INTRODUCTION
Une étude sur Pagriculture et les classes rurales d'un pays se rattache intimement à l'étude de l’organisation économique générale de‘ce pays. L'agriculture est, pour reprendre une expression souvent employée, une sorte de baromètre économique : là où l’agriculture est prospère, le pays est ou deviendra riche. De même quand le progrès général augmente, que le commerce se développe, l’agriculture suit toujours le même mouvement ascensionnel. « Deux choses, dit
« Hippolyte Passy, déterminent le degré de « puissance et de richesse des nations : l’un, « c'est leur force numérique; l’autre, Pétendue « des moyens de consommation dont elles jouis-
« sent; or, ces deux choses dépendent de Pétat Congnet 1
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« plus ou moins prospère de l’agriculture — « S'il faut, pour que les populations puissent « augmenter, que leur population rurale les « suive dans leur marche, il faut davantage que « leur sort puisse s'améliorer. — Il n’est pas « d’accroissement aux prospérités sociales qui « n'ait pour condition indispensable la réalisa- « tion de quelqu'un des progrès dont lagricul- « ture est susceptible ».
L'importance des questions qui touchent de près ou de loin à l’agriculture et aux classes rurales a dans tous les temps et dans tous les pays préoccupé les esprits, et bien’ vieux est ladage : « Pauvres paysans, pauvre royaume ; « pauvre royaume, pauvre roi. »
En Prusse, autantet peut-être plus qu'ailleurs, la condition des paysans et la répartition de la propriété foncière ont souvent nécessité l’intervention de l'Etat subissant l'influence de la puissante aristocratie terrienne, ou croyant bon, pour mieux lutter contre la Social-Démocratie, de prendre les devants et de faire sien le programme de ce redoutable parti.
Mais si, en d’autres domaines, l’action de l'Etat pouvait produire de bons effets, la tâche était ici extrêmement difficile et délicate.
Montesquieu nous dit « que les pays ne sont « pas cultivés en raison de leur fertilité, mais
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« en raison de leur liberté. . que les pays les « plus riches ne sont pas les plus fertiles, « mais bien ceux qui possèdent le meilleur « gouvernement. ».
Mais c’est là une grande exagération de dire que ce sont les gouvernements qui font les bonnes cultures et c'est même dans beaucoup de pays une tendance blämable de l'agriculture actuelle de tourner sans cesse des regards suppliants vers l'Etat attendant de sa prétendue toute-puissance un soulagement dans sa crise.
Cependant, il n’est pas dépourvu d'intérêt de suivre la politique des gouvernements en ce qui touche les questions rurales, car s’il est difficile à l'Etat, par le seul effet de ses lois, de ramener la prospérité agricole, une mauvaise législation peut au contraire être très funeste aux populations rurales.
Notre étude a précisément pour but d'arriver à la constatation des bons ou mauvais résultats acquis en Prusse par cette législation agraire, ce « monument législatif » comme on l'appelle en Allemagne, qui a paru vers la fin du xviir° siècle et vient de se clore au commencement du RSPSIÈC1E |
L’ère de ces réformes agraires peut se diviser en deux grandes phases : l’une s'étend Jusqu'au milieu du xix° siècle, l’autre est contemporaine.
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La première est remarquable par les tendances libérales des hommes d’Etat prussiens et leur sincère préoccupation d'améliorer le sort du paysan, d’en faire un homme libre, presque un propriétaire. Les lois agraires de cette époque (édits de Stein et de Hardenberg, lois du 2 mars 1850) ont aboli d’abord certaines charges foncières injustes ou peu économiques, telles que les corvées dont les services étaient souvent indéterminés, les dimes, les droits de chasse et beaucoup d’autres vestiges du moyen âge ; puis, elles en arrivent à se préoccuper de la forme de la tenure que l’on désire transformer en petite propriété pour retenir à la campagne les ouvriers agricoles désormais libres, mais contraints d’émigrer s'ils ne veulent pas mourir de faim.
Ces réformes sociales de la première moitié du xix° siècle ont eu une importance énorme ; on les a souvent considérées comme les causes du développement intérieur de l'Etat prussien. Et même, lorsqu’après ses étonnantes victoires de 1866 et de 1870, la Prusse se fût mise au premier rang des nations européennes, des économistes de lPécole historique allemande, comme Droysen, Schmoller, Isaacsohn, etc., ont voulu expliquer cette hégémonie en remontant, suivant leur méthode, aux origines et en suivant
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pas à pas le développement social de la Prusse. Ils ont eu certes un peu raison, et, quoiqu'ils aient exagéré la portée des réformes rurales que nous étudions, il est juste de reconnaitre qu’elles ont Joué un grand rôle dans cette évolution.
sociale.
Quant au point de départ de ce mouvement social lui-même, qui se produisit, nous le verrons, surtout après la paix de Tilsitt en 1807, l’histoire intérieure de la Prusse ne peut pas nous l’expliquer. Il faut chercher ailleurs les éléments de cette réforme et, quoiqu'en disent les historiens allemands en général pourtant assez impartiaux, l'influence de la Révolution française fut.en cette matière importante et décisive.
Quoiqu'il en soit, ces réformes agraires opiniâtrement combattues par la noblesse, n’obtinrent pas les bons résultats qu'en attendaient leurs auteurs et l’exécution en fut même suspendue en 1858. |
Cependant, comme l’état lamentable de Pagri:
culture était aussi préjudiciable au grand propriétaire qu’au petit paysan, une législation nouvelle apparut en 1886, cachant d'abord ses visées économiques et sociales sous le but politique de germaniser la Pologne, puis avouant franchement ses desseins dans les lois de 1890-
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1891 qui organisèrent les ÆRentengüter et les institutions de crédit appelées ÆRentenbanken destinées à en faciliter la formation. Puis parallèlement à cet essai de créer la petite propriété rurale, de former une classe saine de paysans
ein gesundter Bauernstand, le gouvernement a NS
fait voter la loi de 1896 qui tend à la conservation des Rentengüter et s'oppose à l’'émiettement du sol, en transmettant l'exploitation rurale, le Hoÿ, intégralement à un héritier privilégié. C'est la restauration de l’ancien Anerbenrecht.
Cette nouvelle législation élaborée dans le but de fortifier et de perpétuer l’organisation des Rentengüter, qui même, dans la pensée de ses auteurs, pourrait peut-être un jour être appliquée aux petites propriétés rurales de l’Empire allemand tout entier, a-t-elle réussi ou au contraire n’a-t-elle pas fait sombrer tout à fait la réforme agraire de 1890-91 ? C’est ce que nous verrons.