Voir ci-d(?ssus, page
sur les <c mauvais propos » el sur la politique <k isolante » de M. Delcassé une éclatante revanche; c'est de nous prouver que nos accords avec l'Angleterre, si rAUemagnc n'en veut point, sont nuls et non avenus, impuissants et caducs. Bref, c'est la politique générale qui est en cause. Le Maroc n'est qu'une occasion.
Et qui dit cela? Est-ce un Français partial el passionné? Non. C'est le prince de Biilow lui-même.
Il y a, dans les incidents auxquels a donné lieu^ depuis bientôt six mois, l'afTaire marocaine, deux choses distinctes à considérer. Le Maroc est la première, la politique génémle est la seconde. Au Maroc, nous avons des intérêts commerciaux importants. Nous avons tenu et nous tenons encore à les sauvegarder. Sur le terrain général, nous avons été obligés de répondre à une politique qui tendait à nous isoler et qui, à cette intention avouée, empruntait, vis-à-vis de nous, un caractère nettement hostile. L'afTaire marocaine était la manifestation la plus récente et la plus caractérisée de cette politique ; elle a été pour nous l'occasion d'une riposte nécessaire *■ .
Cette « riposte nécessaire », l'Allemagne, en arrivant à Algésiras, entend qu'elle soit complète et décisive. Nous étions surpris tout à l'heure de constater la fragilité de ses griefs et la médiocrité de ses intérêts. C'est qu'aucun de ces griefs n'est sérieux, aucun de ces intérêts déterminant. Ce n'est pas l'absence de nolificulion qu'elle nous reproche ; ce n'est pas la convention de Madrid qu'elle défend ; ce n'est pas la tunisiiicalion qu'elle redoute. Les inquiétudes commerciales et les convoitises territoriales mômes sont peu de chose à côté de la k leçon » qu'elle veut nous infliger. Et c'est pourquoi l'Allemagne oubliera soit ses engagements, soit ses intérêts, — ses engagements de tenir un large compte de nos prétentions légitimes, de ne pas nous gùuer, de nous aider; ses intérêts, qui lui eussent conseillé de prendre hypothèque surnaus en se montrant, après la démission de M. Delcassé, arrangeante el modérée, d'accepter un accord à deux, fertile en avantages soit au Maroc soit ailleurs, au lieu d'imposer à tout prix la réunion de la conférence. Elle mêlera l'amertume de ses plaintes au miel de ses promesses. Le discours pessimiste du G décembre suivra les décla-
i. Voir appendice, page 487.
58 LA CONFKRKNCR D ALGKSIftAS
prise de Tétouan, au paiement d*une indemnité de guerre et à Tagrandissemcnt du territoire de Ceula, mais, à part cela, ne produisit aucun résultat politique ni économique. Le commerce hispano-marocain, qui consiste surtout en achats espagnols au Maroc, représente de 4 à 8 p. 1O0 du trafic marocain globale Ce n*est pas là une situation très-brillante. Mais c*est pour le patriotisme espagnol une raison suifisante d^espérer des revancbe^, tirailleurs imprécises, des déboires de 1898. Aussi, quand il deviit notoire que la France et TAngleterre négociaient au sujet da riaroc, Témotion fut-elle vive à Madrid. Cette émotion se caloia un peu, lorsqu'on connut l'article de l'accord anglo- français qui prévoyait comme un corollaire une négociation franco-espagnoie. Mais elle se réveilla, lorsque, le 3 octobre 1904, cette négociation aboutit à une déclaration qui, on Ta vu, était aussi ambiguë que brève. Aux ternies de cette déclaration, les deux pays contractants s'étaient mis d*accord sur l'étendue de leurs droits et la garantie de leurs intérêts. Dans quelles conditions i Le public n'en savait rien. 11 pourrait n'être pas sans inconvénient de préciser dès maintenant ledétail, non encore publié, des dispositions prises. Il suflit d'ailleurs, au point de vue qui nous occupe et pour rintelligonce des débats de la conférence, de savoir que, dans cet arrangement conclu avec le traité franco-anglais pour base, la France avait, pour emprunter une expression à la langue juridique, situation de défenderesse ; qu'elle associait l'Espagne à ses plans de pénétration pacifique, dans la partie du Maroc où celte pénétration était possible à nos voisins; qu'elle ne faisait cependant aucune concession de nature à exclure notre action éventuelle dune région quelconque du Maroc. A aucun degré, il ne s'agissait de partage. On envisageait seulement — dans une forme singulièrement compliquée, il est vrai, — une collaboralion économique et aussi les modalités hypothétiques d'une action défensive de police, que le progrès de l'anarchie pourrait un jour rendre nécessaire. Ce traité qui fit, étant inconnu, lobjet d'interprétations contradictoires et de discussions vaines, fut le 1" septembre 1110?> amendé par un protocole additionnel, qui n'en modifia pas le principe et se borna seulement à préciser certains
I V «ir appondioo, papr 409.
de ses termes. Par suite de la conférence décidée depuis le 8 juillet, des dispositions furent prises^ notamment, en vue de l'or^nisation de la police dans les ports. Larache et Tetouan devaient recevoir des instructeurs espagnols. La police de Tanger devait être pour quinze ans franco-espagnole avec un chef français et devenir, après cette date, purement espagnole. Les antres ports recevraient des instructeurs français ^ Enfin il était entendu que, dans la Banque d'Etat, l'Espagne aurait une place supérieure à celle des autres puissances, la France exceptée*.
Par suite de ces arrangements, les droits et intérêts spéciaux que nous allions soutenir à la conférence se devraient concilier avec ceux que nous avions reconnus à l'Espagne. Il allait de soi que nous serions fidèles aux engagements pris. C'était du reste notre intérêt. Accusés par l'Allemagne de vues exclusives et de tentatives de monopole, nous trouvions dans l'appui de la puissance la plus directement intéressée aux affaires marocaines une précieuse justification. Du c6té de l'Espagne, la situation rtait plus complexe. La plupart des hommes d'État, qui menaient alors ses aïï'aires, pensaient, comme le jeune roi, qu'il fallait à tout prix maintenir les accords conclus avec les puissances occidentales. Ce n'est pas, en effet, à la France seule que l'Espagne était liée par ces accords. C'était en outre à l'Angleterre, puisque le trailé anglo-français du 8 avril avait prévu explicitement les arranj^oments franco-espagnols et que ces arrangements eux mêmes avaient été connus et approuvés par le cabinet britannique. Cette intimité avec Paris et Londres ayant autant de prix pour l'avenir que dans le présent, l'Espagne devait sans peine en accepter les charges. Au point de vue proprement marocain, elle n'avait d'ailleurs rien à regretter. Les deux accords de 1904 et de 1905 l'avaient largement admise aux bénéfices éventuels de l'œuvre d'ordre et de régénération que nous entreprenions. Il n'est pas douteux que, sur ce point, la conviction d'Alphonse XHl, de M. Moret, président du Conseil, du duc d'Almodovar, ministre
i. L'accord iJu 1" septembre ne nienlionruiit (jue Lara«'ho <ît Tetouiin (police espagnole) ; Tanj^er (police nii\lo); Rabat, et (visablanca (piili'.'O françaÎBc). Mais en se rcporlaiit un traité du 3 octobre li)0», il était évident qiio les autres porte, Safi, Mazagan, Mogador, devaient, si on s'occupait d'eux, recevoir liee iMtrncleitrB françaii> (Voir jdus loin, pages 157 et 377).
lî. Voir ci-dessous, page 301.
00 L\ CONFÉRENCR d'aLGÉSIRAS
d'Élat et de M. de Léon y Caslillo, ambassadeur à Paris.étaît acquise, et qu'à leur sens TEspagne, tant pour faire honneur à sa signaturc que pour sauvegarder sa situation soit en Europe, soil eo Afrique, devait rester unie à la France et à TAngleterre.
Toutefois cette opinion trouvait à Madrid môme des conlradicleurs. Sans aller jusqu'à partager Tanimosité des adversaires caractérisés de la France, tels que M. Villanueva, ancien ministre de la Marines beaucoup d*Espagnols, d'un esprit plus ambitieux que positif, nous gardaient rancune d'avoir posé cette question du Maroc qui leur apparaissait, tant qu'elle demeurait à Tétalde nébuleuse, comme Toccasion possible, pour leur pays, d'entreprises et do succès dont l'ampleur n'était égalée que par Timprécision. En présence de la conférence exigée par rAUemagne, alors que peut-être Tintervenlion de celte puissance allait arrêter pour longtemps le développement du programme français, ils se demandaient si TEspagne n'aurait pas eu profit à être libre de tout engagement. Et volontiers ils eussent accepté, puisque ces engagements étaient pris, l'hypothèse de les répudier, fût-ce aux dépens de la foi jurée. Eblouis et obsédés par la perspective de bénéfices marocains immédiats et impartagés, ils étaient prêts à Duvrir l'oreille à toutes les tentations. Or, le tentateur n'était paa loin qui devait les conduire sur la montagne et leur offrir d*uD geste tout l'empire chéri fien. 11 pouvait, d'autre part, se Irouvei jusque dans le ministère espagnol des hommes, qui cédant, à de vieilles habitudes intellectuelles ou à un mirage décevant, seraient impressionnés par ces offres. Les ministres qui s'étaient succède au pouvoir depuis 1904, avaient tous entendu la voix du séducteur. C'est contre le danger d'une défection possible, bien qu'improbable, que nous aurions à nous prémunir en réconfortant la confiance et la fidélité de l'Espagne. En tout cas, le texte et l'espril des traités nous permettaient de compter sur son appui actif el efficace.
Trois autres puissances encore avaient avec la France des engagements de sortes diverses qui, pour des motifs variés, devaient
1. M. Villanueva a fyit plusieurs enqu«Mcs sur la question marocaino» toujours dans un cspril anllfrancais. Kn 1905, lors du voyage do M. Loubct. il avait reiusti la plaque de grand- officier do la Légion d'honneur et donné sa dcmission de ministre de la Marine.
LES INTÉRÊTS ET LES DROITS Cl
lier leur action à la sienne. Parmi elles, l'Angleterre était au premier rang, puisque la convention, signée par nous avec elle, avait ' été le point de départ de la crise diplomatique qu'il s'agissait de dénouer. Sa situation politique et économique au Maroc* était, jusqu'au 8 avril 1904, restée prépondérante ^ Mais, depuis cette date, elle s'était elTacée devant nous et, comme ses titres, ses ressources étaient à notre service. Par respect de la parole donnée et aussi par considération pour les raisons qui lui avaient fait rechercher notre amitié, elle allait être à nos côtés, dans le débat qui s'ouvrait, l'allié le plus sûr, le plus énergique, le plus dévoué. ' Peut-être, en 1905, avait-elle éprouvé quelque déception à constater en nous un esprit de conciliation poussé jusqu'à la faiblesse. Il ne restait, en tout cas, rien de cette irritation passagère. Ses intérêts, elle le déclarait publiquement, se confondaient avec les nôtres. Et notre cause était la sienne.
L'Italie, moins libre de ses mouvements, était moins nette d'attitude. Elle aussi, pourtant, était liée à nous. Et le protocole de désintéressement mutuel signé en décembre 1900, à propos de. Tripoli et du Maroc, et confirmé le l**" novembre 1902^ lui faisait un devoir de se prononcer pour les solutions, et pour celles-là seu- < lement, que nous soutiendrions. Mais elle était l'alliée de l'Allemagne : et la chancellerie impériale a, en matière d'alliances, des conceptions impérieuses. En concluant avec nous un accord méditerranéen, l'Italie avait agi dans la plénitude de son droit, et d'un
1. L'ÂDgleterre avait eu longtemps des vues sur lo Maroc. En \Sii, elle avait éaergiquomcnt combattu la politique française, en 18G1, la politique espagnole. Le percement du canal do Suez avait accru pour elle l'importance du détroit de Gibraltar. De 1890 à 1893, elle avait pratiqué au Maroc la politique la plus active, notamment au moment de l'ambassade à Fez do Sir Charles I^vans Smith, et certainement songé à un protectorat. Kn 1000 et 1901, 8ir Arthur Nicolson, par l'intermédiaire du caïd Mac Lean et de M. ilarris, avait exercé sur lo maghzen une action prépondérante et antifrançaise (Voir André Gourdin, La Politique française au Maroc. Paris, lOOC).
2. Le commerce anglais a gardé le premier rang au Maroc, jusqu'en 1905 où il a été distancé par le commerce français. Voir appendice, page 499.
3. M. Prinelti, ancien ministre des Affaires étrangères d'Italie, disait, en avril 1906, à un rédacteur de la Slampa : « Durant mon ministère, j'ai eu plusieurs fois l'occasion, dans mes relations avec l'ambassadeur do France, de conGrmer et de river l'accord que le marquis Visconti-Vonosta avait déjà conclu (on décembre 1900) au sujet de la Méditerranée. Mais je n'ai eu à modiOer d'aucune façon ni la substance ni la forme qui sont restées intactes. »
b2 LA CONFKRRNCe d'aLGÉSIRAS
droit que rAllema^ue etlomênie lui avait reconnu. Lorsque, h ciïet, en 188:2, Mancini avait négocié la Triple Alliance, il n'atail pu, malgré ses ctrorts. obtenir de Bismarck, outre la garantie de territoires italiens, celle des « intérêts primordiaux communs». En d'autres ternies, l'Allemagne avait refusé à Tllalie de l^aîderà assurer le maintien, si nécessaire pour elle» de Téquilibre méditerranéen. Si donc, quelques années plus tard, l'Italie ayait cherché, d'abord auprès de l'Angleterre, ensuite auprès de la Franee« la protection de ses intérêts dans la Méditerranée, c*est que TAllemagiie, en lui refusant cette protection, Tavait implicitement autorisée à régler sans elle, en toute indépendance, cet ordre de problèmes. Cela est si vrai que, lorsqu'intervint le règlement franco-italien, le chancelier, qui, en 1897, avait dit : « L'Allemagne n'a pas d'intérêts dans les questions méditerranéennes ^ », répéta dans la forme la plus nette que « les accords franco-italiens relatifs à ces questions ne portaient pas en somme sur le terrain de la Triple-Alliance-^ ». Comment, dans ces conditions, pouvaii-oa s'étonner h Berlin que l'Italie hésitât à sacrifier à une alliance, qui a toujours ignoré la Méditerranée, des traités signés, en dehors de celte alliance, pour le règlement des problèmes méditerranéens? C'est l'AIlcniagne qui n'avait pas voulu, quand TltaUe l'en priait, connaître de ces problèmes. Comment invoquait-elle h leur sujet les obligations générales d'une alliance qu'elle avait refusé d*étcndrc à la Méditerranée ? Telle était cependant la pré- Icnlion de la chancellerie impériale, qui attribuait d*avance à l'Ilalie un rôle de « second », et rien de plus. Notre jeu, dHis ces conditions, serait de rappeler au cabinet de Home les engagements positifs pris vis-à-vis de nous. Avec quel succès? L'avenir nous l'apprendrait.
Quant à la Russie, qui, n'ayant pas d'intérêts au Maroc, n'avait de traités marocains ni avec nous ni avec qui que ce fût, elle devait trouver, dans son alliance avec la France, une règle de conduite (jue rien ne pouvait faire fléchir. L'appui que nous attendions d'elle était, à beaucoup d'égards, analogue à celui que nous lui avions prêté en Extrême-Orient à la fin de la guerre sino-japo-
\. Reiclista^'. 8 fi'îvr'H^r 1898.