LE BAS-NIGER
Carte des anciens Comptoirs français dans la région du Bas-Niger, avant le traité do Berlin, en 1885, d'après M. Viard.
Edouard Viard, dans son volume consacré à la question du Bas- Niger. Mais en France on agit autrement et on laisse dépouiller nos sujets, comme s'ils n'existaient pas. Nos 33 comptoirs du Bas-Niger tombèrent donc sous la domination anglaise et afin
de .se soustraire à une ruine complète, ils durent vendre, le couteau britannique sur la gorge, leurs établissements à une Compagnie soi-disant Anglo-Française, mais seulement anglaise de fait, ou les fermer.
Quant à la fumisterie connue sous le nom de liberté de navigation sur le Niger, nous savons aujourd'hui par Taffaire Mizon, ce que Ton doit en penser.
Mais après ce rapide exposé je ne serais pas complet, si je ne venais pas corroborer les affirmations d'Edouard Viard et les miennes, par l'opinion des hommes les plus réputés, comme Elisée Reclus, Vivien de Saint-Martin et Delavaud, pour leur compétence.
0n va voir comment tous les témoignages sont concordants, voici d'abord celui d'Elysée Reclus :
.« Les négociants anglais sont devenus les vrais suzerains des peuples de la Mésopotamie Nigritienne. Cependant ils eurent à partager naguère leur monopole de trafic.
D En 4880 une première expédition française avait pénétré dans le Niger et fondé plusieurs comptoirs sur les rives ; deux années après, le nombre des postes français était d'une trentaine, à peine inférieure à celui des établissements anglais (lire Au Bas-Niger^ par Edouard Viard, 1886). Mais cette concurrence rie dura pas longtemps. Les diverses compagnies britanniques s'unirent pour former une société puissante disposant de vingt-cinq bateaux et d'un capital assez considérable pour acheter les comptoirs des rivaux français, et bientôt, malgré fes clauses diplomatiques d'après lesquelles les bouches du Niger sont ouvertes en principe aux navires de toutes les nations, le monopole commercial fut rétabli au profit de la Grande-Bretagne...
» Ainsi s'est constituée une nouvelle Compagnie des Indes, bien autrement florissante que le fut, au commencement de son existence, la Société des Marchands qui se substitua graduellement au Grand-Mogol dans l'empire de la péninsule Gangétique. Le fragment de l'Afrique dont la Compagnie Na-
tionale a pris possession n'a pas moins de 1.000 kilomètres de façade sur la mer et au Jmoins une distance double le long des fleuves. Elle ne possède en tout que la partie mobile et* vivante de la Nigritie, formée par le courant fluvial ; le reste lui appartiendra par un phénomène de gravitation naturelle. »
Elisée Reclus écrivait cela en 1886 ou 1887; aujourd'hui cette absorption est un fait accompU depuis longtemps, sans que le gouvernement français ait jamais jugé à propos, ni d'intervenir, ni de protester, si ce n'est pour défendre à Mattei d'y rester ou d'y retourner !
De son côté en 1890, Vivien de Saint-Martin disait :
« Il y a quelques années — en 1880, — de courageux franc, ais fondèrent des établissements commerciaux sur le Bas-Niger. Leur installation n'y fut pas des plus faciles : les Anglais, depuis longtemps déjà dans le pays — mais à titre purement privé et comme simples commerçants, — leur suscitèrent mille difficultés. En dépit de cette concurrence, trois années après leur arrivée au Niger, les Français comptaient 32 comptoirs sur les rives du fleuve contre 33 comptoirs anglais.
Telle était, au commencement de 1884, la situation commerciale respective des Français et des Anglais au Bas- Niger.
« Malheureusement, les négociants qui avaient tenté, à leurs risques et périls, d'ouvrir de nouveaux débouchés au commerce français, se virent dans Fobligation de vendre leurs comptoirs et tout leur outillage d'exploitation commerciale. Les quatre Compagnies anglaises qui avaient existé jusqu'alors se fusionnèrent en) une seule sous le nom de National African Com/pany et rachetèrent les droits et le matériel de leurs concurrents.
» En 1886 une charte fut octroyée par le gouvernement britannique à cette compagnie, qui a pris le nom de Compagnie Royale du Niger.
(( Quant au développement qu'a pris le commerce du Bas- Niger, il suffira de rappeler qu'en 1870, il représentait une va-
leur de 750.000 francs, tandis qu'il se chiffre aujourd'hui — 188* — par plus de 50 millions de fran«s.
» D'après l'opinion de J, Thomson, il n'y a pas dans toute » la vaste région de l'Afrique tropicale du terrain plus propice ][> au commerce que la contrée à demi civilisée qui forme le 3) centre du bassin d]x Niger. i>
Comme ceci est l'exacte vérité, c'est de nature à aggraver singulièrement les responsabilités du Gouvernement Français d'alors qui a renoncé de gaîté de cœur à de pareils avantages.
L'on sait comment en octobre 1890, le Comité de V Afrique Française B.\aït chargé Mizon, de se rendre dans TAdamaoua, par la voie du Niger et de la Bénoué. Malgré les obstacles que la Compagnie du Niger mit à l'accomplissement de cette mission, dit M. Delavaud, Mizon, parti en octobre 1890, parvint à Yola, où il fut bien accueilli par le sultan.
De là, par une route tracée en pays inconnu, il gagna les postes français de la Sangha, puis le Gabon... Les conséquences de son voyage donnèrent lieu à de vives polémiques entre Anglais et Français. Il partit de nouveau le 10 août 1892 pour l'Adamaoua, avec une mission politique et commerciale. Ayant remonté le Niger, puis la Bénoué, il arriva dans le Mouri et signa avec le sultan de ce pays, un traité de protectorat ; il se rendit ensuite à Yola. A la suite des réclamations du Gouyernement Britannique qui déclarait que le Mouri était sous son protectorat — sans l'ombre de preuve à Tappui, — le Gouvernement Français rappela Mizon qui revint en France en novembre 1893. »,
Mizon avec ses travaux topographiques avait fixé le cours de rOgooué, qu'il avait parcouru huit fois de Franceville à la. mer.
Naturellement, comme Edouard Viard, comme Mattéï, if fut désavoué, abandonné et rappelé par le Gouvernement Français d'alors.
Cependant Mattéï avait bien, avec ses comptoirs, une prise-
de possession militaire et officielle ; non seulement le Gouvernement Français l'empêcha de retourner défendre son œuvre, mais encore le menaça de le jeter en prison !
Mizon, lui, fut arrêté par la Compagnie Anglaise.
Edouard Viard meurt de faim ou à peu près.
Voilà comment nous avons soutenu et défendu les héros et lés martyrs de la colonisation nationale en France !
Nous ne demandions pas à conquérir l'Afrique, mais simplement à garder ce qui nous appartenait légitimement et nous avons abandonné gratuitement aux Anglais les plus belles parties de la Côte Occidentale d'Afrique pour justifier, sans doute le mot cruel de Lord Salisbury qui affirmait que : Le coq gaulois avait assez de sable d gratter dans le Sahara !
Cest heureusement un peu exagéré, mais il faut avouer que nous l'avons bien voulu !
Et maintenant si tout commentaire affaibUssait un pareil exposé, je manquerais cependant au devoir que je me suis imposé d'éclairer mes concitoyens sur les erreurs du passé pour les éviter dans l'avenir, si je ne rapportais pas ici les deux documents suivants, d'une bien cruelle et douloureuse ironie pour nous.
Pour retourner le fer dans la plaie et se moquer de nous en pince sans rire, voici d'abord ce que la Commission exécu" tive de la Section Ouest-Africaine de la Chambre de Manchet ter, à propos de notre pauvre petit Dahomey, le dernier lambeau que nous ont laissé l'Allemagne et l'Angleterre au fond du Golfe de Bénin.
« L'attention de la section ouest-africaine de la Chambre de commerce de Manchester ayant été appelée sur lactivité des Français au Dahomey et la rapide extension dans l'intérieur du chemin de fer de Cotonou, la Commission est alarmée du fait que le commerce de Thinterland pourrait prendre la route française. Pour ce motif, la commission est convaincue de l'absolue nécessité de poursuivre sans délai dans l'intérieur
Textension du chemin de fer du Lagos. Cette extension mettra non seulement fin à toute crainte que le commerce soit canalisé au profit des Français, mais elle aidera en outre au progrès de la colonie par l'ouverture au commerce de territoires vastes, fertiles et populeux d.
Dans ce but, la Commission demande à la Section lautorisation d'envoyer au Colonial Office une lettre réclamant :
lo L'extension immédiate du chemin de fer du Lagos à Oshogbo et aussi à Ilorin et au Niger, autant que les finances de la colonie le permettront ;
2o Que les adjudicataires étrangers soient admis à soumissionner pour la construction du chemin de fer.
La Commission a enfin décidé que l'attention du Colonial Office soit appelée sur l'importance de l'ouverture au commerce d'une route vers Kano et la Nigeria septentrionale et la possibilité de l'extension de la ligne ferrée du Lagos à travers le Niger jusqu'à Kano et ultérieurement jusqu'au Bornou et au lac Tchad.
Ces Anglais ont l'humour sinistre ; mais voilà qui est encore plus triste pour nous :
RAPPORT au jorésident de la République^ suivi d'un décret rattachant au gouvernement général de V Afrique occidentale française la gestion des terrains cédés à bail sur le Niger par le gouvernement britamiique,
Paris, le 30 juin 1903.