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L'idée qui ressort de presque tous les projets, c’est que l'enfant, avant d’appartenir à son père, à sa famille particulière, appartient à la République, à la grande famille générale (1). Dès sa naissance, il sera porté sur l’autel du Champ-de-Mars, les magistrats du peuple le baptiseront enfant de la patrie et ses parents promettront pou lui fidélité à la nation et obéissance aux lois. « Que la nation s'empare du citoyen nouveau-né ; que le jour de son inscription au registre des vivants soit une fête civique ; que les parents viennent dans le temple auguste de la liberté le consacrer à la patrie entre les mains des vieillards. » (2).
À la République incombe la tâche d'élever ses enfants, d’en faire des hommes libres et de bons citoyens. Elle devra les soustraire à l'aristocratie et à l’'égoïsme des familles, au fanatisme des prêtres (3). Elle s'en ernparera et par une éducation nationale modèlera à son gré leurs âmes toutes neuves. « Les enfants, dit
(1) Dans le même sens : AD VIII, 21 : Rapport fait à la Convention Nationale au nom du Comité de Salut Public, dans la séance du 13 prairial, sur l’éducation révolutionnaire, républicaine et mililaire, par Barrère : « Les principes qui doivent diriger les parents c’est que les enfants appartiennent à la famille générale, à la République, avant d’appartenir aux familles particulières ; sans ce principe, il n’est point d'éducation républicaine ». 1% juin 1794. — AD XVIIIe, 32h :: Durand-Maillane. Motifs et développements des articles de loi qui forment le second livre du plan de Code civil et uniforme. 8 juillet 1793. « Il est en effet très intéressant que les pères et mères sachent que leurs enfants sont moins à eux qu’à la société, qu'ils ne sauraient en disposer comme d’un meuble ou contre eux-mêmes. Il à fallu aussi apprendre aux enfants que, sans cesser de regarder leurs pères et mères comme ce qu'ils ont de plus cher et de plus digne. de leur respect, ils ont une patrie qu'ils doivent plus chérir encore. »
(2) Masuyer. Discours cité. ?
(3) Cf. Pierre de la Gorce. Histoire de la Révolution française, T, HI, pages 75 et suivantes,
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Danton, appartiennent à la République avant d'appar tenir à leurs parents... Qui me répondra que ces enfants travaillés par l’égoïisme des pères ne deviendront pas dangereux pour la République ?.. Et que doit nous importer la raison d’un individu devant la raison nationale ?.. Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet isolement perpétuel ? C’est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait républicain. La République est une et indivisible, l'instruction doit aussi se rapporter à ce centre d'unité. » (1). Robespierre, dans un rapport fait au nom du Comité de Salut Public, sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, émet la même idée, en se basant sur les mêmes arguments que Danton. « La patrie a le droit d'élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l’aristocratie et d’un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant. Nous voulons que l'éducation soit commune et égale pour tous les Français et nous lui imprimons un grand caractère, analogue à la nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de notre République. Il ne s’agit plus de former des messieurs, mais des citoyens. » (2).
L'éducation nationale et commune sera obligatoire. Les parents seront forcés d'envoyer leurs enfants « aux
(1) Moniteur XVIII, 654. Séance du 22 frimaire, an Il. Cf. discours du 13 août 1793 sur l'instruction publique : « Mon fils ne m'appar tient pas, il est à la République. »
(2) Buchez et Roux, XXXII, 654 : Rapport de Robespierre, 18 floréal, an IT. — Guillaume, procès-verbaux du comité d'instruction publique. Tome IV, page 341. — Dans le même sens : Arch. Nat., AD VIII, 21 : Discours de Le Clerc, 18 décembre 1792 : « Que faut-il
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écoles du citoyen » (1); l'enfant qui voudra parvenir ‘aux emplois publics sera obligé de fréquenter, pendant un certain temps, les écoles primaires
Dans ces écoles, on inspirera à la jeunesse l'amour du peuple et la haine impérissable des rois, des aristocrates et des prêtres. On apprendra à lire à l'enfant dans le texte de la Constitution ; on lui fera réciter des poésies républicaines (3), le catéchisme et les commandements d'un bon Sans-Culotte (4). On le conduira aux séances des assemblées et des sociétés populaires : « les
donc pour régénérer nos mœurs ? Une éducation commune. On n'y parviendra point sans ce moyen, et avec lui rien n’est plus facile... Au moyen de l'éducation commune, vous déjouez toutes les passions funestes au bien public, vous dérobez le cœur des enfants à l’autocratie des parents, à leur orgueil, à leur fanatisme. Vous les accoutumez à la sociabilité, à l'égalité. »
(:) Certains projets édictaient des sanctions contre le père. — Bancal : « Tous les enfants de la République devront recevoir la même éducation élémentaire, les pères, mères ou tuteurs dont les enfants n'iraient pas aux écoles pendant tout le temps prescrit par la loi seront privés de leurs droits de citoyens et imposés à une triple contribution. » — Le Clerc : « À Sparte, le père qui ne voulait pas soumettre son fils à l’éducation commune était privé des droits de citoyen ; cela était juste ; il donnait lieu à des soupçons, il contrariait les lois établies, il faisait preuve d’égoïsme et la première qualité du républicain est un dévouement entier à la volonté générale. Je vous propose de décréter la même chose... »
(2) Projet Ducos. Arch. Parl., Tome IV, page 141. Séance du 18 décembre 1792: Moniteur du 18. À
(3) Arch. Nat., AD VIII, ‘24 : De la poésie considérée dans ses rapports avec l'éducation nationale-par Le Clerc. 10 janvier 1793.
(4) AD VII, 25 : Catéchisme français à l’usage des écoles primaires par La Chabeaunière. — Caléchisme de la liberté dans lequel sont dévoilés les crimes du clergé, de la noblesse, des parlements, des financiers. -— Petit catéchisme à l’usage des grands enfants. — AD VIIL, 21 : Eléments de morale ou devoirs de l’homme et du citoyen d’après les seuls principes de la raison et de la conscience, par Vaudelaincourt, 1798. — AD VIT, aa Les seize commandements patrioliques par un vrai républicain. — AD VIN, 15 : Commandements de la République. — AD VII, 35 : Pralique du bon français par un citoyen de la section des Tuileries. é
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plus belles écoles, les plus utiles, les plus simples, où la jeunesse puisse prendre une éducation vraiment républicaine, dont les séances publiques des départements, des districts, des municipalités, des tribunaux et surtout des sociétés populaires. C’est dans ces séances pures que les jeunes gens puiseront la connaissance de leurs droits, de leurs devoirs, des lois et de la morale républicaine. » (1).
Mais l’école obligatoire ne suffit pas encore. Pour soustraire plus sûrement l'enfant « aux préjugés et aux vieilles erreurs », on le séparera complètement de sa famille et on l’enfermera de force, pendant un certain temps, dans les internats nationaux : c’est ce que propose Lepelletier de Saint-Fargeau (2).
Jusqu'à 5 ans, l'enfant sera laissé aux soins de sa mère : c’est le besoin de la nature ; mais, à partir de cet âge, il sera arraché à sa famille : « Depuis l’âge de 5 ans jusqu'à. 12 pour les garcons et jusqu'à 11 pour les filles, tous les enfants, sans distinction (3), seront élevés en commun, aux dépens de la République ; tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevront les mêmes vêtements, la même nourriture, les mêmes soins. » Il n’y aura point de différence entre l'enfant du riche et l’enfant du pauvre (4) : « Traités tous également, nourris
(:) Bouquier.
(2) Arch. Nat., AD VIII, 21 : Plan d'éducation nationale dé Michel Lepelletier, présenté à la Convention par Maximilien Robespierre, 13 juillet 1793. Buchez et Roux, XXIV, 57.
(3) Félix Lepelletier, son frère, proposait de n’enleyer lé$ enfants qu'aux riches. — AD VIII, 22 : Lettre du citoyen Félix Lepelletier aux membres de la Convention, an II. « Quelle est Ja classe qui a le plus besoin d’être régénérée ? Celle des riches... Vous devez leur arracher leurs enfants. »
(4) J.-J. Rousseau : Considération sur le gouvernement de Polo-
gne. Ch. IV : « Tous étant égaux par la Constitution de l'Etat doivent être élevés ensemble ét de la même manière. »
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également, l'égalité sera pour les jeunes élèves, non une spécieuse théorie, mais une pratique continuellement effective. »
Dans les internats organisés par l'Etat, les enfants seront pliés à l'habitude d’une austère discipline : « Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale, leur vêtement commode mais grossier. Souvenons-nous que nous élevons des hommes destinés à jouir de la liberté et qu'il n'existe pas de liberté sans obéissanceaux lois ! » (1).
Aucun domestique ne sera employé dans les institutions. Les enfants feront, chacun à leur tour, le service en commun ; les plus âgés soigneront les plus jeunes ; ils apprendront ainsi tout à la fois, « à se suffire à eux-mêmes et à se rendre utile aux autres » (2).
« Le travail des mains sera la principale occupation, tout le reste sera accessoire. » La République doit, avant tout, former « des hommes de tous les états » ; les filles fileront la lain,e laveront le linge ; les garçons iront travailler dans les ateliers du voisinage.
« Les garçons apprendront à lire et à compter ; on leur donera quelques notions du mesurage et d’arpentage ; on leur apprendra par cœur quelques chants civiques et le récit des traits les plus frappants de l'his-
(1): Inspiration antique. Plan d'éducation renouvelé des Grecs et des Romains, surtout de Sparte et de Lycurgue, alors présente à l’esprit de tous. Cf. Le Tiers-Etat de Bar-le-Duc.
(2) Saint-Just se montre plus dur encore que Michel Lepelletier. Buchez.et Roux, XXV, 229. Institutions, par Saint-Just. « Les enfants mâles sont élevés de 5 ans jusqu’à 16 pour la patrie. [ls sont vêtus de toile dans toutes les saisons. Ils couchent sur des nattes et dorment 8 heures. Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de laitage, de pain et d’eau. Hs ne mangent point de viande avant 16 ans accomplis. Depuis ro jusqu’à 16 ans, leur éducation est. militaire et agricole, »
toire des peuples libres et celui de la République ‘francaise. Ils recevront aussi des notions de la constitution de leur pays, de la morale ER et de l'économie rurale et domestique. »
Les parents seront obligés de conduire lenfant à l'internat national. L'article 2 du projet de décret qui suit le plan de Michel Lepelletier est ainsi conçu: « L'éducation nationale étant la dette de la République, tous les enfants ont droit de la recevoir, et les parents ne pourront se soustraire à l'obligation de les faire jouir de ses avantages. »
En cas de refus du père de se soumettre à la loi, quelle sera la sanction ? Quiconque refusera d'envover son enfant à l'institution commune sera privé de l’exercice de ses droits de citoyen et subira une aggravation d'impôt. Pendant quatre ans, l'institution publique sera facultative, mais, ce délai expiré, les sanctions seront applicables.
« Ainsi, conclut Michel Lepelletier, depuis 5 ans jusqu'à 12, c'est-à-dire dans cette portion de la vie si décisive pour donner à l'être physique et moral la modification, l'impression, l'habitude qu'il conservera toujours, tout ce qui doit composer la République sera jeté dans un moule républicain. »
Ce projet d'éducation en commun, qui a bandonne ‘ l'enfant à des mercenaires, qui ruine les affections familiales et dépeuple lés foyers, fut ardemment combattu. Etrange paradoxe ! La Révolution, qui vient de proclamer les droits naturels de l'homme au bonheur et à la liberté, sacrifie à ses passions du jour le plus sacré des droits de la nature ! « S'il est vrai, dit Thi-
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baudeau à‘la Convention (1), s’il est vrai que l'homme le plus près de la nature soit le plus heureux ; s’il est vrai que le législateur doit s’en rapprocher dans toutes les institutions pour fonder le bonheur et les mœurs d’un peuple, comment se fait-il que, dans l’établissement de l'éducation on méconnaisse sa voix, ses règles immubales et qu'on substitue à ce qu’elle prescrit un plan qui lui est totalement étranger ? »
Thibaudeau ne croit pas à l'efficacité des sanctions contre les parents : « Vous pouvez, diront-ils, nous imposer. une double, une triple contribution ; vous pouvez nous noter d'infâmie, mais vous ne nous enlèverez pas les droits de. la paternité, ceux. de veiller nous-même sur les jours et l'éducation de nos enfants ; vous ne nous enlèverez pas la gloire d’en faire un jour des hommes libres et des défenseurs de la République ».
Avec Thibaudeau, Grégoire, Léonard Bourdon Piette Raffion et d’autres encore protestèrent (2). Le tyrannique projet de Lepelletier ne fut pas admis par la Convention. Elle maintint seulement le principe de l'obligation scolaire que le décret du 29 frimaire, an IT, vint définitivement consacrer.
Ce décret place les instituteurs sous la surveillance des municipalités ou des sections. Tout citoyen a le droit de dénoncer ceux qui enseignent dans leurs éco-
‘ (x) Arch. Nat., AD VIII »2 : Discours sur l'éducation publique, par À. Thibaudeau, dans la séance du 17 août 1793.
(2) Fourcroy. « La liberté est le meilleur et le plus sûr modèle des grandes choses. Chacun doit avoir le droit de choisir ses professeurs, » — « Laisser faire est ici le grand secret, »