LE RETOUR DE LA SOUFFRANCE AU MOYEN AGE
Comment, au moyen âge, reparut le cercle vicieux de souffrance et de prospérité où avaient tourné les races célèbres du passé.
Entre le vi° siècle et le xm°, le développement de la Constitution essentielle fut progressif, sans être absolument continu. La féconde alliance des races stables de la Germanie avec le clergé chrétien fut souvent entravée dans ses utiles conquêtes par des mouvements rétrogrades. Dès le ixc siècle, on vit apparaître çà et là au sein du clergé des symptômes de corruption. L'Eglise y remédia d'abord en imprimant une nouvelle impulsion aux ordres monastiques; mais, à la longue , ceux-ci furent envahis par les mêmes symptômes et aggravèrent le mal qui émanait du clergé séculier. Les familles de la classe dirigeante furent de proche en proche ébranlées , à mesure que manquaient les leçons et les exemples qui jusqu'alors avaient fortifié la pratique de la loi morale. La souffrance fut surtout ramenée par le réveil de l'esprit de violence qui, dans le passé, avait agité la Gaule autant que la Germanie. Bientôt éclata cette terrible guerre de Cent ans qui couvrit la France de ruines. La prospérité fut, il est vrai, rétablie
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sous les trois règnes réparateurs de Louis XI , de Charles VIII et de Louis XII; mais, à partir de 1515, les nouveaux progrès du bien-être matériel perpétuèrent, par le relâchement des mœurs, le malaise qui antérieurement avait pour cause principale la rébellion des grands vassaux. A dater de cette époque, la France n'est plus sortie du cercle vicieux que j'ai signalé comme une des lois habituelles de l'histoire, chez les races qui exagèrent l'esprit de nouveauté : elle est restée dans cette triste condition où la souffrance, devenue endémique, tarit périodiquement la source des courtes époques de prospérité.
Comment, à la Renaissance, l'abus des nouveautés et le vice des dirigeants préparèrent à l'occident quatre siècles de courtes prospérités et de longues souftrances.
Dans la seconde moitié du xvc siècle, la Renaissance ouvre , par la chute d'un vieil empire et la découverte d'un monde nouveau , l'ère de quatre siècles dont je signale spécialement, dans ce chapitre, les souffrances et les prospérités. Les fondateurs de cette époque sont souvent célébrés par les historiens. Cependant ils ont un trait commun avec la plupart des hommes dont
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le nom reste attaché à l'avènement des époques fameuses : ils croyaient semer seulement des germes de bonheur; les générations suivantes ont surtout récolté des catastrophes. L'impulsion imprimée à l'Occident par la renaissance partit de l'Italie, puis de l'Espagne. Elle se propagea, de proche en proche, aux États du Nord parla France et les Etats allemands. Partout où régnait le deuxième âge du travail , la richesse se développe tout à coup, avec les arts usuels et libéraux ; mais bientôt éclatent les maux qu'engendre l'inégalité des familles , parce que la cause première . de l'impulsion implique un mélange de bien et de mal. La prise de Constantinople (1453) refoule en Italie les grandes notabilités du travail et de l'intelligence; mais avec celles-ci arrive la corruption qui avait ruiné l'empire d'Orient. La découverte de l'Amérique (1492) féconde tout à coup la science du globe, la navigation et le commerce; mais elle ébranle toutes les sociétés en excitant chez elles la soif de l'or et l'esprit de violence.
Au moment même où la corruption et la discorde se développaient en Italie, l'heureuse conclusion de la guerre de Cent ans (1453) commençait à rétablir, en France, le règne de la vertu et de la paix.
Rendue à ses résidenees patrimoniales, la noblesse avait enfin échappé à l'action corruptrice
des camps. Sous la salutaire influence du foyer domestique et de la vie rurale, les bonnes mœurs étaient restaurées et assuraient la pratique de la loi morale. Le contact journalier des propriétaires et des tenanciers réparait les désastres de la guerre, créait la prospérité de l'agriculture, procurait d'amples moyens de recrutement aux autres arts usuels et fournissait avec abondance à toutes les familles le pain quotidien. Malgré la corruption que continuait à développer chez les clercs le progrès des richesses, l'unité de croyance maintenait la paix entre les familles régénérées de la classe dirigeante. Grâce à la sagesse de trois princes , la monarchie avait apaisé les anciennes discordes féodales. Soutenue et contrôlée, comme au temps de saint Louis, par un conseil privé, dont les membres étaient hautement désignés au choix du souverain par leurs vertus et leurs services, elle complétait l'œuvre de la paix au dedans et au dehors. Parfois même, notamment après la victoire de Saint-Aubin-du-Cormier (1488), les monarques, bien conseillés, conjurèrent les difficultés inhérentes au service féodal, en donnant de beaux exemples de clémence et de modération.
Cependant, l'esprit guerrier de la Gaule et de la Germanie se perpétuait chez les Français de ce temps; et, sous son influence, le mal sortit du bien que je viens de signaler. Selon le récit
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de Commines, les Italiens admiraient avec raison les vertus de la noblesse française, régénérée par quarante années de paix sociale. Ils appelèrent une armée de la France dans leur pays (1494), avec l'espoir qu'elle y rétablirait les mœurs privées et la paix publique. Ce fut le résultat inverse qui se produisit : les désordres inhérents à la guerre et l'exemple des Italiens corrompirent l'armée qui avait mission de les réformer. Bientôt ces derniers se crurent opprimés par leurs protecteurs; puis, unis momentanément et alliés aux ennemis de la France, ils rejetèrent hors de leur territoire les sauveurs qu'ils avaient choisis. Cette conquête éphémère et stérile eut malheureusement un résultat durable pour la France : l'armée de Charles VIII, puis celles de Louis XII introduisirent dans les familles de la noblesse des germes de corruption qui ne tardèrent pas à grandir.
Le terrain favorable à ce développement fut offert à la haute noblesse par la cour des derniers Valois ( lola-1589). Le règne du vice et de l'erreur y fut successivement organisé par les souverains eux-mêmes; par la noblesse qui abandonna ses résidences rurales pour briguer leurs faveurs et partager leurs plaisirs; par les Français qui continuèrent avec l'Italie les rapports de guerre et de paix; enfin, plus directement par les Italiens que retinrent en grand
nombre, à la cour de France, les liens de famille établis entre les Valois et les Médicis. Le mal s'étendit de la cour aux provinces, en s'aggravant partout sans relâche. Il prit successivement pour caractères le désordre des mœurs, le luxe des repas, des vêtements et des mobiliers, les nouveautés dangereuses et futiles adoptées par les femmes et par la jeunesse, les idées superstitieuses du moyen âge, mêlées à des excès de prédilection pour les lettres et les arts de l'antiquité.
Au fond, l'exagération de l'esprit de nouveauté était la principale cause du mal. Elle créait des contrastes compliqués d'aspirations et de sentiments entre les familles dirigeantes : elle les divisait en deux partis hostiles, et, par là, ébranlait la société entière. Le premier, inclinant vers les nouvelles mœurs, gravitait autour de la royauté, abandonnait ses terres et négligeait les - devoirs imposés aux propriétaires par la Constitution essentielle. Le second parti redoutait l'influence de la cour : il était attaché à ses résidences rurales, à la pratique des devoirs locaux et aux coutumes de la province. Les pratiques de nouveauté ou de tradition spéciales à la vie privée de chacun de ces deux partis contrastaient souvent avec les doctrines qu'il professait sur la réforme des corps publics préposés aux services de la religion et de la souve-
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raineté. Comme à toutes les époques de discorde, chaque parti offrait d'ailleurs deux nuances : les hommes de paix voulaient respecter à tout prix les deux principes, mais ils avaient le désir d'en réformer les abus. Les hommes de violence se proposaient de remédier d'abord à l'abus des principes; et ils ne craignaient pas de les affaiblir en les critiquant.
Malheureusement la corruption grandissait , et, au milieu des passions déchaînées, les pacifiques n'eurent pas le pouvoir d'accomplir la réforme. Ceux d'entre eux qui étaient mêlés aux affaires publiques furent réduits à l'inaction : ne voulant point participer aux abus, ils durent, comme le fit Montaigne, se renfermer dans la vie privée. Peu à peu, les violents prirent la direction du mouvement social : le contraste des aspirations devint un antagonisme déclaré; puis, des déclarations de doctrine, on arriva aux actes. Dix-huit ans après l'impulsion première imprimée par Luther aux Allemands, les partisans français de la réforme commencèrent la rupture en adhérant au programme tracé par Calvin (1535). Ils manifestèrent ensuite plus formellement cette rupture lorsque l'Eglise de Genève, ayant été fondée (1543}, ils instituèrent d'autres églises pour y pratiquer le nouveau culte. Le contact des cultes rivaux accéléra le mouvement qui poussait les esprits aux actes de violence : le
premier de ces actes fut l'effusion de sang qui eut lieu à Vassy en 1562; la déclaration de guerre fut faite à Paris, en 1572, la nuit fatale où des catholiques, partisans de la cour, procédèrent au massacre des protestants.
Depuis cette date funeste, la violence, ayant pour prétextes la religion et la souveraineté, a souvent désolé l'Europe. Le mal a été momentanément guéri par la sagesse des dirigeants, à laquelle venait en aide le souvenir de la dernière catastrophe; mais il s'est reproduit sous des influences analogues à celles que je viens de signaler. En France, par exemple, la souffrance a été ramenée, en 1685, par la révocation de l'édit de paix (de 1598) et de l'édit de grâce (de 1629); au xvmc siècle, par la corruption des gouvernants et l'abus des nouveautés. La violence a repris son empire en 1789; et, au moment où j'écris ces lignes , les esprits les plus perspicaces n'entrevoient pas la fin d'une nouvelle guerre de cent ans.
Comment, chez les modernes, l'alternance du bien et du mal, ■ dans l'histoire, persiste comme chez les anciens.
Pendant que l'abus des nouveautés et le vice de dirigeants ramenaient ainsi le débordement