‹ La concurrence étrangèreChapitre 36 sur 119 · A PROPOS DE CHEICK-SAID · texte numérisé non relu

A PROPOS DE CHEICK-SAID

j NOUVEAUX DOCUMENTS. — LA QUESTION SE PRÉCISE

Mon très aimable et très distingué confrère G. Presseq Rolland, secrétaire de la direction du journal La Dépêché dé Toulouse dont on connaît llmportance et la sûreté d'information, vieux colonial lui-même, vient de m'adresser la très intéressante lettre suivante que je m'empresse de placer sous les yeux de mes lecteurs :

« Toulouse, 9 novembre 1903.

« Mon Cher Confrère,

« J*ai bien reçu le Petit Colonial du !«' novembre que vous m'avez tait la gracieuseté de m'adresser, et c'est avec grand plaisir que j'ai lu votre bel article sur Cheick-Saïd.

« Vous avez grandement raison de vous intéresser à notre colonie du Bab-el-Mandeb.pour laquelle depuis 1888 je bataille et que je n'abandonne pas ; vous trouverez dans le Bulletin du Comité de VAsie Française d'octobre 1902, Thistorique à peu près complet de la question, j'y donne le texte même de l'acte de vente passé le 14 octobre 1868 entre Ali-Tabat-Dourein, Gheick indépendant des Akhémi-ed-Dourein et MM. Poilay et Mas, représentants de MM. Bazin et Rabaud de Marseille, acte enregistré au Consulat de France d'Aden ;

« Je rappelle qu'en 1887, à Dobaa, Mohamed-ben-Ali-Tabat, fils d'Ali décédé, m'assura qu'il se considérait toujours comme une sorte de fondé de pouvoirs des Français en ce qui concernait le territoire occupé indûment par les Turcs ; je dis enfin quelles furent mes démarches auprès du Gouvernement, mes déboires, comment en 1895 je fus sur le point d'aboutir, etc..

« Si le Petit colonial veut faire une campagne, vous trouverez dans mon étude matière à plusieurs articles (1); tout ce que j'ai écrit est rigoureusement vrai ; grâce à Mohamed-ben-Ali-Tabat j'ai pu, en 1887, malgré la présence des troupes Ottomanes, visiter

(1) Le Petit Colonial n'avait pas attendu cette obligeante indication pour mener la campagne depuis plusieurs années on faveur de Cheik-Saïd.

Cheick-Saïd, en faire la carte, me rendre compte des ressources de notre colonie. Nous sommes trois Français qui, depuis le départ de la mission Rabaud en 1871, avons abordé à Cheick-Saïd : François Deloncle en 1884, moi en 1887 et Hugues le Roux en 1901, ce dernier fut obligé de se rembarquer vingt minutes après avoir acosté ; moi j'eus la bonne fortune de pouvoir séjourner près de

Vue du port de Cheik-Saïd

deux semaines dans le Bab-el-Mandeb avec les pêcheurs Akhémis dont j'avais pris le costume.

« Je joins à ce mot une reproduction d'un croquis que je pris du lac intérieur — le futur port — ; une réduction de la carte que je dressai en 1887 et dont Toriginal est au Ministère des Colonies; un profil de notre colonie, pensant que ces documents seront de nature à vous intéresser.

« Encore merci, mon cher confrère, et croyez, je vous prie, en mes sentiments les meilleurs.

(c G. Presseq-Rolland. »

Mes lecteurs vont trouver ici les trois dessins et cartes que

mon confrère a bien voulu m'adresser avec sa lettre et c'est moi qui le remercie pour la nouvelle et précieuse contribution à l'enquête que j'ai ouverte sur la nécessité de la prompte occupation de Cheick-Saïd, notre colonie, comme le souligne avec tant de raison M. Presseq-Rolland.

Et maintenant, en tant que Député de llnde et en tant que colonial qui connaît bieti toute la haute importance et toute la gravité de la question, c'est à mon vieil et excellent ami François Deloncle a faire le nécessaire pour obtenir cette

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Profil comparé de Cheik-Saïd et de l'île de Périm

immédiate réoccupation. Je n'ai pas besoin de lui indiquer les voies et moyens pour y arriver ; sa vieille expérience et son cœur de bon Français et de fervent colonial les lui indiqueront mieux que je ne saurais le faire et sa haute autorité doit lui permettre d'obtenir promptement une heureuse solution.

Qui sait, peut-être qu'un jour qui n'est pas loin, après le triomphe des Américains à Panama, nous serons bien heureux de posséder cette modeste mais indispensable colonie, ce point de stratégie commerciale, unique au monde, de Cheik-Saïd, sur la Mer Rouge! (1)

(1) Le chapitre précédent a paru dans les numéros des 1««" novembre et 6 décembre 1903 du Petit Colonial et le l*"* mai 1905, c'est-à-dire seize mois plus tard la note suivante, reproduite par tous les journaux, venait me donner trop raison dans mes prévisions antérieures ; que l'on en juge :

M. Fitzmaorice, attaché à Tambassade d'Angleterre à Constantinople, ayant été chargé par son gouvernement de régler avec la Porte ottomane le différend divisant les deux puissances au sujet de la frontière du territoire

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Gheik-Saïd

d'Aden et de son hinterland, vient, après deux années et demie d'ardues négociations, de régler cette question d'une façon satisfaisante avec son collègue turc.

Cette frontière a été délimitée sur une longueur de 300 milles entre le protectorat d'Aden, le Yemen, le grand désert d'Arabie jusqu'à la pointe Mourad, sur le golfe d'Aden.

Le 9 du même mois, le Petit Journal publiait la longue information suivante, qui est à retenir et à méditer attentivement :

Une dépêche de Constantinople annonçait, il y a quelques jours, que les Anglais auraient débarqué des marins et des canons à Koweït, dans le golfe Persique, qu'ils y auraient élevé des fortifications et arboré le drapeau anglais.

Cette nouvelle, si elle se confirme, a une très grande importance ; elle amènera fatalement des protestations énergiques, non seulement de la Turquie, dont dépend ce territoire, mais de rAUemagne et de la Russie.

C'est que ce petit coin de terre, perdu au fond du golfe Persique, est appelé à jouer un grand rôle dans le développement futur de la civilisation mondiale. Les Anglais ont déjà tenté une fois de s'en emparer, ils ont dû renoncera leurs projets devant les protestations de la Turquie et de TAlle- , magne, et, comme ils étaient alors en guerre avec le Transvaui, ils ont prudemment battu en retraite.

C'était en 1901. Les autorités turques de Bassorah avaient voulu piofiter d'une défaite que le sultan de Nedjed avait infligée au cheik de Koweït pour rendre plus eflicace^ sur ce pays, la souveraineté du sultan. Elles y avaient envoyé quelques bataillons^ mais l'Angleterre dépécha immédiatement deux croiseurs en faisant savoir au gouvernement ottoman qu elle s'opposerait, même par la force, à l'entrée des troupes turques à Koweït.

Koweyt, Koueit ou Korein, car l'orthographe du nom de cette localité n'est pas bien fixée, est une ville d'une vingtaine de mille âmes, située à i23 kilomètres au Sud de Bassorah, sur la côte Ouest du golfe Persique. Elle fait partie de l'Arabie septentrionale et par conséquent de l'empire turc; «lie possède un port excellent, au fond d'une grande baie. Ville industrielle, possédant des salines, des ateliers de construction de voiliers pour le cabotage, elle est en relations commerciales avec l'Inde, qui y importe des lainages, du riz, du tabac ; elle est un entrepôt de céréales. Tous ces avantages en font une proie tentante. Mais elle présente, en outre, un intérêt bien plus considérable.

Koweït est destinée à devenir, dans uu avenir prochain, le terminus de ia voie ferrée, dite chemin de fer de Bagdad, qui mettra en communication la Méditerranée et le golfe Persique en traversant toute la Mésopotamie.

Ce chemin de fer sera la véritable roule des Indes, puisqu'il amènera presque à la porte de Bombay les marchandises et les voyageurs de toutes les contrées d'Europe par une voie ferrée continue, seulement interrompue par la traversée du Bosphore.

L'Angleterre possède déjà la route maritime des Indes ; par ses occupations de Gibraltar, de Malte, de Chypre, de Suez, de Perim et d'Aden, elle en est la maîtresse absolue. Elle voudrait s'assurer également la propriété de la nouvelle voie ferrée. Mais l'Allemagne est concessionnaire du chemin de fer de Bagdad et, si la Grande-Bi'etagne ne craint pas de traiter le sultan en qualité négligeable, elle éprouve pour Guillaume II une toute autre considération : Aussi le conflit qui s'annonçait comme menaçant n'a- 1- il pas

tardé à se dénouer pacifiquement. L'Angleterre, occupée qu'elle était alors par sa guerre avec les Boers, consentit à reconnaître la souveraineté du sultan sur Koweit, à condition que celui-ci renonçât à y envoyer des troupes.

Les Anglais ne voient pas d'un œil favorable la création de ce chemin de fer ; ils cherchent par tous les moyens à en empêcher l'exécution, ou du moins, s'ils ne peuvent y parvenir, à s'emparer de positions qui leur permettraient, au besoin, de barrer la nouvelle route, comme ils l'ont fait pour la route maritime.

La situation dans le golfe Persique est, pour ^x, doublement importante, car, entre le chemin de Bagdad, ils ont en perspective une autre voie ferrée concédée par le chah de Perse à la Russie, qui relira une des stations du Transcaspien à ce même golfe. Deux grandes lignes ferrées reliront donc, dans un temps donné le résea^u européen au golfe Persique. Cette dernière ligne, complétant celle construite par le général AnnenkofT, enveloppera entièrement les possessions anglaises du côté russe.

L'Angleterre, doublement menacée, n'a pas renoncé à son projet de s'installer dans le golie Persique. On se rappelle le voyage triomphal de lord Curzon, le vice-roi des Indes, sur les côtes de Perse et d'Arabie. Ce voyage n'avait d'autre but que de combattre l'influence russe, dont nous avons indiqué les progrès, et d'éblouir les populations. Aujourd'hui, on nous annonce que les Anglais ont débarqué à Koweit et y ont arboré leur pavillon. Cette nouvelle, si elle est exacte, amènera de véhémentes protestations de la part de la Turquie, de l'Allemagne et de la Russie.

Nous ne nous expliquons pas comment les Anglais ont protesté ' si vivement contre l'expansion russe en .Extrême-Orient et soutenu les Japonais contre la Russie. Il était, au contraire, de leur intérêt de favoriser cette marche de leur puissante voisine vers l'océan Pacifique. Son attention, tournée de ce côté, se trouvait du même coup détournée de Tocéan Indien. Les Russes, contraints de renoncer à leurs prétentions en Extrême-Orient, ne manqueront pas de reporter toute leur activité du côté persan. L'Angleterre n'a qu'à y perdre, elle semble obéir à de vieux sentiments de rancune qui s'harmonisent mal avec ses tendances réalistes bien connues.

Les Anglais «'emparant de l'Egypte et des Deux Artibies, c'.est-à-dire du centre même du vieux monde, c'est comme je l'ai dit et écrit partout depuis deux ans, la moralité ou la conséquence, si l'on veut, de la guerre russo-japonaise et, certes, ni la Russie, ni l'Allemagne n'y avaient songé !

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