils pouvaient grimper les uns sur les autres : c'était à eux de s'arranger.
Le facétieux Pigeonnier fait naturellement partie de la réunion ; il avait aidé à bâtir le théâtre, à placer les banquettes, à allumer les quinquets ; enfin on lui avait dévolu l'emploi de souffleur; mais comme il n'y a pas de trou aux planches, ni de places dans les coulisses, il est en ce moment très-inquiet de savoir où il se mettra pour souffler.
En apercevant madame Bassinoire, Pigeonnier lui lance un regard dans lequel il y a de la raillerie et de l'admiration. Eulalie se contente d'y répondre par un sourire moqueur.
Le spectacle devait commencer à neuf heures, mais à dix les artistes n'étaient pas encore prêts. Madame Bassinoire, qui avait quitté son mari depuis longtemps, revient al"rs d'un air délibéré lui dire :
— Mon ami, tu ne sais pas ce qui vient d'arriver?... Tu vas être enchanté, toi, qui ne voulais pas que je joue la comédie.
— Qu'est-ce que c'est encore?
— Figure-loi que le geindre a prétendu que mon rôle ferait longueur, qu'ai nuisait à la marche de la pièce; les autres ont été de son avis, si bien que l'on a coupé tout mon rôle I...
— Qu'est-ce que tu me chantes : on t'a coupée?
— Oui, madame Benoiton est toujours dans la nièce, on s'en occupe beaucoup, mais elle ne paraît plus
— Elle me semble forte celle-là I ...
« Comment 1 depuis trois semaines tu auras perdu ton temps à étudier ton rôle, et on te le coupe au moment de jouer!... Mais je n'entends pas çal...
« Tu as ftiit une toilette ébouriffante pour jouer, je veux que tu joues !... Je le veux, va le dire aux autres qui sont dans la pièce que je m'oppose à ce qu'on coupe ton rôle...
«Tu ne vois donc pas que c'est par jalousie que celles qui jouent avec toi ont manigancé cela?... Elles ont vu que tu les éclipserais...
— Mais, non, mon ami, puisque c'est le geindre...
— Eulalie, obéissez à votre époux 1... Tu as étudié pendant près d'un mois pour jouer, je veux que tu joues. Je ne sors pas de là.
Madame Bassinoire quitte son mari, en se pro- Rietlanl de ne plus revenir près de lui.
Le portier essaye de faire partager à ceux qui l'enlourent son mécontentement pour le mauvais tour que l'on veut jouer à sa femme. Mais les personnes auxquelles il s'adresse s'intéressent fort peu à ce que la portière joue ou ne joue pas.
Et ce qui est plus heureux, pas une ne connaît la pièce que l'on va représenter, et ne peut apprendre la vérité au mari d'Eulalie.
Trois coups frappés sur le théâtre, dont ils font tressauter toules les planches, annoncent à la compagnie que le spectacle va enfin commencer.
Cependant Pigeonnier cherche toujours où il se fourrera, lorsque deux petites dames qui sont assises au fond de la salle sur la dernière banquette, lui font signe de venir se mettre entre elles deux, où elles lui feront une petite place.
Les petites femuies sont gentilles, Pigeonnier n'hésite pas ; il pousse, bouscule, se faufile derrière les banquettes, et arrive enfin à celle où ou veut bien le recevoir, en se disant :
— Je serai peut-être un peu loin pour souffler... mais je serai parfaitement pour voir... d'ailleurs j'ai une bonne voix, je crierai au lieu de parler; s'ils n'entendent pas, ils y mettront de la mauvaise volonté.
A défaut d'orchestre, un petit Italien, que V'^a a fait venir, chante dans une pièce voisine :
Ah ! qu'il était beau le clia^)eau de la Marguerite l et cela sert d'ouverture.
Un monsieur fait ensuite glisser le rideau sur la tringle ; on commence.
Les dames qui jouent sont fort bien habillées, mais celui qui remplit le rôle de Champrosé, si admirablement créé au Vaudeville par Yélix. est un jeune mitron, qui, jusqu'au dernier moment a compté sur un costume de gandin, qu'on lui avait promis.
Cependant le costume n'est pas arrivé ; obligé de bâtir le théâtre, le jeune mitron n'a pas eu le loisir de penser à une autre toilette; le public murmurait, il fallait commencer, on a décidé que le mitron jouerait avec son vêtement de travail, seulement on devait faire une annonce pour réclamer l'indulgence du public, relativement au costume du rôle, mais personne n'ayant voulu se charger de faire l'annonce, il n'y en a pas eu.
En 'voyant ce personnage dans sa jupe de inii on, au milieu des autres acteurs qui sont convenablement habillés, un léger murmure se fait entendre dans le public; mais ces mots : « Ce n'est pas sa faute. On lui a manqué de parole... Il attend
LA COJlÉDlt CHEZ LE BOL■LA^G:r.. 221
encore son costume, » circulent bientôt de bouche en bouche.
Alors les rires se changent en applaudissements. Les dames trouvent même que cette innovation n'est pas désagréable, et que cela ne saurait faire le moindre tort à la pièce.
Ce qui produit un efiét beaucoup moins goûté, c'est le souffleur placé derrière tout le monde.
Quand un personnage manque de mémoire et s'arrête, Pigeonnier lui envoie bien ce qu'il a à dire, mais il le crie de façon que toute la salle l'entende, et quelquefois même avant celui qui est en scène.
— Pas si haut donc! disent quelques personnes. Nous n'avons pas besoin d'être soufflées, nous autres !
— Ce n'est pas vous non plus que je souffle, c'est l'acteur I
— Pas si haut alors!
— Comme vous voudrez !
Et Pigeonnier souffle plus bas, mais alors le personnage en scène n'entend pas, il allonge la tête; ce que voyant, les dames assises devant Pigeonnier et qui ont très-bien entendu, répètent la phrase, les autres dames placées plus en avant la redisent à leur tour, et elle n'arrive à l'acleur
qu'après avoir été soufflée de banquetle en banquette • il y a même un moment où toute la salle se met à souffler.
Alors un monsieur sort d'une coulisse, en s'écrianl :
— Ça ne peut pas aller comme ça ! Si toute la salle souffle la pièce aux personnages, il n'y aura plus rie surprise... C'est comme si tout le monde la jouait,
— Où est le souffleur?
— Me voici! crie Pigeonnier du fond du parterre.
— Comment I monsieur Pigeonnier, pour souffler, vous allez vous mettre à l'extrémité de la salle?
— Je me suis mis où j'ai pu, il n'y avait de place nulle part.
— Vous ne pouvez pas rester là.... On vous entendrait mieux si vous étiez assis sous le théâtre.
— Merci! pour qu'il casse sur moi!... Il n'est déjà pas si solide! Quand vous êtes plusieurs dessus, il craque horriblement.
— Eh bien, on vous trouvera une place ailleurs. Allons, venez donc.
Pigeonnier est obligé de quitter les deux petites dames entre lesquelles il se trouvait fort bien. Il
s'en va en murmurant : cet incident a interrompu la repiéscntation; on fait un entr'acle, et le petit Italien chanle le Chapeau de la Marguerite.
Enlin, au bout de dix minutes, on aperçoit Pigeonnier, juché sur une chaise que l'on a assujettie sur quatre pelles à enfourner. Il est apporté ainsi devant un des côtés de la scène.
De là, le souffleur n'est pas loin des acteurs, mais il les domine; il les voit en dessus et il est obligé de baisser la tète pour leur envoyer leur réplique; les acteurs, au contraire, sont forcés de lever le nez en l'air pour voir et entendre le souffleur.
— C'est bien incommode d'avoir le souffleur dans les frises, dit une des actrices; moi, cela me donne le torticolis de relever sans cesse la tête pour regarder en l'air.
— Mais si, cela va assez bien, dit le premier rôle, on l'entend parfaitement comme ça I
— Vous trouvez que cela va, parce qu'en jouant la comédie vous avez l'habitude de toujours regarder au paradis, ce n'est pas gracieux I
— Madame, je ne sais pas si c'est gracieux, mais, dans de vrais théâtres, je connais plusieurs acteurs qui n'en font pas d'autres et qui, dès qu'ils
sont, en scène, ont continuellement les yeux fixés sur la dernière galerie.
— C'est qu'ils y ont des connaissances probablement.
— Avez-vous bientôt fini, là-dessous ? crie Pigeonnier du haut de sa chaise. Vous causez au lieu de jouer. Mais cela ne m'amuse pas du toiA d'être en l'air; si vous n'avez pas besoin du souffleur, je ne demande qu'à m'en aller, car je ne suis pas en sûreté ici; obligé de me pencher pour souffler, j'ai déjà manqué plusieurs fois de tomber sur le théâtre, et cela finira par m'arriver.
— N'ayie pas peur, Pigeonnier, nous continuons. C'est à Fanfan Benoîton d'entrer en scène.
Le petit Léandre paraît : il s'acquitte fort bien de son rôle, ne manque pas un mot et n'a pas besoin de relever le nez pour regarder le souffleur.
Tout le monde applaudit l'enfant, et son père est attendri, une larme humecte ses yeux, et il dit à tous ceux qui Pentourent :
— C'est mon fils! Le petit drôle est né pour le théâtre I Quelle mémoire ! Mais tout à Pheure vous verrez ma fille et ensuite ma femme: : ce sera le bouquet '.
En efiet, dau3 un moment ou le jeune mitroa
a luut à fail oublie ce qu'il doit dire et attend en vain le soulfleur, qui n'est alors occupé qu'à se bien tenir sur sa chaise, dont les pieds tremblent continuellement, mademoiselle Zirzabelle, présumant que c'est un intermède, s'élance de la coulisse et vient danser un pas espagnol sur la scène, en remplaçant le tambour de basque par un de ces petits tambours d'enfant qu'on tient par un petit bâton et qui sont enjolivés de grelots.
Cette danse imprévue surprend d'abord le public, qui attendait la continuation de la pièce; mais bientôt on s'y fait, et comme la jeune Zirzabelle fait des pirouettes qu'elle ne finit jamais sans manquer de tomber, on l'applaudit pour l'encourager;
— Elle ira ! dit Bassinoire, mais elle n'est pas encore de la force de son frère.
« Maintenant, nous allons voir ma femme, car depuis le temps qu'on parle d'elle dans la pièce, elle aurait déjà dû paraître. J'aime à croire qu'on a rétabli ce qu'on lui avait donné.
« Je ne voulais pas qu'elle jouât, mais puisqu'elle a appris le rôle, je neveux pas qu'elle ait étudié pour rien. »
Le ballet impromptu a permis au personnage en scène de se rappeler son rôle. On continue la pièce.
Comme madame Benoîlon ne parait pas, cela impatiente M. Bassinoire, qui se met tout à coup à crier :
— Madame Benoîtonl... qu'elle paraisse!... Je de 11 onde madame Benoîlon!.,,
— Silence donc là-bas 1... disent les spectateurs.
— Mais non, je ne veux pas me taire!... ma femme a appris le rôle de madame Benoiton... Je veux qu'elle le joue!...
Quelques personnes qui ont vu jouer la pièce au Vaudeville se mettent alors à rire, et disent au portier :
— On s'est moqué de vous, mon cher monsieur : dans cette comédie, le rôle de madame Benoiton n'existe pas; on en parle souvent, c'est vrai, mais on ne la voit jamais.
Bassinoire demeure stupéfait; déjà il cherche des yeux sa femme, pour lui demander l'explication de sa conduite, mais on entend des cris au dehors et un petit mitron accourt tout effaré, en disant :
— Où est M. Bassinoire?... une vieille dame le demande... c'est pressé... c'est pour des voleurs!...
— Des voleurs! s'écrie-t-oii de toutes parts..»
— Oui, il paraît que la maison de M. Bassinoire en l'Sl remplie.
il était alors minuit passé, et comme à c^lte hcurc-là des voleurs peuvent en effet se livrer ' leur coupable industrie, tout le monde se met en mouvement ; il n'est plus question de la comédie, les acteurs eux-mêmes sautent en bas du théâtre et l'on se précipite dans la boutique, où l'on trouve madame Trotlin étalée sur un fauteuil et balbutiant d'une voix altérée :
— Ah ! mon pauvre monsieur Bassinoire !... elle est bien dangereuse votre porte I... heureusement jai pu me sauver sans qu'ils me voient, car ils allaient m'assassincr..- Mon Dieu, j'aurais bien besoin de prendre quelqu(; c^iose pour me remettre.
— Voulez-vous un verre d'eau, madame?
— Avec plaisir... mais je crois qu'un petit verre d'eau-de-vie me vaudrait mieux!...
On donne de l'eau-de-vie à madame Trotlin ; elle en avale coup sur coup deux petits verres; alors elle se sent en état de s'expliquer.
— Figurez-vous, mon cher monsieur Bassinoire, que tout s'était fort bien passé jusqu'à minuit, vos locataires étaient rentrés, moi j'avais dormi, ça allait comme sur des roulettes ! mais probablement un des locataires avait, en rentrant, oublié
2!i8 LE CONCIERGE DE LA RUE DU LAC.
de refermer la porte : comme c'est imprudent!... moi je dormais de confiance!
« Tout à coup je suis réveillée par un bruit sourd... je prête l'oreille, j'entends plusieurs voix d'hommes qui allaient, qui venaient, ils sont toute une bande., mon cher ami ; je me lève tout doucement pour regarder... on cognait des coups dans la cour!... probablement ils veulent dévaliser les caves.
« Soudain une figure paraît devant moi!... Ah! quelle figure 1... Messieurs... j'en ai encore le frisson!... Je lui dis :
« — Que demandez-vous, monsieur?... 11 me lait la grimace en me répondant :
« — Ce n'est pas toi, sorcière. »
« Puis il disparaît!...
« Vous pensez bien qu'alors je ne pense plus qii'à me sauver!...
« Je guette un moment où toute la bande était dans la cour; j'enfile l'allée, je me mets à courir sans regarder derrière moi I...
« Je ne sais pas comment j'ai eu la force d'arriver jusqu'ici !...
— Il faut aller arrêter les voleurs I... disent tous les hoinL,..
LA CaMEDlE ChEZ LE BOULAi\GEK. 'ii.
— Monsieur Bassinoire, nous vous accompagnerons tous!...
— Oui, tous...
— J'accepte, messieurs, je vais vous guider...
— Ah! messieurs, un moment!... disent les femmes, avez-vous des armes?... Vous n'allez pas vous exposer sans armes contre des bandits qui doivent être armés jusqu'aux dents!... cela n'aurait pas le sens commun.
— Oui, en effet, armons-nous... J'ai déjà chez moi deux fusils et un revolver.
— Moi, j'ai ma canne à dard...
— Prenons des pelles à four, des bâtons, des marteaux... Tout est bon contre les voleurs.
On s'arme comme on peut. Faute de mieux, un jeune homme a pris un pain de quatre livres long, très-rassis, et le porte sur son épaule comme un fusil.
On part en masse, accompagné des vœux de ces dames, qui restent sur Is seuil de la boutique du boulanger.
Bassinoire conduit la colonne; il n'a trouvé, pour s'armer, qu'un grand couteau de cuisine, mais il le brandit comme une canne de tambourmajor.
230 LE COiNClEUGE DE LA liUE DU BAC.
Il y avait près de trois cents pas de distance de la maison que l'on quitlait à sa demeure.
La nuit était noire ; cependant, en approchant de chez Bassinoire, on voit confusément différents objets devant la porte.
— Est-ce qu'ils ont un canon? dit un milron.
— Ce n'est pas probable ; mais je crois bien qu'ils ont une voiture, sans doute pour emporter les meubles qu'ils veulent voler.
On avance encore.
Alors une odeur très-peu parfumée vient frapper l'odorai de la compagnie.
— Ah ! sapristi 1 qu'est-ce que c'est que ça? dit un épicier,
— Ce que c'est? Parbleu! cela se devine...
— Plus nous avançons, plus cela devient fort!
— Bassinoire, il me semble que je reconnais les boîtes qui sont dans cette voiture là-bas... Est-ce que vous attendiez cette nuit les employés de monsieur Richer?
Le portier se frappe le front en s'écriant :
— Ah I mon Dieu ! je l'avais oublié I... C'est-àdire il me semble qu'ils ne devaient venir que demain... Mais non, c'était cette nuit!... Plus de doute... Oui, ce sont eux, que cette vieille folle de
La comédie chez LE BOULANGER, -ZSi
madame Trotlin a pris pou»' des voleurs. Oh ! i) n'y a plus à s'y tromper.
Toute la troupe improvisée prend le parti de rire du quiproquo, et s'en retourne gaiement, en faisant une foule de plaisanteries sur cette aventure.
Voyant que leurs maris reviennent en chantant, les dames sont bientôt r^s«urées ; on leur apprend ce qui a causé la frayeur de madame Troltin, et elles mêlent leurs éclats de rire à ceux de ces messieurs.
Madame Troltin, seule, persiste à croire que ce sont des voleurs qui se sont déguisés pour faire leur coup.
La compagnie, revenue dans la salle du spectacle, y trouve Pigeonnier, qui avait appelé en vain pour qu'on le descendit de sa chaise ; dans le tumulte on n'avait pas pensé à lui, et pendant que l'on sortait pour prendre les voleurs, il avait été forcé de rester juché sur son siège, qui était monté sur quatre pelles à enfourner.
U32 LE CC.NXIEPvGE DE LA RUE DU BAC.
De reluur dans leurs pénates, les époux Bassinoire avaient eu nécessairement une explication.
Elle avait été vive : suivant l'usage des femmes qui, lorsqu'elles ont tort, commencent par se fàchei', ce qui évite des explications qu'elles ne peuvent ou ne veulent pas donner, la fîère Eulalie avait dit à son mari :
— Je vous ai fait croire que je jouais madame Bcnoîlon, c'était pour vous habituer à me laisser paraître sur un théâtre Vous vous opposez à ce que je suive ma vocation, j ce que je fasse fortune sur la scène ; vous êtes un tyran I je ne veux pas
UKE FOIRE DE VILLAGE. i»i
vivre avec vous. Dès demain je vous quitta et je me retire chez ma mère.
Celte menace n'avait pas beaucoup effrayé Bassinoire ; il savait que la mère de sa femme était une pauvre paysanne qui habitait un petit village aux environs de Paris, où elle vivait bien modestement, en vendant des œufs et du lait; il s'était dit :
— Qu'est-ce que ma femme irait faire là? Soigner les choux et les carottes de sa mère! cela n'amuserait pas Eulalie, et il n'est pas probable qu'elle quitte sus enfants et son ménage pour cette vie rustique qui n'est pas dans ses goûts.
Cependant Eulalie était partie le lendemain matin; pendant l'absence de son mari, elle avait embrassé ses enfants, en leur disant :
— Ne soyez pas inquiets de moi ; vous me reverrez bientôt; je vous apporterai de riches vêtements et les couronnes qu'on m'aura lancées.
• Quand le portier apprend que sa femme a exécuté sa menace, il en demeure interdit, suffoqué, puis il se dit :
— C'est un coup de tête, mais elle reviendra demain. Elle veut voir si je courrai après elle; eli bien, non, je n'y courrai pas.
Cependant le lendemain se passe et Eulalie ne revient pas.
Bassinoire est (liste, car il n'est pas méchant, il regrette sa femme et se sent prêt à pleurer quand il regarde ses enfants.
Huit jours s'écoulent, point de nouvelles d'Eulalie : les enfants commencent à partager la tristesse de leur père.
Au bout de ce temps, Pigeonnier entre un matin chez Bassinoire, dont il ne se moque plus depuis qu'il sait que sa femme l'a quitté.
Il s'assoit dans la loge en disant :
— Eh bien, voyons, que fait-on ici? On est triste, on s'ennuie... Mais il ne faut pas ainsi se laisser aller au chagrin, ça ne remédie à rien. C'est aujourd'hui dimanche, il faut sortir avec les enfants.
— Et ma loge? dit le portier.
— Bon ! la mère Trotlin la gardera ; elle prendra peut-être cette fois les charbonniers pour des croque-morts, mais ce n'est pas dangereux. C'est aujourd'hui la fête du petit village de Villetaneuse, ce n'est pas loin ; allons-y.
— Villetaneuse! s'écrie Bassinoire; m a>'j c'est dans ce village qu'habite la mère de ma feiïnme ! . . .
— Eh bien, raison de plus pour y aller. Nous y rencontrerons peut-être ta belle évaporée, ou par sa mère, tu auras de ses nouvelles.
UNE FOIRE nE VILLAGE. 235
— Tu as raison ; oui, allons à la fête de Villetaneuse.
Les enfants sautent de joie. On est bien vite prêt.
La mère Trottin consent encore à garder la loge, à condition qu'on lui laissera de l'eau-de-vie pour soutenir son courage.
Pigeonnier, qui pense à tout, achète un pâté, et l'on part pour Villetaneuse.
Vous savez assurément ce que c'est qu'une fêle» une foire de village; mais ce qu'il y a en général de plus piquant dans ces bacchanales champêtres, ce sont les spectacles improvisés par les saltimbanques, ces cabotins ambulants qui passent leur vie ù courir de foire en foire, traînant avec eux leur maison, leur théâtre, leurs décors et leur personnel.
Ce sont de véritables boliômfs, et cependant, dans cetle existence nomade, règne encore un certain ordre, un arrangement qui mérite d'être remarqué.
Ces artistes de foire arrivent avec une immense voilure, longue comme un omnibus, mais qui est divisée en trois compartiments, de manière à former un appartement complet.
La première pièce est ordinairement la cuisine;
elle est pourvue d'un fourneau et d'une modeste quantité de casseroles et de marmites.
Le second compartiment sert de vestiaire , c'est là que soni empilés les costumes de la troupe, les instruments de musique et tous les accessoires dont on a si souvent besoin dans une pièce à spectacle.
Enfin, le dernier compartiment est la chambre à coucher, où le lit est toujours dressé.
Lorsque la troupe est nombreuse, on couche aussi dans le vestiaire, on se fait un matelas avec la tunique de Mahomet, les jupons de la paysanne alsacienne et le riche manteau de Marguerite de Bourgogne; le casque de François ?' sert d'oreiller, et pour avoir chaud aux pieds, on les couvre avec le pourpoint du duc de Guise.
Dans ce lit, fait de pièces et de morceaux, l'artiste nomade dort parfaitement, et beaucoup mieux que le richard couché sur la plume : c'est une compensation.
Au-dessus de la voiture sont entassés des décors et des pièces de bois qui servent à construire un théâtre.
Chaque acteur est tour à tour cocher. On n'a qu'un cheval, mais on le ménage. On ne va qu'à petites journées.
On a un chien, un fort chien de garde, qui veille, lorsqu'on fait dans la journée une halte et que tout le monde s'endort.
Le chien ne monte jamais dans la voiture, mais il va bien plus vite que le cheval ; il est toujours en avant, il sert d'avant-garde et aboie quand il aperçoit une habitation.
Quelquefois la troupe a deux voitures, la seconde contient alors tout ce qui sert à élever subitement un théâtre, une salle, et des décorations qui servent pour toutes les pièces : un salon et une forêt.
Mais les deux voitures annoncent alors une troupe de premier ordre, qui fait de l'argent partout où elle va, et reste parfois quinze jours dans le même endroit.
Ces troupes-là ont une musique formidable, composée de clarinettes, pistons, ilûte et grosse caisse. Cinq musiciens sul'iisent pour être entendus de fort loin, chacun d'eux faisant du bruit comme quatre.
Tout cela est en planches, mais il faut voir avec quelle dextérité, quelle adresse ces bohèmes élèvent une salle, qui n'a, à la vérité, qu'un parterre et un orchestre, mais peut quelquefois contenir jusqu'à cinq cenls spectateurs.
Une planche indique la différence des places,
les banquettes de bois ne sont pas plus dou( es à l'orchestre qu'au parterre, mais on paye iii cinq sous et ici dix. Vous voyez bien qu'on doit se trouver mieux à dix sous.
En dehors de la salle, on dresse une cslrade, puis on accroche une immense toile, sur laquelle sont brossées différentes scènes dramatiques tuiles pour donner le frisson aux plus braves.
C'est sur l'estrade que se place d'abord la musique et que se fait le boniment, ou, si vous aimez mieux, la parade qui sert à attirer les curieux et qui est ordinairement beaucoup plus amubanle que la pièce qui se joue à l'intérieur.
Pendant que les hommes construisent leur salle, vous voyez les femmes sortir les costumes de la voilure, les étaler, les brosser, les raccommoder.
D'autres vont chercher de l'eau et se mettent à lavei", à blanchir le linge de la troupe; les enfants, car il y a toujours quelques enfants, qui pour tout vêtement n'ont, suivant la saison, qu'une ciiemise ou bien un petit paletot, mais jamais de bas et vont sans cesse tète nue; les enfants font les commissions, ils vont chercher des litres de vin au cabaiet le plus voisin.
Enfin les femmes font la cuisine, préparent le repas, dressent le couvert sur l'herbe quand il y
en a, ou à défaut '^e verdure, sur une planche qui sert de table.
Au milieu de tout cela, le chien veille, il va et vient, il grogne si un étranger va trop près de la cuisine, il aboie après ceux qui s'arrêtent devant la marmite.
Le spectacle dure quelquefois jusqu'à minuit, parce qu'on donne plusieurs représentations dans la journée et la soirée, et que les paysans veulent en avoir pour leur argent.
Alors ces saltimbanques qui, depuis midi, ont continuellement crié en dehors, joué en dedans, fait de la musique, chanté et exécuté des -auls périlleux, soupent, puis se couchent; les (eramcs et les enfants dans la voiture, les hommes sur le théâtre, le chien dessous.
Pigeonnier et la famille Bassinoire arrivent à Villelaneuse sur les deux heures de l'après-midi.
La fête él^iit dans tout son éclat, et de fort loin on entendait la musique du théâtre forain ; c'était le moment où l'on attirait le monde d^» "^nt l'estrade, on allait faire le boniment.
Dès qu'ils entendent la "larinette et la grosse caisse, M. Léandre et sa sœur disent à leur père :
— Allcr.s ,,ur là, papa, allons voir pourquoi on iait de la musique.
— C'est quelque spectacle en plein vent!...
— n'est égal, allons voir ça.
— Auî:»nt aller là qu'ailleurs, dit Pigeonnier, et puis, ce doit être le plus bel endroit de la fête.
Les musiciens nomades jouaient une polka. Mademoiselle Zirzabelle prend son frère sous son bras et le force à polker tout le long du chemin.
On arrive sur la place, où se pressent les curieux.
Les paysans se portent en foule devant la parade, quelques villageoises se promènent, en regardant les boutiques de tourniquets, mais surtout pour faire admirer leur bonnet et leur tablier neuf.
Des habitants de Paris circulent au milieu de tout cela.
Enfui quelques jeunes gas s'obstinent à faire aller le tourniquet, dans l'espoir de gagner le beau vase qui est le gros lot, et après avoir dépensé une quarantaine de sous à jouer, gagnent un coquetier qui vaut bien dix centimes.
On approche de la parade, le premier sujet de la troupe fait alors cette annonce au public.
« Messieurs, mesdames, habitants de ce village et des environs, nous avons l'honneur devons: idnoncer que vous jouirez ce soir d'un spectacle nouveau, extraordinaire.
« Nous jouerons devant rhonorable sociélé la première représentation de la Fille des eaux, ou Vlncendie au château de Satan ^ pantomime dialoguée en Ireize actes, mêlée de chants, de danses, de combats au sabre et à riiache.
« Cette pièce n'a jamais été jouée que devant des tôles couronnées, mais aujourd'hui, et pour récompenser l'accueil que, depuis huit jours, vous avez daigné faire à nos efforts, nous n'avons reculé devant aucun sacrifice, aucune dépense, car, dans rincendie du château de Satan, vous entendrez plus de mille pétards, sans compter ceux que vous n'entendrez pas ! . ..
« Ce n'est pas tout, une autre surprise vous est ménagée :
« Une dame américaine, artiste d'un talent consommé, douée d'une de ces voix qui font le charme des forêts vierges de l'Amérique, la célèbre Criardini, qui a chanté dans toutes les grandes cours de l'Europe et même dans les petites cours, est arrivée hier dans ces parages, et veut bien ce soir nous prêter l'appui de son talent, en se chargeant du rôle de la Fille des ej»''L''^ dans lequel elle intercalera adroitement plu.s^urs airs de la Duchesse de Gérolstein et peut-être de la Belle Hélène...
242 LE CO.NCtERGE; DE LA RLE DU BAC.
« Pour celle représentation, vraiment sans égale, le prix des places ne sera pas augmenté, et messieurs les militaires pourront y amener gratis une bonne d'enfant.
«Qu'on se le dise!... Allez, la musique!... »
— Pas mauvais le boniment!... dit Pigeonnier, mais il paraît que ce n'est pas le premier jour de la fête.
— Non, c'est l'octave aujourd'hui, dit un bourgeois en poussant un soupir.
« Ah! monsieur! j'en sais quelque chose!...
« Je demeure là-bas... en face; ma maison est derrière ce théâtre forain; aussi vous devez penser si j'entends la musique ; c'est toute la journée et toute la soirée, jusqu'à plus de minuit, un lapnge infernal ; j'ai continuellement dans les oreilles la grosse caisse et les cymbales!... J'en suis déjà devenu un peu SDurd.
« Cette lêle-là n'en est pas une pour moi I...
— Papa, tu nous mèneras voir le Château de Satan?... dit Léandie.
— Ohl... oui, papa, et la Fille des eaux., qui lient sans doute éteindre l'incendie du château.
— C'est bon!... nous verrons cela! dit Bassinoire, mais auparavant, je veux m'informer de madame Mathieu, votre grand'mère, chez qui ma
femme m'a dit qu'elle se retirait : cela m'intéresse plus que la Fille aux eaux.
— Tu as raison, dit Pigeonnier; allons nous informer de la mère Mathieu, après quoi nous chercherons un bouchon dans lequel nous pourrons arroser notre pâté.
On entre dans une des rues du village oii l'on aperçoit un épicier, car un épicier de \illage doit en connaître à peu près tous les habitants.
On s'informe de la mère Mathieu ; le garçon épicier regarde dans le fond d'un cornet, comme s'il espérait y trouver ce qu'on lui demande; puis, après avoir longtemps réfléchi, il répond:
— Est-ce une femme ou une demoiselle?
— C'est une femme âgée, puisqu'on vous dit: la mère Mathieu.
— Je connais bien un Mathieu qui est dans les pompiers; c'est-yça que vous cherchez?
— Nous cherchons une vieille paysanne.
— Ah! fallait donc le dire tout de suite!... Je connais pas.
Les Parisiens vont s'éloigner.
Un paysan qui boit la goutte sur le comptoir les rappelle, en leur criant:
— Attendez donc, la more Mathieu... c'est-y celle qui vend des œufs et qui élève des poules?
— Justement ! dit Bassinoire, c'est bien la professicri de la personne que je cherche.
— La mère Mathieu 1 qui louche de l'œil droit?
— Des deux même, c'est probable; où logct-elle, s'il vous plaît?
— Tenez, au bout de la rue, tournez à gauche, vous verrez une mare, c'est pas là.
« Après la niiare, vous apercevrez un tas de fumier... c'est pas encore là.
« Mais plus loin il y a une laiterie, vous sentirez l'odeur des vaches.
« La mère Mathieu loge à côté des vaches. »
Sur ces indications on se remet en route : on trouve la mare, le fumier, la laiterie et enfin on aperçoit une petite maisonnette assez propre : ce doit être la demeure de la mère d'Eulalie,
On va y frapper, personne ne répond. Mais une villageoise, assise à la porte de la laiterie, dit:
— Oh! vous frappez inutilement, il n'y a personne.
— N'est-ce pas là que demeure la mère Mathieu?
— Oui, c'est là.
— Et elle est sortie?
— Pardi, elle est allée à la fête avec sa fille, une belle dame de Paris qui est chez elle depuis
UNE rOiriE DE VILLAGE. 245
huit jours... il y a déjà longtemps qu'elles sont parlies.
Bassinoire est très-content : du moins sa femme ne lui, a pas menti, en lui disant qu'elle allait chez sa mère.
— Maintenant que tu es tranquille, dit Pigeon nier, allons dîner, car j'ai très-faim et ces enfants aussi.
«Ensuite nous nous mettrons à la recherche de ta femme, et nous la trouverons , parce que ce village n'est pas immense, et qu'une femme qui est gentille n'est pas fâchée de se faire voir. »
On cherche un cabaret, et, n'importe en quelle ville, bourg ou village où vous vous arrêterez, c'est la chose la plus facile à trouver.
On s'attable, on attaque son pâté; avec une salade et du fromage, on a un diner trôs-suftisant.
Bassinoire a retrouvé toute sa gaieté; Pigeonnier ne perd jamais la sienne; les enfants sont joyeux, parce qu'ils espèrent bientôt embrasser leur maman ; on fùte le piqueton du cabaret.
Lorsqu'on quille la table, il commence à faire nuit ; mais il y a çà et là quelques lampions, quelques chandelles égarées, qui indiquent les endroits où sont établis des jeux ; cntin il y a le bal, qui est déjà en train.
246 LE CONCIERGE DB LA RUE Dïï BAC.
On va tout visiter, dans l'espoir de rencontrer Eulalie, mais on la cherche en vain.
Tout à coup le petit Léandre s'écrie :
— Papa ! et la Fille des eaux que tu as promis de nous faire voir?
— Parbleu , dit Pigeonnier, c'est par là que nous aurions dû commencer ! Madame Bassinoire adore le spectacle, elle est probablement entrée dans la baraque des saltimbanques.
— Tu as raison, dit le portier, Eulalie aura voulu voir l'hicendie du château de Satan.
« Entrons au spectacle. »
— C'est le bon moment, messieurs et dames, crie le pitre, on n'attendait plus que votre honorable présence, la grande pièce va commencer.
Bassinoire a pris des premières places.
On entre, la salle est pleine, ce n'est pas sans peine que les nouveaux venus parviennent à trouver trois places sur un banc de l'orchestre.
On s'en cont' ute parce que le papa tiendra son fils sur sesgei: jiix ; cependant cela le gêne beaucoup pour chercher sa femme ; il iniagi'ne de se lever, en tenant son fils sur ses épaules, et lui dit :
— Cherche ta mère.
Mais cette gymnastique n'est pas du goût du public, qui crie :
— Assis donc!... Qu'est-ce qu'il a donc celui-là à nous faire voir son petit môme!... Est ce qu'il croit que nous sommes entrés ici pour admirer sa progéniture... Assis! I !
La pièce va commencer.
Il faut bien que Bassinoire se remette sur sa banquette.
— Tu chercheras ta femme après le premier acte, lui dit Pigeonnier, et tu n'auras pas besoin de tenir ton fils en l'air; puisqu'il y a treize actes, tu auras beaucoup d'enlr'acles et tout le temps de la chercher.
La pièce commence.
Le théâtre représente une forêt. Dans le fond on a mis une coulisse de salon pour indiquer l'entrée du château.
Les costumes sont de tous les pays. L'amoureux est en Polonais, le père en Turc, et la princesse en Écossaise.
— Où donc que l'action se passe? demande un paysan à son voisin.
— Pourquoi que tu demandes ça ?
— Parce que voilà le père de la princesse qui est Turc et la princesse est Écossaise...
— L'action se passe partout, apparemment. «Ce que je veux voir, c'est la débutante, cette fa-
meuse Américaine, madame Criardini, qui doit Caire la Fille des eaux!...
— Et qui chante comme une forêt vierge?... Ahl faut voir! Si on nousaattrapés,moi,j,e me fâche... Elle est bien longue à venir, la Fille des eaux !...
— Si elle n'est pas mouillée, moi je silfle.
— Pourquoi donc veux -tu qu'elle soit mouillée?
— Puisque c'est la Fille des eaux, elle doit être mouillée...
— Que l'es bête!... au théâtre on fait toujours semblant. Ce n'est jamais vrai!
— Bah ! et dans les pièces où on mange?
— Ils font semblant, mais ils ne mangent pas.
— Tais-toi ! voilà la Fille des eaux ! L'acirice annoncée paraît : elle a un costume
tellement bigarré, qu'il est impossible de le définir, et sur la tête une couronne en pissenlits qui sont censés représenter des roseaux.
Elle manque son entrée parce qu'elle glisse sur un noyau de cerise oublié sur le théâtre ; elle est obligée de se retenir au Turc, qui se retient au Polonais, qui se retient à une coulisse, qui manque de tomber sur le publie.
Deux spectateurs sauleût sur le théâtre et soutiennent la coulisse; on la remet en place. et la pièce cootinue.
Cependant Bassinoire examine la Fille des eaux.
A force de s'écarquiller les yeux et de chercher le visage de l'actrice, qui est ombragé par les pissenlits, il dit à Pigeonnier :
— Ai-je la berlue?... Cette Fille des eaux, il me semble bien que c'est Eulalie!...
— Oui, pardieu ! c'est ta femme. Chut!... ne dis rieni,.. laisse-la jouer, il faut voir comment elle s'en tirera.
— Mon épouse jouer avec des bateleurs!... ô indignité!...
— Tais-toi donc!... tu vas te faire mettre à la porte et ce public-là ne badine pas S..
— Papa, on dirait maman, cette déguisée-là.
— Taisez-vous, mioches !
Eulalie, car c'est bien elle qui, sous le nom de Ciardini, fait son début sur le théâtre de la foire, débite fort mal la partie parlée de son rôle.
D'abord elle dit trop bas; on lui crie : « Plus haut! »
Alors elle se fait une voix de serinette fort peu agréable aux oreilles.
Le public, déjà mal disposé par l'entrée en glis- ^'^(Icde ractrice,coiniuence à murmurer et à dire:
— Drôle d'actrice!... elle ne sait pas parler. Pour que sa débutante gagne la faveur du pu-
blic, le directeur, qui joue leTurc, fait un signe à ses musiciens, qui font entendre la ritournelle de l'air :
Voilà le sabre de mon père !
Eulalie s'empresse d'entonner son air favori.
Mais comme ses nouveaux camarades ne savaient pas ce qu'elle disait dans son air, on avait oublié de lui donner un sabre ; dans le trouble d'un début, madame Bassinoire n'a pu penser à en demander un, ce n'est qu'au moment où elle entame son air que, s'apercevant trop tard qu'elle n'a point de sabre, elle arrache un pissenlit de sa couronne et le présente au Polonais en lui chantant :
Voilà le sabre de mon père ! !... etc.
Cette innovation n'est pas du goût dupnblic, qui croit qu'on semoquedeliii.il trépigne, siffle, crie:
— Elle veut nous faire passer un pissenlit pour un sabre ! ... A la chienlit ! ... à bas la chanteuse ! . . .
Eulalie s'arrête, elle est troublée, embarrassée. Le directeur prend la parole et s'adresse au public :
— Messieurs, ceci n'est pas du tout la faute de la célèbre Criardini ; c'est la personne chargée des .'icccssoircs qui a oublié de lui donner un sabre et que, pour cette faute grave, je vais mettre à l'amende de cinq cents francs.
«t Pour réparer cet échec, madame Criardini va vous chanter le grand air du superbe opéra de Galatée.
■ - Non, la Belle Hélène^ dit à demi-voix Eulalie au Turc.
— Mes musiciens ne le savent pas.
— Je ne suis pas si sûre de Galatée...
— De l'aplomb ! ça ira toujours.
Quoi qu'en ait dit le directeur, l'air de Galatée va mal, Eulalie se trompe, chante faux, se reprend souvent. Elle a déjà répété six fois :
— Verse encore! encore^ encore!...
— Non, en voilà assezf crie-t-on du fond de la salle. Ne verse plusl ne verse plus !...
— A bas la chanteuse I elle se moque de nous...
— Tiens, voilà pour la Fille des eaux !...
Au même instant, une pomme est lancée avec force sur la débutante par un lourd paysan et, malheureusement, ce n'est pas une pomme cuile.
Celle-ci a fr;ippé en plein sur l'œil gauche d'Eulalie, qui pousse un cri déchirant et tombe sans connaissance.
On s'empres.e autour d'elle; mais déjà \hss'>noire a quitté l'orchestre, ainsi que les enfants et Pigeonnier.
— C'est ma femme, c'est ma pauvre lemme i
ic52 LE CONCIERGE DE LA HUE DU r.AC.
s'écrie Bassinoire, en courant relever Euiaiie. Elle voulu jouer la comédie malgré moi... voilà les couronnes qu'elle a recueillies!...
«Quant à celui qui lui a jeté la pomme, si 33 le connaissais, je lui flanquerais mon pied quelque part! »
Mais personne ne répond à cette menace.
On laisse Bassinoire emmener sa femme.
Celle-ci, revenue à elle, est bien surprise de se voir entourée de son mari et de ses enfants.
Son mari ne lui adresse aucun reproche, car elle ne voit plus de son œil gauche, qui la fait horriblement souffrir.
Avec l'aide de Pigeonnier, on se procure une voiture, qui ramène tout le monde à Paris.
On entre chez un pharmacien, on court chercher un oculiste.
L'homme de l'art examine l'œil blessé et secoue la tête en disant :
— Il faut que cette pomme ait été lancée avec une force extrême 1
« Je crains bien que vous ne restiez borgne toute votre vie. »
— La leçon est roîde, dit Pigeonnier, mais il v « tout à par'er qu'elle lui profitera.
sous UN ESCALIER. iM
sous UN E8CALIIR
Quelques semaines se sont écoulées.
Julien, qui sait quel a été le résultat de l'enlre- Tue de son père avec Rohertin, ne se plaint pas et s'est borné à dire :
— J'attendrai.
Mais un matin, M. Droguin reçoit une let Ire qui ▼ient d'Angleterre.
11 se hâte de la décacheter, car il a reconnu l'écriture de sa fille.
Mademoiselle Iphigénie apprend à son père qu'elle est malade et sans argent, M. de Ravincfte ayani jugé à propos de partir sans elle . nur la
IF, CONCIF.UCK DE LA ULK DU BAC.
Calitornie et oublir de payer leur compte à Thùtel, où on lui relient tous ses effets jusqu'à ce qu'elle ait soldé sa dépense et celle de ce M. de Ravinelte.
La lettre se termine naturellement par une demande d'argent et la promesse d'être plus sage à l'avenir.
Le suisse pousse un gros soupir ; il est forcé de se dire que son fils avait raison.
Mais comme il ne peut pas abandonner sa fille et la laisser exposée à être emprisonnée pour dettes, en Angleterre, il ramasse ses économies, fait aigent de tout, et porte même au mont-depiélè son argenterie, en se disant :
— Je ne mangerai plus devant le monde, j'avalerai ma choucroute avec une fourchette d'étain... et cela pour payer les dépenses faites par M. le comte de Ravinelte, ou plutôt, comme dit mon fils, par cet escroc qui se dit grand seigneur! Mais il le faut ! je ne puis laisser Iphigénie exposée au plum-pudding à perpétuité; et encore est-il bien sûr qu'on lui donnerait du plum-pudding 1
Dans le ci-devant hôtel de Villagier, le grand escalier, qui se trouvait à droite sous le péristyle, formait à son début un angle aigu, sous lequel était comme une cavité assez profonde pour que
sous UN ESC A LIER 255
l'on pût y déposer dilTérciTls outils avec lesquels toutes les semaines on neltoyait la cour.
C'est là que Robertin mettait ses balais, ses brosses à frolter et son cirage anglais.
Quand on était dans ce recoin, on se trouvait caché à tous les yeux et cependant on pouvait entrevoiries personnes qui entraient ou sortaient par la porte cochère.
Une après-midi, Robertin venait de porter quelque chose dans ce réduit, le concierge était rêveur; malgré lui, il pensait sans cesse à ce jeune homme qu'il avait vu moulant dans l'escalier, qui connaissait les dames de Marsanne et qui pourtant ne revenait pas les voir, bien qu'il se fût écoulé trois semaines depuis qu'elles l'avaient engagé à leur rendre visite.
Robertin se disait :
— Ce jeune homme avait l'air souffrant et malheureux ; il est peut-être tombé malade... C'est bien singulier, il m'a toujours parlé avec dureté, avec un air de mépris, et malgré moi, je sens que je m'intéresse à lui... il y a des moments où je me reproche de ne pas avoir donné une chambre dans la maison à ce M. Saint-Clair que, cependant, je ne coimais pas.
Comme Robertin s'abandonnait à ses pensées,
'i^() LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.
celui dont il s'occupait entre dans la maison et se dirige vers l'escalier sans même regarder la loge du concierge, qui est resté dans son réduit et n'a pu être aperçu par le jeune Saint-Clair.
Celui-ci va pour monter l'escalier, mais il s'arrête sur la troisième marche, car une personne le descendait, et cette personne, qui se trouve presque aussitôt devant lui, est la charmante Adrienne.
— Monsieur Saint-Clair I s'écrie la belle demoiselle. Ah ! c'est bien heureux, monsieur, que vous vous soyez enfin décidé à venir nous voir.
« Savez-vous qu'il y a au moins trois semaines que nous vous avons rencontré? vous nous aviez dit alors que vous reviendriez bienlôt... C'est ircsvilain d'abandonner ainsi son élève.
« Mais venez, montez vite, que ma tante vous gronde.
— Ah I mademoiselle 1 un moment, de grâce puisqu'un hasard inespéré me fait vous rencontrer seule. Je m'en trouve si heureux !.. .Je vous en prie, permettez-moi d'en profiter, car ce bonheur ne se représentera pas de bien longtemps peut-être.
— Mon Dieu, monsieur, puisque cela vous fait plaisir, je le veux bien.
« Vous avez donc à me dire des choses que vous ne voulez pas que ma tante entende? »
sous UN ESCALIER. 257
La voix d*Adrienne était devenue tremblante en prononçant ces dernières paroles.
Le jeune homme y répond avec feu :
— Mademoiselle, je ne sais pas si avez lu dans mes yeux tout l'amour que j'éprouve pour vous, mais cet amour est mon bonheur, ma vie, bien que je sache qu'il est sans espérance, car dans la position où je suis, il ne m'est pas permis d'aspirer à votre main.
« Non. Je sens que cela est impossible... Mais, de grâce, permettez-moi de vous aimer et pardonnezmoi d'oser vous le dire...
« Pardonnez-moi de vous jurer que jamais une autre femme ne fera battre mon cœur.
« Je ne viens pas vous voir. Ah 1 si vous saviez combien je souffre, combien je suis malheureux de me priver de votre vue !... Mais, en vérité, dans le costume que je porte, je rougis de me présenter devant vous, devant madame votre tante.
« Les élèves que j'ai ne m'ont pas encore donné le prix de mes leçons.
« J'attendais avec impatience cet argent pour m'achoterce dont j'ai besoin. Aujourd'hui, cependant, je n'ai pu résister au désir de vous voir, ne fût-ce qu'un moment, et je bénis le ciel d'avoir eu cette idée, puisque j'ai pu vous rencontrer seule et
VOUS dire tout ce que je renfermais «lans mon cœur... »
La nièce de la comtesse ne semble nullement offensée par l'aveu qu'on vient de lui faire ; elle balbutie :
— Monsieur Saint-Clair, je ne suis pas fâchée que vous m'aimiez... au contraire...
— Ah! mademoiselle!...
— Votre redingole, qui n'est pas toute neuve, vous empêche de venir. Vous avez tort, monsieur. Est-ce que vous croyez que je m'occupe de votre toilette? Les personnes qui nous plaisent ne sontelles pas toujours bien venues?
— Que vous êtes bonne, et qu'il sera heureux, celui que vous choisirez pour mari !
— Queje choisirai!... Ah! si on me laissait choisir, alors moi aussi je serais heureuse !... Mais je dépends de ma tante, qui me tient lieu de mère.
« Écoutez, monsieur Saint-Clair, elle n'est pas bien riche non plus, ma tante; nous vivons avec beaucoup d'économie : voilà pourquoi elle voudrait me voir épouser (juelqu'un qui aurait de la fortune, tandis que moi, je n'y tiens pas du tout.
« Mais il y aurait un obstacle bien plus grand à notre union, un obstacle insurmontable.
sous UN ESCALIER. 259
— Quel est-il, mademoiselle?
— Ma tante est entichée de sa noblesse. Mon père était noble aussi, el jamais on ne me laissera épouser un roturier.
« Oh ! si j'étais la maîtresse, je vous jure que cela me serait bien égal, à moi.
— Mademoiselle, si cet obstacle était le seul qui s'opposât à notre union, il me serait bien facile de le lever.
« Je ne suis pas ce que vous croyez. Saint-Clair est un nom que j'ai pris pour cacher mon rang et mon titre, parce que mon père ne voulait pas que le nom de ses ancêtres fût porté par un pauvre maître de dessin.
« Je suis le marquis de Villagier, je suis le petitfils de celui à qui appartenait cet hôtel et qui périt dans la révolution.
— Est-il possible!... Que m'apprenez- vous là 1..^ Ah 1 j'en suis bien contente I
a Mais pourquoi donc cacher votre nom qui est si beau ?
— Plus il estbeau, mademoiselle, plusilm'aurait été cruel de faire courir le cachet au dernier descendant des Villagier.
« En quelques mots, je vais vous faire connaître tous nus malheurs :
260 lE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.
« Mon grand-pèic, poursuivit Saint-Clair, ou plutôt pour lui rendre son véritable nom, le jeune M. de Villagier, mon grand-père, prévoyant une partie des événements que devait amener la révolution, avait envoyé son fils chez un de ses bons amis à Munich, en Bavière. Il marquait à cet ami qu'il irait dans quelque temps rejoindre son fils, mais que, s'il ne pouvait pas faire le voyage, il lui écrirait et lui enverrait une grosse somme d'argent, afin que l'on pût, en pays étranger, donner au descendant des Villagier une brillante éducation.
«Le temps se passa. On ne reçut plus aucune lettre de mon grand-père, et bientôt, à Munich, on apprit la fatale nouvelle ! ... Le marquis de Villagier avait été arrêté, puis avait péri sur l'échafaud ; ses biens avaient été confisqués, et cet hôtel, le sien, vendu à vil prix.
« Ce qui aggrava la douleur de mon père, ce fut d'apprendre que l'auteur de tous ces malheurs était un homme que le vieux marquis avait comblé de bienfaits, un certain Robertin, alors concierge de cet hôtel; c'est lui qui avait dénoncé mon grandpère...
— Quoil ce Robertin qui est encore notre concierge...?
sous UN ESCALIER. 261
— Non , mademoiselle , c'est le père de cet homme qui fut cause de la mort de son bienfaiteur!
— Oh! c'est affreux, cela I
« Mais comment a-t-on su que ce Robertin avait commis cette infâme action ?
— Mon Dieu, mademoiselle, d'après ce que j'ai entendu dire, le concierge devint un des plus chauds terroristes de l'époque ; il ne cachait pas ses opinions, et lorsqu'on lui reprochait d'avoir fait ari'èler son maître, qui cependant ne conspirait pas contre la république, il se bornait à répondre :
« J'ai fait ce que j'ai voulu, cela ne regarde « personne ! »
«Aussi, bien que cet hôtel fût en séquestre, on lui en confia la garde, et il trouva le moyen d'y conserver toujours la place qu'il occupait et qu'il a transmise à son fils.
« Maintenant, mademoiselle, vous devez comprendre pourquoi je ne puis voir celui-ci sans éprouver à son aspect un sentiment de répulsion.
— Oh ! oui, monsieur, je le comprends ; mais de grâc( , achevez-moi l'histoire de votre père...
— Il fut élevé jusqu'il l'âge de dix-huit ans à Munich, thez cet ami auquel mon graud-père
l'avait confié. Au bout de ce t( mps, cet «mi lui dît:
« Vous êtes maintenant marquis de Villagier, mais vous n'avez plus de fortune ; il faut tâcher d'en acquérir une nouvelle. Partez pour l'Amérique, je vais vous donner une lettre pour un planteur de mes amis, et par ses soins vous pourrez peut-être redevenir riche et porter dignement le ïiom de vos ancêtres. »
« Mon père suivil ce conseil. En Amérique , le destin sembla lui sourire. Il épousa une jeune Américaine: je tus l'unique fruit de cette union.
« Ayant amassé de quoi vivre honorablement, mon père n'avait plus qu'un désir, celui de revenir en France. Mais ne se trouvant pas assez riche pour y tenir son rang, il convcrlit tout son or en marchandises , dont la vente devait tripler ses capitaux. U en chargea un vaisseau, sur lequel nous montâmes avec ma mère.
« Le voyage fut heureux d'abord, et nous formions les plus doux projets pour l'avenir, lorsqu'une horrible tempête détruisit toutes nos espérances I ... Notre bâtiment périt, ma mère fut engloutie dans les flots avec presque tout l'équipage ; mon père et moi fûmes jetés sur un roclur ; nous y passâmes deux jours sans secours, sans vivres.
sous UN ESCALIER. 263
presque sans vêlements, car la mer nous ava terril)l(;ment ballottés.
« Ail bout de ce temps, un petit navire nous aperçut, nous prit à son bord et nous débarqua à Dieppe. Mais dans quelle situation!...
« Mon père, malade, désespéré de la mort de ma mère; moi, javais dix-neuf ans alors, étant sans ressource pour aider mon père!... Des pêcheurs eurent pitié de nous ; ils nous donnèrent un asile et pendant six mois, en travaillant avec eux, je gagnai de quoi nous nourrir.
« Au bout de ce temps, je me rappelai que l'on m'avait trouvé du talent pour le dessin ; c'était le seul art d'agrément pour lequel j'avais eu de la vocation.
«Je m'amusai d'abord à crayonner le portrait d'un de mes compagnons de pèche. Il en fut émerveillé, et il fallut que je fisse les portraits de tous ses camarades.
«Mon talent étant connu, j'eus pour clients des habitants de la ville, puis l'un d 'eux me demanda si je voulais donner des leçons de dessin à ses enfants.
« Vous devez com rendre avec quelle joie j*acccptai; j'aimais infiniment mieux être dessinateur que pêcheur.
« Mon père ne s'opposa pas à ce que je suivisse cette nouvelle carrière, mais il y mit une condition :
« Mon fils, me dit-il, il ne faut pas qu'un marquis de Villagier soit réduit à courir le cachet. Puisqu'il faut, pour vivre, que tu donnes des leçons de dessin, quille ton nom, ton titre, et jure-moi de ne les reprendre que lorsque la fortune le sera redevenue favorable. »
«Je fis à mon père le serment qu'il exigeait ; il est mort il y a un an, mais je suis toujours fidèle à ma promesse, et voilà pourquoi, mademoiselle, je me suis présenlé sous le nom de Saint-Clair.
— Ahl monsieur, si vous saviez combien voire récit m'a intéressée î... comme je suis conlenle de savoir que vous eles le marquis de Villagier I...
« Oh ! je vous en prie, venez conter tout cela à ma tante... Elle sera heureuse de vous entendre, de savoir qui vous êtes.
— Mademoiselle... pas encore, je vous en prie... J'attends après-demain un costume plus convenable, et vous ne voudriez pas que le marquis de Villagier se présentât sous de pareils vôlemenls ?
— Que vous êtes enfant!... Toujours celle question de costume!...
— Je vous assure, mademoiselle, que c'est une
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question très-importante dans le siècle où nous vivons.
— Eh bien, faites ce que vous voulez... Mais vous ne m'empêcherez pas , moi , de causer de vous avec ma tante... Je suis si contente... si joyeuse !...
« Au revoir, monsieur le marquis. . . Ah ! laissezmoi vous appeler ainsi la première... Cela me fait tant déplaisir 1...
« A bientôt, monsieur le marquis, car cette fois vous ne manquerez pas à votre promesse, j'espère...?
— Non, mademoiselle, après -demain j'aurai l'honneur de me présenter chez madame de Marsanne.
— Après-demain I c'est encore bien long... Enfin, venez le plus tôt possible, monsieur de Villngier. »
Et la charmante fille remonte l'escalier en adressant le plus doux sourire au jeune homme, qui la suit des yeuA tant qu'il peut l'apercevoir, puis va sortir de la maison, lorsque, sous la porte coclière il se sent retenu par Robertin.
Le concierge n'est plus le môme : son visage est transfiguré, une expression de joie, de bonheur
anime tous ses traits, ses yeux sont tout humides, il est en proie à Témotion la plus vive, et c'est d'une voix tremblante qu'il murmure :
— Monsieur .. pardon I excusez-moi... mais vous m'aviez demandé à louer une chambre dans cette maison...
— Sans doute, répond le jeune homme, tout surpris du changement qu'il remarque chez le concierge.
— Eh bien, monsieur, j'en ai une. . . et qui vous conviendra, j'en suis sûr. Veuillez venir demain dans l'après-midi, elle sera toute prête.
— Ah ! vous en avez une !... mais, c'est que je ne vous ai pas dit... Je n'ai pas de meubles, moi, il faudrait donc qu'elle eût au moins le strict nécessaire.
— Oh ! soyez tranquille, monsieur, elle aura tout ce qu'il faut... rien n'y manquera.
— Ah 1 c'est très-bien, en ce cas. . . Et je pourrai demain en prendre possession?
— Oui, monsieur, tout sera disposé, vous serez attendu.
— A demain, alors.
Le jeune maître de dessin s'éloigne tout surpris de ce qui lui arrive, et Robertin rentre dans sa
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loge, où il embrasse tendrement sa fille, en lui disant :
— Enfin l.„ on ne te dira plus de mal de ton pèrel
Avant que sa fille ait eu le temps de lui demander l'explication de ce qu'il vient de lui dire, Robertin a déjà quitté sa loge ; il sort vivement et se rend chex un fameux tapissier, puis chez un tailleur, puis chez une lingère. Il ramène avec lui des ouvriers tapissiers et les conduit à l'appartement du premier étage, qui n'a jamais été habité depuis l'arrestation du vieux marquis.
Cet appartement est encore meublé à peu près comme il l'était du temps de son propriétaire. Les draperies seules avaient été enlevées. Robertinen fait poser partout de nouvelles, bien riches, bien
élégantes et qui s'accordent avec l'ameublement, qu'il a toujours entretenu avec un soin extrême.
Pendant que les ouvriers travaillent au premier étage, Robertin est monté à sa chambre des mansardes.
Dans une cachette, adroitement pratiquée sous le toit et que l'œil le plus fin ne saurait découvrir, il prend un portefeuille bien garni, une liasse de papiers et plusieurs sacs renfermant des rouleaux d'or.
Enfin, il décroche de la muraille un portrait en pied de grandeur naturelle, qui représente un élégant cavalier avec le costume de cour qui se portait sous Louis XVI.
Le concierge descend tout cela dans l'appartement du premier. Il serre le porlefeuille, les papiers et les sacs dans un secrétaire, puis fait poser le portrait dans le magnifique salon, à une place qu'il y occupait avant que les événements ne l'aient forcé à se cacher au grenier.
Le tailleur a apporté les vêtements les plus à la mode, et qui peuvent être du goût d'un jeune homme du grand monde, il a suivi les indications que lui a données Robertin sur la taille et la corpulence de la personne qui en a besoin : la lirigèro a fait de même.
On a étalé tout cela sur un meuble, dans la pièce qui sert de cabinet de toilette. Robertin examine, regarde partout, pour s'assurer que rien ne manque, et que celui qui va venir habiter ce logement y trouvera ce qu'un jeune houime peut désirer pour paiailre avec élégance dans le monde.
Le lendemain, à midi, tout est terminé, et Robertin redescend près de sa fille en se frottant les mains et en disant : — Tout est prêt, il peut arriver maintenant 1
— Qui donc cela, mon père?
— Celui qui va habiter l'appartement du premier.
— Vous l'avez donc bien voulu louer, enfin?
— Oui, j'ai trouvé le locataire qu'il me fallait.
— Mais je n'ai vu venir personne, mon père!
— Tu n'as donc pas remarqué que ce jeune homme qui lorgnait toujours notre hôtel... et que ces dames du second connaissent, est venu hier dans la journée?
— Le jeune homme si pâle, qui a lair si triste, si malheureux?... A coup sûr, ce n'est pas à lui que vous avez loué le bel appartement du premier?...
— Si, ma fille, c'est à lui !
— Ah I vous vous moquez de moi, mon père, car vous avez, au contraire, refusé de lui donner un chambre.
— C'est vrai, mon enfant, il y a quelques jours, je lui ai refusé une chambre ; aujourd'hui je lui donne un appartement complet... cela prouve que, dans la vie, on fait un jour tout le contraire de ce qu'on avait fait la veille.
— Mais alors, il est donc devenu riche, ce jeune homme, qui avait presque l'air pauvre?
— Tu le sauras bientôt, ma fille, car il va venir, je l'attends... oh! oui, je l'attends avec impatience!
« Mais on entre dans la maison . . . c'est lui ... ah I c'est lui enfin '
«Ma fille, saluez respectueusement ce monsieur.
Adeline obéit à son père, en se demandant ce que cela veut dire.
Robertin court au-devant de la personne qui vient d'entrer sous le vestibule, il la salue profondément en tenant sa casquette à sa main.
Le soi-disant Saint-Clair s'étonne de cette excessive politesse du concierge et se hâte de lui dire :
— Me voici. Cette chambre que vous «n'avea ofierle est-elle libre?
272 lE CO^CIERGE DE LA RUE DU DAC.
— Veuillez me suivre, monsieur, je vais avoir l'honneur de vous conduire.
Robertin monte le grand escalier, le jeune homme le suit, mais Robertin s'arrête au premier et ouvre la porte de l'appartement ; alors Saint- Clair, qui le suivait, s'écrie :
— Mais vous vous trompez, concierge, à coup sûr ce n'est pas au premier étage que doit être la chambre que vous me destinez.
— Non, monsieur, je ne me trompe pas. . . Donnez-vous la peine d'entrer ici.
Le concierge s'efface pour laisser passer le jeune homme, qui éprouve une vive émotion en pénétrant dans cet appartement qui vit naître son père.
Saint-Clair est surpris par tout ce qu'il voil, il traverse les premières chambres, et, toujours plus étonné, arrive dans le salon où il s'arrête, en s'écriant :
— Mais ces meubles sont fort beaux!... Tout cela est en place... On croirait que les anciens propriétaires de cet hôtel ne l'ont pas quitté... et ce portrait... mon Dieu ! quel est ce portrait?
— Celui de votre grand-père, monsieur le marquis, que le mien a eu le bonheur de conserver, ainsi que la somme considérable que lui avau
confiée votre aïeul, et avec une partie de laquelle mon père a pu, sous un faux nom, racheter cet liôlcl et vous le réserver ; car vous êtes ici chez vous, monsieur le marquis, cet hôtel vous appartient, vous en trouverez les titres de propriété dans ce secrétaire, ainsi qu'une somme de quatre cent qualre-vingt mille francs, résultant de ce qui est resté à mon père, après l'achat de l'hôtel et des loyers que lui et moi avons touchés depuis cette époque.
Le jeune marquis de Villagier, — car maintenant nous ne lui donnerons plus d'autre nom, — doute s'il est bien éveillé ; pour lui prouver qu'il ne rêve pas, Robertin ouvre le secrétaire, lui fait voir les titres de propriété, puis dans le portefeuille prend les billets de banque, qu'il compte devant lui, ainsi que les rouleaux d'or, en lui disant :
— Je me suis permis hier de toucher à cet argent pour faire mettre des rideaux, des portières à cet appartement, et acheter tous les vêlements dont j'ai pensé que vous pourriez avoir besoin... J'espère que monsieur le marquis me le pardonnera ?
— Vous pardonner, Robertin, quand vous me rendez ma fortune et cet hôtel où est né mon
père!... quand c'est au vôtre, à son dévouement que je dois tout aujourd'hui !
« Et je vous parlais avec mépris, je vous regardais avec colère!... Mais pourquoi donc avez-vous laissé croire à toutes ces calomnies que l'on a débitées sur votre père?
— Il le fallait, monsieur le marquis, et votre aïeul lui-même, en lui confiant une somme de six cent mille francs en or, en lui indiquant la cachette qu'il avait fait pratiquer là-haut, dans une chambre mansardée, lui avait dit :
« Robertin, s'il m'arrivait un malheur, si j 'étais arrêté , pour que vous puissiez plus sûrement conserver à mon fils la somme que je vous confie, feignez d'être un des plus chauds partisans dos idées nouvelles, ne démentez aucun des propos que votre conduite fera alors tenir; c'est le plus sûr moyen pour consorver votre place dans l'hôtel, et je vous sais assez d'intelligence pour vous conduire ensuite comme les circonstances vous le commanderont. »
« Votre aïeul ajouta :
« J'écrirai à cet ami chez lequel j'ai envoyé mon fils pour qu'il sache que c'est à vous que j'ai confié tout ce que j'ai pu réaliser sur mes biens. »
« Mais cette lettre, sans doute, il n'eut pas le
temps de l'écrire ou la faculté de la faire parvenir à son adresse...
— Non ! car jamais mon père, ni la personne chez laquelle il était, ne reçurent aucune lettre démon aïeul après son arrestation.
— Mon père a fidèlement exécuté les volontés de son maître : après la mort de votre aïeul, il racheta cet hôtel sous un nom supposé. Jusqu'au dernier moment de sa vie, il garda le secret sur ces événements, ce n'est que peu d'instants avant de mourir qu'il m'en fit dépositaire, en me disant :
« Continue ce que j'ai fait ; le fils de mon maître reviendra quelque jour ; lis avec attention tous les journaux, et si tu apprends où il est, hâte-toi de lui annoncer qu'en France il retrouvera sa fortune. En attendant garde-lui son bel appartement du premier, loues-en quelques autres afin de tâcher de regagner l'argent que j'ai dû donner pour l'achat de l'hôtel, mais ne laisse loger dans cette maison que des personnes en qui tu puisses avoir toute confiance. »
«Voilà, monsieur le marquis, ce que m'a dit mon père, et j'ai suivi religieusement ses instructions espérant toujours que cette demeuro reviendrait à son propriétaire légitime.
Pour toute réponse le jeune marquis ouvre ses bras à Robertin, en lui disant :
— Embrassez-moi, et puissiez-vous dans celle étreinte trouver la récompense de votre conduite et de celle de votre père I...
— Ah I monsieur le marquis , un tel honneur!...
— L'honneur est pour celui qui a fait une belle action, la récompense n'est que justice.
Bientôt le jeune marquis s'écrie :
— Robertin, vous m'avez parlé de vêtements que vous avez fait venir pour moi, où sont-ils?
— Dans votre cabinet de toilette, monsieur, veuillez vous y rendre.
A la vue des vêtements à la mode, étalés sur des meubles, le marquis éprouve une joie qui n'est pas la moins vive qu'il ait ressentie dans cette journée ; mais il était encore très-jeune, et il allait enfin pouvoir se parer i le manière à se montrer avec tous s«#s avantages ; il était tout naturel que cela ajoutât à son bonheur.
En peu de temps, le jeune de Villagier a revêtu un élégant costume, il semble transfiguré : il n'est plus le môme, son air souffrant, sa pâleur même ont disparu. C'est un charmant cavalier, car rien
n'embellit comme le bonheur, et la toilette ne nuit jamais.
— Maintenant, dit-il à Robertin, ayez la complaisance de monter chez ces dames du second, et dites-leur que leur nouveau voisin du premier, le marquis de Villagier, demande la permission de leur présenter ses hommages.
— »■ J'y vais, monsieur le marquis.
Le concierge fait sa commission.
Mais lorsqu'il dit :
« Votre voisin du premier, le marquis de Villagier... » la comtesse regarde sa nièce, en s'écria nt :
— Que m'avais-tu donc conté , Adrienne, que ce jeune maître de dessin était le marquis de Villagier?... Tu vois bien qu'il t'a trompée, puisque celui-ci demeure ici dessous dans le bel appartement du premier.
— Cependant, ma tante, je vous jure...
— N'importe. Concierge, dites à monsieur de Villagier que nous serons enchantéas de le recevoir.
A peine la comtesse a-t-elle achevé ces mots que le jeune marquis , qui attendait dans une piècie voisine, entre précipitamment dans le sùlon. En
vovanl cet élégant cavalier, la tante reste toute interdite, mais Adrienne s'écrie :
— C'est lui !... c'est li'i, ma tante... Ah! j'étais bien sûre qu'il ne m'avait pas trompée!,..
— En effet, dit madame de Marsnnnc... Mais ce changement complet dans vo!r>.' coslume...?
— Vous annonce, madame, qu'avec mon nom, j'ai retrouvé aussi ma fortune, et je vais vous dire qui me Ta conservée.
Le jeune marquis répète alors à la comtesse tout ce que Roberlin vient de lui apprendre. ' On doit deviner avec nuel intérêt ces dames écoutent ce récit et quels éloges elles donnent à la conduile du concierge et à celle de son père.
— Ahl que j'ai bien fait de point déménager quand Roberlin n'a pas voulu qu'on aille chercher les pompiers ! dit madame de Marsanne.
« Monsieur de Villagier, je suis charmée de demeurer dans votre hôtel, mais maintenant que vous en reprenez possession, peut-être ne voudrez-vous plus y iGger des étrangers "
— Si vous y consentez, madame, vous ne serez plus une étrangère pour moi; car aujourd'hui i'ose enfin vous déclarer tout l'amour que j'éprouve pour mademoiselle votre nièce et vous prier de
rendre mon bonheur parfait en m'accordent sa main. »
Cette demande ne pouvait être que favorablement accueillie. Heureux dans ses amours, le jeune marquis de Villagier ne songe plus qu'à récompenser celui qui lui a rendu sa fortune.
Robertin prétend qu'il n'a fait que son devoir et ne veut pas de récompense. iMais le marquis exige qu'on respecte aussi sa volonté, et il donne trente mille francs de dot à la jeune Adeline.
Lorsque M. Droguin apprend que la petite couturière a une si jolie dot, il est le premier à dire à son fils :
— Épouse la fille de Robertin, mon ami, de ce brave Robertin sur lequel on débitait d'indignes calomnies! Je te donne mon consentement. Sois heureux, Julien. Ta sœur est revenue d' * igleterre bien maigre, bien chélive, bien enrhumée! Elle me coûte tous les deux jours un rouleau de sirop dégomme !... mais je ne lui fais pas de reproche... bien qu'il me soit très-désagréable de manger ma choucroute avec de l'étain!...
En épousant .\deline, le premier soin de Julien est de rendre à son père ses couverts d'argent. Quanta la famille Ba^ssinoire, elle a retrouvé la
paix dans son intérieur, depuis que la femme du portier est devenue borgne, en jouant la Fille des Eaux avec des saltimbanques. Il n'a fallu qu'une pomme pour la guérir de son goût pour le théâtre» voyez à quoi tient ici-bas le bonheur I
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