MYSTÈRE ET DIPLOMATIE
J'ai raconté dans le pi:écédent chapitre, comment sans motif, sans l'ombre de raison, nous avions, abandonné Petit Popo, Porto-Siguro et tout le Togo aux Allemands.
Aujourd'hui nous allons chercher à comprendre pourquoi de l'autre côté de Porto-Novo nous avons tenu également à abandonner gratuitement le fameux pays des Egba, avec sa superbe capitale, Abéokouta, dans le Yorouba, ainsi, en un mot, que tout l'hinterland de Liigos, aux Anglais, alors que ces contrées très avancées, des plus intéressantes parmi les plus intéressantes, nous appartenaient légitimement en vertu des traités.
En admettant que nous ayons bien voulu rendre l'hinterland aux Anglais ; cela méritait un achat ou un échange et, en tous cas, un traité, et voilà ce dont je n'ai jamais pu trouver trace nulle part.
Il est vrai que la plupart de ces événements néfastes se sont passés au moment où nous abandonnions l'Egypte aux Anglais, au moment où l'on ne parlait partout que de liquidation coloniale. Naturellement M. de Freycinet est encore particulièrement documenté sur tous ces événements et pour cause; mais là encore également il a toujours refusé obstinément de me répondre et malheureusement je ne puis plus retrouver la campagne que j'ai menée sur ces questions, de 4892 à 1894, si j'ai bonne mémoire, pour expliquer, preuves en mains, les origines de notre expédition au Daliomey en 1891-1892, dans la Géographie de Paris et dans le Commerçant de Marseille.
Il est bien évident que nous ne contestions pas la propriété de Lagos aux Anglais, quoique nous y ayons possédé un fort solidement établi sous Louis XIV et qu'en somme le pays, tout comme celui de Porto-Novo, à côté, nous appartenait bien. Mais nous eûmes la maladresse de ne pas faire valoir nos droits sur cette situation unique sur la côte occidentale, sur ce Lagos où Ton voyait encore la trace de nos forteresses et que les Anglais appellent fièrement et justement la Liverpool Africaine ! et nous eûmes surtout Fimprévoyance de laisser les Anglais y établir une agence centrale en 1851, soi-disant seulement pour la répression de la traite des noirs ; mais naturellement ils ne tardèrent pas à se faire céder la ville et son territoire, sur une rade intérieure superbe, par le chef local, en 1861. C'était sous l'Empire et malheureusement il ny avait personne en France pour protester, lorsque l'Angleterre nous dépouillait tranquillement de nos territoires coloniaux.
Pour se rendre compte un peu de l'importance de Lagos, il suffît de voir que d'après les chiffres mêmes des géographes les plus autorisés, mais qui remontent déjà à près de vingt ans, avec ses 65.000 habitants, elle faisait plus de 13.500.000 francs d'exportations par an, chiffre qui a dû doubler depuis longtemps, -et qu'elle voyait entrer dans son port 200 à 250 navires, dont 50 à 40 portant pavillon français !
C'est là la meilleure preuve tout à la fois que c'était une colonie française et que nous y avions gardé des intérêts encore importants, et comme malgré nous, et comme à notre insu, malgré notre impéritie.
Mais je le répète, ce n'est là que la question historique du
W\ passé et je veux m'en tenir aux événements d'hier, c'est-à-
|: dire au pays des Egba — et non pas des Egbas. comme on Kécrit
fe parfois à tort — et à sa fameuse capitale, Abéokouta, la célèbre
métropole noire qui se trouvaient bien sous notre protectorat
officiel et légal.
Mais d'abord parlons un peu de cette capitale, d'après Reclus lui-même : a Abéokouta, la grande cité républicaine des
bords de l'Ogoun, est l'une des agglomérations urbaines les plus considérables du continent africain : elle ne serait dépassée en population que par le Caire à Alexandrie. La plupart des voyageurs lui donnent plus de lOO.OCO habitants: il est même des missionnaires qui évaluent à 200.000 le nombre des individus, la population vivant dans l'enceinte de la capitale des Egba. Le mur de défense, simple levée en terre de 2 à 3 mètres de hauteur, percé de quelques rares meurtrières et bordé extérieurement par un fossé de 3 mètres en largeur qu'ont envahi les broussailles, présente un développement de 32 kilomètres et le noyau central de la ville n'a pas moins de 7 kilomètres sur 3 kilomètres et demi. »
Puis Elisée Reclus poursuit en faisant une. description superbe de cet amoncellement fantastique et pittoresque de rochers granitiques :
« Abéokouta offre un aspect étrange : on voit s'étendre au loin une plaine ondulée que parsèment des rochers granitiques, de hauteurs diverses: le plus élevé, dit le Roc par excellence et considéré par les habitants comme le protecteur de leur cité, domine de 90 mètres le niveau moyen de la plaine, qui serait déjà de 470 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Chaque saillie de rochers diffère de forme : les unes s'arrondissent en dômes, les autres s'amincissent en aiguilles, se découpent en dents de scie ou se prolongent en murs réguliers ; il en est un qui ressemble à la carapace d'une gigantesque tortue. Les maisons se groupent pittoresquement au pied de ces rochers et des bouquets d'arbres contrastent par leur verdure avec les parois grisâtres du granit, Abéokouta mérite bien son nom, qui signifie sous les rocs. y>
Je n'ai rien à ajouter à cette vivante description du vieux maître, si ce n'est que l'on n'en saurait guère trouver d'autre en France, tandis que les Anglais et les Américains ont beaucoup visité la métropole noire et écrit sur elle, ce qui démontre bien notre terrible apathie, puisque nous ne connaissons même pas nos plus belles richesses coloniales.
L'origine de la ville remonte à 4825, lorsque de pauvres noirs vinrent se réfugier dans les rochers pour trouver un asile contre les marchands d'esclaves et lorsque bientôt des chrétiens émigrants, surtout de Sierra-Leone, vinrent les retrouver, cherchant également un peu de justice et de liberté.
Souvent les Anglais de Lagos firent des tentatives discrètes — et pour cause — d'annexion ; mais elles [n'eurent jamais aucun succès. Et cependant Abéokouta la belle capitale des Egba n'est qu'à 75 kilomètres au Nord, à vol d'oiseau et 80 par la route, si l'on peut dire, de Lagos, en trois journées de marche, soit vers 7° de latitude Nord et lo 30' de longitude Est.
C est avec raison que l'Italien Borghero a dit qu elle était une des clefs du chemin vers l'intérieur du Soudan : rien n'est plus vrai, et tandis que chez nous, au Dahomey, Porto-Novo n'a que 130.000 habitants et Abomé 40.000, tandis que Lagos, avec son admirable situation, n'en a que 65,000, Ogbomocho 60.000 d'après Rohlfs et Ibadan même, au-dessus d' Abéokouta, 100.000, cette dernière en a au moins 420.000, pour ne pas dire 450.000.
Et ce sont toutes les grandes villes noires, si avancées et si industrieuses, au pays salubre, que nous avons abandonnées aux Anglais ! c'est à n'y pas croire.
Aujourd'hui il y a des fabriques d'étoffes et des teintureries déjà nombreuses dans la capitale des Egba qui sont, comme l'on sait, également, les meilleurs agriculteurs des deux Ouinées. Autrefois les noirs d' Abéokouta, à cause de leur intelligence, étaient très recherchés comme esclaves aux Antilles, surtout au Brésil et à Cuba et ils le sont encore malheureusement dans le Soudan, grâce à la belle lâcheté des peuples soidisant civilisés.
En évoquant ces souvenirs historiques, bien connus dans te monde colonial, je me suis souvent dit que je devais avoir probablement beaucoup d'arrière petits cousins à Abéokouta, du côté de ma femme ! Du reste quand on lit tous les jours les massacres des juifs en Russie et des chrétiens en Turquie, sans
compter ceux des camps de concentration au Transvaal, on est heureux de se dire que Ton a des attaches avec une race moins sauvage, moins cruelle et moins barbare que la race blanche, soi-disant civilisée !
Cependant malgré notre abandon du pays aux Anglais, ils n'en sont guère les maîtres que nominalement et il semble que le roi, appelé Alaké, élu à vie et exerçant la justice suprême et que le chef suprême militaire, également électif, le Bocherou^ existent toujours et font toujours respecter leur vieille indépendance, tantôt séculaire.
Lorsque mon vieil ami Edouard Viard parvint à signer des traités authentiques avec les chefs des Egba qui mettaient tout leur pays et leur capitale Abéokouta sous le protectorat de la France, ce fut non seulement parce qu il était Taipi du roi de Porto-Novo et de tous les chefs de la contrée du Yorouba, mais surtout parce que ces braves gens, avec leurs institutions libérales, voyaient dans la République française une protectrice naturelle et toute' indiquée.
Les ouvrages d'Edouard Viard sont là pour en faire foi.
Mais c'était l'époque des idées de liquidation coloniale, je l'ai déjà dit, et au lieu de lui en être reconnaissant, le gouvernement s'empressa de le faire traiter de personnalité sans mandat, de mercanti^ terme de souverain mépris dans la bouche des ronds de cuir et l'on crut pouvoir le faire taire, en lui accordant la concession du Warf de Cotonou, dont tout le profit alla naturellement aux entrepreneurs et aux financiers •de l'affaire. C'est ainsi à cette époque que l'on démentait nos -agents les plus dévoués et les plus intelligents.
Ce fut une pitié.
Mais comme il ne nous restait plus qu'à soumettre le Dahomey pour posséder un dernier point de pénétration de 80 kilomètres de large seulement, au fond du golfe de Bénhi, après avoir abandonné nos plus riches colonies au Nord et au Sud à l'Allemagne et à l'Angleterre, il fallut bien nous résoudre à faire cette expédition du Dahomey.
Telle est rorigine de cette conquête que j ai souvent contée, un peu partout, depuis une quinzaine d'années.
Maintenant où sont les traités qui ont cédé le pays des Egba, tout le Yorouba, Abéokouta, la grande métropole noire, les pays les plus riches, les plus peuplés et les plus civilisés de TAfrique noire aux Anglais, où sont les délibérations du Parlement qui ont ratifié ces monstrueuses cessions ?
Mystère ! Et mon pauvre ami Edouard Viard se lamente toujours de voir comment les eflbrts de toute sa vie sont devenus forcément stériles devant le mauvais vouloir systématique du gouvernement d'alors.
S'il est triste, s'il est navrant de rappeler ces faits, il est bon, il est nécessaire cependant de les rappeler pour éviter de pareilles eiTeurs — est-ce bien le mot ? — à l'avenir.
Et pour mon compte j'attends toujours une réponse à ce point d'interrogation, une solution à cette terrible énigme colo- . niale.
Cependant la chose en vaut la peine, car elle doit rester pour nous une terrible leçon du passé, un enseignement douloureux pour nous montrer un peu moins imprévoyants dans l'avenir.
C'est aux Chambres à savoir garder intangibles leurs prérogatives les plus sacrées, en ne laissant pas ainsi la bride sur le cou à une diplomatie qui, dans l'espèce, s'est montrée aussi ignorante de nos droits et de nos intérêts que peu patriote.