Morisseaux, La législation du travail, p
<ableau n'esl-il pas vrai en grande partie aujourd'hui encore ? La machine de son côté est pour l'ouvrier une rivale dangereuse. Elle vient le suplanter à l'usine dans le métier qu'il a mis de longues années à apprendre, dont il a vécu jusqu'alors et le fait tomber, momentanément du moins, au rang des manœuvres. Ne travaille-t-elle pas en effet plus vite et à meilleur compte ? Ainsi le sort de l'ouvrier est moins assuré, plus instable qu'autrefois ; s'il touche en général des salaires plus élevés, il peut s'en voir priver soudainement par quelque crise, il a à craindre dans l'atelier même la triple concurrence de la femme, de l'enfant et de la machine qui peut-être permettra plus tard d'occuper un plus nombreux personnel mais qui momentanément lui enlève son gagne-pain.
A cette incertitude du lendemain viennent se joindre bien d'autres causes de souffrance. L'ouvrier est rejeté dans une classe à part, il vit complètement séparé du patron, quesouvent même il ne connaît pas. Il arrive viteà se figurer que ce capitaliste dont il ignore le mode d'existence est une sorte de parasite qui vit à ses dépens. D'ailleurs les politiciens sont là pour le lui persuader et rendre encore plus aigu un antagonisme déjà dangereux.
Le socialisme ne pouvait que se développer rapidement sur un pareil terrain. Il répondait à ce besoin si naturel à l'homme de se créer un idéal et venait à point remplacer des croyances disparues. Il promettait un bonheur immédiat à deshommesqui no voulaientplusse contenter des compensations célestes. 11 se présentait d'ailleurs sous des appa-
rences assez spécieuses pour tromper les ouvriers peu habitués aux analyses subtiles de l'économie politique et qui discernaient mal le rôle si nécessaire pourtant du capital dans la production.
Mais il ne faut pas s'y méprendre, si le socialisme est venu aggraver lasituation il ne l'apascrééjles souffrances de l'ouvrier ne sont que trop réelles. Il se croit exploité toujours, il faut bien reconnaître qu'il l'est quelquefois. En principe il a les mêmes droits que le patron, il devrait pouvoir discuter librement avec lui, en fait il est sous sa dépendance et il souffre de cet état d'infériorité. C'est en partie de cette contradiction entre le droit et le fait qu'est née la question sociale.
Enfin, ainsi que le dit M. Laveleye, un homme qui n'est rien moins qu'un révolutionnaire (1), « ce qu'il y a malheureusement de fondé dans les griefs formulés parles socialistes, c'est que la condition des travailleurs ne s'est pas améliorée en proportion de l'accroissement de la production et que dans ce développement inouï de la richesse qui a eu lieu en ce siècle, la part qu'ils ont obtenue est trop minime ».
Telles sont les principales causes du mal, les effets on ne les connaît que trop. De part et d'autre on a organisé la lutte, qui se traduit par des grèves nombreuses et prolongées. Le droit de coalition et le droit d'association reconnus aux belligérants, au lieu d'amener l'apaisement