CONSÉQUENCES FUNESTES DES TROIS DOCTRINES
des sociétés. Malheureusement, ils n'ont point eu l'occasion de constater les défaillances morales qui sont trop souvent la contre-partie des aptitudes intellectuelles. Ils ignorent que la source incessante du mal est précisément l'abus de la richesse et de la force, produits habituels de l'intelligence. Par la pente naturelle de leur esprit, ils concluent donc à une série logique d'erreurs, savoir : à la perfection originelle de l'homme , au progrès continu des sociétés, puis enfin au mépris de la tradition, à la révolte contre la Constitution essentielle de L'humanité.
C'est ainsi que naissent et se développent les erreurs desquelles dérive la souffrance de notre temps. Malgré leurs talents et leurs bonnes intentions, les maîtres des trois doctrines suscitent progressivement, dans le cercle croissant de leur influence, des idées, des sentiments, des mœurs et des institutions qui iront jamais pu se concilier avec le bonheur ou, en d'autres termes, avec la stabilité et la paix d'une race d'hommes. Ils provoquent l'avènement d'un ordre de choses où la négation de la vérité se montre déjà plus dangereuse que ne le fut, dans le passé, la révolte contre la vertu. Le mal actuel se manifeste d'ailleurs par des caractères -;ii>issants : toutes les activité.- sociales se privenl elles-mêmes des satisfactions que procurenl !<•- deux besoins
sentiels de l'humanité; les familles dirigeantes deviennent indifférentes ou rebelles à la loi morale; le peuple s'insurge contre les principes qui, de tout temps, lui ont assuré le pain quotidien.
Heureusement, les hommes qui déchaînent ainsi la souffrance possèdent parfois les aptitudes nécessaires au rétablissement de la prospérité. Les plus habiles ont acquis la partie légitime de leur renommée en pratiquant « la méthode scientifique » , celle qui a pour base l'observation des faits spéciaux que « la science» doit grouper harmonieusement sous une même formule générale. Voués à l'étude de la matière, ils offrent, depuis un siècle, un concours précieux au développement matériel des sociétés humaines. Toutefois, plus les savants s'élèvent en s'attachant aux phénomènes physiques et en appliquant leurs découvertes au service du pain quotidien, moins ils sont aptes à remplacer les hommes qui savent gouverner les sociétés prospères. Souvent étrangers aux sciences naturelles, les meilleurs gouvernants, après avoir acquis méthodiquement la notion simple de la constitution essentielle, ont consacré leur vie à rechercher comment, pour établir le règne de la paix, il faut modifier les coutumes, selon l'état des mœurs et la nature des lieux.
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Comment sera constituée l'Université de la rélorme sociale.
Depuis quatorze siècles, l'histoire de l'Europe a démontré que les classes dirigeantes, appuyées sur l'autorité paternelle et le Décalogue, trouvent dans la religion la force prépondérante qui assure aux sociétés le bonheur fondé sur la paix. Les races qui, au ve siècle, se partagèrent l'empire romain , furent tout d'abord placées dans cette heureuse condition. Elles comprirent que les rites du christianisme conserveraient à leurs familles le respect envers le père et la mère, et qu'ils développeraient la soumission à Dieu, en même temps que l'obéissance aux autres commandements de la loi suprême. Sous cette influence, l'occident de l'Europe retrouva en partie, dès le x° siècle, la prospérité que lui avait parfois procurée le gouvernement des Romains. Les peuples reconnaissants prodiguèrent les richesses aux ministres de la religion, qui étaient les principaux auteurs de cette prospérité; et dès lors commencèrent pour l'Eglise les épreuves qui aboutirent au schisme du xvr siècle.
Pour remédier à la corruption de la classe dirigeante, du clergé et des gouvernants, la
France, dès le xue siècle, appela la science à son aide: elle fonda l'université de Paris (1200). L'institution établie en toute indépendance, recrutée parmi des hommes tels que saint Thomas d'Aquin (1227-1274) et Albert le Grand (1205- 1280), jeta tout d'abord un grand éclat. Elle fut imitée par les autres États européens, à mesure qu'ils sentirent le besoin de réprimer le développement des mêmes maux. «,
La crise du xvic siècle eût été évitée par les Eglises de France et des autres Etats européens, si les clergés eussent écouté les enseignements donnés dans les Universités par Jean Gerson l (1363-1429) et ses émules, si d'ailleurs les familles dirigeantes avaient eu la sagesse de repousser les convoitises décevantes de la politique. Toutefois, les maux déchaînés par cette crise se trouvèrent guéris en Europe vers le milieu du xvne siècle. Assurément la rupture de l'unité religieuse se faisait encore sentir; mais, par compensation, la paix rétablie entre les cultes rivaux
1 « De notre temps, le pape et ses cardinaux méprisent la « crainte et l'amour de Dieu ; ils aiment mieux complaire aux « princes, aux rois et aux autres puissances pour obtenir des « bénéfices, des évèchés et l'accomplissement de leurs autres •i demandes, quelque injustes qu'elles soient, plutôt que de « plaire à Dieu, que de suivre les règles de la justice, que de « veiller à l'exécution des saints statuts de la primitive Eglise.» Traduit du traité de Jean Gerson sur les Dommages causés à l'empire romain par la corruption des Pontifes. Joannis Gersonii Opéra omnia, Anvers, édit. 1706, p. VJ1.
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avait développé une émulation salutaire; parfois même elle avait produit des alliances qui contribuaient à la réforme des mœurs1, et qui, depuis lors, comme je l'indiquerai ci -après, ont pris un caractère plus fécond. Les mœurs des clergés européens ont été réformées sous l'influence de contrôles réciproques; et les conflits soulevés à l'époque de la Renaissance, entre la religion et les sciences physiques, sont maintenant apaisés, grâce à une sage interprétation des textes du Livre saint.
Cette heureuse entente, rétablie d'abord en France de 1629 à 1685, mais compromise de nouveau par la révocation des édits de 1L>98 et de 1629, persiste dans la majeure partie des Etatsdu Nord. En résumé, les motifs des discordes religieuses survenues en Europe . notamment en France et en Allemagne, sont clairement indiqués par Tliistoire :'aux premiers rangs figurent la corruption des clergés, puis subsidiairement l'ambition des gouvernants et des classes dirigeantes. Toutefois, la cause prépondérante de la guerre et de la paix fut l'éternelle aspiration des pères de famille : le besoin de fonder sur les rites de la religion et par le ministère d'un clergé moral, l'éducation de leur.- enfants
Cependant, voici qu'uheçrise nouvelle se ma-
1 f.rs Outirîért eufàpéetià, III, iv, 17.
nifeste dans le domaine de la religion : c'est celle que j'ai indiquée ci-dessus, en montrant ce qu'il y a d'erroné dans les enseignements du naturalisme et de l'évolutionisme. Cette fois, le mal provient, non des clergés, puisqu'ils acceptent une interprétation du Livre saint conforme aux découvertes scientifiques, mais bien des lettrés, qui s'enorgueillissent outre mesure de ces découvertes. Ces lettrés, en effet, nient plus ou moins l'existence de Dieu, en affirmant que certaines races sauvages ne le connaissent pas. Or l'inexactitude de ce fait peut être démontrée par la méthode même à laquelle sont dues les récentes découvertes des sciences physiques. Le conflit qui s'élève maintenant entre la religion et les sciences physiques sera facilement apaisé par la méthode d'observation qu'adoptent comme une source commune de vérité les théologiens et les autres savants. Il y a donc lieu d'imiter ce qui s'est fait récemment à Londres : il faut créer une nouvelle Université, fondée exclusivement sur l'emploi de cette méthode. Cet enseignement nouveau mènera de front l'observation méthodique du monde matériel et celle des sociétés humaines qui sont le siège du monde moral. Les bienfaits que procurera ce nouveau régime sont déjà obtenus en partie là où les ministres des cultes rivaux apportent une certaine m dération dans les contro-
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verses suscitées par la diversité des croyances. Ces bienfaits sont plus visibles encore dans les localités où les divers clergés se concertent pour améliorer l'état moral de leurs ouailles. On peut constater, en effet, que les peuples placés de nos jours dans cette heureuse condition, sont ceux qui résistent avec le plus de fermeté aux erreurs du naturalisme et de l'évolutionisme.
Un enseignement constitué sur cette base complétera sur un point de première importance les nouvelles universités, établies en Allemagne et en Angleterre. L'université actuelle de Paris, laquelle a son siège à la Sorbonne, est fondée sur l'alliance de l'orthodoxie religieuse avec les vérités de l'ordre physique. L'une des plus récentes, l'université de Londres, créée par une charte royale de 1837, exclut spécialement du cadre qu'elle embrasse les connaissances relatives à la religion.
L'université de la réforme sociale occupera entre ces deux établissements une situation intermédiaire. Elle différera de l'université actuelle de Paris, en laissant à ceux qui en sont chargés l'enseignement des vérités qui touchent directement à l'ordre surnaturel. Elle différera de l'université de Londres et comprendra dans son enseignement toutes les vérités qui, touchant à la fois à l'ordre physique, moral et religieux, peuvent être établies par la méthode d'obser-
vation. Elle tranchera avec l'université de Londres par deux caractères essentiels : elle ne sera pas seulement formée par un corps mobile d'examinateurs, conférant des grades à des élèves formés dans une clientèle d'établissements voués à l'instruction supérieure; elle enseignera elle-même toutes les sciences qui peuvent être constituées par l'observation directe du monde physique et des sociétés humaines. Enfin, elle réunira autant que possible des professeurs qui, indépendamment de leur spécialité, auront une notion générale des autres connaissances enseignées dans le nouvel établissement L'école de la paix sociale a formé depuis quinze ans, dans les conférences privées qu'elle organise, des maîtres qui réunissent la connaissance des sciences physiques à celle des sciences sociales. Ces maîtres sont donc prêts à soumettre au public un premier spécimen de renseignement, que l'école désirerait voir constituer par les autorités compétentes. Cet essai devrait être poursuivi avec les développements nécessaires, devant les représentants des pouvoirs publics qui auraient à intervenir dans la fondation de l'université nouvelle.
Comme toutes les universités étrangères, d'ancienne ou de nouvelle date, l'université de la réforme donnera à la fois l'enseignement scientifique qui concourt à l'apprentissage de la profession, et l'éducation morale qui dresse les élèves
au respect de la paix sociale. Un enseignement préalable rappellera à nos gouvernants les coutumes qui régnent à cet égard dans tous les autres pays européens. Il indiquera notamment les libertés dont l'institution nouvelle aura besoin pour recruter des maîtres disposés à remplir envers leurs disciples les devoirs de la paternité. L'observation des peuples étrangers n'est donc pas seulement nécessaire à la constitution de l'enseignement nouveau : elle est indispensable à la création de l'établissement même où il sera donné. L'établissement formé dans ces conditions pourra être justement nommé « l'université sociale ».
Comment doit être constituée la presse périodique de la réforme sociale.
L'enseignement méthodique de « l'université sociale » est nécessaire pour neutraliser l'effet des fausses doctrines, etsurtmil pour créer, chez les disciples, les énergiques convictions sans lesquelles on ne peut guère ramener l'opinion publique aux vérités méconnues. Cependant le moyen de réforme qui consiste à élever de vrais savants n'a point de résultats immédiats : il est sûr, mais lent. Il faut donc préparer l'œuvre de
l'université sociale en employant des procédés dont Faction soit plus rapide : telles sont, de notre temps, les conférences orales et, mieux encore, les publications périodiques. Il ne faut point assurément s'exagérer l'importance que ces procédés peuvent acquérir dès leur début. La prudence conseille, en effet, de ne pas s'exposer au découragement qu'amène, en pareil cas, l'insuccès relatif des premiers efforts. La publicité orale ou écrite est souvent aujourd'hui une cause de corruption et de souffrance chez les peuples où domine l'erreur. Cependant, ce n'est point une raison pour laisser à celle-ci le champ complètement libre. Même chez ces peuples, certaines vérités, enseignées avec prudence et ténacité, offrent par leur nature même, à ceux qui les défendent, quelques éléments de supériorité. Tel est le cas des faits qui justifient la prépondérance attribuée, dans ce livre, à la Constitution essentielle et à son principal critérium, la paix sociale. Je vais dire dans ce dernier paragraphe comment doit être constituée la presse périodique de la réforme sociale. Je résumerai ensuite, dans la conclusion finale, les idées maîtresses dont les réformistes, novateurs ou traditionnels, doivent être pénétrés. Je commence par exposer sommairement les causes de mécompte et les conditions de réussite qui m'ont été révélées, pour cette sorte de presse,
par le contact d'un demi siècle avec les hommes et les choses de mon pays.
Lorsque j'abordai l'œuvre de la réforme sociale avec les sentiments que rappelle V Aperçu préliminaire, mon plan de vie était nettement arrêté. Je me proposais de voyager six mois chaque année en Europe et en Asie, pour atteindre un double but. En premier lieu, je voulais me rendre capable d'enseigner la métallurgie, en me mettant à la seule école pratique de cette science, celle des ouvriers de la profession. En second lieu , j'espérais découvrir subsidiairement, dans ces voyages, la science des sociétés, pour en déduire le système de réforme qui est indispensable à notre époque; mais je ne voulais, à aucun prix, me livrer à la politique pour coopérer à la réalisation de ce système. Dans ma pensée, mes études sociales devaient être communiquées, à titré de renseignement, à ceux de mes amis qui seraient en situation d'en tirer parti : parmi ces derniers, Victor Lanjuinais, esprit sage et dévoué à la patrie, se trouvait au premier rang.
J'ai dit, avec quelques détails, dans le tome premier des Ouvriers européens (deuxième édition), comment ce plan de travaux fut ponctuellement suivi pendant dix-huit années. En 1848, les deux résultats désirés avaient été obtenus : j'avais été nommé dès 1840, sous le ministère
de M. Thiers. professeur de métallurgie à l'École des mines de Paris, et la méthode que j'avais créée pour renseignement de cet art avait été signalée comme un modèle clans les pays étrangers {Aperçu préliminaire, §2); d'un autre côté, mon enseignement social était écouté avec faveur par un groupe d'hommes voués aux arts usuels, à la politique, à l'administration, aux sciences et aux lettres. Cette situation donnait une satisfaction complète à mes goûts; mais elle fut changée, à cette époque, par les deux effusions de sang survenues aux mois de février et de juin 1848. Le mouvement imprimé aux idées des classes dirigeantes par ces terribles événements, exerça sur ma situation personnelle une réaction à laquelle je ne pus résister. En juillet 1848, les hommes d'ordre et de liberté, de nouveauté et de tradition se trouvaient, pour la première fois en France , réunis par une commune pensée de réforme sociale. M. Thiers écrivait alors son livre sur la propriété; et il se distinguait entre tous les réformistes par son ardeur. Averti et amené par Victor Lanjuinais, il vint me presser de résumer dans un livre l'enseignement social que lui vantaient ses amis ; il insista vivement, dût ce travail interrompre les études métallurgiques qui lui avaient fourni plusieurs fois des arguments pour la défense du régime douanier qui avait ses sympathies. Je
cédai, en outre, à l'opinion qui nie l'ut alors exprimée, d'une manière plus ou moins directe, par beaucoup d'hommes de bon conseil1.
J'ai également indiqué avec détail , dans le même volume, les conséquences de cette résolution. Je consacrai sept nouveaux voyages à poursuivre mes études en Europe et à l'occident de l'Asie. Dans ces voyages, j'ai complété mes monographies de familles et contrôlé, auprès des Autorités sociales de toutes ces régions, les conclusions que j'en avais déjà déduites, en ce qui touche la réforme sociale de la France et de l'Europe. L'ouvrage qu'on avait réclamé de moi fut terminé à la fin de 1854. Il avait pour titre les Ouvriers européens; il comprenait les faits sociaux qui établissaient la vérité, la méthode scientifique qui m'avait permis de les découvrir, et le plan de réforme que j'en avais induit. C'est alors que commença la série des mécomptes qui se renouvelèrent pendant quinze années.
Les résultats obtenus pendant les sept derniers voyages avaient été communiqués chaque
1 Parmi eux, j'ai à citer particulièrement MM. François Arago et Lamartine, Carnot et Jean Keynaud, Victor Lanjuinais et Alexis de Tocqueville, de Montalembert et Sainte-Beuve Agénor de Gasparin , James de Rothschild, l'abbé Dupanloup et Augustin Cochin, J.-B. Dumas, secrétaire perpétuel de L'Académie des sciences, et Charles 1 lupin , auteur du rapport d'après lequel l'Académie a accordé-, m janvier 1850, le prix d<; -litistique à l'ouvrage intitulé : les Ouvriers européens.
hiver au petit groupe d'amis qui, en 1848, avait gagné les notabilités de la politique à l'idée d'une réforme sociale. Chez ces amis, le dévouement accordé à cette réforme avait grandi; mais il se trouva éteint chez M. Thiers et les autres politiques. Ce changement avait été produit par l'acte de violence survenu en décembre 1851. La division régnait de nouveau entre les hommes d'ordre et de liberté, de tradition et de nouveauté. La réforme qui, sous le régime de 1848, pouvait être opérée facilement par l'union de tous les hommes de paix, resta impossible pendant toute la durée du second empire. Puis, quand celui-ci s'abîma, comme le premier, au milieu des catastrophes nationales , l'initiative de cette révolution fut dévolue, par une réaction naturelle, aux hommes de violence.
La nation, appelée à constituer un nouveau gouvernement, délégua, il est vrai, cette mission à une majorité formée par des hommes d'ordre, de liberté et de tradition ; mais ceux-ci ne montrèrent ni la sagesse ni l'esprit de conciliation qui animaient la majorité des représentants en juillet 1848. Ils ne surent pas réprimer la manifestation des sentiments qui les attiraient vers quatre formes distinctes de gouvernement ; en sorte que l'état de division qui régnait sous le précédent régime se trouva aggravé plutôt qu'amoindri. Les hommes de tradition, notamment,
ne ménagèrent pas assez les justes susceptibilités des hommes de nouveauté , et ils leur offrirent trop peu de garanties contre le retour des abus criants qui avaient déconsidéré l'ancien régime social. Enfin, quelques-uns se montrèrent plus imprudents encore : selon l'opinion qu'ils ne dissimulaient pas assez, la réforme qui ramènerait le gouvernement de leur choix n'était pas nécessairement subordonnée à l'esprit de paix.
Cet état de division, en se perpétuant parmi des hommes qui devaient, à tout prix, rester unis, a entraîné plusieurs conséquences regrettables. 11 a éloigné du but qu'ils voulaient atteindre les trois éléments principauxde la majorité élue en 1871. Les hommes de nouveauté ont été généralement enclins à refuser leur concours à cette majorité; et cependant, ils ont aujourd'hui à jouer un rôle important, ne fût-ce que pour la restauration des libertés nationales et locales, détruites à l'envi par tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis deux cent dix-neuf années. La nation ne semble pas plus disposée qu'elle ne l'était en juillet 1848 à opérer la réforme sociale dans le domaine de la vie publique, bien que, depuis cette époque, le nombre de ses adhérents ait centuplé dans le domaine de la vie privée. Enfin, symptôme le plus grave, l'école de la paix n'a pu recruter
ses disciples qu'à l'aide de sa bibliothèque et de son enseignement oral. Quant au moyen d'action fourni par la presse périodique, il n'avait point présenté jusqu'à ce jour une chance appréciable de succès. Ce fait a une explication naturelle : l'école ne pouvait guère recruter des rédacteurs ou des abonnés parmi ses adhérents. Ceux-ci, en effet, se composent surtout d'hommes absorbés par la pratique d'un art usuel ; ils trouvent difficilement le temps nécessaire pour donner l'enseignement de la science sociale ; d'un autre côté , ils n'ont guère besoin de le recevoir, car, subissant eux-mêmes l'état présent de corruption et d'erreur, ils nous ont fourni la matière de notre enseignement, en ce qui touche les conditions de la réforme. Quant aux hommes de loisir qui sont venus à nous, parce qu'ils sentent le besoin de l'ordre, de la liberté, de la nouveauté ou de la tradition, ils espèrent, en général , que nous leur fournirons tôt ou tard le moyen d'établir l'un des quatre gouvernements de leur choix ; mais ils nous secondent peu, quand il s'agit des réformes sociales qui peuvent les servir tous , en fortifiant la nation qu'il s'agit de gouverner. Or tel est le but de la presse périodique que nous voulons organiser: cette presse, si elle est une fois fondée, sera une œuvre nationale qui laissera à chaque parti politique le soin d'assurer son avenir en se mon-
trant sage dans le présent et en disant son mea culpâ pour le passé.
Mes amis m'ont souvent demandé depuis 1865 de créer, pour la réforme sociale, un organe de publicité. Je n'avais pas cru pouvoir, jusqu'à ce jour, me rendre à ce désir. Les rancunes politiques qui, en décembre 1851, avaient rompu l'union du groupe réformiste, constitué en juillet 1848, persistaient avec toute leur force. Sous cette influence, le plan de réforme que j'avais préparé pour la première édition des Ouvriers européens avait dû être supprimé. Le travail de réforme qui devait être inauguré par cette publication avait été remplacé par l'enquête organisée daus la société d'économie sociale, sous le patronage de l'Académie des sciences de Paris. En principe, l'union de 1848 a été rétablie parmi quelques notabilités de la politique; en fait, la division s'est perpétuée parmi elles; et je n'avais pas cru pouvoir créer avec des chances suffisantes de succès la presse de la réforme.
Les circonstances paraissent être en ce moment plus favorables. I>;i seconde édition des Ouvriers européens a été terminée en 1870, avec des monographies supplémentaires <'l avec le plan <lc réforme supprimé en 1855. Un groupe d'économistes a publié récemment un Prograrrùtne de gouvernement et d' organisation sociale, extrait, en grande partie, de la bibliothèque pu-
bliée depuis 1855 (voir le document annexé), et je mets aujourd'hui la dernière main à la Constitution essentielle de l'humanité. L'ensemble de ces écrits suffira pour donner aux lecteurs studieux de la nouvelle presse tous les compléments d'information. D'un autre côté, la rédaction du Programme indiqué ci -dessus a mis en lumière les talents et l'activité d'un homme jeune, disposé à diriger une revue en qualité de gérant et de rédacteur en chef. Le capital nécessaire à l'exécution a été aussitôt réuni. La société qui a constitué ce capital a décidé que sa revue serait nommée la Réforme sociale, et que le premier numéro de cette revue paraîtrait le 15 janvier 1881. Le succès de la nouvelle publication me semble probable si deux conditions sont remplies. En premier lieu, si nos amis des quatre partis politiques échappent, par un généreux effort, à la discorde, pour revenir à l'esprit d'union qui les animait en 1848. Eu second lieu, si les rédacteurs restent fidèles aux engagements qu'ils ont pris envers moi, en réclamant mon patronage et ma coopération financière.
Aux termes de ces engagements, le rédacteur en chef et les collaborateurs, sous son contrôle, s'inspireront exclusivement des « faits sociaux », ou du moins se soustrairont autant que possible à la pression des « idées préconçues ». Ils se pro-
posent pour but le progrès moral, renseignement et la récréation intellectuelle de toutes les classes de la société. Souvent ils auront en vue les classes dirigeantes de la vie privée et de la vie publique, auxquelles incombe spécialement le devoir d'accomplir la réforme.
Pour le passé, ils insisteront sur les défaillances que ces classes ont montrées en France , depuis près de trois siècles, dans leurs rapports avec le peuple et les gouvernants. Ainsi, ils indiqueront comment, de 1661 à 1789, elles n'ont point assuré au peuple la protection nécessaire; comment, au temps de la Fronde et à l'époque actuelle, depuis 1830, elles ont parfois fait aux gouvernants une opposition injuste. Pour l'avenir, les rédacteurs de la Réforme sociale continueront l'enseignement traditionnel de notre école, en tout ce qui ne sera pas démenti par la découverte de nouveaux faits. Quant aux rapports futurs des classes dirigeantes avec le peuple et les gouvernants, ils appuieront leur enseignement sur la Bibliothèque sociale, qui est résumée dans le présent livre et qui peut à la ligueur se réduire aux termes suivants.
Selon les enseignements de l'histoire, confirmés par l'observation des sociétés contemporaines, toutes I"'.- races prospères onl vu, dans les dix commandements du Décalogue, les formules de la distinction qui doit être établie entre
« le bien » et « le mal ». Depuis le premier âge de l'humanité, les sages ont considéré « la paix » comme le critérium du bien; « la discorde » comme le critérium du mal. La prospérité reste acquise aux races humaines, tant que les gouvernants assurent le respect dû à la Constitution essentielle. La souffrance survient dès qu'ils ne donnent plus l'exemple de la vertu ou manquent de vigilance contre l'invasion du vice ou de l'erreur. Ces défaillances sont rares chez les races simples de l'Asie centrale, où chaque patriarche exerce à la fois dans sa famille le pontificat et la souveraineté. Dans ce cas, en effet, le souverain, inspiré par l'amour paternel, est moins défaillant que ses sujets; en sorte que le caractère dominant de la constitution sociale est l'obéissance de ces derniers. Il en est autrement chez les races compliquées, où l'autorité du père de famille doit être complétée par celle des classes dirigeantes et des "gouvernants, où le sol disponible est incessamment réduit par l'agglomération des familles. Chez les races ainsi constituées, les gouvernants sont plus corruptibles que les deux classes de sujets. Il est donc nécessaire que les sujets se concertent avec les gouvernants pour trouver les garanties qu'il faut opposer à la corruption toujours imminente. Les améliorations qui peuvent amener la réforme sous de tels régimes ont pour base principale la conciliation de
l'esprit de tradition avec l'esprit de nouveauté, c'est-à-dire la distinction qui, à chaque époque, doit être établie, dans la Constitution essentielle, entre les principes permanents et les coutumes variables selon le changement des mœurs et la transformation des lieux.
Le régime actuel de guerres internationales et de paix armée est le mal le plus aigu dont souffrent aujourd'hui les petits Etats de l'Europe continentale. En présence du développement inouï que prennent sous nos yeux, grâce aux voies ferrées, les « quatre grands empires, » ce régime y est le fait qui contribue le plus à tarir, chez les populations européennes, les sources du pain quotidien et de l'ordre moral. Or la cause première de cette souffrance est l'esprit de violence incarné dans tous ces Etats. 11 est également développé chez tous les gouvernants, malgré la diversité de leurs tendances. Les uns voient dans la guerre le moyen d'arracher aux Etats voisins des lambeaux de territoire et d'accroître le prestige de leur propre nation. Les autres portent la guerre au dehors pour faire diversion aux discordes qu'ils perpétuent au dedans. Une influence toute nouvelle tend d'ailleurs à déchaîner le fléau de la guerre, c'esl celle de certains manieurs d'argenl qui, appuyés sur l'a giotage des « Bourses européennes », fondenl des fortunes scandaleuses sur les emprunts con-
tractés pour les frais de la guerre et pour les rançons excessives imposées de nos jours aux vaincus. Les classes dirigeantes qui possèdent la propriété foncière, celles, notamment, qui se livrent aux travaux agricoles ou manufacturiers, sont portées, il est vrai, à combattre ces intérêts subversifs. Malheureusement, l'action pacifique des hommes voués au travail productif se restreint de plus en plus en Europe. Les maîtres repoussent encore avec la même énergie les fléaux de la guerre; mais il en est autrement de leurs ouvriers. Au fond, ceux-ci supportent autant que leurs maîtres le poids de ces fléaux. Toutefois l'antagonisme social qui divise de plus en plus les deux classes amoindrit chez les ouvriers l'horreur de la guerre. Privées maintenant de toute sécurité en ce qui concerne le pain quotidien, les populations se préoccupent plutôt du mal qui les frappe exclusivement que des fléaux qui frappent également leurs maîtres. Chez les peuples les plus désorganisés par l'antagonisme, on voit même ces populations accorder leur sympathie à des gouvernants qui, voulant à tout prix fonder une organisation sociale contraire aux vœux des classes dirigeantes, déchaînent simultanément à l'intérieur le fléau de la discorde et au dehors celui de la guerre.
Si telle est la cause dominante du mal qui désole maintenant l'Europe, le plan de réforme
que doivent adopter les divers partis de la classe dirigeante est tout tracé : garantir au peuple le pain quotidien, en restaurant dans les cœurs les vieilles traditions de patronage. Trois conséquences se produiront alors spontanément : les nations seront réorganisées par l'entente mutuelle des patrons et des clients; les classes dirigeantes, appuyées sur leurs ouvriers et leurs serviteurs, inculqueront aux gouvernants l'esprit de paix qui les anime; les gouvernants, enfin, s'emploieront sans arrière-pensée à établir l'Union européenne des petits Etat>.
Au moment où notre école crée une revue nommée la Réforme sociale, son premier organe dans la presse périodique, je crois utile de signaler ici, sous la forme la plus sommaire, la nature de renseignement qui doit y être donné. Cette publication seca à la fois un moyen de propager la connaissance des résultats déjà obtenus et d'en assurer le contrôle et le développement.
Depuis 1855, cet enseignement est exposé longuement dans des conférences privées, et formulé avec quelque détail dans la Bibliothèque de l'école. Tout récemment, un groupe d'économistes en a extrait, sous sa responsabilité, un Programme de gouvernement et d'organisation sociale. Je viens de coordonner, dans le présent livre, les éléments essentiels de la constitution des sociétés. Enfin, je termine ce livre par le résumé et la conclusion de tous ces travaux.