Jùid.. 8 janvier VJOi
naise. Sans doule la valeur matérielle de cet appui se trouTait, par les désastres de Mandcliourie et la crise révolutionnaire, sensiblement amoindrie. Mais il gardait une force morale dont nous étions assurés de pouvoir disposer. A diverses reprises, le gouvernement russe nous l'avait affirmé. Etlorsdela signature de l'accord .du 28 septembre, le concours de M. Witte ne nous avait pas été inutile. Nous pouvions, au surplus, rendre à la Russie, sur le terrain financier, les services que nous attendions d^elle sur le terrain politique. Seule, la prolongation de la crise marocaine s'opposait à la conclusion de Temprunt depuis longtemps désiré à Pétersbourg et en principe accepté par nous : motif nouveau pour que le gouvernement du Tsar nous aidât à obtenir la solution favorable, dont, par contre-coup, il bénéficierait. Les États-Unis arrivaient à la conférence dans une situation ^ sans analogue. Des cinq puissances qui s'y trouvaient, soit d'un côté, soit de Tautre, libres de tout engagement, ils étaient seuls à ^ tenir au service de leur opinion une force matérielle et morale >^ considérable. Ils devaient à la nature des choses une parfaite impartialité. Et cette impartialité n'assurait que pli^s de prix à leur approbation. Des deux parts, du côté français aussi bien que du côté allemand, cette approbation devait donc être désirée et recherchée. Toutefois elle ne pouvait être accordée que dans des ' conditions toutes spéciales de réserve et de discrétion. La politique américaine, très pratique et très opportuniste dans Taction, se développe à Tabri de principes qu'elle évite de heurter de front. Le piiis respecté de ces principes est la doctrine de Monroë qui, tendant à fermer le nouveau monde aux nations européennes, a pour contre-partie le désintéressement des États-Unis par rapport aux conflits dont l'Europe est le théâtre. Sans doute, à notre temps, cette doctrine a subi des atteintes. M. Roosevelt n'a pas voulu qu'elle pût couvrir les abus commis par les républiques latines et, avec son aveu, une Hotte anglo-italo-allemande a bloqué les côtes du Venezuela. Il n'a pas jugé non plus qu'elle dût interdire aux États-Unis les longs espoirs et les vastes pensées. Et les escadres américaines, en passant par les Philippines, ont porté jusque dans la Méditerranée le pavillon étoile. Cependant il y a, dans le Sénat américain, un parti qui juge excessive et dangereuse la politique « mondiale » du président actuel et qui, en toute occa-
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sien, fait à cette politique une active opposition. A propos du Maroc, le sénateur Bacon, un dos meneurs de ce parti, avait protesté déjà contre l'immixtion du gouvernement de TUnion dans une querelle qui ne le regardait point et risquait de provoquer des complications. Pour répondre à ces critiques, M. Root, secrétaire d*Klat, avait montré aux principaux membres du Sénat les instruc-. tions qu'il se proposait d'adresser à M. Henry White, son représentant à Algésiras. Sauf une intervention, promise par lui aux sociétés Israélites en faveur des juifs marocains, M. Root ne prescrivait à M. White aucune initiative. Il devait s^associer aux mesures prisos^our la protection deTégalité commerciale comme à celles destinées à mettre un terme à Tanarchie. Il était laissé libre d'apprécier la valeur relative des solutions proposées et de signer ad référendum le protocole auquel aboutiraient les travaux de la conférence.
Telle était la façade officielle de la politique américaine. Mais, en fait, une puissance du rang des États-Unis ne prend point part à une réunion internationale telle que celle d*Algésiras sans que son action y devienne bientôt sensible. L'Empereur d'Allemagne, qui a toujours prodigué aux Etals-Unis les marques publiques de prévenance, — tout en les dénonçant dans des conversations privées comme un danger pour l'Europe*, — ne négligeait rien pour s*assurer leur concours. Mais, les méthodes de l'impérialisme allemand en général, en particulier la prétention de l'Allemagne de garder un caractère pangermanique aux colonies allemandes des États-Unis ou de l'Amérique du Sud, l'emportaient, dansTesprit de M. Iloosevelt, sur le souvenir des manifestations d'égards. De notre côté, nous pouvions invoquer des titres sérieux à sa sympathie. Sans autantd'afTectation, mais avec pi us de succès que TAllemagne, nous avions témoigne aux Américains une confiance dont ils nous savaient gré et qu'ils payaient de retour. En 1904, nous leur avions, au Maroc niéme, prêté nos bons oHices pour la libération de M. Perdicaris, citoyen de l'Union, emprisonné par Raissouli: nous avions été olïiciellement remerciés de notre eificace intervention et notre situation spéciale avait été reconnue par la diplomatie
1. Voir Victor Br-ranl, U Affaire inarocainc, page 328. L'Empereur a publiquement, parlé iI'muq croisade du continent contre les Ktats-Unis ou les Jaunes ii un grand nombre (roflicicrs de marine, soit français soit étrangers.
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américaine^ Quelques mois plus tard, en 1905, au lendemain de la démission de M. Delcassé, M. Roosevelt, en adressant directement à l'Empereur d'Allemagne des conseils de modération, nous avait grandement aidés^. M. Jusserand, ambassadeur de France à Washington, pouvait s'autoriser de ces précédents pour demander au gouvernement américain de nous continuer son appui, au moins dans la coulisse. C'était pour nous, en présence des éventualités prochaines, une sécurité précieuse. '
Les quatre États secondaires qui participaient à la conférence, c'est à savoir : le Portugal, la Bel|rique, les Pays-Bas et la Suède, • pouvaient se répartir en deux groupes. Le Portugal constituait à ' lui seul le premier. Traditionnellement lié à la politique anglaise, • récemment malmené par l'Allemagne dans l'affaire du sanatorium . de Madère, il prenait parti pour la Grande-Bretagne et pour nous. ^ Au contraire, la Belgique, les Pays-Bas et la Suède étaient pardessus tout désireux de tirer leur épingle du jeu. et de ne se brouiller avec personne. C'est à regret qu'ils participaient au débat. Et c'est à esquiver les responsabilités qu'ils étaient d'avance résolus. Tous d'ailleurs, encore qu'à des degrés divers, avaient Bubi l'influence de Targumentation allemande. Ils n'étaient pas bien sûrs que nous n'eussions pas réellement nourri le dessein de « tunisifier » le Maroc et de fermer la « porte ouverte ». Du moins faut-il reconnaître, en ce qui concerne la Belgique, qu'elle résistait sincèrement à la tentation de prendre pied au Maroc grâce au conflit franco-allemand. Les Pays-Bas, d'une nuance plus germanophile, avaient été sondés par la diplomatie impériale, qui leur eût
1. Les représentants des États-Unis allaient même plus loin ainsi qu'en témoigne la dépèche suivante du 2 juillet 1904 (Voir Livre Jaune, page 157) de M. Saint-René-Taillandier h, M. Delcasso : a ... Le consul des Etals-Unis, en m'apportant ses remerciements pour nos bons offices dans l'alTairo Pcrdicaris, a ajouté que son gouvernement, n'ayant pas ici do mission d'ordre général, avait considéré comme terminé le rôle de la marine américaine; il m'a, en même temps, demandé si nous ne comptions pas prendre des dispositions pour le rétablissement de la sécurité. La plupart do mes collègues, y compris celui d'Allemagne, me posent à titre personnel des questions analogues. »
2. Le rôle de M. Roosevelt, en 1905, avait été fort actif. C'est lui qui avait le plus vivement insisté pour que la France accoptât la conférence. Et, à ce moment, dans un télégramme. Guillaume II lui avait spontanément promis de 8*en remettre & lui du choix de la solution. On verra plus loin comment fut tenue cette promesse.
Taudieu. s
volontiers allribué la polioe de la lotalitù des porls. Mais ils a^îenl ôvilé de prendre aucun engagement. Quant à la Suède, elle s'abstenait d'avance et déclarait que son représentant serait purement et simplement à la disposition de la conférence.
L'Aulriclie-Uongrie et le Maroc étaient du côté de l'Allemagne. Encore fallait-il cependant tenir compte, chez l'un et chez Taulre, de sentiments' divers qui pouvoient opposer quelque résistance aux prétentions allemandes. L'Autriche, pleinement indépendante à l'égard de la France et liée k T Allemagne par une étroite alliance, devait évidemment seconder les vues de son alliée. Maïs, du moment que la conférence l'obligeait à une action directe, elle devait, pour garder son rang de grande puissance, montrer que sa politique demeurait autonome. Sa situation nouvelle dans les I^ilkans n'est pas, du reste, pour lui faire voir, avec satisfao* lion, l'intrusion de TAllemagne dans la Méditerranée. EnRn, aussi bien pour apaiser les Hongrois très-irrités contre le cabinet do Berlin que pour obtenir un succès personnel, elle souhaitait être le courtier d'une solution transactionnelle, que lui rendaient également désirable ses excellentes relations avec la France. Que la délégation autrichienne apparût comme l'intermédiaire commode, sinon nécessaire, de la conversation franco-allemande; que les propositions formulées par elle devinssent la base des transactions initiales et de Tarrangemenl final, c'en était assez pour que la diplomatie autrichienne pût s'attribuer le mérite d'avoir sauvegardé la paix européenne. Pour cela, une double action était indispensable. Et, sans doute, cetteaction s'exercerait d'abord sur la France, à qui l'on demanderait les premières concessions. Mais si la France répondait à cet appel, il faudrait de toute évidence se retourner alors vers TAllemagno et la convier à la contre-partie. Il convient d'ajouter, toutefois, qu'au début de la conférence, l'Autriche acceptait le réquisitoire de TAllcmagne contre la France comme l'expression de la vérité et que, soucieuse de sauvegarder l'avenir de sa situation commerciale au Maroc S elle admettait qu'il fallût prendre contre l'éventualité d'un monopole français des précautions et des garanties.
i. Le commerce auslro-hongrois est au Maroc on progrès sensible : i 183 557 francs en lîi02. 1 432 508 en 1903, 1 401 880 en 1904.
Quant au Maroc, il se présentait à la conférence dans un état de semi-confiance. Au début, en mars 1905, il avait espéré que i'inlervention de TAllemagne le dispenserait, sans qu'il lui en coûtât rien, d'écouter nos conseils de réforme et môme de tenir vis-à-vis de nous ses engagements antérieurs de 1901 et 1902. Il considérait, en effet, que rAUemagne faisait échec à la France pour des motifs de politique européenne et que, partant, il n'avait qu'à laisser se développer cette intervention bienvenue. Dans une seconde période, après l'arrivée du comte de Tattenbach à Fez, il avait compris qu'il lui faudrait payer le concours allemand de notables avantages économiques *. Mais à cela encore il se résignait. La seule chose qu'il crût impossible, c'était d'une part que la France et TAllemagne pussent se mettre d'accord, d'autre part que cet accord pût aboutir aux réformes, dont il se nattait d'être définitivement préservé. Le protocole du 8 juillet 1905 avait dissipé la première de ces illusions. Celui du !28 septembre avait dissipé la seconde. Non seulement Français et Allemands cherchaient une solution amiable. Non seulement la France restait sur ses positions et demeurait capable de se faire respecter^. Mais la conférence, considérée par le niaghzen, au moment où il la proposait, comme un moyen d'écarter de lui toute intervention européenne, provoquait cette intervention. Et les puissances, en l'acceptant, s'appropriaient les projets que M. Saint-René-Taillandier était venu, cinq mois plus tôt, soutenir à Fez. La situation n'était donc plus celle sur laquelle on avait compté. Elle se rapprochait infiniment de celle que l'on pensait avoir évitée.
Il suffisait d'entendre, au début de janvier, les représentants du Sultan à Tanger pour discerner en eux l'inquiétude éveillée par ce changement. Ils gardaient l'espérance que l'Allemagne, pour les empocher de tomber sous Tinfinence française, ferait opposition à nos plans. Ils étaient disposés, comme pis aller, à accepter les solutions internationales qu'on recommandait à Berlin, parce que l'expérience leur apprenait que l'Europe collective n'est