SUBDIVISIONS ET RENVOIS
que dans une série d'ouvrages distincts, ayant chacun pour objet certains groupes de faits principaux. En composant les ouvrages signalés au tableau précédent, j'ai voulu pourvoir à l'enseignement qui, dans l'état actuel de souffrance, me paraît indispensable aux classes dirigeantes de l'Europe.
Cependant, une collection ainsi composée d'une vingtaine d'ouvrages réduits, pour la plupart, à un petit volume, ne peut suffire à cet enseignement que si deux conditions sont remplies. En premier lieu, chaque ouvrage doit présenter, sur les matières qui y sont spécialement traitées, les détails nécessaires à l'intelligence de tous les autres. En second lieu, ces matières y doivent être tellement disposées qu'un lecteur, renvoyé par un autre ouvrage à l'une de ces matières, pour se procurer un complément d'information , puisse facilement le trouver. Le moyen employé pour satisfaire à ces deux conditions est d'un usage fréquent dans les ouvrages classiques de la science sociale : il consiste à établir, dans chaque ouvrage auquel des renvois peuvent être faits, des subdivisions qui se multiplient selon le degré de complication des matières. Quant à la rédaction des renvois, elle doit être faite, suivant les cas, en termes fuit différents : elle est complexe, si l'auteur prévoil que la majeure partie de ses lecteurs ignorera l'existence de l'ouvrage auquel il les renvoie ; elle se réduit à une notation simple, même à l'égard d'un ouvrage compliqué, si l'auteur prévoit que ses lecteurs ont une connaissance suffisante de ce même ouvrage, dette distinction importe beaucoup au progrès (\c>
études ayant pour objet la science sociale : je crois donc opportun de la mettre en pleine lumière par un exemple.
Pendant longtemps, les Européens ont considéré la Bible comme le livre classique de la science sociale. Chaque famille en avait au moins une connaissance sommaire. Il en est autrement aujourd'hui, notamment en France; en sorte que si la direction imprimée à l'enseignement primaire se perpétue et se développe, le nom même de ce livre sera oublié par une grande partie de la population. Lors donc qu'un auteur voudra rappeler aux Français une vérité transmise au moyen d'un verset du livre saint par la sagesse des siècles, il devra employer souvent une formule aussi longue que le verset lui-même. C'est ce qui arrivera notamment pour l'un des axiomes dont la connaissance est le plus nécessaire à l'Europe actuelle : pour celui qui signale le danger des discordes intestines. Pour indiquer cet axiome à nos descendants d'après l'édition en dix tomes du Père Carrières, il faudra intercaler dans le texte de l'auteur le renvoi suivant : (voir dans la Bible, l'évangile selon saint Matthieu, tome IX, chapitre xn, verset 25). Nos ancêtres, au contraire, étaient amplement avertis par le renvoi [Matth. IX, xn, 25).
Lorsque je publiai, en 1855, l'édition in-folio des Ouvriers européens, je ne soupçonnais pas que cet ouvrage deviendrait le livre classique d'une école composée de nombreux adhérents. Sous cette forme première, le livre, composé d'un seul volume, comprenait quatre parties indépendantes où les matières , au
lieu d'être uniformément subdivisées en chapitres et en paragraphes, étaient classées sous des noms et selon des systèmes différents. De là il est résulté qu'en composant les ouvrages qui ont suivi ce premier livre, je n'ai pu y faire que des renvois insuffisants, quand ils se bornent à mentionner la page de l'in-folio classique. J'ai évité cet inconvénient dans la deuxième édition, publiée en 187U. Toutes les matières y ont été uniformément subdivisées en tomes, en chapitres et en paragraphes nombreux. Le même plan de subdivision sera adopté pour les éditions nouvelles et les livres nouveaux. Quant au titre employé pour désigner chaque ouvrage auquel renverront ces éditions et ces livres, il sera pris dans le tableau synoptique qui précède : ce sera le texte de la première colonne si, comme le présent livre, ils doivent avoir pour lecteurs le public; ce sera la désignation abrégée de la seconde, s'ils sont spécialement destinés à l'enseignement de l'école.
Histoire de la Bibliothèque.
J'ai dit, dans les Ouvriers européens, l'origine de la Bibliothèque sociale. Je l'ai rappelée en termes plus précis dans le présent livre. La pensée première de l'œuvre a été conçue en juillet 1848, après les deux effusions de sang qui avaient eu lieu à Paris en février et en juin. Cette pensée ne vint pas de moi :
elle naquit tout à coup dans l'esprit des quatre partis réformistes qu'avaient créés nos révolutions, mais qui, à la vue des maux de la patrie, se trouvèrent alors réunis par l'évidente nécessité de la réforme sociale. Sur l'indication de plusieurs notabilités du temps qui, pendant les années précédentes, avaient suivi mes travaux pour en appliquer les résultats, quelques chefs de ces partis vinrent alors m'inviter à publier les faits sociaux que j'avais recueillis et les inductions que j'en avais tirées. Cette invitation contrariait directement le plan de vie que je m'étais tracé. Déjà en 1837, à l'époque de mon mariage, j'avais dû opter une première fois entre les applications solides de ma science préférée, la métallurgie, et les vaines conceptions de la politique contemporaine. Je résistai d'abord énergiquement aux instances qui m'étaient faites. Je cédai ensuite au sentiment patriotique qui inspirait mes amis; mais je m'engageai seulement à publier un ouvrage qui serait intitulé les Ouvriers européens, et fournirait les informations nécessaires aux hommes d'Etat unis pour opérer la réforme en France et en Europe. J'ai indiqué dans le présent livre comment l'union de ces hommes fut rompue par l'acte de violencede décembre 1851 , et comment la persistance de cette rupture, malgré l'exécution ponctuelle de mon engagement , a retardé jusqu'à ce jour l'accomplissement de la réforme (VI , 11). J'ai maintenant à expliquer comment, par un concours de circonstances imprévues, l'engagement de 1848, qui se réduisait à publier un seul livre, m'a conduit, de proche en proche, à écrire une Bibliothèque.
Lorsqu'on juillet 1848, je quittai Paris pour compléter, par sept voyages successifs , l'observation des faits sociaux recueillis en Europe et en Asie pendant les dix-huit années précédentes, j'étais tombé d'accord avec mes amis sur le but et le plan de la réforme sociale qui était nécessaire à la France. Ces mêmes convictions étaient partagées par la plupart des hommes d'Etat qui avaient été gagnés à la cause du salut social et qui , s'appuyant sur le livre dont la publication était convenue, en principe, devaient procéder à « la réforme, pacifique des idées et des institutions». Cette convention avait pour base un fait nouveau. Les partisans de la monarchie traditionnelle, et les hommes attachés aux deux monarchies qu'avait successivement instituées l'usage du droit de révolte (VI, 6) s'étaient, pour la première fois, entendus avec les hommes de paix que la force des choses rattachait au principe de la souveraineté élective. Ainsi associés, les chefs de nos quatre partis inclinaient tout naturellement vers l'esprit de conciliation dont j'ai indiqué précédemment le principe : ils devaient rechercher de bonne foi, pour chaque question de réforme, la distinction qu'il faut établir, à notre époque, entre les principes permanents et les « coutumes variables » de la Constitution essentielle (VI, 10 et II); en d'autres termes, le choix à faire, dans chaque cas controversé, entre les traditions et les nouveautés nécessaires. Je pris confiance en l'avenir quand je vis l'Assemblée nationale revenir, en matière d'enseignement public, par la loi du 15 mars 185(1, au régime libéral recommandé par
le cardinal de Richelieu '. A partir de ce moment, je poursuivis donc avec une nouvelle ardeur, mes quatre derniers voyages de révision en Europe et en Asie.
Gomme je l'ai dit ci-dessus, cet accord fécond des quatre partis réformistes n'existait plus, en mai 1855, lorsque mon livre fut enfin publié après un rude travail. L'acte de violence d'où sortit le second empire n'eut pas seulement pour résultat d'empêcher les trois autres partis de donner leur concours à la réforme dans le parlement et le ministère. Rendus, par cet acte même, méfiants les uns envers les autres, les trois autres partis cessèrent de se concerter pour accomplir la réforme. En présence du changement survenu, sous ces influences, dans les rapports mutuels des partis politiques , je ne retrouvai pas, en 1855, la liberté d'esprit sur laquelle je comptais depuis sept ans. Non seulement je ne pus revenir à ma science favorite, mais je fus conduit, quelques mois après la publication des Ouvriers européens, à occuper une nouvelle situation, dans laquelle je dus poursuivre, en m'appuyant sur les vérités de la science sociale, la réforme que les chefs de parti ne voulaient plus entreprendre, ni dans la vie publique, ni même dans la vie privée.
Ma nouvelle mission se présentait dans des circonstances favorables. Précisément à l'époque où je pu-
1 « Puisque la faiblesse de notre condition humaine requiert « un contrepoids en toutes choses, il est plus raisonnable que « l'université et les jésuites enseignent à l'envi, afin que l'ému- » lation aiguise leur vertu. » [Cardinal de Richelieu; testament politique, i" partie, chapitre II, section H.)
bliais les Ouvriers européens, l'Empereur me nommait commissaire général de l'exposition universelle sur la proposition du prince Napoléon, qui présidait alors la commission impériale. Déjà, l'année précédente, il avait appris que l'Académie des sciences se proposait d'accorder le prix de statistique à mon ouvrage, et, en conséquence, il en avait autorisé l'impression à l'imprimerie impériale. Le secrétaire perpétuel de celte Académie lui avait, en outre, exposé la nature des inductions sociales que j'avais dû séparer de mes travaux numériques, pour que l'ouvrage pût être signalé au public par la délivrance de ce prix spécial. Parmi les conclusions ainsi omises dans la première édition des Ouvriers européens figurait, avant toutes les autres, la nécessité d'assurer au peuple le pain quotidien, c'est-à-dire de satisfaire l'un des deux besoins que j'ai nommés « essenliels » dans le présent livre. Ce fut cette idée qui attacha tout d'abord l'Empereur à mes travaux. Il accordait à la souffrance physique du pauvre une compassion que je n'ai vu développée au même degré chez aucun de mes contemporains. Ceux qui approchaient habituellement de sa personne constataient qu'il avait « la main ou- \ iile»; et ils comprenaient bientôt la convenance de mettre des bornes aux appels qu'on les priait de faire à son extrême générosité. L'Empereur voyait le salut de la France dans la restauration de l'autorité paternelle. Il fondait cette conviction sur les deux motifs principaux rappelés dans le résumé et la conclusion du présent livre. Selon les déclarations qu'il réitérait avec force, pendant ses nombreuses visites
à l'exposition de 1855, cette autorité donnait satisfaction aux deux besoins essentiels. Le bienfait en était acquis à la société quand deux conditions étaient remplies : quand le pain quotidien est assuré aux familles par la transmission intégrale du foyer domestique et des autres instruments de travail que les ancêtres ont réunis; quand la pratique de la loi morale est garantie par une bonne éducation que les descendants ont reçue avec des sentiments de respect et d'obéissance. Il comprenait que le sort d'une société est subordonné à l'organisation de la famille; et c'est par lui que j'ai d'abord connu la pensée de Vico, placée comme épigraphe en tête du présent livre. A cet égard, je n'ai découvert chez lui qu'une lacune, due à l'absence de certaines notions concernant l'ordre économique : il ne comprenait pas assez que la transmission intégrale du patrimoine n'est possible et ne se concilie avec l'intérêt de tous les descendants que si l'esprit d'épargne règne dans la famille, avec le mépris du luxe et de la mode dans le régime des repas, des mobiliers et des vêtements. L'impulsion malsaine imprimée aux mœurs publiques et privées, par le luxe de la cour, et surtout par le système antisocial des nouvelles habitations urbaines adoptées en France, furent les calamités du second empire. J'ai souvent entendu la critique de ce régime, dans la bouche même de dames appartenant à la famille impériale. A cette exception près, l'Empereur trouva dans mon ouvrage les idées de réforme dont le germe existait dans son esprit, idées dont le développement avait été supprimé, dans le corps de cet ouvrage, mais dont la trace était
visiblement conservée dans Y Appendice. A plusieurs reprises, l'Empereur m'exprima chaudement la satisfaction avec laquelle il avait rencontré la confirmation de ses propres idées , dans un livre conçu et patronné par « la science » en dehors des préoccupations de la politique. Ce sentiment se développa encore de 1855 à 1858, par la lecture persistante de mon infolio1; il explique la confiance qui me fut accordée, pour l'étude des questions sociales, jusqu'à la chule de l'empire. L'Empereur, en effet, me fit appeler à plusieurs reprises aux séances du conseil privé2; il
1 Je n'ai constaté cette persistance développée à un tel degré que chez deux lecteurs : l'empereur Napoléon III et lord Ashburton, pair d'Angleterre.
2 Deux de ces séances, auxquelles furent appelées d'autres personnes étrangères au conseil, furent tenues en 1858. Elles eurent pour objet la restauration de l'autorité paternelle par la liberté testamentaire , qui est la grande force morale des Anglais et de leurs essaims des deux mondes (V, 9 et 4). L'Empereur présidait la séance et se prononça vivement pour la réforme. Celle-ci fut soutenue seulement par MM. de Morny, de Persigny, de la Tour et par moi. Les présidents du conseil d'Etat et du sénat combattirent cette réforme en termes non moins vifs. Deux ministres gardèrent le silence par deux motifs différents : l'un, qui aurait eu la charge de défendre le projet de réforme devant le parlement, croyait la réforme indispensable; mais il me déclara le lendemain que dans sa conviction elle y serait repoussée, vu l'état de l'opinion publique; le second, feu M. Achille Fould, m'a souvent exprimé l'opinion que l'abolition du partage forcé des héritages ne suffirait pas pour assurer le salut de notre race ; mais qu'il fallait substituer à ce régime celui de la conservation forcée, institué sous le premier empire. Ainsi entravé par les erreurs du pays, l'Empereur renonça momentanément à son projet. Malheureusement, chaque fois que ce mécompte se reproduisit, il se crut obligé d'entretenir, par des entreprises hasardeuses, le prestige de son gouvernement : en fait, la guerre
daigna me nommer conseiller d'État après l'exposition universelle de 1855 et m'élever à la dignité de sénateur après celle de 1867 * ; il me consulta constamment sur les projets de réforme qui lui étaient proposés ou qui étaient le fruit de ses propres réflexions2; enfin, il créa, pour ainsi dire, la Biblio-
d'Italie fut la conclusion immédiate de la délibération que je viens de rappeler.
1 Par ces deux nominations, l'Empereur voulut à la fois honorer le commissaire général, et témoigner sa sympathie pour la réforme que réclamait l'auteur des Ouvriers européens.
2 Ainsi, après l'insuccès de la délibération de 1858 (note 2), l'Empereur voulut avoir mon avis sur un projet de réforme sociale qu'il avait conçu en étudiant comme il le faisait depuis trois ans (note 1) les 36 monographies de familles de mon infolio. En comparant ces monographies, il avait été frappé du bien-être relatif dont jouissent les ouvriers des manufactures rurales. 11 en avait conclu que son gouvernement devait provoquer, par des mesures spéciales, la transformation des ateliers urbains en ateliers ruraux. Ainsi , par exemple , pour les filatures de coton et de laine, qui élaborent une matière première importée des pays étrangers, il pensait que les ateliers établis dans les campagnes pourraient être exemptés du droit de douane, qui continuerait à peser sur les ateliers établis dans les villes. L'Empereur me reçut seul aux Tuileries et me donna lui-même lecture du projet qu'il avait rédigé de sa propre main. Aux objections que je lui soumis respectueusement, il répondit à quatre reprises, en insistant sur les préjugés nationaux qui ne permettaient pas de recourir au vrai moyen de réforme. Peu à peu , mes répliques prirent un caractère si vif que l'Empereur, surpris, mais de plus en plus bienveillant et attentif, prolongea l'entretien pendant quatre heures. Dans cette longue séance, je développai surtout les vérités résumées ci-après.
Il serait injuste, contraire à toute tradition et presque impraticable, d'introduire l'inégalité dans le régime douanier qui pèse uniformément sur les villes et les campagnes. La réforme est difficile chez une nation qui, depuis cent quatre-vingt-dix-huit années, se laisse envahir par le vice et l'erreur. Dans de telles
thèque sociale en me chargeant de réagir par un livre contre les divers préjugés nationaux auxquels il se heurta successivement, et qui s'opposèrent en définitive, sous son règne, à la réforme sociale de la France'.
conditions cette réforme est urgente; mais, pour l'opérer, il faut être à la fois patient et tenace. Il faut se garder d'enfreindre, en vue de cette urgence, les bonnes traditions qui se conservent. L'alliance du travail agricole et du travail manufacturier est une coutume bienfaisante, en ce qu'elle allège , pour les patrons ruraux, les charges que leur impose le service régulier du pain quotidien. Toutefois, cette coutume n'a qu'une importance médiocre dans les contrées où l'esprit de patronage a disparu. Or, la conservation de l'esprit de patronage implique la permanence héréditaire des rapports qui unissent la famille du maître à celle des ouvriers. En France, cette permanence ne sera donc rétablie que par la réforme qui rendra au père de famille le pouvoir de transmettre intégralement à ses descendants le domaine et les autres instruments de travail qu'il a reçus de ses ancêtres.
J'offris au surplus à l'Empereur de mettre ces vérités en pleine lumière par une enquête. L'Empereur, ayant accepté cette proposition, chargea M. Schneider, vice-président du Corps législatif, et M. Rouher, ministre de l'agriculture, du commerce cl des travaux publics, d'y donner suite conjointement avec moi. L'enquête fut achevée en un mois dans tous les départements : elle justifia mes prévisions et elle accrut la confiance de l'Empereur dans la méthode d'observation. La monographie du savonnier de Marseille fut un élément du rapport soumis à l'Empereur à la suite de l'enquête. (Oe. 1877, IV.)
i Les trois ouvrages principaux qui figurent dans la Bibliothèque me furent réclamés sans relâche par l'Empereur et l'Impératrice, savoir : la Réforme sociale, après les deux mécomptes de 1858; V Organisation du travail et l'Organisation de la famille, après le mécompte de 1865, lorsque le Corps législatif eut rejeté le projet présenté par le baron de Veauce, pour la restauration de l'autorité paternelle, fondé sur la liber! <• du testament. Ce projet fut soutenu seulement par 42 députés. J'ai signalé les noms de ces députés dans tous mes écrits, afin que nos descendants honorent leur mémoire.
J'ai démontré dans ce livre que la réforme sociale de la France aura pour point de départ la restauration de l'autorité paternelle, formulée en principe par l'article 371 du Code civil , d'après le texte du Décalogue, mais contrairement à l'esprit qui a inspiré l'ensemble de ce même Code. J'ai maintenant à indiquer les causes qui, de 1855 à la fin de l'empire, me sont apparues comme les principauxobstacles opposés à la réforme.
La cause première de ces obstacles est l'erreur qui porta nos législateurs révolutionnaires à violer les deux principes éternels de la Constitution essentielle avec l'espoir, toujours déçu depuis lors, de trouver dans cette violation le moyen de fonder leurs gouvernements éphémères. Parmi ces législateurs, les plus coupables furent ceux de la Convention \ puis ceux du Consulat et du premier Empire *.
1 Le Moniteur officiel rapporte en ces termes laconiques les motifs qui déterminèrent la Convention , dans sa séance du 7 mars 1793, à établir le partage forcé des héritages.
« N*** demande que les testaments faits en haine de la révolu- « tion soient abolis. — Mailhe dit qu'il faut remonter à la source « du mal. Il constate que beaucoup de pères ont testé contre « des enfants qui se sont montrés partisans de la révolution. Prieur : — Je demande que la loi se reporte à juillet 1789. Sans » cela, vous sacrifiez les cadets voués à la révolution; vous « sanctionnez la haine des pères pour les enfants patriotes. N*** : — Je demande au moins qu'on abolisse à dater de ce jour. »
2 « Mon frère, je veux avoir à Paris cent fortunes, toutes « s'étant élevées avec le trône et restant seules considérables, « puisque ce ne sont que des fidéicommis, et que ce qui ne sera « pas elles, par l'effet du Code civil, va se disséminer. »
« Établissez le Code civil à Naples; tout ce qui ne vous est pas « attaché va se détruire alors en peu d'années , et ce que vous
Pour revenir aux coutumes de transmission intégrale, il suffit de se reporter aux motifs allégués pour établir le partage forcé. Or, pendant une lutte de quatorze années, les partisans du régime actuel l'ont toujours défendu par des arguments fondés sur l'esprit de justice et l'intérêt des héritiers. Cette erreur est adoptée par l'opinion publique; elle a beaucoup contribué , jusqu'à ce jour, à empêcher la réforme sociale de la France.
L'erreur qui perpétue le partage forcé de la propriété foncière pèse particulièrement sur les classes ouvrières. A notre époque de suffrage universel et d'antagonisme social, les ouvriers des villes donnent généralement à leurs votes une direction opposée à l'accomplissement de la réforme. D'un autre côté, la liberté de réunion, qui leur a été partiellement rendue par la loi du 6 juin 1868, commence à porter ses fruits : elle a formé quelques hommes capables de discerner leurs véritables intérêts : il y a donc opportunité à organiser sur ce point en leur faveur un enseignement spécial.
En général, les quatre partis politiques qui par leurs divisions perpétuent la souffrance actuelle ont des opinions fort diverses sur les questions que sou-
« voulez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du « Code civil. Il faut établir le Code civil chez vous; il consolide « votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fidéi- « commis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que » celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un << Code civil, et m'a porté à l'établir. » (Lettre du 5 juin 1806, de Napoléon Ier au roi Joseph. — Mémoires du roi Joseph , t. Il , p. 275; Paris, 1853.)
lève la restauration de l'autorité paternelle. Les uns, comme les hommes de la Convention et les fondateurs du premier empire, s'inspirent des idées qu'ils croient favorables à leur cause; dans chaque parti, la majorité offre une diversité extrême d'opinions, selon les circonstances qui ont mis pour eux en lumière ou les ont empêchés de connaître les vrais intérêts de la famille. Cette diversité d'opinions est le grand obstacle contre lequel s'est constamment heurté l'Empereur dans la poursuite de ses projets de réforme. Cet obstacle sera difficilement écarté, même par des hommes de bonne foi cherchant individuellement la vérité dans les livres ou dans la presse périodique. La lumière se fera aisément, au contraire, dans l'esprit des chefs de parti, le jour où ils seront unis, comme ils l'étaient en juillet 1848, pour discuter contradictoirement les conditions de la réforme. C'est en vertu de ce motif que l'enseignement donné par les livres et la presse périodique de notre école doit tendre surtout aujourd'hui à rétablir l'union des quatre partis, qui fut désorganisée par l'acte de violence du 2 décembre 1851.
Un fait qui a produit sur mon esprit une impression profonde me conduit de plus en plus à résumer dans cette tendance le point de départ de la réforme.
En novembre 1869, par ordre de l'Empereur, je me rendis au palais de Saint -Cloud, à un dîner de famille. Ce dîner fut suivi d'un entretien particulier qui se prolongea pendant plus de deux heures. Dans cet entretien, l'Empereur me chargea de faire, au sujet de la réforme sociale, une tentative suprême : il
me confia la mission de rappeler « en son propre nom » les principes de l'organisation du travail et de l'organisation de la famille, à cinq sénateurs. 11 me désigna expressément les noms de ceux qu'il jugeait les plus aptes à produire par leurs discours impression sur le sénat, et à provoquer ainsi, dans ce corps, un mouvement d'opinion favorable à la restauration de l'autorité paternelle. Je remplis de mon mieux cette mission, mais j'échouai, comme en 1858 devant le Conseil privé, et en 186b* devant plusieurs membres du Corps législatif, parce que je trouvai mes confrères imbus de convictions inébranlables. Le plus perspicace et le plus habile, l'un des deux hommes qui pourraient encore aujourd'hui accomplir la réforme, me chargea de dire à l'Empereur qu'il se croyait incapable de remplir ses intentions, vu que la majorité du sénat partageait l'erreur de la nation entière. L'un d'eux se montra plus égaré que les autres par l'enseignement qui persuade aux légistes français que la loi écrite a plus d'autorité que la Coutume : il répondit moins nettement à l'invitation que je lui transmis au nom de l'Empereur; mais, peu de temps après notre entretien, son fils publia une brochure favorable à la conservation du régime actuel de partage forcé.
Le suprême effort qui m'a été demandé en novembre 1869 n'a donc pas été plus fructueux que les précédents. Toutefois, quand je récapitule dans ma pensée les nombreux rapports que j'ai eus depuis 18o5 avec l'Empereur, je trouve que l'entretien de Saint-Cloud a mis pour moi en pleine évidence
l'idée maîtresse dont nos gouvernants doivent s'inspirer pour accomplir la réforme. Dans cet entretien , en effet , l'Empereur se montra découragé à la vue des « points noirs » qui apparaissaient de toutes parts, et inquiet de la responsabilité qu'il avait assumée lors de son avènement au trône. Plusieurs de ses expressions me donnèrent lieu de penser qu'il regrettait l'époque où , de concert avec les quatre partis réconciliés, il promulguait la loi du 15 mars 1850, qui développa la liberté de l'enseignement secondaire, et celle du 31 mai (même année), qui restreignit certaines exagérations du suffrage universel.
Puisse cet exemple devenir un enseignement salutaire pour notre nation! Puissent nos gouvernants éviter à l'avenir le recours à la violence ! Puissent-ils surtout, pour opérer enfin la réforme, se concerter, sous l'inspiration de l'esprit de paix, avec les classes dirigeantes qui président à la direction des quatre partis politiques!
Concours apporté par la maison Marne, de Tours, à la création de la Bibliothèque, ainsi qu'à la rélorme sociale de la France et de l'Europe.
L'histoire de la maison Marne confirme un fait signalé dans tous mes écrits, à savoir : la mission bienfaisante exercée, dans tous les arts usuels, par ceux que Platon nommait « les hommes divins » et que j'ai appelés plus simplement. « les Autorités so-