CHAPITRE I
§ 1 L'homme devant la création et devant ses semblables.
L'œuvre de la création offre, à première vue, une infinité de corps matériels, auxquels l'imagination ne saurait attribuer aucune limite, en ce qui touche leur nature et leur nombre, la durée de leur formation , retendue qu'ils occupent, et la variété des phénomènes dont ils sont le siège. Ils sont groupés en systèmes innombrables et compliqués. Les corps de chaque système sont réunis, à l'état de satellites, autour d'un corps central et sont tenus dans sa dépendance par les lois du mouvement; ces groupes paraissent constituer une infinité de mondes spéciaux. Ceux-ci semblent èlre liés entre eux , comme le sont leurs propres éléments : ils cir-
culent vraisemblablement autour d'un point qui serait le centre de l'univers.
L'un de ces groupes nous est moins que les autres inconnu dans ses détails : c'est le monde solaire. Il a pour centre de mouvement le soleil, corps lumineux, uniquement formé d'éléments minéraux, conservant en partie la température infinie qui semble avoir marqué l'origine de la création. Sous l'influence de cette chaleur intense, les éléments du soleil réagissent les uns sur les autres avec une activité dont nos phénomènes de combustion sont une image effacée. Cette activité paraît être le trait dominant de l'univers et peut être nommée « la vie minérale ». Quant aux corps qui constituent le monde solaire, il faut placer au premier rang les planètes, la plupart escortées de leurs satellites.
La terre, habitation de l'homme, conserve un reste de la température initiale des astres. La vie minérale, d'abord exclusive, y a longtemps gardé sa prépondérance, et persiste toujours. Elle semble sommeiller, il est vrai, mais sa puissance continue à se manifester par les ruptures violentes du sol, la formation ou la disparition des montagnes et des îles, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre et le déplacement des mers.
Les forces propres à la vie organique agissent depuis des époques fort reculées à la surface de
L'HOMME DEVAiNT LA CRÉATION ET SES SEMBLABLES 19
la terre, en se modifiant sons l'influence des catastrophes dues à Faction des forces minérales. Cette vie organique a commencé avec les plantes et les animaux de l'Océan. Les plantes et les animaux terrestres ont ensuite apparu; chaque espèce s'est établie en permanence dans les lieux spéciaux qui offraient les éléments nécessaires à son développement. Les animaux sociables, l'abeille par exemple, grâce à l'instinct inséparable de leur organisme, ont réussi depuis leur apparition à perpétuer la paix intérieure dans leurs communautés, malgré les espèces ennemies qui leur disputent les moyens de subsistance. Ils gardent fidèlement, sans que l'effort apparaisse, le régime de vie qui est conforme à leur nature et aux conditions de leur existence.
L'homme constitue dans la création du globe, une exception unique. Il est apparu le dernier, après tous les êtres doués de vie et de mouvement. Il montre de plus en plus sa supériorité, même parmi les animaux terrestres qui l'emportent sur lui par certaines qualités et par la puissance de leur organisme physique. 11 a conquis l'empire de tous les lieux qu'il lui a plu d'habiter. Il y a marqué fortement son empreinte, et il en a exclu presque tous les êtres vivants qui ne pouvaient lui être utiles. D'un autre côté, les races humaines qui se sonl élevées au plus aul degré du bien-être, de la prospérité el de la
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puissance, n'ont jamais réussi jusqu'à ce jour à s'y maintenir. Sur ce point, elles contrastent absolument avec tous les animaux sociables. Cependant l'instabilité de l'homme n'est pas, comme la permanence des animaux et des plantes, imposée par des lois fatales. L'histoire du passé et l'observation du présent démontrent, au contraire, qu'il pourrait offrir à tous les êtres vivants le modèle de la stabilité dans le bien-être. Il est assujetti, comme eux, aux calamités déchaînées périodiquement par les effets de l'activité minérale; mais il l'emporte sur tous, clans la lutte pour l'existence , s'il se soumet volontairement à certaines règles, qui lui sont connues depuis l'époque de son apparition. Ces règles ne sont point incarnées dans l'homme, comme l'instinct de la conservation dans l'animal. Loin de là : elles sont en général oubliées ou enfreintes par les sociétés humaines à mesure que celles-ci grandissent en bien-être et en puissance. Toutefois la pratique de la science sociale, résumée dans ce livre , a enseigné de tout temps le moyen fort simple qui perpétue ces règles du bonheur au sein de l'humanité, ou qui les y restaure quand elles sont perdues.