MADEMOISELLE IPHIGÉNIE
ânes l*auraient menée jusque-là?... Enfin, je vais savoir ce qui en est.
« Écoutez un peu ce style-là, frotleur; on lit bien des choses dans les journaux qui ne méritent pas l'impression comme ceci.
— Ma petite dernière écrit bien aussi ! mais c'est en bâtarde...
— 5e ne vous parle pas de la beauté de l'écriture... sapristi! entendons-nous! je vous parle des pensées, des idées que renferme celte missive...
— Ah! c'est différent, je comprends!
— « Mon cher et aimable père... »
« Hein ! c'est déjà gentil ce début-là, il y en a qui auraient mis :
« Mon cher père, » tout sec ! ou « mon petit père, » ce qui est commun. Mais Iphigénie a mis tout de suite : « Mon cher et aimable père!... »
« Je poursuis :
« Ne soyez pas surpris si je suis à Boulogne-sur- Mer, au lieu d'être à Argenteuil. Le lait d'ânesse ne suffisait plus à la poitrine de mademoiselle de Filen\ille, on lui a ordonné les bains de mer; et comme ma santé est aussi délicate que celle de mon élève mademoiselle de Filenville m'a dit :
« Venei avec 'moi, à Boulogne-sur-Mer, nous
«prendrons des bains dans la même baignoire...»
— Si ces demoiselles se baignent dans la mer, la baignoire est grande, en effet...
— Frotteur, vous ne comprenez pas que ceci est une manière élégante de parler. Ah ! comme c'est heureux pour ma fille d'avoir la même poitrine que son élève! Elle suit tous ses traitements!...
« Je continue:
« Il est donc possible que nous restions assez longtemps ici, et même, si les médecins pensaient qu'un voyage en Angleterre peut entièrement rétablir la santé de mademoiselle de Filenville, je ne pourrais pas faire autrement que de l'y accompagner... mais, dans ce cas, je vous enverrais du plum-pudding... »
« Chère enfant! du plum-pudding!... la friandise que j'aime le mieux de tout ce qui est anglais !
— Moi, je n'aime que les poires d'Angleterre.
— « Adieu donc, mon cher père... »
« Ici, elle n'a pas mis aimable ^maiis comme elle l'a mis là-haut, c'est sous-entendu.
« N'ayez aucune inquiétude sur moi ; si je ne vous écris pas souvent, c'est que les bains de mer prendront tout mon temps. ,
« Votre bien-aimôe Iphigénie. »
MADEMOISELLE IPHIGENIE. |79
« Allons, décidément la voilà lancée. Ça me fait de la peine d'être privé de sa présence, mais d'un autre côté, je suis fier d'avoir une fille qui voyage avec la famille d'un banquier.
— Ah! ben moi, si mes filles voulaient tant seulement aller à Saint-Cloud sans leur mère, ça ne me conviendrait pas du tout.
« Bonjour, monsieur Di oguin I
— Ce frotteur n'est pas fort, se dit le suisse ; il laissera ses filles végéter dans leur intérieur, il ne veut pas qu'elles sortent sans leur mèrel... il ne comprend pas le progrès I c'est un homme encroûté 1 . . .
Et Droguin tenait encore dans sa main la lettre de mademoiselle Iphigénie, lorsque son fils entre dans sa loge.
— Ah ! te voilà, Julien ! tu arrives bien. Je viens de recevoir une charmante lettre de ta sœur. Iphigénie est dans la mer à Boulogne, avec mademoiselle de Filenville; elles vont y prendre des bains pour leur santé... Ta sœur est, à ce qu'il parait, traitée dans cette famille comme l'enfant de la maison; cela peut la mener très-loin...
« Eh bien, au lieu d'avoir l'air enchanté de ce que je t'apprends, lu fronces le sourcil 1... tu semblés mécontent I...
— En effet, mon père, je suis désolé de voir qu'on vous trompe sans cesse!... répond le jeune homme en se laissant tomber sur un siège. Je vous ai caché longtemps ce que je savais sur ma sœur, parce que je ne voulais pas vous faire de peine... vous ôler vos illusions... mais je vois bien qu'il faut enfin que vous sachiez la vérité!... •
— La vérité? mais assurément, je veux la savoir... pourquoi hésites-tu à parler? crois- tu que je manque de courage? Mon fils, on peut tout dire à un homme qui a été en ballon!...
— Eh bien, mon père, ma sœur n'est pas partie pour Boulogne-sur-Mer , avec mademoiselle de Filenville : elle s'est laissé emmener par un certain Gonzalve de Ravinette, un mauvais sujet, un faiseur de dupes, qui depuis quelque temps faisait une cour assidue à ma sœur, et avec lequel elle allait au spectacle lorsqu'elle vous disait qu'elle y était avec son élève.
A cette révélation, M. Droguin demeure un moment atterré.
Après un instant de silence, le suisse retrouve la parole.
— Qu'csl-ce que tu m'apprends là I Monsieur de IVivinelte 1 mais c'est un homme très comme il fautl...