LE BAS-NIGER
COMMENT NOUS L'AVONS ABANDONNÉ AUX ANGLAIS. — LES MAR- TYRS DU PATRIOTISME ABANDONNÉS PAR LA FRANCE. — MATTÉI, EDOUARD VIARD, MIZON.
Il suffît de jeter les yeux sur une carte pour voir le pays des Egba et le Yorouba, au Sud. Ce sont toutes les bouches du Niger que nous avons encore abandonnées aux Anglais et si nous avions bien voulu seulement garder ce qui nous appartenait légitimement, nous aurions à l'heure présente, toute la partie la plus riche, la plus peuplée et la plus saine de la côte Occidentale africaine, avec son hinterland, sauf Lagos, du Togo au Bas-Niger, l'un et l'autre nous ayant appartenus.
Ce nest vraiment pas sans un serrement de cœur que l'on, écrit ces choses, même au bout de quinze ans de luttss et de protestations stériles !
Je commence par exposer la question d'après les idées et les travaux mêmes d'Edouard Viard qu'il faut toujours citer, car il a été le grand et courageux ouvrier de la première heure pour défendre nos droits : malheureusement de parti pris, notre gouvernement d'alors ne voulait pas l'entendre et encore moins l'écouter.
Jusqu'en 4880, les Anglais sont restés les maîtres de Tembryon du commerce du Bas-Niger ; mais depuis cette époque, ^ràce à l'initiative du comte de Semelle, qui mourut à la tâche, le commerce français s'implanta solidement sur cette partie du fleuve.
En effet, en moins de trois ans, de 1880 à 1884 deux compagnies françaises s'y établirent et s'y développèrent si rapidement que sur 63 factoreries que l'on comptait dans cette région,
31 appartenaient à la France et 32 à l'Angleterre et le commerce des deux nations se balançait à peu près. Comme on le voit, la France était solidement établie sur les bouches et sur tout le cours du Bas-Niger et ne constituait pas une quantité négligeable.
Les deux compagnies françaises qui avaient créé ces factoreries étaient la Compagnie du Sénégal et la Compagnie de la France Equatoriale, et leurs établissements, en pleine prospérité, donnaient les plus belles espérances pour notre commerce, lorsque la Conférence de Berlin et la faiblevsse aussi impardonnable qu'incompréhensible de notre gouvernement vinrent arrêter leur essor et précipiter leur ruine.
Dès la première séance de la conférence, le représentant (le TAngleterre,' sir EdxVard Mallet, eut l'audace incroyable et impudente d'avancer que l'Angleterre étant la principale, sinon la seule puissance ayant des intérêts et des possessions dans le delta du Niger, il convenait à priori de mettre ce fleuve hors de discussion et de déclarer que le Niger — dans son ensemble — était un fleuve anglais.
Les nations intéressées, notamment l'Allemagne ne se laissèrent pas duper par ces déclarations outrecuidantes et sciemnient mensongères, et par l'article 20, chapitre V, de la conférence, elles exigèrent, pour la sauvegarde de leurs intérêts éventuels, l'adoption des clauses suivantes :
« V. — Acte de la navigation du Niger.
<i Art. 20. — La navigation du Niger, sans exception » d aucun affluent, demeurera entièrement libre pour les mar- )) chauds de toutes nations soit pour les voyageurs, soit pour )) les marchandises.
)) Dans l'exercice de cette navigation, les sujets et les pavil- » Ions de toutes les nations seront traités, sous tous les rapports, » sur le même pied d'égalité. Aucune entrave, aucune rede- » vance, aucune obligation d échelle, aucun droit de transport » ne seront imposés- à la navigation. — Il ne sera concédé aucun
^ privilège exclusif de navigation à des compagnies ou à des » sociétés,
» Ces dispositions sont reconnues par les puissances » comme faisant partie du droit public international. »
Pour les puissances autres que la France ces stipulations étaient une mesure de prévoyance suffisante; mais la France était en'droit et avait surtout le devoir d^exiger quelque chose de plus, car avant lacté de Berlin, en 1885, la France et l'Angleterre se partageaint, par parties égales, le commerce et Tinfluence dans la région du Bas-Niger.
L'Angleterre, pas plus que la France, ne pouvait s'en attribuer la possession exclusive.
Dans un ate public du 27 février 1882, sir Arthur Elibank- Havelock, Esq. gouverneur commandant en chef des établissements anglais de TOuest-Africain, reconnaissait que le Bas Niger : « ne faisait pas partie des possessions de Sa Majesté, et n'était sous la loi d'aucun Etat Européen. »
Voilà qui est précis et affirmatif. Or, si en 1882, c'e*st-à-dire avant la création des 31 factoreries françaises, alors que l'Angleterre seule y avait des comptoirs, le Bas-Niger n'était pas une possession anglaise, à plus forte raison devait-il en être ainsi, en 1885, lorsque la France y possédait autant d'établissements de commerce que les sujets de sa Majesté Britannique !
Cëtait donc le cas plus que jamais de revendiquer pour la France une part du territoire égale à celle de l'Angleterre, une rive à chaque puissance par exemple. Cette prétention n'aurait rien eu d'exagérée et, pour en convaincre mes lecteurs, je suis heureux de pouvoir placer ici sous leurs yeux tout à la fois, une liste des 33 factoreries françaises sur le Bas-Niger et une carte du dit Bas-Niger, au moment de la conférence de Berlin en 1885.
Les 33 Factoreries Iranoaises sur le BAS -NIGER au moment de la Conférence de Berlin (1885).
LOCALITÉS des Factoreries.
Akassa . . .
Hrass-River.
Agberi
Ajabo . . .'
Ossodoni
Afinemanga
Egabo
Ob'is Far»
Akantéri
Abbo. ...........
N'Doni
Abragada
Egboma
Obavoi
Bullocks-Tsiand . . . .
Ossomari
OsuUhi
Atane-Creek
Alenso
Obashi
Adekwé
Oko
Onitcha
Alla
Assabo
Rivière-Inam
AdamoDg«u
Idda.
Aboukein
Ile Beaufort
Igbébé
Lokodja
Magagia
Pachinquo
Egga
Queppo
Ëbagui .
ChouDga
Rabba
Ouanangui
Morregui
Bida (Nupé)
Loko {Benué)
Totaux
Total des factoreries françaises