PARIS
EDOUARD CORNÉLY ET C'e, ÉDITEURS
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jours. présente à notre esprit, ce n'est point, mon cher ami, pour le vain plaisir de vous faire des compliments dont la gaucherie ne manquerait pas de faire sourire votre fin et délicat atticisme, mais simplement pour bien marquer combien je vous devais la dédicace de ces quelques lignes. Il n'est pas de plus doux plaisir pour un honnête homme que de payer toutes ses dettes^ même et surtout celles du cœur I
Si vous vous en souvenez, j'ai traité les sujets les plus divers dans le Petit Colonial, yy ai tait l'historique de nos petites colonies et de pelles que nous avons perdues et de celles que nous aurions dû posséder^ dans les Sept Enigmes coloniales; j'ai mené une campagne en faveur de notre Congo français^ en tâchant de tàter son pouls, de noter avec soin ses desiderata; j'ai suivi avec un intérêt passionné les développements de la politique coloniale anglaise, non point pour la jalouser ou la dénigrer, mais pour tâcher qu'on l'imite en tout ce qu'elle a de bon et de pratique ; je me suis arrêté parfois avec des larmes de rage au cœur devant les mauvais traitements que la race soi-disant supérieure infligeait à Aos pauvreâ frères noirs. .
Enfin j'ai consacré deux longues parties à l'angoissante et inoubliable catastrophe de la Martinique et aux maladies intertropicales.
La première a paru dans le Savoyatd de Paris, étude au jour le jour, sous le coup de l'émotion du moment et avec les éléments d'information personnels les plus sûrs.
La seconde a été publiée dans le Joiimal de la Santé et doit rester, dans mon esprit, comme le premier témoin des efforts de la science, arrivant enfin à vaincre souvent, à enrayer toujours le sinistre cortège des maladies des pays chauds.
Mais la diversité même de ces sujets est infiniment plus apparente que réelle, car ils se lient, car ils se tiennent tous entre eux, car ils ne forment en définitive que les quelques coups de brosses, que les quelques touches indispensables pour donner une idée d'ensemble, d'un tableau à peine esquissé de notre monde colonial.
C'est pourquoi le présent ouvrage s'appelle : La Philosophie de la Ck>lonisation et c'est pourquoi tout naturellement les deux soustitres qui s'imposaient devaient être pour ces deux volumes : Les questions brûlantes, — Exemples dhier et d'aujourd'hui.
Examiné à ce point de vue, tout s'enchaîne dans ces volumes et tout ce que l'on puisse leur reprocher, c'est d'avoir employé
sept ou huit couleurs, quand il en aurait fallu des centaines^^dans les demi teintes et les dégradations savantes, pour donner un tableau aussi ii4èle que complet de la vie et du nionde colonial et •de leur histoire.
Je le sais bien ; mais alors ce n'est pas deux, mais plusieurs Tolumes que j'aurais dû écrire et déjà beaucoup de personnes me reprocheront le poids de ceux-ci.
Je connais Tobjection, je la connais depuis longtemps pour la plupart de mes travaux coloniaux et économiques antérieurs, c'està-dire pour les douze ou quinze gros volumes de la sorte que j'ai publiés depuis le premier, depuis La Concurrence étrangère en 1887, •c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans.
Mais la réponse est facile : ces genres d'ouvrages ne sont pas faits, fatalement, pour distraire les oisifs ou amuser un instant les indifférents; ils sont faits pour instruire ceux qui veulent sérieusement apprendre et s'en rapporter avec confiance à l'expérience du vulgarisateur convaincu, mais toujours sérieux, qui s'efforce à leur servir de guide dans la mesure de ses modestes moyens.
Ils sont faits «ncore pour les coloniaux déterminés, pour les patriotes pratiques, pour tous ceux qui aiment leur pays d'un amour éclairé et qui possèdent la notion nette, juste et toujours vraie que la France ne peut être et ne peut rester une grande nation qu'à la condition sine qua nond'étre une puissance coloniale •de premier ordre.
Je citais tout à l'heure mon premier grand ouvrage économique, La Concurrence étrangère publiée en 1887 ; j'ai précisément, à la fin du second volume, reproduit ce qu'il contenait touchant la politique coloniale, sauf les parties se rapportant à l'Agriculture <?oloniale proprement dite et qui ont été rééditées dans mes CauseHes Agricoles. J'y ai ajouté une partie de mes campagnes qui ont paru dans la Géographie pendant les années 1889 et 1890 et que j'ai pu retrouver incomplètement.
Sans doute cette partie a singulièrement vieilli, mais elle reste comme le témoignage vivant de nos préoccupations, il y a vingt ans, à nous autres les vieux coloniaux, qui n'avons jamais désespéré des hautes destinées mondiales de la France sur ce terrain colonial, sinon comme force et comme nombre, au moins au point de vue de la puissance de l'idée !
Si les Anglais sont les commerçants du monde,, comme les. Allemands, nous en resterons peut-être les éducateurs, les maîtres d'écoles et, certes, ce n'est pas un vieux professeur de l'Université
comme vous, qui démentirez mes plus chères espérances sur ca terrain peut-être plus glorieux que pratique, mais bien digne cependant de nous remplir d'un légitime orgueil, celui du devoir accompli I •
On retrouvera du moins dans ces pages toujours la môme unité de vues et d'espérances, môme aux jours sombres, où lapersonne du grand Jules Ferry était injuriée par des ^gens dont l'inconscience semblait la seule excuse et l'on verra en comparant le chemin parcouru depuis — fort heureusement — comment et combien j'ai eu raison de ne jamais désespérer.
Au fait, n'est-ce pas là toute la morale du présent ouvrage?
Et à ce propos, mon cher ami, j'éprouve le besoin de m'expliquer nettement avec vous, devant le grand public, notre seul juge, non pas pour le vain plaisir d'expliquer comment mon invincible^ attachement à la politique coloniale m'a empêché d'être député et a brisé ma carrière politique — ce qui est toujours de peu d'importance quand on a le grand honneur de tenir une plume pour arriver à imposer des idées justes à la foule, — mais simplement pour bien préciser ce que fut, ce qu'est et ce que doit être la politique coloniale, dans le temps et dans l'espace, au point de vue de . l'histoire, au point de vue de la marche de l'humanité elle-même, toujours vers plus de justice et plus de liberté.
Gui, cela est nécessaire car peu d'hommes, dans cet ordred'idées^ savent s'élever au-dessus des intérêts du moment, des^ contingences décevantes, des ambiances malfaisantes et égoïstes du temps présent.
Voyez, voilà le Petit Journal qui pousse le cri d'alarme à propos de V expansion coloniale des peuples asiatiques!
Comme si tous les peuples sur la terre n'avaient pas droit àune somme égale de civilisation et de bonheur, quelles que soient leur couleur, leur race ou leur religion î Comme si tous les hommesn'étaient pas des frères égaux en ce bas monde!
C'est là un reste des vieilles théocraties féodales dont la mentalité humaine est loin d'être encore affranchie, hélas!
Je cite le Petit Journal lui-même du 10 août 1905 :
« Les surprises de la guerre actuelle, les succès répétés des Japonais, leurs prétentions menaçantes suggèrent chaque jour desréflexions nouvelles et attirent l'attention des nations européennes- 5ur des questions dont elles n^ s'étaient guère jusqu'ici préoccupées. C'est ainsi que depuis plusieurs siècles, les peuples occidentaux, s'étant mis à la tête de la civilisation, avaient entrepris de soumettre à leur influence et de prendre sous leur protection les
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races africaines et asiatiques dont i-infériorité leur semblait évidente. Elles s'étaient mises à vouloir coloniser le monde entier ; c'est un droit qu'elles s'étaient arrogé, et il ne pouvait leur venir à l'idée qu'un peuple qui ne fût point d'Europe prétendît aussi fonder des colonies. Or, voici que ce point de vue semble en train de se modifier sous la poussée des événements, et que certaines nations asiatiques, non contentes d'échapper au joug occidental, ambitionnent aussi d'imposer leur propre joug à des pays voisins. C'est là un déplacement de l'équilibre mondial, à peine ébauché encore, mais qui peut avoir déjà une répercussion considérable sur la politique européenne ».
Eh bien ! mais où est le mal, si dans la marche du progrès universel, le rôle d'éducateurs et de civilisateurs du vaste empire moscovite, encore à moitié barbare, échoit aux Japonais qui marchent en ce moment à la tête de la civilisation en Extrême- Orient ?
Le baron Suyematsu, dont on connaît la haute valeur, était beaucoup plus dans la vérité, lorsqu'il disait quelques jours auparavant, c'est-à-dire au commencement d'août :
a Le Japon continûra toujours à s'avancer dans la voie de la civilisation occidentale. Je ne vois même pas de raison qui empêche le Japon d'agir de concert avec la France ou l'Allemagne, pourvu, bien entendu, que ces puissances ne l'entraînent pas dans une action qui lui paraîtrait tout à fait injuste ou inique, auquel cas il pourrait ne plus être capable de marcher avec elles la main dans la main. . .
. . , Nous ne sommes pas opposés à ce que vous introduisiez, dans vos colonies la civilisation occidentale. Au contraire, nous en serions contents. Mais en introduisant dans vos colonies votre civilisation, vous devez vous préparer à ce que cette civilisation signifie l'amélioration de la condition des indigènes. S'il en est ainsi, pourquoi ferions-nous la moindre objection ? Mais dans l'hypothèse où l'introduction de la civilisation n'aurait aucunement en vue l'amélioration de la condition des indigèn»'S, ou le progrès du commerce et de l'industrie, alors nous pourrions concevoir quelques soupçons. Supposons que vous augmentiez les garnisons, les fortifications, les forces navales, nous n'y verrions rien autre chose qu'une augmentation de votre puissance militaire,, et non pas une introduction de la civilisation entendue dans le sens trant^ais. Même dans ce cas nous n'aurions pas à élever d'objections, à moins que ce ne soit dans le but de nous menacer. Mais ici je ferai une question . Vaul-il vraiment la peine de développer là-bas sans cesse vos forces militaires et navales dans le but de les opposer au Japon? L*entreprise n'est-elle pas bien coûteuse? Et ne vaudrait-il pas infiniment mieux employer votre énergie à cultiver une bonne entente entre votre pays et le nôtre,. au lieu de rivaliser par des armements croissants ? »
Voilà le langage même de la raison et toujours à propos de cette même politique coloniale, c'est avec une certaine surprise qiie je trouve les lignes suivantes sous la signature de Guglielmo Ferrero, mon éminent confrère italien, publiées quelques jours plus tard, le 13 août, tant cette grosse question préoccupe les pen seurs du monde entier en ce moment :
« Je ne me sens pas la force de résoudre une si terrible question, et la question est peut-être en elle-même insoluble : ce qui nous explique pourquoi elle a tant agité et agite tant Thumanité. Ce qui me semble certain, au contraire, est que ce régime d'avidité et d'exploitation financière à outrance, ce débordement de luxe et de plaisirs, cette surexcitation des orgueils nationaux dont nous sommes témoins dans toute l'Europe et l'Amérique, détruira les bases morales et intellectuelles de notre civilisation. Il nous arrivera en grand ce qui est arrivé en petit à Rome ; ce dont je tracerai l'histoire dans les volumes suivants. Je ne crois pas que le régime de liberté politique, intellectuelle et morale, qui commençait à se développer, puisse durer, si ce régime de l'argent continue à envahir toute la vie sociale.
» Cette catastrophe, que je redoute, m'afflige beaucoup d'avance, car la liberté politique, intellectueUe et morale du dixneuvième siècle, si imparfaite qu'elle soit, me semble la plus belle chose que l'histoire ait produite. Malheureusement, je comprends que mes préférences personnelles ne compteront pas beaucoup dans le choc brutal des grandes forces historiques. La vie est bien compliquée et obscure ! C'est ce qui rend pour moi l'étude de l'histoire une source inépuisable de tristesse ».
Si Guglielmo Ferrero, malgré tout son talent, ne voit peut-être dans la politique coloniale qu'une forme condamnable de l'impérialisme, ce n'est pas seulement parce qu'il ne sait pas s'élever audessus des contingences du moment, mais c'est surtout parce qu'il ne conçoit l'œuvre coloniale que suivant les vieilles et atroces formules d'autrefois, avec le missionnaire et le soldat se faisant toujours les boui^eaux du peuple conquis, de l'indigène.
L'interview suivante d'un attaché chinois de l'ambassade de Paris dont je ne veux pas citer le nom et qui a été prise, si j'ai bonne mémoire, au commencement de septembre 1905, en dit long sur la mentalité des missionnaires et sur nos méthodes de colonisation :
ce A l'intérieur, ce sont les missionnaires, catholiques et protestants, qui se chargent d'entretenir et d'accentuer cette hostilité contre l'Européen. Arrogants, autoritaires, très appuyés, du reste, par leurs légations, ils suscitent des haines, dont ils sont parlois les premières victimes. Voulez-vous savoir comment naissent par-
fois ces troubles au cours desquels des missionnaires sont massacrés ? En voici un cas typique :
« Quelques paysans s'arrêtent un jour devant une église nouvellement bâtie, dans une localité de l'intérieur. Stupéfiés d'admi« ration, ils s'adressent au catéchiste chinois — le suisse de là-bas^ — et lui demandent si Ton peut visiter cette grande « pagode ». Indignation du catéchiste qui repousse brutalement l^es « hérétiques », les « damnés ». Altercation, voies de fait. Le missionnaire accourt. Il ne sait rien de ce qui s'est passé, mais il croit son catéchiste sur parole et fait immédiatement arrêter les « dangereux perturbateurs >. par l'autorité locale. Le lendemain, dans tous les villages, on sait que quelques habitants de telle ou telle bourgade ont été emprisonnés, mis à la cangue, pour avoir voulu visiter un temple chrétien. D'où colère des paysans contre le missionnaire. On se rassemble pour aller demander que l'on délivre les prisonniers. En passant devant l'église, on jette quelques pierres contre la porte. Le missionnaire croit la fin du monde venue, s'aflfole, exige l'intervention des troupes « au nom de son pays, dont les flottes sont dans le golfe du Petchili ». Le mandarin, hypnotisé par cet épouvantail, accourt avec ses soldats, fait couper la tête à dix ou quinze hommes pour l'exemple et S. E. le Père rentre chez lui, satisfait.
« Vous voyez que la religion n'est pour rien dans ces conflits, qui laissent un souvenir terrible dans la conscience obscure de nos populations rurales. Les représailles seront et ne peuvent qu'être inexorables !...
« Quand donc les gouvernements dits civilisés déclareront-ils une bonne fois qu'ils se désintéressent de ce qui peut arriver aux missionnaires et détendront-ils à leurs diplomates d'intervenir en faveur de ces malfaiteurs ?Une fois privés de l'appui de leur gouvernement, ils seront hors d'état de nuire et ne pourront plus faire couper des têtes, ni organiser le pillage, comme ils l'ont fait lors de la dernière expédition de Chine ».
Et si je pouvais vous raconter moi-même comment nos soldats se sont constamment livrés à toute espèce d'orgies et d'excès dans les temples, dans les pagodes des gens du pays, vous verriez que nous n'avons jamais su coloniser qu'avec ces deux éléments de brutalité dissolvante et provocatrice : le prêtre et le soldat I
Ces procédés répréhensibles constituent la colonisation d'hier, mais celle d'aujourd'hui, de demain, doit consister dans le respect des individus, de leur foyer, de leurs traditions, de leur religion, dans un sentiment d'altruisme et de solidarité universels.
Comprise ainsi la politique coloniale doit être non seulement féconde et rémunératrice au point de vue économique, elle doit encore et surtout être glorieuse pour la France qui doit se considérer comme la grande éducatrice des peuples placés sous sa protection.
Oui, la République doit remplir à travers le monde la mission, :sacrée entre toutes, de maîtresse d école et ce n'est point la guerre, l'extermination, le fanatisme religieux des missionnaires, mais • bien la justice égale pour tous et la liberté qu'elle doit s'efforcer ■de faire fleurir partout à l'ombre de son drapeau !
Voilà comme j'entends la politique coloniale, comment je l'ai toujours défendue, c'est-à-dire comme une mission sublime de la France, allant, au nom des principes de 1789, au nom de la Déclaration des Droits de Thomme, répandre les grandes idées d'émancipation universelle à .travers le monde.
Est-ce à dire que cette politique coloniale doive être le but unique d'une grande nation ? Dans le présent,, je serais presque tenté de répondre par l'affirmative; au point de vue de la marche générale de l'humanité, je répondrai non hardiment. Notre mission coloniale civilisatrice ne doit être que temporaire dans l'histoire, en ce sens que lorsque nous aurons terminé l'éducation et l'émancipation des races moins avancées que nous dans la civilisation, notre rôle, notre mission seront terminés tout comme autrefois ceux de la Grèce et de Rome se sont trouvés terminés à un moment donné.
J'entends d'ici les objections narquoises des réactionnaires, des cléricaux et des militaristes de toutes couleurs qui ne voient 4'autre but à la politique coloniale que la ponquête par la force ^u profit de TEglise :
— « A quoi bon alors, jouer le rôle de Don Quichotte, d'éducateurs, à travers le monde, pour un jour être dépouillés du fruit* -des résultats de tous vos efforts, de tous vos sacrifices? Votre théorie n'est que celle d'un rêveur, d'un utopiste et d'une dupe volontaire. »
— Pardon, nous aurons pour nous le sentiment du devoir -accompli, ce qui est bien quelque chose ; mais nous aurons plus et mieux encore, nous aurons des peuples amis, dévoués, des enfants à qui nous aurons appris notre langue, légué notre patrimoine <l'idées de justice et de fraternité et ces colonies affranchies et émancipées, ces enfants majeurs resteront toujours nos meilleurs clients, puisque nous leur aurons appris à nous aimer !
Voilà quel doit être, suivant moi, le programme colonial, tout à la fois généreux et pratique des temps futurs, que dis-je, d'aujourd'hui même, pour la République Française et sur ce terrain, mon cher ami, je suis certain que nous serons toujours d'accord.
Nous serons demain, si nous le voulons bien, les instituteurs
<lu monde colonial et les commis voyageurs des grandes idées -d'émancipation de Im Révolution Française; et, si je ne m'abuse, il me semble qu'il y a là encore de quoi suffire à la gloire pacifique •et réfléchie d'une grande nation !
Un jour tout' cela ne sera plus qu'un souvenir dans la marche
[ -de l'humanité, direz-vous ? C'est possible; mais ce sera à la pos-
! térité à nous juger et maintenant c'est à nous à accomplir notre
^ -devoir de bons Français, de- coloniaux convaincus, et de citoyens
«du monde !
D'aucuns ne manqueront pas de trouver que j'aurais pu faire facilement quatre volumes plus légers, plus maniables, d'un prix plus abordable et, partant, quatre instruments de vulgarisation plus efficaces, frappant plus l'esprit de la foule.
J'y ai pensé. Est-ce bien certain ? Je le répète ce genre d'ouvrages ne peut intéresser que les gens de la partie, du métier colonial — que Ton me passe le mot — et ceux qui défirent s'instruire dans cette science coloniale.
Et puis si j'y avais certains avantages, mon tableau d'ensemble n'existait plus, la Philosophie tie la colonisation n'était plus qu'un mot; et si même j'en avais fait un titre collectif, le lecteur ne pouvait plus en saisir la portée. •
Voilà pourquoi je me suis arrêté à ce plan qui m'a paru le plus simple.
Ai-je réussi ? Ce sera au public — restreint sans doute, mais plus nombreux chaque jour — qui s'occupe de ces questions vitales pour le pays, à me répondre.
Nous ne sommés plus au temps où l'on exigeait des passeports pour circuler dans les pays que l'on était convenu d'appeler civilisés; un bout de ruban rouge laisse indifférentes les grenouilles -elles-mêmes qui sont devenues pratiques au contact de l'homme et réclament des appâts plus substantiels et le mandarinat luimôme semble mis à mal par la banalité. '^' Faut-il en pleurer? Je ne sais. On a prétendu que c*é tait là
l'un des moindres défauts des démocraties; c'est possible et, pour mon compte la dispute me laisse iadifférent, comme aurait dit Montaigne I
Mais cependant, mon cher ami, le plus doux des philosophes et le plus sceptique des observateurs est toujours un peu égoïste ; c'est humain et voilà pourquoi tout en constatant le mal de mon temps, je n'ai pas voulu en être la victime résignée. { Pour présenter cet ouvrage au public, pour le faire circuler dans
nos colonies, c'est-à-dire dans le monde entier, il me fallait un passeport dont les mœurs contemporaines n'aient point ponctué d'un trait irrémédiable la décevante banalité et voilà pourquoi j'ai placé cette œuvre modeste sans doute, mais sincère, sous l'égide de votre nom.
Je l'ai fait parce que je crois que l'esprit charmant et la bonté réfléchie du vieux professeur de Faculté lui porteront bonheur — quand ça ne serait qu'auprès de l'Académie des sciences morales et politiques qui s'intéresse si vivement à tout ce qui touche à la politique.
Je l'ai fait surtout parce que je sais que vous êtes l'ami sincère sur qui Ton peut compter et si parfois les vieux lutteurs de la pensée ont besoin, tout comme les cœurs meurtris, d'un réconfortant, j'avoue sans honte que je suis de ceux qui pensent que l'amitié est encore le meilleur dictàme. ....
Paul VIBERT.
MÔS PETITES COLONIES
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