I. — Les causes de l'antagonisme. Xjes solutions proposées
Les conflits entre le capital et le travail sont devenus si fréquents depuis quelques années, ils ont pris une forme si aiguë, si inquiétante pour la société toute entière, que de toutes parts on s'est préoccupé d'y mettre un terme. Une véritable ferveur sociale s'est emparée des esprits. Les économistes ont étudié avec soin cette question ouvrière si complexe et ont essayé sinon de la résoudre, du moins de léliicider quelque peu. Les divers gouvernements ont compris qu'il était de leur devoir d'atténuer les souffrances réelles que décelaient ces luttes. Dans presque tous les pays s'est créée une véritable législation ouvrière, une sorte de code du travail. Nombreuses ont été les mesures préconisées ou mises en œuvres: retraitesouvrières, coopération, participation aux bénéfices, etc., etc. On s'est avisé aussi que le meilleur moyen peutêtre d'amener les parties à s'entendre serait de leur permettre de discuter ensemble sur un pied d'égalité parfaite
les questions en litige, ou de les faire résoudre par une tierce personne qu'elles choisiraient librement.
La conciliation et l'arbitrage ont donné déjà d'heureux résultats et contribué à apaiser bien des conflits.
Mais avant de songer à appliquer quelque remède que ce soit il est nécessaire d'abord de bien connaître le mal et pour cela d'analyser les causes de l'antagonisme qui existe si souvent entre patrons et ouvriers. Ces causes sont nombreuses, elles ont été indiquées déjà bien des fois, il n'est pas inutile pourtant de les rappeler en quelques mots.
On doit citer tout d'abord la transformation de l'industrie qui s'est opérée en grande partie au cours de ce siècle. Avant la révolution la grande industrie n'existait pour ainsi dire pas. En dehors des quelques manufactures qui s'étaient développées sous l'influence de Golbert, on ne trouvait guère d'établissements importants. Le patron n'occupait en général qu'un petit nombre d'ouvriers avec lesquels il travaillait lui-même. Parmi ces ouvriers les uns en grand nombre avaient l'espoir de devenir patrons à leur tour, les autres se trouvaient ainsi encadrés par leurs camarades et admettaient d'autant plus volontiers l'autorité du maître qu'ils se rendaient mieux compte des aptitudes qu'exige la direction d'une entreprise et des risques qu'elle occasionne.
D'autre part le travail était minutieusement réglementé et si l'industrie en subissaitune gêne, du moins les quantités produites et les prix ne variaient-ils guère. On évi-
tait ainsi ces crises violentes qui de nos jours jettent subitement à la rue clés milliers d'hommes. L'ouvrier faisait partie d'ailleurs d'une corporation qui le protégeait. Il avait du subir des épreuves pour être reçu compagnon. II avait ainsi acquis une sorte de monopole garanti par la limitation du nombre des apprentis et par l'interdiction à toute personne non affiliée d'exercer la profession. L'ouvrier en un mot avait alors la certitude de pouvoir vivre du métier qu'il avait appris.
A coup sûr ce régime industriel présentait de graves inconvénients pour la prospérité générale, mais il avait aussi, il faut le reconnaître, d'incontestables avantages pour l'ouvrier.
Aujourd'hui il n'en va plus de même; Tindustrie s'est affranchie de toutes ces entraves et le régime de la liberté lui a permis d'atteindre un magnifique développement. L'ouvrier a profité de cette prospérité de deux manières: D'abord il a vu augmenter son salaire, ensuite il a bénéficié de la diminution générale du prix des produits manufacturés. Mais ce qu'il a gagné en aisance il l'a perdu en sécurité. Grâce à la liberté de l'industrie, les usines se sont multipliées, les produits les plus divers ont été répandus en quantités considérables, mais par contre la production, n'étant plus réglée a quelquefois dépassé les besoins et des crises terribles se sont produites. Il a fallu souvent licencier brusquement tout ou partie du personnel qui passait ainsi par des alternatives fâcheuses d'aisance relative et de misère. Ces brusques variations
sont d'autant plus regrettables que l'ouvrier, bien payé pendant certaines périodes prend l'habitude d'un certain genre de vie auquel il ne peut plus facilement renoncer. Sous l'empire de la concurrence chaque jour grandissante, les petites usines dont les frais généraux sont relativement élevés, tendent à disparaître; elles ne peuvent plus lutter contre les grands établissements. De plus en plus les sociétés se multiplient. Ce sont des anonymes qui apportent ces capitaux énormes dont l'industrie actuelle a besoin. Que cette organisation nouvelle ait donné de brillants résultats, qu'elle ait permis d'entreprendre de gigantesques travaux auxquels on n'aurait pu songer jadis, il y aurait mauvaise grâce à le contester. Mais l'ouvrier, ce n'est pas douteux, a souffert de cette transformation. Non seulement il a perdu à peu près l'espoir de devenir jamais patron, mais encore il a été souvent victime de cette nécessité qui s'impose aujourd'hui de produire à bas prix. « Il faut baisser sans cesse le prix de revient, acheter aux meilleurs conditions possibles, non seulement les matières premières, mais tous les éléments de la production, par conséquent la main-d'œuvre, l'homme lui-même. D'abord on diminue les salaires des hommes adultes, puis on prend les femmes, puis les enfants dont on loue les services à des prix dérisoires, qu'on fait travailler nuit et jour, .dimanches et jours de fêtes Au commencement du xix*' siècle la prospérité de l'industrie est ainsi faite de la détresse des ouvriers ! (1) » Ce