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INDIFFÉRENCE CRIMINELLE DE LA FRANCE

L'on est toujours surpris, même après plus d'un tiers dç. siècle de travail acharné qui aurait dû nous habituer à cette constatation, de voir l'inconcevable indifférence des Français en matière coloniale, alors même que cela les touche de très près.

L'ignorance poussée à ce point ne constitue même plus une indifférence regrettable, mais bien une négligence coupable. C'est ainsi que depuis que j'ai l'honneur d'écrire ici les Enigmes coloniales, il m'est le plus souvent impossible de trouver aucun document sur nos propres colonies dans les ouvrages des plus grands géographes français.

De parti pris, Elisée Reclus se désintéresse des problèmes coloniaux et les autres ne sont guère mieux informés.

Chose à peine croyable et qui m'a causé, je dois le dire, plus que de la stupéfaction, du chagrin, M. Vivien de Saint- Martin n'a pas même inscrit le nom de Cheikh-Saïd dans sa grande géographie universelle et c'est à peine si Elysée Reclus lui-même en dit les deux mots suivants :

« Immédiatement à l'entrée de la Mer Rouge, protégée par le promontoire rocheux de Bab-el-Mandeb, s'ouvre, en face de Périm, la crique presque circulaire de Cheikh-Saïd, que l'on a proposée comme station de quarantaine pour les pèlerins de La Mecque, Les négociants de Marseille avaient eu le projet d'y établir un port. »

C'est trop ou trop peu, car les commerçants marseillais s'y sont établis parfaitement et au moins, si M. Paul Pelet,

dans son magnifique Atlas des Colonies françaises a commis la faute de ne pas consacrer une carte à Cheikh-Saïd, en face de celle qu'il consacrait à la Côte française des Somali, il constate la vérité, lorsqu'il dit :

« Sur la rive arabique du détroit de Bab-el-Mandeb, au tournant de la Mer Rouge et du golfe d'Aden, vis-à-vis File anglaise de Périm, Cheikh-Saïd, factorerie française (1868), puis (1870-71), dépôt de charbon, reste en fait inoccupé. »

Profil comparé de l'île

ne Périm

Enfin, puisque je suis en train de citer mes auteurs et mes références, j'ajouterai que MM. Malleterre et P. Legendre dans leurs excellents petits atlas coloniaux, tout en commettant la même faute, en oubliant la carte ont, du moins, consacré à cette station française les quelques lignes exactes que voici :

« Sur la côte d'Arabie, à 2.500 mètres de l'ilot anglais de Périm, sont les ruines d'un ancien dépôt de charbon et de factoreries, étabhs en 1868 et évacués après 1870.

Ce territoire, d'une superficie d'environ 150.000 hectares, fut acheté à un cheikh arabe par des négociants marseillais et officiellement reconnu comme possession française.

A la suite de son évacuation, les Turcs en prirent possession, mais le gouvernement français a maintenu ses droits de propriétaire, en se réservant de les exercer eflectivement.

La position de Cheikh-Saïd commande la partie la plus étroite du détroit de Bab-el-Mandeb.

Au lendemain de la terrible catastrophe du 8 mai, j'ai écrit une longue série d'articles sur les causes et les conséquences de l'éruption du Mont Pelé, pendant trois mois, dans le Savoyard de Paris et je n'ai point l'intention d'y revenir aujourd'hui. Mais malheureusement il nous arrive tous les jours des nouvelles absolument désolantes de notre colonie et il faut aviser sans retard pour empêcher le retour de semblables accidents.

Au lendemain d'un semblable désastre, il nous semble que tout le monde aurait dû travailler la main dans la main pour panser les plaies et tâcher de ramener la prospérité dans l'île. Malheureusement la politique, la terrible et néfaste politique est venue tout brouiller, les colons, les grands usiniers n'ont pas pardonné aux malheureux travailleurs d'être de bons et sincères républicains, d'où tout le mal, et le désir mal dissimulé de s'en débarrasser.

A ce propos notre confrère Millot publie dans un article admirablement documenté le terrible réquisitoire suivant :

« Le 4 août — 1902 —, le gouverneur intérimaire, M. Lhuerre, adressait aux maires des communes où s'étaient réfugiés les travailleurs sinistrés une circulaire par laquelle il leur faisait savoir qu'après entente avec la mission scientifique française « il avait décidé le retour des sinistrés dans leurs communes d'origine ». Il invitait, en conséquence, chacun d'eux à informer les sinistrés qui avaient trouvé asile dans sa commune « qulls avaient jusqu'au 15 août courant pour rallier leurs domiciles. Passé ce délai, ils ne recevraient aucun secours en nature de l'Administration. Ils continûraient, au contraire, à être nourris dans leurs communes respectives pendant un laps de temps qui leur permettrait de se remettre courageusement au travail i>.

qu'obéir aux incitations de TAngleterre, le cheikli Ali-Tabat, qui avait vendu ledit territoire à la maison Bazin, essaya d'empêcher l'exécution du contrat, sous le fallacieux prétexte qu'il n'avait reçu que 3.000 thalaris, ce qui, à peine, est-il besoin de le dire, était absolument faux.

C'est alors que, poussée l'épèe dans les reins par l'Angleterre qui ne voulait pas nous voir concurrencer et tuer un jour

Ile Périm et Cheikh-Saïd

Aden, la Turquie intervint à son tour dans le conflit, en déclarant que le territoire lui appartenait, et c'est alors que nous eûmes la faiblesse vraiment criminelle, tremblant toujours devant FiVngleterre, de lui laisser — à la Turquie — installer une petite garnison dans le voisinage immédiat de notre établissement, et par conséquent sur notre propre territoire !

Malgré cette occupation scandaleuse, nou*^ avons maintenu nos droits et nous n'avons pas reconnu ceux de la Porte, disent Jes diplomates. Il ne manquerait plus que cela !

Nous avons déjà perdu Périm de la sorte, par notre faute, en arrivant deux heures après les Anglais qui avaient grisé nos

ah&Ti^l^

(D'après les cartes de Y Hydrographie anglaise)

officiers à Aden. Cette fois il ne faut pas que cela se reproduise? ce que Ton ne dit pas assez, c est qu'il y a de leau potable à

. Cbeikh-Saïd tandis qu'il en manque à Aden qui a recours à ses fameuses citernes; ce que l'on ne dit pas surtout, c'est que Cheikh-Saïd a soixante mètres d'élévation, environ au-dessus du niveau de la mer et Périm quinze ou vingt seulement à 2.500 mètres de là. Prenez une carte et vous verrez que Cheikh-Saïd est le Gibraltar de la Mer Rouge !

Aussi il ne faut pas faire de peine à nos bons amis les An-

. glais et de même quils nous défendent de faire Paris Port de Mer et le Canal des Deux-Mers, de même, ils nous défendent virtuellement par l'intermédiaire des Turcs, d'occuper Cheikh- Saïd ; c'est par trop de naïveté de notre part et vraiment l'amitié anglaise, acquise à ce prix par l'abdication de nos droits les plus légitimes, sur toute la surface du globe, à Terre-Neuve, aux Nouvelles-Hébrides, en Egypte, sur la Mer Rouge, etc., etc., finit par nous coûter trop cher. Il est teriips de nous ressaisir; il y va non seulement de notre honneur et de notre dignité, mais de notre prospérité et de notre avenir.

Mais fatalement la question est plus haute que le sujet

précis du port et du territoire de Cheikh-Saïd qui nous occupe

. en ce moment et c'est à ce point de vue d'ensemble que je crois

de mon devoir de dire un mot des menées de l'Europe dans la

Mer Rouge et dans le golfe Persique.

Contre toute espérance, je finirai peut-être par éclairer mes compatriotes sur leur inconcevable ignorance de leurs intérêts les plus immédiats et les plus vitaux.

J'ai démontré que Cheikh-Saïd pouvait devenir le premier port de commerce de la côte Arabique de la Mer Rouge et détrôner facilement le monopole du port d'Aden dans ces parages, étant donné son infériorité, à tous les points de vue.

C'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas tout et ce qu'il ne

faut pas oublier surtout, c'est que l'Arabie a 2.500 kilomètres de long, du Nord au Sud et 2.000 kilomètres de l'Ouest à l'Est et qu'à l'heure présente les Etats de l'Europe en veulent chacun un morceau.

C'est ce que je vais tâcher d'indiquer rapidement, sans parler des manœuvres souterraines de l'Angleterre dans le Nejd, dans l'Irak et de son désir bien arrêté de prendre le plus possible de territoires, sous prétexte d'occuper l'hinterland b^ d'Aden ; je suis bien obligé de remonter un peu en arrière pour

|; rappeler comment au commencement de l'année 1902 l'Al-

lemagne était en train d'établir un dépôt de charbon dans le groupe des îles Farsan^ dans la Mer Rouge, particulièrement

aux îles Dorhab et Dumsuk ; le Géfîou a trouvé un passage et pénétré dans la baie de Tibta.

L'Allemagne espère ainsi arriver à posséder un passage I' connu d'elle seule, au milieu des écueils qui entourent les îles

I Farsan, ce qui constitûrait évidemment la meilleure défense

I de son dépôt de charbon.

^ Le point d'embarquement se trouve sur la baie du Tibtà ;

I aussi sans perdre de temps, le gouvernement allemand s'est mis

à négocier avec le sultan, bien résolu à s'établir définitivement,

à la pointe Nord de l'île Kumh^ soit sur l'île de Farsan Seghir

— les cartes allemandes portent Farisan — et l'amiral allemand

Plûdemann écrit que Khor Seghir, sur le flanc Est de l'île est

^ U7% port idéal, très bien abrité des brises du large. De plus

^ ' cette baie de deux kilomètres .et demi de diamètre, commu-

(■ nique avec la mer par un chenal profond.

L'article que M. René Moreux a consacré à cette ques- ^ tion de l'occupation allemande, dans le numéro de mai 1902 du

Bulletin de l'Asie française est à lire tout entier.

Il faut aussi lire dans les Débats dont on connaît l'extrême cironspection, sa correspondance de Suez du 20 novembre 1901 sur le groupe des Farsan à l'Allemagne et il faut également lire et méditer ce qu'il disait en avril de la même année, si mes souvenirs sont exacts, sur les gisenients. de houilles de

Nitiy dans l'Oman, auprès de Kalhat, à la base de la péninsule du Bas el Djébat qui sépare le golfe Persique du golfe d'Oman. Dès cette époque les Débats signalait les incroyables menées du trop fameux consul anglais de Mascate^ M. Cox, qui voulait placer l'Oman sous la protection du gouvernement des Indes et à force de vexations de tous genres, amener les

Carte d'ensemble du détroit de Bab-^l-Mandeb

protégés français de Sour^ à renoncer d'eux-mêmes à la protection qui les couvre.

Il y avait là renonciation précise de faits de la plus haute gravité et cependant personne n'a jugé à propos^ d'y prêter attention, dans les sphères gouvernementales en France. Mais ce n'est pas tout encore, et tout le monde a présents à l'esprit les incidents italo-turc et anglo-turc de la fin de Tannée dernière, lorsque les Italiens voulaient s'emparer de Middy et les Anglais de tout l'hinteriand ^Aden.

Et ce qui prouve que ces derniers sont bien résolus à ne pas lâcher prise, c'est que voici que surgit au commencement

dé cette même année 1903, avec une acuité tout à tait particulière, la question de Koueïl^ au fond du golfe Persique, en -Arabie, un peu avant Fao^i. Tandis que les Anglais se prétendaient les maîtres de Koueît, dès le mois de juillet 4902, la Turquie revendiquait avec la dernière énergie, le district de Daliy situé au nord de Koueît, ce qui, en somme, est encore une espèce de capitulation diplomatique de la Sublime-Porte, en face des prétentions chaque jour croissantes de TAngleterre. C'est si vrai quç les intrigues et Tarrogance britanniques se sont affirmées .avec plus de violence que jamais, au commencement de cette annéè-là à .Mascate.

Ainsi donc, voici qui est entendu, l'Angleterre, la Russie, l'Allemagne, l'Italie même se disputent à qui aura un port, un dépôt de charbon, un lambeau de cette immense Arabie, grande comme un morceau de continent, que l'on a toujours divisée à tort, suivant les anciens en Arabie déserte, pétrée et heureuse, qui renferme des désert^, il est vrai, mais beaucoup moins qu'on ne Fa dit, ^qùi a des contrées pleines d'avenir, comme VHedjaz^ le Ned-jedrelrAreb^ V Yémen, YOmariy YHadra" mount, le Lahsa; et pendant ce temps-là, nous "abandonnons, de gaité de cœur, une position unique au monde, notre admirable port de Cheikh-Saïd avec les 450 où 200.000 hectares de territoire qui l'entourent !

En vérité, c'est à se demander si nous ne sommes pas tous frappés de démence et de folie furieuse ou si nous ne sonunes pas atteints, en tant que peuple, de la monomanie du suicide !

Et à ce propos, sous le coup d'une indignation trop légitime, j'aime mieux laisser la parole à M. Jean Imbart de la Tour qui écrivait dans le bulletin de janvier de cette année de l'Asie Française, les lignes suivantes, en parlant des divers avantages des points et poils principaux de l'Arabie :

« Laisserons-nous tomber définitivement ceux que nous donnerait Cheikh-Saïd ? Il faudrait songer d'autant plus à cette question, qu'un point si merveilleusement situé, ne saurait rester longtemps à l'abri de convoitises rivales, plus sérieuses

que celles de la Porte. Sï nous acceptons, sans autre forme de procès, l'attitude irrégulière des Turcs, nous aurons non seulement perdu quelque chose, mais tacilité à la colonie d'Aden, la réalisation d'un dessein qu'on indiquait plus haut, et dont personne n'aurait à s'inquiéter plus que nous. i> ^

Voilà l'expression de la vérité même, et s'il n'y a pas beaucoup de députés compétents et instruits en fait de questionscoloniales, il y en a cependant encore quelques-uns, il y en a' comme François Deloncle, qui connaissent bien cette très grande et très importante question de Cheikh-Saïd et je veux croire, qu'échappant aux suggestions de leurs collègues par trop anglophiles, ils sauront enfin saisir le Parlement et Topinion publique de celte question vitale^ qu'on ne l'oublie pas, pour nous, de l'occupation immédiate et effective de Cheikh- Saîd. Si j avais le temps de parler ici du Canal de Suez, de l'Egypte et de la sécurité de nos belles possessions d'Extrême-Orient, d'Indo-Chine, on comprendrait facilement pourquoi je dois me taire et pourquoi je suis encore bien en dessous de la vérité.

-Enfin, voici les Chambres revenues et je veux croire, pour l'honneur et l'avenir de la prospérité de la France que l'on voudra bien daigner entendre ma faible voix (1).

Gheik-Saïd armé par la Turquie. — Cette invraisemblable nouvelle nous arrive de la Mer Rouge. Vous l'avez bien entendu, n'est-ce pas : la Turquie met Cheik-Saïd en état de défense. Mais pour qui ? C'est donc poumons, puisque Cheik-Saîd est à nous? En vérité, ils sont bien bons les Turcs de pourvoir ainsi à notre défense. Et contre qui donc arment-ils ce poste aussi imprenable que Gibraltar? C'est peut-être contre Périm, l'île, d'en face occupée par les Anglais. Fiez-vous y, si vous avez des illusions à perdre. — Il y a quelque temps, des journaux de Paris mirent en circulation, le bruit de la cession de Cheik-Saïd à l'Angleterre, sans qu'aucune voix s'élevât pour démentir ou confirmer ces rumeurs.

Or aujourd'hui, nous haussons la voix et nous disons : Les Turcs inspirés par les Anglais s'emparent de cette possession française parce que les

(1) Dès le 12 octobre 1902, Le Petit Colonial, avant même que je n'y aie commencé ma campagne, que je menais depuis longtemps dans d'autres journaux, avait déjà publié la note suivante :

Anglais n'osant la prendre, sentent que par voie de cession ce poste inexpugnable leur appartiendra un jour ou Fautre et peut-être beaucoup plus t6t qu'on ne pense. Ce sera plus fort que Fachoda, mais il y aura moins de tapage. — Â propos de tapage, vous souvient-il du bruit mené autoui* de ralEnire dés quais de Gonstantînople, de notre flotte mobilisée, etc., ett., pour obtenir le règlement de cette affaire financière. — Eh bien ! la Turquie met la main sur une terre française, et notre flotte n'a pas bougé.

Où en sommes-nous? Est-ce le commencement ou la fin de quelque chose"? Pourvu que ce ne soit pas le début de notre effacement en Orient, et de notre influence sur la grande route des Indes.

Tout homme qui aime son pays, doit être impatient de le savoir !...

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