FRANGE
Les Nouveaux Lundis, par Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve, dès l'apparition des Ouvriers européens et de la Réforme sociale, a consacré à ces ouvrages plusieurs articles, insérés plus lard dans les Nouveaux Lundis (t. IX, 1867, p. 61 à 201).
Il décrit en détail les nombreux voyages, les longs travaux et la méthode de M. Le Play, « esprit exact, « sévère, pénétrant, exigeant avec lui-même..., l'un « de ces hommes rares, chez qui la conscience en
« tout est un besoin de première nécessité, et dont le <( plus grand plaisir comme la récompense est dans « la poursuite même d'un travail... »
Il félicite l'auteur d'avoir pris pour point de départ de ses travaux cette forte constitution de la famille « où l'ouvrier a la propriété de son habitation, où « la mère de famille n'est pas obligée d'aller travailler « chez les autres , où elle siège et trône , en quelque « sorte, au foyer domestique, où elle est souveraine- « ment respectée, où les vertus naissent, s'entretien- « nent, segraduent d'elles-mêmes autour d'elle... »
Il approuve, en admirant leur précision analytique, « ces monographies exactes et complètes qui ne lais- « sent rien à désirer et qui sont d'excellentes es- « quisses à la plume... Jamais la statistique n'avait « encore été traitée de la sorte ni serrée d'aussi près , « de manière à rendre tous les enseignements qu'elle « contient, et rien que ce qu'elle contient. Doué d'un « esprit de suite, de ténacité et de patience incroyable, « obstiné et même acharné à mener son idée à fin et « à la pousser aussi loin que possible, M. Le Play, « en rassemblant les éléments du problème social, a « fait un premier ouvrage qui, sans parti pris, est un « modèle et qui devrait être une leçon pour tous les « réformateurs , en leur montrant par quelle série d'é- « tudes préparatoires, par quelles observations et com- « paraisons multipliées, il convient de passer avant « d'oser se faire un avis et de conclure. »
Après les Ouvriers européens, Sainte-Beuve étudie la Réforme sociale. Il s'étonne parfois que l'auteur voie certaines réformes dans le retour au passé. Néan-
JUGEMENTS SUR LA BIBLIOTHÈQUE ')\'.i
noins il nomme M. Le Play « un Bunald rajeuni, progressif et scientifique... Il est, dit-il, d'une géiïéi ration toute nouvelle; il est l'homme de la société c moderne par excellence, nourri de sa vie, élevé t dans son progrès, dans ses sciences et dans leurs ( applications, de la lignée des fils de Monge et de i Berthollet; et s'il a conçu la pensée d'une réforme, i ce n'est qu'à la suite de l'expérience et en combit liant les voies et moyens qu'il propose avec toutes i les forces vives de la civilisation actuelle, sans préi tendre en étouffer ni en refouler le développement, i Toutefois il a vu des plaies, il les a sondées, il a cru découvrir des dangers pour l'avenir et, à certains égards, des principes de décadence si l'on n'y avisait et si l'on n'y portait remède; et non seulement en bon citoyen il pousse un cri d'alarme, non seulement il avertit, mais en savant, en homme pratique, muni de toutes les lumières de son temps et de tous les matériaux particuliers qu'il a rassemblés, au fait de tous les ingrédients et des mobiles sociaux, sachant tous les rouages et tous les ressorts, il propose des moyens précis de se corriger et de s'arrêter à temps. »
Sainte-Beuve explique ensuite comment l'auteur a été conduit souvent à voir la réforme dans le retour à la tradition nationale. A ce sujet, il dit: « La révo- « lution française, en s 'attaquant aux désordres des « règnes antérieurs et, du même coup, à tout l'ordre « ancien, a dû faire appel à la passion plus encore « qu'à la vérité. Aujourd'hui les abus que l'on combat- « tait alors ont en partie disparu : la passion et sur-
« toi4 les erreurs que la passion a propagées subsiste tent encore. Il s'agit, selon M. Le Play, de purger « le corps social de ces restes de levain irritant. Il « s'agit de renoncer à quelques-unes des idées qui, « mises en avant dans la lutte, n'étaient que des « armes de guerre. »
Ne pouvant aborder chapitre par chapitre l'examen des moyens de réforme, Sainte-Beuve loue du moins l'auteur, en ce qui touche la famille, d'avoir voulu relever parmi nous « la statue du respect ». Il est enfin complètement gagné par les citations qu'il extrait de la Réforme sociale, au sujet de la tolérance, et dit : « Je ne sais pas de plus belle page de moralité « sociale à méditer. »
Lettres de Montalembert à M. A Cochin (10 octobre 1864) et à un ami (8 janvier 1866).
Montalembert écrit dans sa première lettre : « Je lis « le livre de Le Play, et j'en suis émerveillé... Il n'a « pas paru de livre plus important et plus intéressant « depuis le grand ouvrage de Tocqueville sur la dé- « mocratie; et Le Play a le mérite d'avoir bien plus « de courage que Tocqueville, qui n'a jamais osé bra- « ver un préjugé puissant... Il faut que vous lui ren- « diez pleine justice , et que nous adoptions son livre « comme notre programme, sans nous arrêter aux « dissentiments de détail, qui pourront être assez « nombreux. »
Après une année de cruelles préoccupations, Montalembert reprend la lecture de la Réforme sociale et
il écrit à un ami: « Sachez que je vis depuis plus d'un mois en communication intime avec Le Play. En revenant de mon voyage en Espagne, je me suis mis
<, à relire la Réforrye sociale... Aujourd'hui je la lis, je l'annote, je m'en imbibe goutte à goutte, à raison de quatre pages par jour; je suis arrivé ainsi à la fin du premier volume, où j'ose croire que rien ne m'a échappé; et, cette lecture achevée, je n'hésite pas à dire que Le Play a fait le livre le plus original, le plus utile, le plus courageux et, sous tous les rapports, le plus fort de ce siècle. Il a, non pas plus d'éloquence que l'illustre Tocqueville, mais beaucoup plus de perspicacité pratique et surtout de courage moral. Oui, ce que j'admire surtout en lui , c'est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjugés dominants de son temps et de son pays, comme il l'a fait très spécialement dans son excellent chapitre sur renseignement, et partout où il confesse si nettement la chute originelle de l'homme, cette doctrine qui répugne si profondément à l'orgueil servile de nos contemporains. C'est par là, encore plus que par sa prodigieuse science des faits et son rare talent d'exposition, c'est par la noble indépendance de son esprit et de son cœur, qu'il sera vraiment grand dans l'histoire intellectuelle du xix° siècle. »
Régime adopté, en 1881, par l'école de la paix sociale pour la vente des ouvrages de sa Bibliothèque.
Si, comme l'enseignent les maîtres de notre école, la Bibliothèque sociale doit être pour l'Europe entière un instrument de paix, les partisans de la réforme ont le devoir de la propager autant que possible. Le premier moyen qui s'offre à la pensée, est de distribuer gratuitement les ouvrages qui la composent; le second et le plus efficace consiste à réduire, autant que possible, le prix de vente de ces ouvrages, soit pour les hommes qui veulent les propager dans les foyers domestiques de leur voisinage, soit pour ceux qui aspirent à pourvoir de cet instrument de paix leur propre foyer. Je vais indiquer dans ce paragraphe comment l'école de la paix sociale fait aujourd'hui un nouveau pas pour se rapprocher du but. Je dirai , dans le paragraphe suivant, les motifs qui nous portent à penser que la revue bi- mensuelle dont le premier numéro a paru le 15 janvier nous mettra bientôt en mesure de nous en rapprocher davantage.
En 1864, la publication de la Réforme sociale en France me permit de réparer en partie la mutilation que j'avais dû faire subir, en 1854, au livre des Ouvriers européens pour lui donner le caractère d'une « statistique», et motiver ainsi la haute appprobation que l'Académie des sciences de Paris désirait donner à cet ouvrage. Je voulus que les éditeurs chargés d'en