‹ La Confédération générale du travail, historique, constitution, but, moyens [microform]Chapitre 4 sur 8 · BUT ET MOYENS · texte numérisé non relu

BUT ET MOYENS

Il nous reste maintenant à voir quels sont les tendances, les moyens et enfin le but poursuivis par la Confédération.

Examinons d’abord le but, nous verrons ensuite quels sont les moyens préconisés pour y parvenir.

L’article des statuts ainsi conçu, va nous

(F Article premier. — La Confédération générale du travail ,régie par les présents statuts, a

^ « 1° Le groupement des salariés ppur la défense de leurs intérêts moraux et matériels, economiques et professionnels ; ^

2“ Elle groupe, en dehors de toute ecole politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. »

Le but poursuivi est donc bien net, il ne peut

pas V avoir d’équivoque. Si - J ^ /

lière'la Confédération essaie d’arracher des atn,eliorations partielles qui, dans l’esprit des travailleurs, ne doivent servir qu’à augmenter leur force

de résistance et leurs moyens de lutte, le but poursuivi est, et reste, la disparition du salariat et du ' f. patronat. -I

La Confédération apparaît ainsi comme un véritable organisme de lutte de classe. Bien mieux l’on peut affirmer que c’est le seul, l’unique groupement se plaçant réellement sur ce terrain.

Là, en effet, pas d’équivoque possible. Pour I

faire partie d’un syndicat ouvrier, il faut vivre de - * '

son salaire, travailler pour le compte d’autrui, j

être en somme un exploité louant se force-travail.

Dans le syndicat, il n’y a pas, il ne peut y avoir j

avoir autre chose que des salariés. \

Dans le cercle d’études sociales, dans le groupe politique, dans la loge maçonnique, etc., il peut y avoir — et en fait il y a toujours des salariants et des salariés, des exploiteurs et des exploités — i

et aucun de ces groupes ne peut dans ces conditions revendiq ler l’appellation de « groupem ent 1'

de classe » qu’est seul le syndicat et qui revient à ^

lui seul. ^

Quoi de plus hétéroclite, en effet, en sa composition, qu’un groupe politique qui a pris à charge '

de faire élire un candidat et ne s’occupe que de cela. Des hommes ayant les intérêts les plus contraires s’y coudoient : le petit ou le gros commerçant, l’artisan moyen, voire même le gros industriel, surtout s’il a quelque chose à attendre du candidat qui, dans son esprit, a des chances de réunir la majorité des suffrages.

Dans la loge maçonnique — puisqu’il paraît que dans ces derniers temps nombre d’exploités (1) sont entrés dans ces associations — les travail-

(1) Il serait curieux de voir ce que diraient ces prolétaires francs-maçons si les Messieurs jaunes s’avisaient de leur répondre que, somme toute, en « coopérant » avec les exploiteurs, ils n’agissent pas autrement qu’eux et que le terrain seul diffère.

leurs se rencontrent là encore avec des hommes dont les intérêts immédiats sont en antagonisme avec les leurs : commerçants petits et gros industriels de toutes catégories, hommes de professions libérales, voire même mouchards et soldats.

Au Cercle d’études sociales enfin, le même antagonisme d’intérêts peut se rencontrer et, êlîecti-

vement, se rencontre souvent.

Le Syndicat, au contraire, ne groupe et ne peut grouper, par sa nature même, que des hommes ayant des intérêts communs et identiques et poursuivant un même but.

Et ce sont ces hommes, ces travailleurs, ces exploités ayant une origine identique qui, groupés d’abord dans leurs syndicats, ensuite dans leurs Bourses du travail, dans leurs b édérations et enfin dans la Confédération, qui seuls, peuvent revendiquer d’être réellement une « classe », et qui peuvent s’opposer comme telle à la société bourgeoise puisqu’ils ont inscrit en tête de leur « charte» — les statuts confédéraux — qu’ils luttent pour des fins révolutionnaires, pour la disparition du, salariat et du patronat.

♦ :îc

Le but défini — disparition du salariat et du patronat — voyons maintenant les moyens préconisés et la tactique employée pour y parvenir.

Rappelons d’abord le premier paragraphe de l’article 1®^ et l’on verra que du but «immédiat» découle en quelque sorte et naturellement les

moyens d’action à employer. i- i i

La Confédération a pour but, est-il dit dans le

premier paragraphe de l’article 1®'' ;

« 1® Le groupement des salariés pour la deiense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels. »

Ainsi défini, et dans les conditions où se meut la société capitaliste, ce but « immédiat » implique une lutte de tous les instants qui jamais ne prend fin, puisque l’antagonisme des intérêts est 1 état permanent entre les deux classes qui divisent la société

Pour mener cette lutte, l’on peut dire que la Confédération n’a pas de dogme immuable. Elle \ s’inspire surtout des situations.

Les circonstances de la lutte, l’aspect d’un mouvement doivent dicter la conduite à tenir et c’est toujours sans une idée préconçue que la Confédération et les organisations qui la composent, engagent un mouvement, que celui-ci soit général comme le mouvement des 8 heures ou que ce soient des mouvements plus particuliers comme ceux de la suppression des bureaux de placement ou de la liberté syndicale pour les fonctionnaires et les instituteurs.

Est-ce à dire que la Confédération n’a pas sa tactique ? Bien au contraire. C’est toujours sans se préoccuper des pouvoirs, de la machine gouvernementale et de l’Etat bourgeois que la Confédération engage la lutte.

Les travailleurs n’obtiennent que ce qu’ils savent irnposer, et ce n’est que lorsqu’ils savent le vouloir fortement et qu’ils sont capables de l’exiger , qu’exploiteurs ou Etat bourgeois concèdent des améliorations ou des libertés : c’est par une pression extérieure toujours plus intense, par une agitation incessante, destinée à énerver ses adv’'ersaires et en définitif les faire plier et céder, lâcher aujourd’hui une parcelle de leurs prérogatives, demain une autre, que la Confédération va à la bataille.

Les grèves qu’elle ne fait pas naître, mais que toujours elle soutient, n’ont pas d’autre but.

A ses adversaires, la Confédération ne demande rien et c’est de la volonté de l’esprit de lutte de

ses adhérents qu’elle attend tout, et elle compte pour cela sur la vertu si éducative de l’action,

Lutter toujours, sans cesse ni répit, tenir l’esprit de révolte des ouvriers toujours en éveil, ne jamais se déclarer satisfait — et les travailleurs peuvent-ils l’être tant qu’ils restent des exploités Ü — telle est sans conteste la tactique la plus sûre.

Que, pour tenter d’enrayer un mouvement de la classe ouvrière, l’Etat bourgeois formule en articles de loi la ou les revendications qui animent le monde du travail et leur donne ainsi sa sanction, cela, en réalité, importe peu.

Les travailleurs savent bien qu’il ne suffît pas qu’une de leurs revendications soit codifiée pour qu’elle devienne une réalité. Ils ont appris au contraire, par expérience, qu’une forte organisation ouvrière est toujours nécessaire et indispensable pour la faire appliquer, sans quoi, codifiée ou non, la revendication aura des chances de rester lettre-morte. C’est parce qu’ils n’ignorent plus cela à présent que les travailleurs se soucient peu de ce que l’on a pompeusement appelé « la législation ouvrière ». Et c’est également parce qu’ils n’ignorent pas tout l’arsenal de ces lois — si incomplètes et si mal bâties pour la plupart qu’elles deviennent inutiles et inapplicables — qu’ils restent sceptiques à leur égard. Mais c’est aussi parce que la « loi » ne fait que renforcer l’état bourgeois que l’on ne peut qu’aspirer à détruire, lorsque l’on s’est donné pour but la disparition du salariat et du patronat, qu’à la Confédération l’on ne se préoccupe que peu de faire passer en des textes de lois les revendications des travailleurs dont on poursuit l’application.

De tout cela, l’on s’en rend chaque jour compte davantage dans les milieux ouvriers. Diminuer toujours plus les attributions de l’Etat qui ne peut être que le représentant du capitalisme, tel doit

être, tel est le but suprême à quoi visent tous les travailleurs émancipés.

Fortement éduquer, rendre toujours plus conscients les travailleurs, augmenter la puissance et l’intensité révolutionnaire du prolétariat par une forte gymnastique de Faction, battre toujours en brèche l’Etat bourgeois et ne tenir compte des soi-disant « réformes démocratiques » que dans la mesure où elles sont capables de donner plus de corps à cette puissance révolutionnaire, et de l’augmenter, tel doit être l’unique souci du prolétariat économiquement organisé.

L’action directe employée désormais par celuici, et il faut bien le connaître non sans succès, ne vise pas à d’autre but, n’a pas d’autre signification.

Et il n’y a pas à en douter, c’est par cette action directe que les travailleurs parviendront à leur émancipation. Action directe, c’est-à-dire action autonome, pression éxtérieure à l’Etat bourgeois, lutte sur le vrai et seul terrain de classe, exploités contre exploiteurs, sans personnes interposées, — suivant l’heureuse expression d’un socialiste belge — telle est la tactique employée par la Confédération.

Que l’Etat de lutte permanent auquel est forcément acculé le prolétariat entraîne et nécessite parfois des actes révolutionnaires, cela est certain, mais contrairement à ce que l’on affirme généralement sans trop savoir pourquoi du reste. Action directe ne signifie pas violence inévitable ; l’Action directe ayant elle-même un sens, une vertu révolutionnaire, si je puis dire, en ce qu’elle doit toujours avoir pour but de diminuer, de miner et de réduire l’état de choses existant au profit d’un organisme social instauré sur des bases différentes.

Cette conception du mouvement entraîne inévitablement un état de lutte qui se traduit par des

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séries de grèves ininterrompues, la grève étant la forme ^ d’action engendrée et découlant du régime même de production capitaliste.

Grèves répétées, celles-ci étant pour le prolétariat en même temps qu’une excellente gymnastique de l’action, d’une puissante efficacité éducative.

Ces grèves succédant les unes aux autres, prennent alors suivant les circonstances des aspects différents. Elles peuvent être tantôt câlines, parfois violentes, de courte ou de longue durée, suivant les nécessités ou le degré de résistance des travailleurs y prenant part.

Le boycottage, autrement dit la mise à l’index des usines , chantiers , voire celui des faux freres se refucant à faire cause ccn.mune avec leurs camarades et pouvant de ce fait, leur porter préjudice, peut-être et est effectivement dans bien des cas, un moyen de lutte excellent préconisé par les Congrès de la Confédération et ayant déjà fait ses preuves.

Egalement le sabottage qu’au nem d’une morale qu ils ne pratiquent pas, du reste. Messieurs les bourgeois de toutes catégories condamnent avec vehcmence. Quoi, cependant, de plus naturel qu un travailleur donne l’équivalent de ce qu’il reçoit. A mauvaise paye, mauvais travail (1) telle est la foi mule que les exploités ont intérêt à appliquer et en fait, appliquent toujours, parfois meme sans la connaître.

En période de grève ou dans des circonstances déterminées, pour amener un patron à merci, les travailleurs peuvent appliquer le sabottage un peu violemment, mais qui oserait les en blâmer dans une société où le droit du plus fort prime

(1) Voir le rapport adopté au Congrès Corporatif de Toulouse^l897 sur Le Boycottage et le Sabottage.

tous les autres, où un possesseur de moyens de production peut à son gré et si tel est son bon plaisir, affamer du jour au lendemain des milliers de travailleurs et leurs familles.

Boycottage et sabottage, tels sont parmi beaucoup d’autres, deux moyens efficaces d’action et de pression employés par les travailleurs dans leur lutte journalière pour le mieux-être.

Egalement, aux grèves ne mettant en présenc e qu’un patron ou un Conseil d’ Administration et son personnel, les travailleurs substituent des grèves plus générales faisant sortir des usines, les exploités de toute une ville ou de toute une corporation. Forme et moyen de lutte également inévitable aujourd’hui. Pour essayer de résister aux revendications ouvrières, le patronat, dans nombre de corporations, est groupé ; force a donc été aux travailleurs de réunir leurs efforts pour la lutte, et les grèves généralisées — que l’on confond trop souvent avec la Grève Générale — prennent et prendront chaque jour plus d’importance.

Les travailleurs d’une usine savent maintenant qu’ils ont des intérêts communs avec ceux de l’atelier d’à côté, c’est pourquoi les grèves généralisées deviennent chaque jour plus nombreuses.

Et c’est parce que toute l’action, toute la propagande de la Confédération s’est plus ou moins inspirée de la tactique et des moyens, d’action que je viens d’esquisser, qu’il a fallu à la classe ouvrière prévoir par quel moyen suprême il lui sera possible d’atteindre un jour le but.

Ce''moyen, préconisé et toujours ratifié par les Congrès successifs qui se sont tenus depuis quinze ans, c’est la Grève Générale.

Grève Générale, arrêt complet, unanime e^ simultané de la production, devant rendre impos’ siblo le fonctionnement normal de la société

capitaliste. Les travailleurs enfui conscients de leur force et de leur puissance, sortant tous, d’un commun accord, des usines, chantiers et ateliers, pour n’y rentrer enfin que dans le but d’assurer la production à leur profit, ne travaillant plus alors pour un maître ou pour des maîtres anonymes, mais pour eux, au profit de la société tout entière.

Et la Grève Générale apparaît bien comme le suprême effort auquel devra, en dernier ressort, recourir le prolétariat pour parvenir à son émancipation intégrale.

Ce jour là aucun pouvoir, quel qu’il soit, ne sera capable d’y résister, l’arrêt unanime et concerté de la production entraînant inévitablement e cataclisme révolutionnaire, prélude de la transformation de la société.

Et lorsque les travailleurs enfin conscients auront bien compris tout le parti qu’ils peuvent tirer d’un tel ensemble de moyens d’actions qui équivaut pour eux à un plan de bataille, nous sommes tranquilles, la belle devise Bien-être et Liberté mise en exergue de son Label par la Confédération Générale du Travail ne sera pas loin de devenir une réalité.

11 nous reste pour être complet à dire quelques mots de la force, des groupements et du nombre d’ouvriers syndiqués que réunit dans son sein la Confédération.

Ici encore, il est nécessaire d’examiner ce grand organisme sous ses deux aspects, dans sa double manifestation ; car il faut bien le reconnaître, nombreux sont encore les syndicats qui, tout en se trouvant relié à la Confédération n’en font pas partie intégrante en ce sens qu’ils ne remplissent pas la double obligation statutaire en n’adhérant pas soit à la Bourse de travail de leur localité, soit à la Fédération nationale.

La Section confédérale des Fédérations compte

dans son sein, 64 Fédérations d’industrie ou de métier et 21 syndicats isolés, n’étant pas encore reliés par une Fédération nationale. Dans l’ensemble, ces organismes cotisent à la Confédération pour environ 240.000 adhérents. Ce n’est pas toutefois leur effectif exact, la plupart des Fédérations ne payant des cotisations que pour un nombre de membres bien inférieur à celui qu’elles groupent en réalité, et il n’est pas exagéré de dire que par le Canal de ses deux sections, la Confédération groupe actuellement 600.000 travailleurs.

A la section des Bourses du travail, où la cotisation est proportionnelle au nombre de syndicats que réunit chacune d’elle, il en est tant soit peu de même.

Les 143 Bourses ou thuons locales de syndicats qui forment la section des Bourses réunissent en chiffres ronds ; 2.500 syndicats. C’est le chiffre officiel accusé, mais certainement inférieur à la réalité.

Le Comité des Bourses compte actuellement 85 délégués. Le Comité des Fédérations, autant que de Fédérations, soit 64.

Ajoutons pour terminer et pour être aussi complet que possible que le budget global de la Confédération, tous ses services réunis — cotisation des Fédérations, des Bourses du travail. Journal, souscriptions spéciales pour l’agitation des huit heures s’est monté dans l’espace de deux années financières, du Congrès de Bourges au Congrès d’Amiens, à la somme de 110.813 fr. 45 centimes

Et, c’est avec ce minime budget que la Confédération poursuit la puissante agitation que l’on * sait.

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