Elle iavis.e le minista-e des Colonies
3. — Elle limite ses délibérations aux questions soumises ou à soumettre aux conférences.
4. — Les gouvernements des Dominions continueront d'être consultés par l'entremise des gouverneurs-généraux sur les sujets à soumettre à la commission.
5. — Les avis de la Commission sont donnés au ministre des colonies et communiqués aux gouvernements des Dominions par les gouverneurs-généraux; mais les hauts commissaires restent libres d'informer leurs gouvernements des délibérations de la commis^non.
6. — Inutile de garder des minutes détaillées des délibérations. 11 suffit de rédiger les voeux émis.
7. — En dehors des questions réservées aux conférences, les communications ordinaires et confidentielles du secrétaire d'Etat avec les gouverneurs-généraux continueront comme à présent.
Le secrétaire d'Etat communique à la commission les faits et les documents qu'il juge convenables de produire.
8. — Les Dominions peuvent se faire représenter par un délégué spécial au lieu du haut commissaire.
On conçoit facilement que cet organisme compli(iué, encombrant et peu efficace ne souleva pas d'enthousiasme. M. Harcourt lui-même, en le présentant, réitéra à trois reprises la déclaration faite le 26 mai par M. Asquith, à savoir (\uo le gouvernement impérial n'y tenait guère et n'insisterait pas si sa i)roposition ne recueillait pas l'unanimité des suffrages.
Le gouvernement l'a suggérée, dit-il, afin de faire droit à ce qu'il croyait être le désir de quelques-uns des Dominions; mais la proposition ne répond nullement à un besoin manifeste (it did not represent any conscious want) du gouvernement britannique ("Précis' ', page 39).
Il obtint facilement le résutrit qu'il désirait.
Sir Joseph Ward et M Fisher soutinrent mollement la proposition, faute de mieux. Sir f]d\vard Morris ne souffla mot. JIM, Laurier et Botha formulèrent brièvement leurs objections. M. Hareourt ne teaata pas même d'y répoindre et jeta par-des-:us bord, avec allégresse, son lourd et encombrant paquet qu'il avait attaché comme une meule au 'COU du projet de ]M. War.d.
En vérité, il faut une forte dose de bonne volonté pour voir une victoire éclatante de M. Laurier dans l'enfoncement de cette porte ouverte.
Et surtout, il est absolument orotes(|ue d'y signaler un triomphe du principe autonomiste.
Ce qui ressort clairement de tout ce débat, c'est que les ministres britanniques voulaient à tout prix se défaire de la proposition hardie de Jf. Ward. dont l 'exécution aurait ^affaibli le pouvoir occulte du Bureau colonial et des gouverneurs-généraux en tant qu'agents politiques des autorités impériales, et rafifermi la situation des hauts commi.-^saires. fonctionnaires des gouvernements coloniaux. Ils formulèrent une proposition inacceptable; firent le nécessaire pour la faire rejeter; et l'une emportant l'autre, ils conservèrent intacts l'autorité du Bureau colonial et l'intermédiaire inévitable des gouverneurs-généraux.
En vérité, ces hommes d'Etat anglais sont forts! Ils savent également gouverner Canadiens et Bengalis, Kaffirs et Australiens.
Tribunal Suprême de l'Empire.
A la séance de clôture, JI Ascjuith disait que, de toutes les décisions de la conférence relatives au gouvernenuMit intérieur de l'empire, aucune ne lui semblait plus importante que celle adoptée au sujet d'une cour impériale d'e dernière instance.
Praticien éminent ^l. Asquith est peut-être porté, comme beaucoup de ses confrères de la haute et basse basoche, à accorder une i)aportance exagérée à tout ce qui touche à la loi et aux tribunaux.
En tout cas. la discussiion de ce problème et le résailtiat très minime obtenu par Les délégués d'Australie après une lutte de dix années, mettent vivement en relief la persévérance anglo-saxonne, le progrès lent mais sûr de l'idée impérialiste et la répugnance des autorités britanniques à laisser échapper les moindres éléments de leur autorité. C'est sous ces aspects que je veux surtout envisager la question.
Comme on le sait il y a, en Angleterre, deux juridictions d'appels en dernier ressort: l'une pour le Royaume-Uni; c'est un comité de la Chambre des lords, siégeant en tribunal sous le nom usuel de Law Lords; l'autre pour l 'Empire des Indes et les colonies: c'est le comité judiciaire du Conseil privé.
Théoriquement, ce ne sont pas des tribunaux, mais de simplesgroupements de pairs du royaume ou de jurisconsultes éminents, conseillers du Roi. qui se réunissent pour entendre en dernier ressort les plaintes des justiciables de l'Empire et aviser le souverain sur la justice de ces plaintes. C'est la perpétuation de l'axiome traditionnel qui fait du souverain la source de toute justice comme il est la fontaine de tous les honneurs. Dans la pratique, on nomme à la Chambre des lords un certain nombre de jurisconsultes qui deviennent les Law Lords ■ — une véritable noblesse de robe— et dont un certain nombre siègent au comité judiciaire du Conseil privé. Au comité judiciaire seul, si je ne me trompe, on nomme quelques juges adjoints, versés, ou supposés, l'être, dans les lois et coutumes des Indes et des diverses colonies. Rien, du reste, ne détermine le nombre des juges qui doivent siéger dans. l'une ou l'autre des juridictions. La procédure e;t aussi toute arbitraire et traditionnelle.
La valeur de ce système est diversement appréciée. On s'accordegénéralement à reconnaître la haute compétence d'ensemble et l'intégrité de ces deux tribunaux. Nul doute, d'ailleurs, qu'il entre une: bonne dose de cant dans ce 'r-esipect outré qu'on pratique, aiux colonies, à l'endroit du Conseil privé. Et les membres de ce comité le comprennent. J'ai entendu lord Herschell expliquer que ce qui lui avait donné le plus de mal en préparant la .-entence dans le deuxième appel des catholiques du Manitoba, ce n'était pas de trouver où était le bon droit, mais d'éviter de contredire le premier jugement, afin de ne pas ébranler la confiance des justiciable; dans la quasi infaillibilité du tribunal !
Plusieurs avocats émincuts des colonies se plaignent que les law lords constituent souvent, par le nombre et par la qualité, un meilleur tribunal, un sironger hencli, que le comité judiciaire; que dans la composition même du comité, on ne tient pas toujours compte de l'importance relative des litiges ; que pour avoir un strong hench, il faut passer sous les fourches caudines des procureurs les plus achalandés — et les plus dispendieux — de Londres, et retenir les services des barrisicrs les plus en vogue, non moins durs d'entretien.
La seule distance l'encombrement des litiges, rendent cet appel suprême excessivement coûteux aux justiciables des colonie^,. Les grandes compagnies, les plaideurs à la bourse bien garnie, y trouvent leur profit en terrorisant des adversaires moins l)ien pourvus. On sait ce qu'il en est au Canada. On peut facilement s'imaginer jusqu'où l'abus peut a'ier à la Nouvelle-Zélande et en Australie, séparées de cetribunal par la moitié de la circonférence du globe!
D'autre part il ne manque pas d avocats intéressés à conserver ce système, qui leur fournit, avec de bons honoraires, l'occasion de jolis, voyages d'outremer.
De tous ce.s inconvénients ont résulté de nombreux projets de réforme qu'(;n peut ramener tous à deux catégories: l'une, d'accord avee
le progrès du principe d'autonomie, propose l'abolition ou, au moins, la limitation des appels au Conseil privé; l'autre, née sous la poussée du mouvement impérialiste, suggère la reconstitution, sur des bases plus modernes et mieux définies, d'un tribunal suprême pour tout l'empire.
Le premier principe a semblé d'abord devoir l'emporter.
Lorsque les colonies australiennes préparèrent la constitution du 'Commonwealth, elles abolirent pratiquement l'appel au Conseil privé. M, Chamberlain fit feu et flamme. Il affirma que c'était rompre le lien moral le plus intime et le plus précieux entre la métropole et les colonies. Les délégués autraliens firent bonne résistance. L'un d'eux alla même jusqu'à dire que si le parlement britannique ne votait pas le Commonweaith BiU, tel que les Australiens l'avaient rédigé, l'Australie proclamerait son indépendance !
Une conférence spéciale fut convoquée en 1901. Finalement on s'entendit. On élargi, quelque peu le chemin qui amène à Londres les justiciables rustraliens. tout en conservant à la loi son caractère restrictif; et la constitution fut votée, avec un dispositif permettant au gouvernement du Commonweaith de restreindre encore davantage les cas d'appels au Conseil privé.
L'un des motifs que M. Chamberlain fit valoir aux Australiens pour les amener à résipiscence, c'est que le gouvernement britannique projetait la fusion des laiv lords et du comité judiciaire, et la constitution d'une véritable cour impériale où les colonies auraient leurs représentants.
Cette promesse est restée lettre morte, siaaif que ide temps à autre, on a appelé au comité judieiiaire quelques juge^ des colonies, comme sir Henry Stronig et sir Elzéar Taschereau.
A la conférence de 1902, le sujet fut peu discuté — les premiers ministres se bornant à approuver généralement, sans voter aucune proposition définie, les déci-ions de la conférence de 1901.
En 1907. ]\I. Deakin, premier ministre d'Australie proposa ce voeu clair et laconique: "7^ est désirable d'établir une cour impériale d'appel." Il rappela la querelle de 1901, la conférence ad hoc, les promesses de M. Chamberlain, et fit valoir à nouveau les griefs des Australiens contre le comité judiciaire.
La Colonie du Cap, représentée par le fameux Dr Jameson — créé depuis Chevalier du Roi, en récompense de ses actes de brigandage impérial — réclama le maintien de la double juridiction, mais proposa la réforme des procédures du comité judiciaire.
Le général Botha soumit un voeu reconnaissant aux législatures coloniales le droit de définir, de restreindre et même d'abolir tout appel de droit au Conseil privé — ne laissant subsister que la prérogative de la coiuironme. l'appel dit de faveur.
M. Laurier, suivant son habitude, nagea entre deux eaux. Il se prononça contre la proposition d'? l'Australie, pour le maintien de la
juridiction du Conseil privé, appuya la proposition du Dr. Jameson pour la réforme des "anachronismes", et se déclara ni chair ni poissonsur le voeu autonomiste du général Botha.
Les ministres anglais très ré-ervés, défendirent de leur mieux l'arche sainte de \i prérogative rcyale. promirent des réformes et s'opposèrent avec modératicn à la fusion des deux juridictions.
La proposition australienne fut éeairtée, et la double |)roi)0.sition du Dr Jameson et du général Botha fut votée à l'unanimité; mais non sans que ^I. Deakin lançât aux ministres ang'ais ce trait amer:
....bien qu'il soit parfaitement vrai que nou devions assumer la responsabilité d'avoir accepté dans notre constitution les conditions qui ont fait Surgir cette anomalie judiciaix"e, il est acquis que nous ne les avons acceptées que pour sau^'^er toute la constitution. Ce fut l'une de ces alternatives entre lesquelles tous politiciens pratiques ont à choisir. Nous l'avons fait les yeux ouverts avec répugnance et avec regret, et nous nous 'e rappelons aujourd'hui avec peine. (1)
Depuis 1!)()7. rien n'a marché.
Cette année 'a conférence était saisie de deux propositions:
De l 'Australie :
n est désirable que la juridiction que ^e comité judiciaire du Conseil privé exerce aujourd'hui sur les Dominions soit confiée à une cour impériale d'appel, qui soit en même temps la Cour de dernièie instance de la Grande- Bretagne et de l'Irlande.
De la Nouvelle-Zélande:
Il est devenu évident, qu'en raison de l'accroissement de la population des Dominions, de la diversité de leurs iois et de la divergence des principes de gouvernement (public policies) qui déterminent l'interprétation légale, aucune cour impériale d'appel où les représentants judiciaires des Dominions, ne siégeraient pas, ne serait satisfaisante.
Les délégués australiens réitérèrent les griefs qu'ils avaient formulés en 1902. Je note, au eours du débat, une observation significative de M. Pisher: "En Australie, dit-il. nous voudrions une cour auft- " traHcnne d'appel en dernier ressiori : mais à défaut de cela. nous-. " voulons une seule cour d'appel en Anglelerre. " {'" l'réeis", page 50.)
Avec tous les autres délégués, sauf sir Joseph Wiard. il ise prononça (îontre le |)rincipe de la représentation des colonies: dans le tribunal suprême de l'Empire.
M. Brodeur, qui seul parla au nom du Canada, ne manrpia pas naturellement, de mettre 'es pieds dans les plats.
Dans son empressement à faire sa coui' aux ministres anglais, il déploya cette servi'ité obsé(|uieuse et lourde de l'alfranchi. habitué à se prosterner devant un maître. Non content de repousser toute idée
(1) "Conférence Coloniale 1907" (livre blou cauîulien), jiage 191.
■de réforme et de progrès soit dans le sens autonomiste ou dans la voie impérialiste, il dée'ara solennellement que toute proposition de ce genre constituait une critique du trilnmal actuel — "lï wonld bc a reflection on the présent Court !'^ — Songez donc!
Sir Joseph Ward le nu)ucha prestement: "Si l'on se servait d'arguments de ce genre, dit-il il ne se ferait jamads aucun changement!" Et notre gaflf'eur national disparut de la circulation.
Lord Loreburn (sir Robert Reid). chancelier de l'Echiquier, manoeuvra habilement. Il promit d'accélérer la réforme dans le sens de la centralisation et résuma le débat et le sentiment de la conférence en ces termes :
Il devrait y avoir, par tout l'Empire, une seu'e cour d'appel avec deux divisions: l'une, pour le Royaume, composée des mêmes personnes qui siègent actuellement à la Chambre des Lords; et l'autre pour les possessions d'outremer, composée des personnes qui siègent actuellement au coviiité judiciaire. AVEC TELLES NOMINATIONS SUPPLEMENTAIRES SUR LESQUEL- LES EL SERA POSSIBLE DE S'ENTENDRE, ET FORTIFIEE PAR L'AD- JONCTION DE DEUX JUGES ANGLAIS. ("Précis", page 50).
Que l'on note bien cette rédaction. La nomination des juges des colonies n'est désignée qu'en termes très vagues: — ' ' ivWi siich furtker additions as might hc agreed npon," — affaire d'arrangement et de compromis. Celle des juges an<ïlais est impérative: — "it shoiild be strengthened hij the addition nf tico EngJish judges," — droit absolu et défini.
M. Fisher retira alors sa proposition originaire et y substitua celleci :
La conférence, ayant entendu l'opinion" du Lord chancelier et celle de lord Haldane, recommande que les propositions du gouvernement du Royaume soient formulées dans une communication qui devra être transmise le plus tôt possible aux Dominions.
Sir Joseph Ward. pour la Nouvelle-Zélande, et M. Batchelor, ministre des affaires extérieures dans le gouvernement australien, acceptèrent la proposition comme niodns vivendi, en attendant la constitution d'une véritable cour impériale. Et la motion fut votée à l'unanimité.
Durant toute la discussu)n, le Canada n'intervint que par les pieds de M. Brodeur. Sir Wilfrid Laurier, qui avait pris une part active au débat de 1907, ne souffla mot.
Ici encore, la force et l'halnleté des hommes d'Etat impériaux sont évidentes.
Après dix ans, le gouvernement britannique élude encore l'engagement solennel qu'il avait pris en 1901 pour faire échec à la volonté des Australiens: il abroge, sans qu'il y paraisse, le voeu autonomiste que le général Botha avait fait voter en 1907; il fait maintenir la juri-
diction du tribunal britannique et surtout, ce qui lui importe davantage, il fait reconnaître, pour la première fois, par les représentants de toutes les '"puissances" (!) le principe de l'autorité suprême des ''juges anglais" sur les justiciables blancs, rouges ou noirs de toutes les possessions de l'empire!
Ce n'est pas encore ici que l'on voit la marque de l'emprise de M. Laurier sur la conférence et le signal d'une victoire autonomiste éclatante.
Echange de fonctionnaires d'Etat.
Pour en finir avec les questions constitutionnelles, soulignons brièvement deux autres propositions.
La ijremière siuiggôrée par siir Joseph Ward et votée le 7 juin proposait "l'échange", entre le Royaume et les Dominions, des principaux fonctionnaires d'Etat. Cette proposition avait pour but d'uniformiser le plus rapidement possible les méthodes administratives des pays d'Empire. Le ministre des Colonies. M. Ilareourt. tout en approuvant sans réserve le but et l'idée, signala les difficultés d'ordre pratique et la perturbation qui se produirait dans l'administration par suite du changement définitif de fonctionnaires utiles. On remplaça alors le mot "échange" par celui de "visites" mutuelles méthode plus lente mais aussi sûre pour arriver au même but.
La proposition fut alors votée à l'unanimité.
Conférence d'outre-mer.
Enfin, à la séance de clôture. ]\1. Pisher ])roposa :
(a) Que dans l'opinion de cette conférence il est désirable que les rainik' très du Royaume-Uni et des Dominions se fassent, dans l'intervalle des conférences, des visites léciproques, afin d'acquérir une connaissance personnelle des divers pays autonomes de l'Empire.
(b) Que le gouvernement du Royaume étudie la possibilité de tenir la prochaine conférence dans l'une des possessions d'outre-mer. ("Précis", page 79).
M. Laurier appuya chaleureusement cette motion.
Sir Joseph Ward approuva la première partie mais contesta la deuxième. Son avis sur ce point fut partagé par MM. Botha et ^lorris. ainsi que par INF. Asquith qui opina qu'il n'était guère possible de faire un travail sérieux, loin du siège du gouvornement impérial de ses archives et de ses fonctionnaires.
Le dernier paragraphe fut alors modifié de manière à laisser au gouvernement britanni(|U(' toute latitude à ce sujet.
Ici encore, primo nominor Ico. Le partage de l'administration impériale ne peut pas plus s'opérer que le partage de l'autorité suprême. Et c'est juste, c'est logiqiu'. :\Iais ah)rs que les perroquets du ministère cessent donc de nous répéter derrière le luaîtn- "Le ('anada est une nation!" ou comme le disait si ridiculement l'un d'eux, il y a quelques jours: ".S'iVc Wilfrid Laurier est le Washington du Canada!!'-'
Emigration britannique.
Avant d'analyser l'attitude de la conférence sur les grandes questions impériales — politique étrangère et guerres — il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur un autre ordre de problèmes de législation et de gouvernement intérieur dont la conférence s'est occupée et qui démontrent à la fois la persistance des entreprise* impérialistes et les obstacles formidables que les lois naturelles et les forces économiques leur opposent.
En 1907, on avait adopté une ré>:olution recommandant à tous les gouvernements de l'empire d'encourager l'émigration anglaise aux pays britanniques de préférence aux pays étrangers.
Cette innée M. Burns a expliqué aux membres de la conférence ce que le gouvernement impérial avait accompli à ce sujet depuis quatre ans. La conférence l'en a félicité et a renouvelé son adliésion à la politique préconisée en 1907.
Sur la thèse générale, posée au nom de l'unité impériale, l'accord a été parfait. Mais lorsque les ministres anglais ont voulu pousser plus loin et obtenir des sanctions pratiques, ils ont pu constater une fois de plus la prédominance des intérêts locaux, des préjugés même, sur "l'unité du sentiment impérial."
Echange de travailleurs.
Le gouvernement britannique avait donné avis d'une motion proposant l'application aux possessions d'outremer des dispositifs du Labour Exchange Act du Koyaume — c'est-à-dire l'échange, entre les divers pays d'empire, des ouvriers de toute catégorie.
On voit d'ici le résultat. En Angleterre, la plupart des métiers sont encombrés. Aux colonies, les artisans techniciens — skilled lahourers — sont encore rares. Certaines industries coloniales auraient peut-être profité de l'exécution du projet, mais comme résultat général, les colonies eussent été inondées d'ouvriers anglais plus ou moins skilhd. recrutés principalement parmi les désoeuvrés, les ivrognes et les incapables. D'où encombrement des métiers, abaissement des salaires, misère aux époques de crise, accroissement des crimes et de l'immoralité.
Seul, sir Edward ^Morris favorisa la prqposition.
Sir Joseph -Ward inclinait à en faire l'expérience, pourvu toutefo'o qu'elle restât "'subordonnée aux conditions que les colonies imposent aux immigranis/'
M. Batchelor dit que les gouvernements des Etats australiens n'abandonneraient jamais leur droit absolu de choisir leurs immigrants.
Sir Wilfrid Laurier déclara que l'opinion publique, au Canada, s'opposerait à la mesure. Il rappela l'échec de la tentative du même genre faite par l'Association des maBufacturiers canadien*.
Le général Botlia dit crûment que l 'Afrique-sud avait besoin d'agriculteurs, mais pas de traîneurs de rues! — " South-Africa did not ivant men for walking Uie sti'eets."
La motion reprit prestement le chemin des cartons du Board of Trade.
Emigration indoue
Le gouvernement impérial avait aussi annoncé qu'il soumettrait à la conférence la question, toujours épineuse et jamais résolue, de la situation des Indous et, en général, des races de couleur dans l'Empire.
C'est là, peut-être, de tous les i>roblèmes d'ordre intérieur, le plus complexe qui s'impose à l'attention des hommes d'Etat britanniques. Toutes les colonies anglo-saxonnes ont adopté des lois restreignant ou interdisant l'immigration asiatique. Elles ferment leurs portes non seulement aux Chinois et aux Japonais, mais même à leurs "frères" des Indes anglaises. Il en résulte, au sein de cette population de trois cents millions de sujets britanniijues, un nuilaise économique et un sentiment d'humiliation nationale dont les autorités impériales s'effraient avec raison.
Dè.^ la conférence de 1897, ^I. Chamberlain, tout en reconnaissant aux colonies le droit de se protéger contre l'invasion asiatique, les avait adjurées de ne plus infliger de marcjue infamante aux sujets de couleur de Sa Majesté — "wilhout placing a stigma upon anij of Hcr Majesiy's subjects on th ' sole groiind of race or colour."
Depuis, le gouvernement impérial a fait désavouer par le gouverneur-général du Canada les lois de la Colombie anglaise contre l'immigration japonaise, mais il n'a pas osé toucher aux lois australiennes d'exclusion, portées contre les asiatiques en général.
Aux conférences de 1902 et de 1907. il fut trop question de défense impériale et de tarifs de faveur pour qu'on eût beauoou[) de temps à consacrer à cette question.
Le réveil nationaliste aux Indes, accéléré par les victoires du Japon, le mécontentement sourd qui s'y manifeste, les tentatives de soulèvement, ont sans doute accru, aux yeux des autorités impériales, l'urgence d'une solution de ce nroblême irritant.
Le gouvernement hritanni(iue avait inscrit cette question au premier rang du programme (ju'il se proposait de soumettre à la conférence. Il ne semble pas en avoir fait l'objet d'un voeu ou d'une proposition concrète. La question s'est débattue concurrennnent avec les lois concernant la navigation et le commerce maritime auxquelles je consacrerai un chapitre particulier.
Dès kl séance du 2 juin, sir Josieph Ward so pnmom'n fortcMuent contre les lois impériales (|ui permettent aux écpiipages de couleurs do faire ■concurrenc;!' aux marins d'origine eui-opéerine. il réclama
pour som pays., le droit de les excliure ahsoluîuent. même les équipages composés de sujets britamniques.
La (question fut discutée à foaid. le 19 juin, lorsque sir Joseph Ward formula son voeu réclamant pour les colonies une plus large mesure d'autonomie sur ces matières.
Le comte de Crewe, ancien ministre de^ colonies et actuellement secrétaire d'Etat pour les Lides, envisagea la question dans toute son ampleur.
Il ne peut être soumis à la conférence aucune question qui soit plus difficile et, par certains aspects, plus critique que celle de l'immigration des Indous et du traitement des indigènes lans les diverses possessions autonomes. Ministre des colonies, j'ai exprimé un jour l'opinion que s'il est une question qui menace r^^n seulement la prospérité mais même l'EXISTENCE DEL'EM- PIKE COMME EMPIRE, c'est la division entre blancs et indigènes. LB PROBLEME SEMBLE EN QUELQUE SORTE INSOLUBLE. ("Précis", page 73).
Il ne cacha pas aux délégués coloniaux qu'en dépit des efforts du gouvernement des hides pour faire accepter hi situation aux Indous, le mécontentement se répandait de plus en plus et menaçait la sécurité des institutions britanniques. Il suggéra instamment aux ministres coloniaux de rendre l'accès de leurs colonies respectives plus facile aux Indous, tout en leur appliquant, s'ils le jugent nécessaire, les mesures restrictives qu'ils appliquent à toute autre classe d'immigrants; et il termina par ce> paroles décisives:
Jusqu'à ce qu'il existe des relations amicales entre les Dominions et l'Inde, nous sommes loin d'être un Empire uni.
Cet appel à l'unité et même à la sécurité de l'empire fut vain — même aupirès de l'impérialiste sir Joseph Ward. Il déclara hautement que la Nouvellc-.^élande ne céderait rien sur ce point, que ce n'était pas un préjugé de races qui inspirait ses lois, mais une nécessité économique absolue, une question de vie ou de mort pour les blancs d'Océanie; que les autorités impéniales devraient induire toutes les nations à adopter la politique du rapatriement de toutes les races dans leurs zones respectives — ""every colour going hack to its oivn zone."
Chose étrange, piersonne n'a songé à demander à sir Joseph Ward ce qu'il adviendrait de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Inde anglaise et de l'Empire britannitiue tout entier si la race anglo-saxonne était forcée de prêcher par l'exemple la doctrine du rapatriement des races!
Lord Crewe se borna à faire observer que c'était une grosse question !
Tous les autres ministres coloniaux ratifièrent l'opinion de sir Joseph Ward. .^I. Malan dit que l'Union sud-africaine avait assez d'un problème noir à résoudre sans se charger en outre d'une difficulté d'une autre couleur.
Sir Wilfrid Laurier réitéra l'avis de sdr Joseph Ward: qu'il s'agissait d'une difticulté économique plutôt qu'ethnique. "Ce sujet, dit- " il, prouve une fois de plus l'impossibilité d'appliquer à ces grands " problèmes impériaux une solution commune; il faut les traiter sui- " vant les conditions locales."
Réflexion très juste. Mais comme personne n'eut de solution à offrir, la question reste en suspens — ^et l'Inde grosse d'orages.
Naturalisation.
Rien peut-être n'a marqué davantage le défaut d'unité morale de - T^'npire britannique et l'impuissance des "puissances d'outremer" que le débat sur la naturalisation.
S'il est un pouvoir dont l'exercice affirme la souveraineté nationale, c'est bien celui qui permet à un gouvernement d'accorder aux étrangers la qualité et les privilèges des nationaux.
Or jusqu'ici les colonies britanniques n'ont pu exercer ce pouvoir que d'une façon très restreinte. Les lettres de naturalisation qu'elles reeordent ne sont valides que sur leur territoire respectif, tandis que la naturalisation obtenue en Angleterre est valide partout.
Ainsi supposons qu'un Amériiciain, comme sir William Van Horne ou sir Thomas Shaughmiessy, se soit fait naturaliser au iCanada, il y a quinze, vingt ou trente ans. Il a bien le droit d'exercer au Canada les droits d'un citoyen britannique, mais du moment qu'il met les pieds sur l'Euiprcss of Britain ou l^Ewpress of China, ses droits cessent. Et à Londres ou à Sydney, à Cape Town ou à Wellington, comme du reste à Paris, à New-York ou à Berlin il est encore citoyen américain, même si Sa Majesté l'a fait chevalier de ci ou commandeur de ça. Si au contraire, i^ s'est fait naturaliser en Angleterre, il est sujet britannique partout, dans l'Empire ou à l'étranger.
C'est cette inégalité de situation (juc les gouvernants des colonies veulent faire cesser, tout en conservant les conditions locales que leurs parlernents resjiectif-; imposent aux immiorants et aux aubains.
La question fait, depuis dix ans, l'objet de correspondances et de débats entre les autorités impériales et coloniales. T>ès 1901 le gouvernement britannique a préparé un projet de loi qui est encore à l'état de projet.
A la conférence de 1002 on en causa, mais aucune motion ne fut faite.
En 1907. on dé])attit le sujet plus longuement. Je note en passant la déclaration très nette de sir Joseph Ward, que la Nouvelle-Zélande, décidée à rester "colonie blanche", s'opposerait énergiquement à toute loi qui permettrait à un homme de couleur ayant oblenn des lettres de naturalisation impériale, de venir exercer ses droits à la Nouvelle-Zélande.
Tout ce qui résulta de la discn.ssion. ce fut une résolution dilatoire ajournant l'étude de la question à une "eonférenee subsidiaire."
La conférence subsidiaire n'eut pas lieu et les délégués de 1911 trouvèrent les choses au uiêine point— avec l'éternel Draft Bill impérial dans le même état de parturition sans i^sue.
C'est le seul sujet sur lequel le gouvernement canadien avait exprimé un embryon d'opinion, sans du reste suggérer aucun remède, dans la réponse qu'il avait env,)yée, en janvier dernier, à l'invit ition du ministre des colonies.
Trois avis de motion avaient été donnés.
Le ipiremiier, par l'Australie, suggérait que sans restreindre le droit de chaque Dominion de déterminer les conditions de la naturalisation locale, les lettres de naturalisation accordées dans n'importe quelle partie de l'empire soient valides dans tout l'empii-e — remettant encore à une conférence subsidiaire la recherche du moyen jusqu'ici introuvable de concilier les deux principes : uniformité impériale et autonomie locale.
Le deuxième, par la Nouvelle-Zélande était un simple voeu préconisant, au nom des intérêts impériaux, "plus d'uniformité" dans les lois de naturalisation.
Le troisième, par l 'Afrique-Sud, dernandait la révision des principes sur lesquels s'appuie le Draft Bill impérial.
]\I. Batchelor, ministre australien des atïaires extérieures, en proposant le voeu de son gouvernement, affirma que chaque colonie doit conserver le droit absolu de déterminer les conditions de la naturalisation. Il suggéra que des certificats de naturalisation impériale ne soient accordés qu'aux étrangers qui seront dans les conditions exigées par la plus sévère des lois locales, britannique ou coloniale.
Sir Wilfrid Laurier dit que la "meilleure solution pratique" était de reconnaître les deux principes: "uniformité des effets de la naturalisation une fois accordée" et "diversité des méthodes pour l'accorder". Evidemment; mais comme c'est précisément ce que tout le monde cherche depuis dix ans, on ne fut guère plus avancé. En cette occurrence, comme en plusieurs antres, le Nestor de la conférence en a été surtout le Joseph Prudhomme.
M. Malan (sud-Africiue), dont le pays a été ensanglanté pour cette question de naturalisation exprima ses doutes et ses craintes au sujet de l'uniformité.
Enfin, le gouvernement britannique intervint par M. Winston Churchill, minis-tre de l'Intérieur, qui fit prestement écarter les trois motions coloniales et leur substitua une déclaration des principes sur lesquels doit reposer le Draft Bill, réservant au seul parlement impérial le pouvoir souverain de légiférer sur la naturalisation impériale. Du reste, "le statut impérial devra être formulé en des termes qui permettent à chaque possession autonome de l'adopter!" — "T/ie Impérial Act should he so framed an to enable each self governing Dominion to adopt it." {Précis, page 55).
Et voilà une autre de ces victoires autonomistes que M. Brodeur célébrait en déposant sur la terre canadienne ces pieds fameux qui ont si bien représenté le Canada dans les plats impériaux! En vérité si notre amiral ne remporte, avec ses sabots de guerre, de triomphes plus éclatants que ceux qu'il a recueillis dans ses chaussons de diplomate, il est à craindre que sa gloire n'efface pas celle de Drake et de Nelson !
Ici encore, reconnaissons-le franchement, la position des ministres impériaux est juste et logique. L'Angleterre, puissance souveraine, ne peut pas plus partager avec ses colonies la paternité des lois qui font ses sujets qu'elle ne peut rien sacrifier de son autorité suprême dans le gouvernement général de l'Empire et la direction de sa politique étrangère. Coloniaux nous sommes et coloniaux nous restons, en dépit des phrases creuses du Washington canadien !
Souvenir de la guerre d'Afrique.
A noter, au passage, un trait d'une sanglante ironie.
Dans la déclaration de principes du gouvernement anglais, M. Churchill a fait inscrire ce paragraphe que tous les ministres coloniaux ont accepté :
2. La mère-patrie trouve nécessaire de maintenir cinq ans [de résidence] comme période de probation [pour les aubains.] Ceci est une sauvegarde pour les possessions autant que pour elle-même; mais cinq ans dans toute partie de l'Empire vaudront autant que cinq ans dans le Royaume-Uni. ("Précis", page 54).
Dans ses explications, M. Churchill insista sur la nécessité de cette condition. Il déclara nettement que le gouvernement britannique n'accepterait aucune loi qui abrégerait la période de cinq ans.
Nous croyons fermement, dit-il, que les étrangers ne doivent pas obtenir la naturalisation avec trop de facilité; et nos objections à ce sujet ne peuvent que se fortifier à cause des conditions qui vont naître de la loi des pensions et du projet d'assurance d'Etat.
En 1899, sir Alfred ^lilner gouverneur du Cap et plénipotentiaire anglais, discutait à l^>loemfontein avec le président de la République sud-africain» la situation des IJitlandcrs du Rand, c'est-à-dire de; aubains du Transvaal.
Le délégué de M. Chamberlain et de Sa Majesté Britannique réclamait pour les Uitlanders les droits des nationaux de la république. Kruger n'objectait pas, comme M. Churchill, les inconvénients économiques qui pouvaient résulter d'une naturalisation trop rapide; il signalait le danger réel qui menacerait la sécurité nationale s'il abandonnait tout à coup la direction des i)ouvoirs poliliqiies du pays à une majorité d'étrangers, véritables bordes cosmopolit(>s attirées au sud-africain par la seule soif de l'or. "Je veux conserver l'indépendance de mon pays." répétait sans cesse le vieux Boer. 11 offrit cependant de réduire à cinq ans la période de ])robation des Uitlanders,
avant de leur accorder les lettres de naturalisation. Le plénipotentiaire anglais refusa ce délai, le trouvant trop long. Ce refus constitua la seule et véritable cauie du conflit. Par le jeu des fausses dépêches, M. Chamberlain accula Kruger à la guerre.
M. Laurier ne se borna pas à violer, de son propre aveu, la constitution cajiadienne et à prendre, sans autorisation, l'argent du peuple canadien, afin d'armer des troupes canadiennes et faire participer le Canada à cette guerre infâme: il poussa le cynisme jusqu'à proclamer, en plein parlement, que cette guerre était la plus juste que l'Angleterre ait jamais faite! Aucun homme d'Etat responsable dans tout l'Empire britannique pas même M. Chamberlain, n'a osé aller jusque là.
Oui. le Nestor impérial, le Washington canadien, trouva juste et bon de faire massacrer cinquante mille hommes brûler et ravager des milliers de feirmes. piller des foyers paisibles, violer des femmes et enfermer des petits enfants dans des camps pestilentiels où ils mouraient comme des mouches, parce que le vieux Kruger ne voulait pas accorder aux Uitlanders les privilèges de la nationalité sud-afric<:.ine avant cinq ans de résidence.
Aujourd'hui il trouve également juste et bon que le gouvernement britannique refuse d'accorder aux étrangers les privilèges de la nationalité britannique avant cinq ans de résidence.
La seule différence c'est celle de-; motifs. Le président du Transvaal voulait prés,erver l'intégrité nationale de son pays; le ministère britannique ne v)ut pas obérer son trésor. Il est possible qu'aux yeux de M. Laurier, dépourvu, par instinct de toute conviction nationale, le deuxième motif soit de beaucoup supérieur au premier.
Quoi qu'il en soit, ce rapprochement historique accentue davantage l'ironie profonde, sanglamte. cruelle de ce mot d'un député libéral, aspirant juge, qui osait, en offrant ses hommages h sir Wilfrid Laurier, glorifier la fixité inaltérable de ses principes!! !
Soldats anglais ou africains, tombés sur le veldt pour la gloire de Chamber^Tin, femmes mortes de honte ou de misère pour la grandeur de Laurier enfants dont les entrailles se sont des-échées dans les camps de concentration pour l'honneur de l'Empire. — qu'en pensezvous ?
Rebuts d'émigration.
Comme suite à la question de naturalisation, ]\[. Churchill fit motion que les Dominions adoptassent une politi(|ue de coopération avec le gouvernement britannique afin de ne pas laisser à la Grande-Bretagne le seul fardeau des émigrants étrangers que les colonies refusent de recevoir et renvoient en Angleterre.
M. Batchelor fit modifier la proposition de manière qu'elle s'appliquât également à tout pays d'empire.
Les délégués canadiens acceptèrent sans mot dire cette condamnation implicite de l'abominable régime d'immigration primée qu'ils ont tant pratiqué.
Sir Joseph Ward fit aussi accepter une proposition, modifiée saivant les vues du gouvernement impérial, afin de permettre d'intenter, dans tout pays britannique, des procédures légales contre les déserteurs du foyer qui abandonnent leur famille à la charité publique dans toute autre partie de l'empire.
Le but est louable, mais l'application pourrait ouvrir la porte à de graves abus. C'est un autre sujet à ajouter à l'énumération des empiétements de la conférence sur le domaine du droit civil.
M. Laurier en fit l'observation, mais laissa voter la proposition.
Navigation océanique.
Abordons maintenant l 'un des sujets les plus importants, celui des loib et du commerce maritimes.
Le 2 juin. h\ conférence discuta une proposition de ^l. Fishe^ demandant l'uniformisation des lois britanniques et coloniales sur la navigation, dans le but d'encourager la marine de commerce et les équipages britanniques.
M. Peance, ministre de la défense en Australie, protesta énergiquement contre l'autocratie du Board of Trade (ministère impérial du commerce) qui, à chaque tentative de législation aux colonies, leur rappelle que le statut impérial, le Merchant Shipping Act. a préséance sur les lois coloniales, même dans les eaux territoriales des colonies. Il dit qu'avant de rendre la législation rniforme. l'Australie voulait inscrire librement dans ses statuts les lois qu'elle a le droit d'adopter.
M. Findlay, procureur-général de la Nouvelle-Zélande, dit que le gouvernement impérial avait empêché pendant deux ans la sanction d'une loi néo-zélandaise.
Sir Joseph Ward déclara que les législateurs coloniaux connaissent mieux les besoins de leurs pays que le parlement impérial.
M. Brodeur se joignit à l'as-aut. Par extraordinaire, il commit encore une gafife. Il dit qu'au Canada tout avait bien été jusqu'en 1894, alors qu'un nouveau statut impérial avait rejeté la législationcanadienne dans le chaos.
Le ministre anglais du commerce insinua délicatement à notre amiral qu'il ne connaissait pas le premier mot de la question, puisque le statut de 1894 n'est qu'une refonte des lois antérieures et qu'il ne contient aucun dispositif nouveau applicable au Canada.
M. Buxton consentit à laisser voter la projiosition après en avoir fait atténuer les termes de manière à la rendre inoffensive.
Il ne prit aucun engagement et déclara nettement aux représentants des "puissances" que le Board of Trade était tenu tout d'abord "de considérer les intérêts du commerce du Royaume-Uni."
Mais ce n'est que le 19 juin, lorsque sir Joseph Ward posa carrément la question .sur le terrain de l'autonomie coloniale, que le mi-
nistre aniglais dévoila tofute sa pensée: les autorités impériales veulent bien uniformiser les lois britanniques et celles des colonies — pourvu que la législation britannique reste souveraine.
Le premier ministre de la Nouvelle-Zélande proposa cette motion :
The self governing Overseas Dominions hâve now reached a stage of development when they should be entrusted with wider législative powers' in respect to British and Foreign shipping. ("Précis", page 72).
Les possessions autonomes ont maintenant atteint un degré de développement qui leur donnp droit à l'exercice de pouvoirs législatifs plus étendus relativement au commerce maritime britamlque et étranger.
La conférence employa deux séances entières à l'étude de cette importante proposition.
La première fut consacrée exclusivement à la question indoue. J'ai résumé ce débat.
A la deuxième réunion, M. Buxton formula longuement les objections du gouvernement britannique. Il dit que les autorités impériales ne mettraient pas d'obstacles aux lois coloniales réglementant la navigation intérieure ou côtière.ui à l'adoption de mesures réciproques entre les colonies, concernant les équipages maritimes, pourvu que ces lois et ces mesures fussent restreintes aux vaisseaux enregistrés dans les colonies et pour le temps seulement où ces vaisseaux séjourneraient ou navigueraient dans les eaux territoriales des colonies; mais qu'il ne concéderait rien de plus.
Comme le Canada ne possède pratiquement pas de marine marchande faisant le commerce océanique, cette concession est insignifiante— sans compter que ce droit restreint, le Canada, comme l'Australie, prétend le posséder déjà en vertu de sa constitution. M. Laurier l'a affirmé à la conférence.
Du reste M. Buxton motiva très bien le refus du gouvernement britannique de se dépouiller de son autorité suiJrême. La plus grande partie du commerce maritime, entre les possessions anglaises et l'étranger, se fait sur des navires au long cours ne poursuivant aucune marche régulière; les navires du Royaume-Uni font plus de commerce de haute mer que toutes les flottes coloniales et étrangères ; par conséquent toute mesure restrictive, adoptée par les colonies, atteindrait beaucoup plus de vaisseaux anglais que de navires étrangers; de plus, les gouvernements étrangers répondraient probablement par des mesures de représailles, et le commerce maritime de l'Angleterre serait ainsi doublement frappé, aux colonies et à l'étranger. Ne voyant pas la possibilité de modifier la proposition d'une manière satisfaisante, il pma sir Joseph "Ward de la retirer.
Le Néo-Zélandais s'y refusa péremptoirement, disant que son pays avait absolument besoin de pouvoirs additionnels pour protéger ses marins contre la concurrence des Tndous.
MM. Laurier et Brodeur l 'appuyèrent.
— sellais l'opposition des ministres anglais paralysa les autres délégués.
Afin, sans doute, de ménager l'amour-propre de sir Joseph Ward. M. Harcourt. ministre des Colonies, déclara que le gouvernement britannique s'abstiendrait de voter. Les délégués de l'Australie, de l'Afrique-Sud'et de Terreneuve suivirent son exemple.
La Nouvelle-Zélande et ^e Canada restèrent seuls. Aucune inscription d'adoption ou de rejet ne fut faite au compte rendu communiqué aux journaux le 21 juin. Mais dès le 20, le Times annonçait que la proposition avait été rejetée.
Et c'est encore l'une des "victoires" dont ^1. Brodeur se glorifiait l'autre jour.
Celle-ci est tout juste aussi authentique que ses fausses citations du Devoir, découpées dans les colonnes du Canada, du Soleil et de la Vigie, avec suppression des noms de ces journaux !
Traités de Commerce.
Arrivons maintenant aux deux seules motions que ^I. Laurier ait faites en séances publiques: Dénonciation des clauses des traités de commerce s'appliquant aux colonies; enquête sur les ressources de l'empire, ^r. Laurier a lancé ces deux propositions en travers d'une motion de ^L Fisher, dont la discussion l'eût fort ennuyé ainsi que ^I. Asquith et ses collègues du cabinet de Londres.
La motion de ^ï. Fisher se lisait ainsi :
Cette conférence reconnaissant q'.i'il importe de stimuler un plus grand développement des relations commerciales à l'intérieur de l'Empire, recommande fortement toute tentative qui pourra déterminer la coopération dans les relations commerciales et les matières d'un intérêt réciproque.
Il est à propos, dans l'intérêt tant du Royaume-Uni que des possessions britanniques d'outre-mer d'encourager, autant qu'il sera possible de le faire, tout effort en faveur des produits des fabriques britanniques et du commerce maritime britannique, ("i'ïlécis", page 65).
Cette motion, d'une portée très étendue, formulée sans doute à dessein, dans des termes assez obscurs, ouvrait la porte à un débat svfr la réforme du tarif anglais, sur la j)référence imjiériale au Canada et, par suite, .vur la récipi'ocité canado-américaiiu'. On conçoit facilement quj ]\I. Asquith et 'M. Laurier ne voulaient à aucun prix se laisser entraîner dans ces buissons épineux.
Le Nestor — ou plutôt, c'est bien ici le temps de l'apiieler l'Ulysse do la conférence — se chargea de la manoeuvre, et il la coiuluisit avec une rare habileté.
Il commença par introduire s;; motion i-elative aux traités. Etudions-en l'origine. les termes et la portée.
Cette question a évidemment fait l'objet de négociations secrètes <V : la conclusion de l'entente Taft-Fielding. En dépit des précautions, il en trans[)ira quelque chose.
Dès le 30 mars, le gouvernement britannique fut interpellé à ce «ujet à la Chambre des Communes. On demanda s'il était vrai que le Canada se proposait de soumettre la question à la conférence et de se faire libérer des obligations que lui impose la clause de la nation la plus favorisée dans les traités impériaux.
Le gouvernement répondit qu'il n'en savait rien.
C'était peut-être officiellement vrai. Mais M. Laurier nous a éclairés, par cette parole que j'ai citée dans un article précédent, sur la manière dont il s'y prend pour entretenir des relations secrètes avec le gouvernement de Londres.
Le 5 avril, sir Edward Grey, ministre des affaires étrangères, annonçait à la Chambre qu'il allait discuter avec les Etats-Unis l'effet de la convention canado-américaine sur la clause de faveur.
On peut être certain que le gouvernement de Londres, après avoir si puissamment secondé le gouvernement canadien dans ses négociations de Washington, n'a pas abordé cet aspect de la question sans entente préalable avec M. Laurier.
Le premier ministre est arrivé à Londres avec sa proposition toute prête, dans sa tête, sinon dans sa poche. Il l'a fait adoptée sans la moindre difficulté. Les délégués des autres colonies étaient tout préparés à l'appuyer; et surtout les ministres anglais n'étaient que trop heureux de donner cette satisfaction à M. Laurier, en retour des services autrement importants qu'il leur a rendus en faisant écarter la motion Pisher sur la protection du commerce et de l'industrie britanniques et en les aidant à faire approuver la Déclaration de Londres.
Du reste, la question n'était pas nouvelle. Dès 1897, la conférence avait adopté la motion suivante, autrement énergique et radicale que celle présentée cette année par M. Laurier:
Les premiers-ministres des colonies recommandent fortement et à l'unanimité, LA DENONCIATION, A LA PLDo liREVE ECHEANCE POSSIBLE, de tout traité existant qui puisse entraver les relations commerciales de la Grande-Bretagne et de ses colonies. (1)
C'est à la suite de cette résolution que le gouvernement impérial dénonça les traités allemand et belge. Lés dévots de ^I. Laurier — et j 'en étais — crièrent, tout comme cette année, que le Grand Canadien nous avait conquis l'autonomie commerciale. Il paraît maintenant que ce n'était pas fini.
Cela ressemble beaucoup, ainsi que l'écrivait ]\L Pelletier, à l'annexion de l'Ungava par notre Pirate Normand — ou encore aux conquêtes du brave à trois poils, le Colonel Sam Hughes, au Sud- Africain. Un soir, avec son ordonnance Turpin, il entoure un corps d'armée boer, le fait prisonnier et s 'empare d'un grand troupeau de bestiaux, destinés à ravitailler l'ennemi. Seulement, le lendemain matin, soldats et bestiaux étaient disparus, et Sam Hughes et Turpin restaient gros-Jean comme devant.
(1) "Proceedings" etc., 1897, (livre blanc anglais e. 8596), page 14.
En 1907, on vota deux résolutions. L'une, suggérée par l'Australie, priait le gouvernement impérial de préparer un mémoire indiquant les privilèges et les obligations des colonies, aux termes des traités de commerce existant, et suggérait d'uniformiser autant que possible ces avantages et ces obligations. L'autre, plus radioale, proposée par sir Joseph Ward, était formulée dans ces termes :
Tout doute doit disparaître sur le droit des colonies de faire entre elles et avec le Royaume-Uni des arrangements douaniers réciproçtues; et de plus, CE DROIT NE DOIT PAS ETRE ENTRAVE SANS LEUR CONSENTE- MENT par des conventions ou traités impériaux.
Voici maintenant la traduction exacte du voeu que M. Laurier a fait voter cette année:
Que le gouvernement de Sa Majesté soit prié d'entamer des négociations avec les divers gouvernements étrangers, parties à des traités qui s'appliquent aux possessions d'outre-mer, afin d'assurer à chacune de ces possessions, qui pourrait désirer en jouir, la liberté de se soustraire à l'opération de ces traités tout en laissant le traité intact à l'égard du reste de l'empire. ("Précis' % page 31).
C'est l'élargissement de la voie ouverte en 1897, dans ce sens que l'on demande de dégager les colonies des traités existants sans restreindre cette demande au motif des tarifs préférentiels dans l'empire. Mais par ailleurs la proposition reste en deçà de celles de 1897 et de
On prie le gouvernement anglais "d'entamer des négociations" pour libérer des traités actuels les colonies qui le demanderont. Mais an cas où les négociations échoueront, on ne recommande pas, comme en 1897, la dénonciation des traités, et surtout on ne pose nullement le principe d'autonomie. Au contraire le principe de la souveraineté absolue du gouvernement britannique est réaffirmé sans réserve. A ce point de vue, c'est un pas en arrière.
Du reste, cette victoire ne coûta ni sang ni lutte. Les déléguées des quatre autres "puissances d'outremer" appuyèrent la proposition sans même la discuter.
Sir Edward Grey l'accepta en deux mots après avoir fait spécifier qu'il ne s'agissiait que des conventions de commerce. Il promit de faire de son mieux pour .se rendre au désir des colonies, maù san:i répondre des résultats. Il ne s'engagea même pas à faire ce que 1\I. Chamberlain n'arvait pas hésité à risquer en 1897: \i\ dénonciatioin du traité, si l'autre partie contractante ne veut pas désengager la colonie.
Comme on le voit, nous sommes loin de l'autonomie commerciale, du trrali/ making power (\\w ^I. Laurier réclamait si énergiquement il y a huit ans.
Tel est (•o[)en(hint le seul triomphe personnel et décisif de M. Laurier à la conférence de Londres. VA c'est celui (|u'ont célé])ré avec tant de fracas la prose des .journaux stipendiés et les pétards payés avec les
deniers publics et les souscriptions arrachées aux entrepreneurs de travaux publics.
Après tout il n'avait pas tort ce brave ouvrier qui disait, l'autre soir, en contemplant les girandoles de feu qui auréolaient le Grand Homme, flanqué de D. A. Lafortune et de Lanetôt-la-Peinture en guise de chérubins: "C'aurait été ben mieux d'employer tout c't 'argent-là à donner du lait à nos enfants qui se meurent."
Enquête commerciale.
La proposition relative aux traités étant votée. M. Laurier proposa, évidemment après entente avec le gouvernement anglais, le voeu suivant :
Que des démarches soient faites auprès de Sa Majesté afin d'obtenir la nomination d'une Commission Royale, représentant le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l' Afrique-Sud et Terreneuve, et chargée de faire enquête et rapport [sur les objets suivants] : les ressources naturelles de chacune des parties de l'Empire représentées à cette conférence ; le développement qu'elles ont atteint et qu'elles peuvent atteindre; leurs facilités de production, de fabrication et de distribution; le commerce de chacun de ces pays avec les autres (pays britanniques) et avec l'étranger; les produits d'alimentation et les matières brutes nécessaires à chacun de ces pays et les sources possibles de ces produits et matières; — aussi de rechercher dans quelle mesure les lois existantes ont affecté, favorablement ou non, le commerce réciproque entre chacun de ces pays. ("Précis", pages 65-66).
Cette proposition, — on le voit d'un coup d'oeil — absorbait, en l'accentuant, le voeu exprimé dans le premier paragraphe de la motion de l'Australie, et fermait presque la porte à la politique de préférence mutuelle sugg'rée par le second paragraphe.
M. Harconrt sauta sur le bouton de la porte et donna le tour de clef en suggérant d'ajouter ces mots à la motion de M. Laurier:
"—et par quelles méthodes CONFORMES A LA POLITIQUE FISCALE ACTUELLE DE CHACUN DE CES PAYS, ce commerce réciproque peut être facilité et augmenté."
M. Laurier accepta avec non moins d'empressement. Tous les autres délégués firent chorus et tombèrent dans les bras les uns des autres. M. Asquith donna la bénédiction générale.
Le tout ne dura pas une heure.
La proposition de M. Fisher disparut dans l'allégresse.
En vérité, c'était un coup bien monté et il a été joué de main de maître.
De deux choses l'une: cette commission est une farce ou elle est sérieuse. Si c'est une plaisanterie, ce n'est qu'une vulgaire manoeuvre électorale de la part du ministre anglais et du ministre canadien. Si elle est sérieuse, elle n'en rendra pas moins le même service aux gouvernants actuels: celui d'écarter pour longtemps du domaine de la
discussion impériale les deux questions les plus controversées: tarif impérial et réciprocité américaine.
Cette commission ne sera pas prête à fonctionner avant l'automne. Elle ne pourra faire rapport avant plusieurs années. M. Asquith a parlé de quatre ans — à la prochaine conférence. Si elle étudie à fond tout le programme que M. Laurier lui a tracé, elle en a pour dix ans! Et grâce aux deux lignes ajoutées par M. Harcourt, il lui est interdit de rien suggérer en dehors de la "politique fiscale actuelle'' de l'Angleterre et du Canada — sans parler des autres colonies — c'està-dire de faire la moindre observation favorable à l'établissement d'un régime douanier impérial, ou contraire à la préférence anglaise unilatérale et à la réciprocité américaine, oeuvres de "SI. Laurier.
■C'est un peu comme la leçon d'histoire, dans l'Aiglon-, l'année de la bataille d'Austerlitz, il ne se passa rien de notoire, que
"La restauration du vieux calendrier."
Certes la tactique de ]\01. Asquith et Laurier, évidemment concertée d'avance et dans le secret, peut être très habile. Elle les aidera probablement à mieux franchir l'épreuve cies prochaines élections, en Angleterre comme au Canada. Comme truc de politiciens adroits, c'est bien, c'est même très bien. Comme oeuvre d'hommes d'Etat, de constructeurs de nations et d'empires, c'est misérable. Ne leur faisons pas l'injure de penser qu'ils croient eux-mêmes avoir par là résolu le problème de l'impérialisme commercial.
Ils n'en ont qu'ajourné l'étude, laissant la solution à leurs successeurs. Ils ont adopté, avec succès, la tactique des chefs d'Etat faibles, égoïstes et chancelants: "Après nous le déluge!"
"Ail Red Une".
A cette même séance où l'on disposa des deux motions de M. Laurier, on adopta également une proposition de sir Joseph Ward en faveur du fameux projet de transport maritime et transcontinental. l'Ail Red Line. Chose étrange, sir Wilfrid Laurier, qui savait ip'ris la paternité de ce projet en 1907, qui l'avait fait approuver par la conférence après une lutte ardue, en dépit de la répugnance manifeste de ]\I. Lloyd George, — Sir Wilfrid Laurier semble s'être complètement désintéressé de la question cette année. L'explication est fort simple. C'est qu'en 1907, il avait son exécutant sous la main: Clifïord Sifton.
Il serait pourtant intéressant de connaître une bonne fois la nature exacte des liens qui avadt rattaché le premier ministre à son aji'cien collègue à travers l'Ail Red Line, et aussi de savoir pourquoi ces liens se rompirent. En tout cas on peut être certain que c'est dans cette rupture qu'il faut chercher l'origine de l'indignation patriotique de M. Sifton contre la réciprocité et de l'indifférence jirofonde que M. Laurier témoigne aujourd'hui à «ce vaste projet, qui devait porter sfi gloire plus loin et plus haut (|ue le Transcontinental et le Pont — écroulé — de Québec.
La Déclaration de Londres.
C'est la Déclaration de Londres qui a fourni à M. Laurier l'occasion de prendre, siur la politique étrangère de l'empire, l'attitude étrange qui lui a valu les critiques de la presse impérialiste d'un peu partout et les louanges dithyrambiques des journaux ministériels de Québec. Très peu de ses critiques et de ses panéigyristes se sont d'ailleurs donné la peine d'analyser cette attitude et de la faire connaître au public sous son vrai jour; et pourtant elle mérite une attention particulière, car elle peint mieux que toute autre le rôle que M. Laurier a joué à la conférence et sa conception actuelle des relations (impériales.
On connaît l'origine de la Déclaration de Londres.
A la dernière conférence de La Haye, en 1907, on a constitué un tribunal international des prises de guerre. C'est une véritable cour d'appel mondiale, à laquelle pourront être déférées, en dernière instance, les décisions rendues par les conseils ou cours; des prises des nations belligérantes.
Les membres de ce tribunal seront désignés par chacune des puissances maritimes : Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne, France, Autriche-Hongrie, Russie, Italie, Espagne, Japon, Hollande, et même par quelques petites puissances qui n'ont aucune flotte, comme la Suisse, la Servie, etc. — en tout quinze délégués, si je ne me trompe.
Avant de constituer le tribunal, les puissances ont décidé de refondre les règles du droit maritime en temps de guerre, entre autres la Déclaration de Paris de 1856.
Les plénipotentiaires des dix puissances maritimes se réunirent à Londres, en décembre 1908, et dressèrent un protocole, en date du 29 février 1909, qui a reçu le nom de Déclaration de Londres.
Ce document important, véritable code de droit international de la guerre navale, définit les conditions des blocus, les droits respectifs des belligérants et des neutres, ainsi que la contrebande de guerre, absolue ou conditionnelle.
La contrebande absolue comprend les arme®, les munitions, et tout ce qui, par sa nature ou par son emploi usuel, est manifestement destiné à la guerre.
La contrebande conditionnelle comprend le blé, la farine et autres matières alimentaires, ainsi qu'un nombre assez considérable d'objets d'un usage général. Ces articles ne constituent la contrebande que s'ils sont destinés, manifestement ou probablement, à ravitailler les armées et les flottes des belligérants. Les vaisseaux battant pavillon neutre peuvent, sans être molestés, introduire ces articles dans les pays en jïuerre. pourvu que le déchargement s'opère dans des ports ouverts qui ne puissent servir de base de ravitaillement aux combattants.
La déclaration définit au?si de quelle manière les navires de commerce des nations en guerre peuvent passer sous un drapeau neutre.
Avant d'entrer en vigueur, cette convention doit être ratifiée par les gouvernements et, dans les pays constitutionnels, par les parlements des nations qui ont adhéré à la convention de La Haye.
Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'apprécier le mérite de la Déclaration. Elle embrasse tout un ordre de questions très complexes de droit international, de science navale, de technique militaire, sur lesquelles je confesse une incompétence presque égale à celle de notre ministre de la marine, futur juge de la Cour Suprême.
Dans l'ensemble, elle semble marquer un progrès vers l'arbitrage et restreindre, par certains côtés, la marge toujours troip large des actes de piraterie que la conscience des peuples chrétiens n'a pas encore su ou voulu réprimer.
Elle a néanmoins soulevé en Angleterre de fortes et nombreuses protestations. Contre deux chambres de commerce et deux chambres c"^ shipping, qui l'ont approuvée mollement, quarante chambres de commerce, la Chamher of Shipping du Royaume-Uni, représentant trente-et-une associations, et trois grandes sociétés d'assurance maritime l'ont condamnée. Plus de cent amiraux et contre-amiraux, — lord Charles Beresford et sir Edward Seymouir en tête. — l'omit dénoncée comme particulièrement dangereuse pour l'Angleterre. L'amiral américain Mahan, l'une des autorités du monde sur les questions navales, a déclaré qu'elle "arrachait les dents de la flotte anglaise."
Les objections de ces adversaires multiples et formidables peuvent se résumer à quatre ou cinq principales.
lo La déclaration n'est pas assez explicite dans sa définition de la contrebande conditionnelle (art. 24) qui comprend le blé, la farine et tous les articles d'alimentation. Or l'Angleterre, obligée par sa situation géographique et ses conditions économiques d'importer sa nourriture de toutes les parties du monde, est plus exposée à souffrir de ce chef que tout autre pays.
2o Tout port anglais peut être considéré, aux termes du traité, comme base de ravitaillement militaire et, par conséquent, fermé au commerce neutre et à l'importation des marchandises destinées à la nourriture du peuple anglais (art. 33 et 34). Lord Beresford résume ainsi la situation de l'Angleterre, en temps de guerre: "The danger staring this country in the face, if the Déclaration is ratified, is not invasion, but starvation." — "Le danger qui nous menace, n'est pas l'invasion, mais la famine." (1)
3o La déclaration permet explicitement, dans certains cas, la destruction des navires de co.mmerce neutres, ce que la Déclaration de Paris ne faisait pas.
(1) IvCttre au "Daily Mail", 19 juin 1911.
4o Elle ne défend pas, elle reconnaît même implicitement, le droit des belligérants d'armer les vaisseaux de commerce et tend ainsi à faire revivre le vieux régime des lettres de marque et des corsaires.
5o La Grande-Bretagne n'est représentée sur le tribunal international des prises que par un délégué; ses grandes colonies maritimes, comme le Canada et l'Australie, n'y sont nullement représentées, tandis que des pays insignifiants comme la Perse, St-Domingue, la Colombie y envoient chacun un délégué.
A ces objections, le ministère et les partisans de la Déclaration répondent :
lo Une définition plus explicite de la contrebande de guerre est, en soi, un avantage notable pour le commerce britannique.
2o La seule constitution d'un tribunal international des prise-^ est aussi un gain énorme; puisque jusqu'ici, les réclamations étaient décidées en dernière instance par les Conseils des prises du pays capteur ou destructeur.
3o Dans toute guerre où l'Angleterre n'est pas en cause, son commerce ne peut qu'en bénéficier, car ses navires de commerce sont les principaux convoyeurs du commerce neutre.
4o Lorsque l'Angleterre se^ra en guerre, elle n'aura qu'à tenir ouverte la route qui la rattache aux ports neutres les plus rapprochés; et c'est pour cela qu'elle maintient la flotte la plus puissante du monde.
5o Les puissances signataires n'ont pu s'entendre sur tous les points, la Grande-Bretagne n'a pas réussi à faire accepter toutes ses vues; mais elle ne peut s'isoler du reste du monde, et ce qui a été arrêté entre les puissances constitue en somme un progrès notable.
C'est, on le voit, un débat fort intéressant.
Il ne pouvait manquer de passionner l'Australie, pays essentiellement maritime. Son commerce en haute mer dépasse $650.000,000. Sa population est disséminée tout le long de son immense littoral, sa capitale et toutes ses villes importantes sont des ports de mer peu ou point fortifiés — proie facile aux flottes du monde entier et surtout à celles du Japon.
Dès le mois de février, le gouvernement australien avait notifié au secrétaire permanent de la conférence un avis de motion censurant le gouvernement britannique parce qu'il n'avait pas consulté les colonies avant d'accenter la Déclaration de Londres, et protestant particulièrement contre l'article 24 qui définit la contrebande conditionnelle, et les articles 48 à 54, qui autorisent, en certains cas, la destruction des navires neutres.
La .situation était critique pour le ministère Asquith. Ayant déjà à dos les influences énormes que j'ai indiquées, il eût été très ennuyé d'une attaque de front de la part des premier ministres des "puissances d'outremer."
Déjà un journal de Londres se demandait si la décision de la conférence serait imposée "par le gouvernement impérial aux colonies ou par les colonies au gouvernement impérial."
Inutile de dire que le gouvernement impérial l'a em.porté grâce à l'énergie et à l'habileté liu ministre des affaires étnanig'ères. sir Edwa^rd Grey.
Interpellé à la Chambre, un jour ou deux avant l'ouverture de la conférence, le sous-secrétaire d'Etat, M. McKinnon Wood, avait répondu que ce n'était pas l'intention du gouvernement d'attirer l'attention des délégués des colonies sur le mouvement d'opposition au traité. Le gouvernement fit mieux, il fit jouer les premiers ministres des colonies dans ses mains et changea l'attaque de l'Australie en approbation.
Le 1er juin. ]\I. Fisher proposa la motion dont son gouvernement avait donné avis.
Il l'appuya de quelques observations brèves, mais énergiques. Il se déclara favorable à l'établi sèment du tribunal international; mais il dit que les "colonies auraient dû être consultées". . ."qu'elles de- " vraient être renseignées et. au besoin, consultées avant que des ar- " rangements qui affectent leurs intérêts soient conclus .avec d'au- " très pays."
Son collègue ^I. Batchelor, fut encore plus explicite.
Si l'Australie, dit-il, avait été une nation indépendante comme quelquesuns des états secondaires qui ont été consultés, elle aussi aurait été consaltée; mais la première information que nous avons reçue au sujet de la Déclaration est le Livre Bleu qui la contient; et lor'sque nous suggérâmes quelques modifications, on nous répondit qu'il était trop tard. Nous reconnaissons absolument qu'il ne doit y avoir, dans l'empire, qu'une seule politique étrangère et une autorité finale, mais ceci n'exclut pas la possibilité d'un mode quelconque de consultation. ("Précis", page 23).
Puis il attaqua la convention en employant la plupart des arguments indiqués iplus haut.
Sir Edward Grey fit valoir les points de justification que j'ai également résumés.
Au cours de son plaidoj'er, admiral)lement agencé et qui mérite d'être lu et relu, même dans la sècheresisie du compte rendu officiel et abrégé, le ministre de^ affaires étrangères fit, au sujet de la marine anglaise, une déclaration précieuse, que je mettrai en lumière au chapitre de la défense die l'empine. (1)
. (1) Je n'ai pas fait cet article, qui m'aurait entraîné trop en dehors du cadre de cette étude. La déclaration que je voulais siprnaler est celle-ci : "Si en temps de guerre, nous no i)ouvions tenir les liiers libres pour le transport des approvisionnements sous ]>avillon anglais, nous serions dans l 'imjjossibilité de nourrir notre population et nous serions à la merci de l 'ennemi (we should be hrought to our knees). . . Une seule chose peut assurer notre sécurité en temps de guerre, c'est la supériorité ule la flotte anglaise." ("Précis", page l^o). C'est l'affirmation, maintes fois faite par les hommes les plus autorisés d'Angleterre, que le peuple britannique e.st obligé de maintenir sa flotte pour assurer sa propre existence et non pour la défense des Colonies.
Il ajouta qu'il était essentiel de ratifier la déclaration, ne fût-ce que pour assurer le succès du traité d'arbitrage projeté entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
Quant à la consultation, il dit que les colonies n'avaient pas été pressenties avant la publication de la Déclaration parce qu'elles n'avaient pas été consultées avant la conférence de la Haye et la constitution du tribunal. La réponse n'était pas victorieuse, puisque la constitution du tribunal est sujette à l'acceptation de la Déclaration. Il ajouta alor^ ces paroles que je transcris du compte rendu officiel:
The govemment entirely agreed that the Dominions ought to be consulted. They would be consulted before the next Hague Conférence took place, and they would be consulted automatically about every thing which arose out of it. ("Précis", page 25).
Le gouvernement accorde absolument que les possessions doivent être consultées... Elles seront consultées avant la prochaine conférence de la Haye; et elles seront consultées automatiquement sur tout ce qui résultera de cette conférence.
Lorsque le ministre eut terminé M. Fisher lui demanda si le projet de consultation n'avait trait "qu'aux matières qui pourront être " référées à la conférence de la Haye."
"Sir Edward Grey répondit qu'il n'avait pas fixé cette limite. Il " y avait, néanmoins, des cas, des traités, sur lesquels il serait excessi- " veinent difficile de consulter (les colonies), mais autant qu'il serait " possible de le faire, le gouvernement le ferait."
La parole était alors à ]\I. Laurier. Afin qu'on ne m'accuse pas de torturer sa déclaration, je traduis du compte rendu officiel tout le passage relatif à la consultation.
Sir Wilfrid Laurier dit que c'est une proposition d'une portée très étendue que de décider que les Dominions seront consultés au sujet des traités négociés par le gouvernement central. Quant aux traités de commerce, la pratique a déjà été adoptée de ne jamais y inclure les possessions d'outre-mer sans leur consentement, ce qui implique la consultation. Le Canada a réclamé la liberté de négocier ses propres traités de commerce, et cette liberté lui a été accordée. QUANT AUX AUTRES TRAITES, le gouvernement impérial pourrait se trouver dans un sérieux embarras s'il devait consulter les Dominions, car il recevrait peut-être de l'Australie un avis dans une direction, de la Nouvelle-Zélande un avis dans une autre, et du Canada un avis dans une troisième direction. Bien que l'Empire soit une famille de nations, le p us lourd fardeau doit reposer sur les épaules du gouvernement du Royaume-Uni; et ce serait aller trop loin que de dire que les Do ninions d'outremer doivent être con- .sultés en toute circonstance. Si un D.oniinion insistait pour être consulté dans des matières qui pourraient engendrer la guerre, cela impliquerait [pour la colonie] la nécessité de prendre part à la guerre. Il croit qu'en somme IL EST PREFERABLE DE LAISSER LA QUESTION ENTIEREMENT A LA DISCRETION DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE. ("Précis", page 26).
L'opinion de M. Laurier.
Analysons cette doctrine eu écartant tout d'abord l'hypotbèse de la consultation des colonies "e?î toutes circonstances." Personne n'a
jamais suggéré cela — sauf M. Laurier qui poussait la proposition à l'absurde afin de se faire une base de réfutation plausible. C 'est mie vieille tactique à lui que je connais bien.
M. Fisher n'avait parlé de consulter les colonies que sur les matières qui touchent à leurs intérêts ''by tvhich their interests were affected." ^I. Batclielor avait reconnu explicitement la souveraineté absolue, l'autorité suprême de l'Angleterre. Ils ne demandaient pour les colonies qu'une consultation préalable aux traités qui affectent leurs situations ou leurs intérêts.
Mais M. Laurier ne veut pas même de cela. Il est entièrement satisfait de la liberté dont les colonies jouissent actuellement dans la négociation de laurs traités de commerce. Il a laissé entendre qu'il avait obtenu cette liberté. Il a eu la prudence de ne pas insister; et bien li.i en a pris. Car cette liberté limitée s'exerce depuis assez longtemps. En 1888, avec les Etats-Unis, en 189-i, avec la France, le gouvernement canadien a négocié des traités avec ni plus ni moins de liberté qu'en 1908 avec la France encore, et en 1910 avec les Etats-Unis. Dans les deux premiers cas comme dans les derniers, les négociations ont été conduites par les ministres canadiens; mais dans tous les cas, aux jours gijrieux du Washington canadien comme aux époques d '" asservissement." les négociations se sont conduites et les traités se sont signés sous la tutelle de la Grande-Bretagne.
Mais, dira-t-on, les traités sont aujourd'hui sujets à la ratification du parlement canadien. Eh! oui; et cela non plus n'est pas nouveau. L'Anigletenre l'avait accordé à sir John Macdonald. dès 1871. poair le traité de Washington.
Mais ce qui est intéressant, c'est le reste de la proposition. Le premier ministre du Canada ne veut pas être consulté par le gouvernement impérial, même sur des matières qui affectent les intérêts du Can-ada, de ]>eur d'être entraîné à la guerre.
En vérité voilà un scrupule étrange et soudain chez l'homme de 1899, le complice et l'instrument de Chamberlain, qui partit en guerre au Transvaal sans avoir été consulté et sur une matière qui n'intéressait nullement le Canada: c'est lui-même qui l'a déclaré. Prudence singulière chez l'homme qui s'écriait, l'an dernier, lorsqu'on lui demandait à quelles guerres la flotte canadienne prendrait part: "La guerre partout! Lorsque la Grande-Bretagne est en guerre le Canada est en guerre!"
tSerait-ce vraiment qu'à Londres, sir Wilfrid Laurier s'est souvenu de k leçon de Drummond-Arthabaska? Tiamt mieux.
Mais comme tous les néophytes, ou plutôt comme tous ceux que la peur fait agir et non la conviction il a dépassé la mesure. Les jingos nationalistes, comme il se plaît maintenant à nous appeler, ne sont jamais tomibés dans de tels excès. Ils n'ont jamais prêché à un tel degré la doctrine de l'abstentionnisme; et surtout ils n'ont jamais prôné ainsi
le culte de la lâcheté. Partout et tout le temps, ils ont affirmé la nécessité de prendre part aux guerres suscitées par les intérêts canadiens, le devoir de défendre de toutes nos forces le territoire canadien.
La doctrine énoncée par ]\I. Laurier, à Londres, le 1er juin, réduirait à néant le lien impérial. "Poussée à la conclusion logique." ainsi que le Times le disait très justement, le 3 juin, "elle signitierait la rupture complète entre le Canada et l'Empire."
En attendant, elle nous mériterait le mépris de l'Angleterre.
Quant à nous, "jingos nationalistes", nous la répudions en effet. Nous la trouvons indignes de la fierté canadienne.
''Il est préférable de laisser la question entière — (de la négociation des traités) — à la discrétion du gouvernement britannique."
Ces paroles sont-elles vraiment tombées des lèvres de l'homme qui, en 1903. réclamait pour le Canada non seulement le droit d'être consulté, mais celui de faire lui-même ses traités' — non pas ses traités de commerce seulement, notez bien, mais tous ses traités, ceux même qui peuvent entraîner le Canada à la guerre, puisqu'il s'agissait dans l'espèce, du traité relatif aux frontières de l'Alaska. Voici ce que proclamait en 1903. le premier ministre :
J'ai souvent déploré, M. l'Orateur, et jamais plus que je ne déplore maintenant, de vivre dans le voisinage d'un grand peuple qui, je crois pouvoir le dire sans qu'on m'accuse de malveiilance à son égard, montre, dans sa vie nationale, un grand désir d'empiéter. J'ai souvent déploré aussi qu'à côté de cette nation grande et puissante, LE CANADA NE SOIT QU'UNE PETITE COLONIE, qui grandit, il est vrai, mais qui reste colonie. Je regrette bien des fois que nous n'ayons pas dans nos mains le pouvoir de faire nos traités et d'arranger nous-mêmes nos affaires. A propos de cette question d'arbitrage, nous avons dû plier devant les circonstances — nous n'avions pas, hélas! ce pouvoir de faire nous-mêmes nos traités. . .
Mais nous n'avons pas ce pouvoir; nos mains sont liées par le fait de notre dépendance de la mère-patrie, qui nous fait ses agents, sans nous laisser libres d'agir, et qui nous oblige à traiter de nos affaires par l'entremise de l'ambassadeur anglais.
Le mal, selon moi, consiste en ceci QUE NOS POUVOIRS ACTUELS NE SUFFISENT PAS pour la préservation' de nos droits, et qu'il en sera ainsi tant que le Canada demeurera une dépendance de la Couronne anglaise. H est important que nous demandions au parlement de la mère-patrie des pouvoirs étendus, de façon que, si nous avons jamais à traiter d'affaires comme celle-là, nous pourrons le faire à notre guise, et au mieux de nos intérêts. (1)
A cette phrase: — "le Canada n'est qu'une petite colonie" comparez la déclaration ronflante si souvent répétée par le même homme : "le Canada est une nation," et, ajoutait-il. le 10 [novembre 1910, afin de justifier la loi de la marine: "il doit subir la peine des nations."
On dira peut-être que le Canada a marché depuis 1903. Assurément, mais pas dans la voie des nations, puisqu'en 1903 son premier
(1) Débats, Ch. des Communes, 1903, col. 15116 et 15119,
ministre était prêt à exiger plus que ce qu'il n'ose demander en 1911, par crainte des responsabilités nationales qu'il lui a fait assumer en 1910!
Juxtaposez ees deux phrases du Washington ©anadien: "Il est important que nous deniandions à la mère-patrie des pouvoirs étendus" — en matière de traités internationaux (1903) — "Il est préférable de laisser la question entière à la discrétion du gouvernement hritoAiniqm." (1911).
0! "inaltérable fixité des principes!"
M. Laurier fait volte-face.
Au moins, direz-vous, le premier ministre a maintenu à la conférence sa dernière opinion: il a refusé son adhésion à la déclaration de Londres, et surtout il a fait sanctionner sa politique d'abstentionnisme par un voeu de la conférence ? C 'est bien ce qui ressort, en effet, des comptes rendus dithyrambiques du Canada, du Soleil, de la Vigie, qui affirment que tout ce que M. Laurier a voulu a été accepté, que tout ce qu'il a combattu a été rejeté.
Et pourtant, c'est là où l'on vous berne, "chers compatriotes."
Dans le même discours oîi il répudiait toute idée de consultation, sir Wilfrid Laurier approuvait entièrement et avec chaleur la Déclaration de Londres, l'attitude du gouvernement britannique à ce sujet, ainsi que le projet d'arbitrage anglo-américain; et il terminait en disant: "Ceci me semble une raison péreraptoire {overwhelming) " pour que les Dominions appuient les autorités impériales à cet " égard."
Quelle singulière attitude! Il pose d'abord en principe que le gouvernemeni impérial no doit pas consulter les colonies sur les questions de politique étrangère afin de ne pas s'exposer à recevoir des avis contradictoires. Puis aussitôt il donne, au nom du Canada, un avis diamétralement opposé à celui de l'Australie, au sujet d'une question internationale très complexe sur laquelle les colonies n'ont pas été consultées. Tl déclare que les colonies ne devraient pas demander 4 être consultées, même sur les questions qui les inféresscnf pariiriilièrcmrnt. de crainte d'être entraînées à la guerre; et l'instant d'après, il prend position et lie la responsabilité du gouvernement canadien à celle du gouvernement impérial sur une question essentiellement eonnexe à la guerre, où le Canada n'a pas d'intérêt immédiat; et de plus il se met, sans y être obligé, en antagonisme avec le haut commerce, les autorités navales et un groupe politique considérable du Royaume, puisque une motion suggérant que la qne-tion soit déférée à une expertise n'a été rejetée, le 3 juillet, à la Chambre des Communes, après un débat très vif, que par un vote inférieur à la majorité ordinaire du gouvernement: 301 à 231.
Je ne prétends pas notez le bien, que l'avis de ^I. Laurier sur le mérite de la déclaration soit mauvais. Il ne fit du reste iqu'emhoîter le
pias à sir Edward Grey ; et tous les autres délégués, sauf ceux de l'Australie partagèrent leur opinion. Mais l'ineonséquerice de sa conduite est notoire. Elle est d'autant plus remarquable que c'est la seule question sur laquelle ^I. Laurier se soit compromis par une attitude positive et tranchée.
On n'y peut trouver qu'une ex,plication : le désir ou la nécessité de témoigner au ministère Asquith sa reconnaissance des services qu'il en a reçus au sujet de la réciprocité et du secret des délibérations sur la marine et la défense militaire. J'ai déjà signalé deux acomptes qu'il a payés sur cette dette: en aidant au rejet des motions Ward-IIarcourt sur le comité permament des conférences, puis en aiguillant la motion Fisher, au sujet du commerce impérial, sur la très longue voie d'évitement de la commission d'enquête.
Le troisième paiement, sur la Déclaration de Londres, est le plus substamtiel. Et il paraît d'autant plus lourd que jusqu'au moment où les ministres anglais eurent besoin de l'appui moral des colonies, pour se tirer d'embarras, ils semblent avoir attaché plus d'importance à l'opinion du président nègre d'Haïti qu'à celle du premier ministre du Canada
Mais il y a encore mieux que cela.
Le débat sur la motion Fisher avait duré toute la séance du 1er juin.
Le lendemain, 2 juin. "SI. Fisher retira sa motion de censure et y substitua celle-ci :
Cette conférence, ayant entendu le secrétaire d ' Etat aux affaires étrangères, accueille cordialement la proposition du gouvernement impérial, ainsi formulée:
(a) Que les Dominions auront l'avantage d'être consultés sur la préparation des instructions qui seront données aux délégués britanniques qui siégeront aux futures réunions de la Conférence de la Haye, et que les conventions affectant les Dominions et provisoirement arrêtées à cette conférence seront distribuées aux gouvernements des Dominions pour étude; et
(b) Qu'une procédure semblable sera suivie autant que possible — le temps, l'occasion et le sujet le permettant, — lorsque [le gouvernement impérial] préparera les instructions peur les négociations DES AUTRES ARRAN- GEMENTS INTERNATIONAUX affectant les Dominions. ("Précis", page 29).
Et le procès-verbal officiel ajoute: "Mr. Asquith said that the resolution carried ont exactUj vliaf Sir Edward Grey had undertaken slwuld he the proùed^ure in future."
Or ce que sir Edward Grey s'est engagé "exactement" à faire, c'est exactement ce que .M. Laurier avait combattu la veille.
N'empêche que le lendemain. M. Laurier votait en silence, ainsi que M. Brodeur, pour la proposition qu'il voulait faire écarter la veille. En effet, le procès-verbal, qui accuse la présence des deux ministres
canadiens constate que la deuxième motion Fislier a été votée à l'unanimité.
Les journaux impérialistes, comme le Star, ont fait état, avec complaisance, des protestations, des journaux torys d'Angleterre contre les paroles de M. Laurier. Les journaux ministériels ont utilisé ces protestations pour acclamer cette "nouvelle victoire autonomiste" de M. Laurier et le peindre pour la centième fois comme le martyr de son patriotisme.
Ni les uns ni les autres n'ont signalé le vote de M. Laurier, qui est venu, à vingt-quatre heures de délai, donner le démenti à ses paroles.
Ils ont cité ces lignes du Timei<: "L'argument que Sir Wilfrid a " développé dans son discours, s'il était poussé à sa conclusion logique, " conduirait à une rupture complète du lien qui unit le Canada à " l'Empire."
Mais les uns et les autres se sont gardés soigneusement de reproduire ces autres lignes du même article: "7^ may he taken, as Sir Wil- " frid did not dissociate himself from the resolution in its amended " form, that his view of Impérial relations does not in practice differ " much from that of the other Prime Ministers." {Times, June Srd.)
— "Sir Wilfrid ne s 'étant pas séparé [des autres délégués] sur la " proposition amendée, on peut en conclure que ses vues sur les rela- " tions impériales ne diffèrent pas beaucoup, dans la pratique, de " celles des autres premiers ministres."
En résumé, M. Laurier a posé un principe dans son discours et appuyé de son vote le principe contraire.
Peut-on s'étonner si les journaux de Londres ont assaisonné de quelques pincées de poivre les éloges qu'ils servaient autrefois sans mélange à notre premier ministre"? Avait-il vraiment tort, celui d'entre eux qui l'a baptisé Sir Face-hoth-W ays—Sire DouUe Face?
Défense de l'Empire.
Les questions de guerre ont occupé une place prépondérante 'à la conférence. Elles se sont toutes débattues à huis clos. Dès le troisième jour, les délégués des colonies s'enfermaient dans la salle du comité de la Défense impériale pour causer marine et armée. Us s'y réunirent cinq ou six fois et toujours dans le secret le plus absolu.
Je reviendrai sur ces procédés de gouvernement oligarchique et sur les dangers qu'ils offrent aux libertés icolonàales.
Pour l'instant, je me borne à rechercher ce qui a pu se passer dans ce conclave des oeuvres de mort.
Qu'il s'y soit conclu de nouveaux arrangements entre les autorités impériales et les colonies, il n'y a pas le moindre doute possible.
Dès le 26 mai. le Herald, de Montréal, annonçait dans une dépêche particulière qu'à la première séance de la junte secrète, on avait
discuté "les problêmes épineux de l'autorité immédiate des généraux " et des amiraux impériaux, sur les armées et les flottes de l'empire, *' en temps de guerre."
Le 13 juin, le correspondant particulier du Star télégraphiait que le général Botiia était disposé à offrir une contribution annuelle de deux cent mille livres sterling à la marine impériale.
Le 15 juin, la même source nous transmettait le résumé d'un discours prononcé à Pontypool par M. McKenna, premier Lord de l'amirauté (ministre de la marine). Dans ce discours, le ministre anglais annonçait que les "arrangements conclus [à la conférence] avec les " colonies étaient des plus satisfaisants, et que les représentants des " Dominions s'étaient unis au gouvernement [britannique] pour four- " nir et maintenir les moyens nécessaires de défense."
"Sans entraver l'autonomie d'aucune partie de l'Empire, on a " jeté les bases d'une force navale qui, combinée en temps de guerre, " sauvegardera les intérêts impériaux sur tous les points du globe."
Voilà qui ressemble beaucoup à la définition de M. Fielding: une flotte canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre.
Notre vitupérant ministre des postes devra ajouter le nom du ministre de la marine impériale à la liste des "menteurs" sur lesquels il a bavé si copieusement depuis un mois.
Quant à l'armée, nous avons le témoignage d'une autorité également compétente: celui de lord Haldane, ministre de la guerre, qui, passant en revue les troupes coloniales, le 20 juin, exprima "l'espoir " que le nouveau plan d'organisation, récemment adopté {worked out), " aurait pour résultat l'unification des armées de l'Empire. (1)
Enfin, à la séance de clôture, le premier ministre impérial, M. Asquith, fit cette déclaration, consignée au procès-verbal officiel :
De nos débats au sujet de la coopération navale et militaire, nécessairement conduits sous le même voile du secret, il est résulté, je crois, un arrangement tout à fait satisfaisant. Tout en établissant nos obligations commu- . tes [cet arrangement] reconnaît avec une égale netteté, que ces obligations doivent s'exécuter dans chacune des parties de l'empire suivant les exigences locales d'opinion, de besoins et de circonstances." ("Précis", page 84).
Il y a donc eu une nouvelle entente. Et l'on peut être certain que cette entente s'est conclue sur la même base que les arrangements précédents: conservation apparente du principe d'autonomie; concentration lente mais graduelle de l'autorité suprême au bénéfice de l'Angleterre.
Les zones navales
Tout ce qui a transpiré jusqu'ici, c'est la fameuse question des zones navales. La presse ministérielle de Québec— les acolytes ordi- Eaires du premier ministre, comme le Canada, et ses compagnes d'occasion, comme la Presse — ont fait grand tapage autour de ces "zones."
(1) Dépêche de la "Presse Canadienne associée", "Herald", 21 juin
Ils ont torturé les dépêches et les faits de manière à faire croire que cette délimitation assurait au Canada le contrôle absolu de sa flotte,et, par conséquent, que les délégués canadiens avaient ainsi assuré "l'autonomie navale" du Canada.
C'est, d'après eux, la plus éclatante des " victoire •;" autonomistes remportées à Londres par sir Wilfrid Laurier.
Voyons un peu ce qu'il en est.
La nouvelle, comme l'on sait, fut d'abord lancée le 3 juin par le New York Herald, à qui son correspondant parisien l'avait télégraphiée, dès la veille.
La Presse, avec son bluff ordinaire, dont le fameux ballon est la fidèle image emprunta la nouvelle du New York Herald, la donna comme de son crû et l'agrémenta de quelques pompons en l'honneur die sir Wilfrid Laurier, " rirréductible champion de rmUonomie coloniale"
On retrouvera plus loin les échos de ces pâmoisons et la contre partie tirée de la même boutique.
Le 6 juillet, le Canada reprenait la légende:
A la conférence de 1909, dite de la défense, l'Australie et la Nouvelle- Zé'ande avaient fait désigner les eaux que leurs marines à elles seraient spécialement chargées de défendre et de POLivriit (sic) . . .
A la dernière conférence, il a été convenu que le Canada se chargerait de surveiller et de POLICEE (encore!) son littoral, ses côtes, tant sur l'Atlantique que sur le Pacifique, et qu'il le ferait, nécessairement, de la manière qui lui conviendrait le mieux.
Ainsi se trouve confirmée aux yeux du monde entier L'ABSOLUE AU- TONOMIE DE NOTRE MARINE. Ce que d' ai leurs les torys d'Ontario reprochent amèrement au gouvernement Laurier.
Par bonheur, le Canada est peu lu en dehors des zones ministérielles de la province. Ceci épargne à la "nation canadienne" la honte et le ridicule de laisser croire "au monde entier" que sa flotte, fille des oeuvres du "Washington canadien." n'est qu'une escouade de sergents de ville, qui vont de temps à autre policer sur l'eau, mais sans trop s'éloigner de terre, n'ayant pas le pied marin.
Les maîtres du Canada feraient bien de poliver les arguments et le voeabulaire de leurs " éorivains. "
A lire et à croire ces journaux "bien informés", on dirait vraiment que cette histoire de zones est toute récente, qu'on en i)arhi pour la première fois en 1909.
Sans remonter à la nuit des temps, dès 1887, le gouvernement britannitpie avait fait avec les diverses colonies australasiennes — non encore fédérées— un arrangement par lequel elles payaient à l'Angleterre un certain tribut (en tout lOfi.OOO livres sterling, pour l'Australie proprement dite, et 2(),0()() pour la Nouvelle-Zélande), pourvu que l'amirauté maintînt dans leurs eaux quelques vaisseaux d'ordre inférieur. Ces vaisseaux ne pouvaient sortir de la zone territoriale des mers qui entourent les colonies.
C'était un dispositif un peu analogue à celui de notre ancienne loi de la milice qui prescrivait que les troupes canadiennes ne pourraient être entraînées, même en temps de guerre, que sur des terres "contiguës à la province" du Canada.
Nous allons voir que le régime aictuel des zones navales, au(iuel le Canada vient, paraît-il. d'adhérer, s'éloigne beaucoup plus de l'arrangement de 1887 que notre loi de la milice de 1904 ne s'écarte de la loi de 1855.
Dès l'origine, les autorités navales de la Grande-Bretagne critiquèrent la condition imposée par les gouvernements australiens. Elles ne cessèrent de faire valoir qu'une restriction de cette nature, applicable à une milice territoriale, n'avait pas sa raison d'être dans les guerres navales où le salut de l'empire peut exiger la concentration rapide de toutes les flottes sur un point quelconque des mers.
A cela les Australiens répondaient que la situation de leurs territoires et de leurs villes et. par suite la niature de leurs relations extérieures et de leur commdfce. exigeaient une vigilance perpétuelle; et qu'aiviant au soutien de la flotte, ils devaient au salut de leurs nationaux d'exiger le maintien de cette restriction.
La lutte fut ardue et constante: elle a duré plus de vingt ans. Comme toujours, les autorités impériales ont fini par l'emporter, tout en laissant habilement subsister, dan-; les termes, ce qu'il pouvait être nécessaire de conserver de l'arrangement i)rimitif afin d'apaiser les exigences et l'amour-propre des colonies.
Je ne puis entreprendre de raconter par le détail l'histoire de cette lutte; et pourtant elle ofïre un intérêt considérable, puisque c'est là qu'on trouve la véritable origine de notre nuirine "canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre."
Je me borne à indiquer la source du conflit et ses points décisifs.
La source, c'est la volonté persistante des autorités impériales de modifier le principe même de la défense de l'Empire.
Le principe qui avait triomphé avec le développement du gouvernement responsable, c'était celui-ci: chaque colonie autonome assume graduellement la charge exclusive de la défense de son sol ; la Grande- Bretagne, seule maîtresse des relations extérieures de l'Empire, conserve seule la charge de sa défen-e générale.
Ce principe trouva sa première application dans l'organisation de la milice canadienne et de la marine australienne. C'était naturel. Au Canada, pays continental, voisin d'un peuple puissant et longtemps agressif, on devait d'abord pourvoir à la défense du territoire. Pour les colonies australiennes, essentiellement maritimes, la défense navale constitue la véritable protection du territoire.
Le principe nouveau — qui au fond ne fait que ressusciter sous une forme nouvelle la vieille politique de GeorgesIII — e'est que les colo-
nies doivent assumer, en outre de leur défense nationale, une part de plus en plus lourde de la défense générale de l'empire.
Dans l'évolution où i^s entraînent peu à peu les colonies, les hommes d'Etat anglais n'ont, du reste, jamais caché le but auquel ils tendent. Et c'est ce qui fait leur force en présence des coloniaux, pour la plupart politiciens beaucoup moins soucieux d'assurer la grandeur de leur pays que de sauvegarder leur situation personnelle ou de conserver le pouvoir à leurs partisans.
A la conférence de 1897. M. Goshen, alors ministre de la marine, exposa aux Australiens les dangers de la politique du "eramponnement à la côte," — "0/ hiigging the shore". Il déclara carrément que la politique navale de l'Empire doit être agressive, et que toutes les flottes, y compris celle de l 'Australie, doivent être essentiellement mobiles. Il résumait ainsi la situation: "De là notre demande pour une " marine libre. De là le devoir des colonies et celui de la mère-patrie " de pourvoir à la défen^-e de leurs côtes." (1)
Le ministre se borna à planter ce jalon. Avec cette patience admirable qui fait le fond de la politique anglaise il remit ses exigences à une autre étape.
En 1902. l'idée avait fait du chemin. Grâce à la formidable conspiration de presse organisée par Cecil Rhodes, les colonies s'étaient laissé entraîner dans la guerre d'Afrique. La nouvelle confédération australienne avait élu une majorité impérialiste, représentée à Londres par son premier ministre, sir Edmund Barton.
Lord Selborne reprit les choses au point où son prédécesseur les avait laissées.
Il affirma de nouveau, en s 'appuyant sur un mémoire spécial de l'amirauté, la nécessité de la "politique .agressive" et de la concentration de toutes les forces navales sous une seule autorité: " . . .Whatever local distribution of forces may he advisaUe and feasihle in time of peace. IN TIME OF XAVAL WAR THERE MUST BE ONI^l ONE AVTBORITY with full power and responsihility to the Empire to move the ships, to concentrate tliem, etc." (2)
Et le rapport de l'amirauté disait, non moins clairement, qu'il fallait écarter le mot et l'idée de "défense" navale; que l'objectif principal de la marine impériale devait être "l'attaque" et la concentration.
Cette fois, il arracha une première victoire à l'obstination des Australiens.
Non seulement la contril)ntion de l'Australie fut-elle portée de £106 000 à £200.000 et pelle de la Nouvelle-Zélande de £20.000 à .£40,000; mais le principe même de l'arrangeuient fut modifié.
(T) Traduit des "Proceedings of a Conférence," etc., (c. 8596) 31 juillet 1897, page 17.
(2) "Colonial Conf&rencè", 1902, (livre bleu anglais), page lo.
Au lieu d'enchaîner les navires à la côte — hugging the shore — le nouvel arrangement, tout en leur laissant les ports de l'Australie et de la Noiuvelle-Zélande comme bases de ravitaillement et ports d'attache,, leur donnait comme "sphères d'opération" les mers d'Australie, de Chine et des Indes. Et l'article II du contrat ajoutait: "Il ne sera " apporté aucune modification à cet arrangement sans le consentement " des gouvernements du Commonvvealth et de la Nouvelle-Zélan- " de." (1)
En 1907, la situation se trancha plus nettement. Les ministères étaient changés. L'Australie avait pour premier ministre i\I. Deakin, impérialiste modéré, subissant, comme ^I. Laurier, l'efïet de la réaction autonomiste. En Angleterre, les libéraux avaient pris le pouvoir avec sir Henry Campbell Bannerman à la tête du ministère et lord Tweedmouth à l'amirauté. Plus de conseil de l'empire, plus de tarif impérial,— mais sur la question de défense impériale et de contribution des colonies, même politique, même attitude, mêmes arguments.
Lord Tvveedmouth reprit la thèse de lord Goshen et de lord Selborne, mais avec plus de condescendance envers les coloniaux. Il fit ressortir davantage les services que les "puissances d'outremer" pourraient rendre à l'Empire en organisant leur défense côtière avec des torpilleurs et des sous-marins, des dépôts de charbon et de munitions, et la construction de docks et de bassins de radoubs. ^lais il accentua aussi davantage la différence entre la défense côtière et le rôle des flottes. Et il affirma aussi nettement que ses prédécesseurs la nécessité de sauvegarder "le principe de l'unité de commandement et de direction de la flotte" et de laisser "/a didribution de la flotte à la discrétion de l'amirauté." (2)
M. Deakin obtint sans peine le consentement de l'Amirauté à l'annulation du traité de 1902. afin de consacrer à l 'organisation de la flotte locale le subside annuel de £200,000. au lieu de le verser au trésor anglais; mais la base de l'arrangement relatif à l'emploi des navires ne
fut pas modifiée.
Le couvernement britannique saisit la première occasion de faire disparaître le dernier obstacle. Profitant de la "panique allemande." comme ^I. Chamberlain avait profité de la guerre d'Afrique, le ministère Asquith convoqua la conférence de la Défense, en 1909. JI. Reginald ]\rcKenna avait remplacé lord Tweedmouth à l'amirauté. C'était le quatrième changement depuis 1897 — mais la politique restait la même.
Fort des progrès accomplis, M. IMcKenna, tout en conservant les points d'appui créés par lord Tweedmouth, reprit exactement la thèse de M. Goshen. Il déclara que les "flotilles de défense locale, consistant eu torpilleurs et sous-marins," ne valaient rien en haute mer,
(1) "Colonial Conférence", 1902, page 24.
(2) Conférence coloniale, 1907, (livre bleu canadien), page 104.
qu'il fallait avant tout '"développer graduellement une flotte indépendante, susceptible à la fois d'offensive et de défensive". Il fit aux coloniaux toutes les concessions de détail nécessaires, et il termina par ce- paroles décisives: "// a été reconnu par les gouvernements coloniaux qu'en temps de guerre les forces neivales locales devraient être sous la direction générale de l'amirauté. " (1)
Cette fois, il emporta le morceau.
La Nouvelle-Zélande, séparant sa cause de celle de l'Australie s'ensagea à fournir un Dreadnought à l'amirauté et se borna à suggérer le nombre de vais-eaux qui devraient stationner en temps de paix dans les eaux de la colonie. Toute trace de '" zone " était effacée.
L'Australie définit le genre de flotte qu'elle s'engageait à construire :
EN" TEMPS DE PAIX ET TANT QU ELLE SEEAIT A LA STATION, cett« flotte serait soiis le contrôle exclusif du gouvemeoient du Commonwealth En outre quand elle serait placée par le gouvernement du Com-
monwealth A LA DISPOSITION DE L'AMIRAUTE EN TEMPS DE GUEE- EE. les vaisseaux devraient être sous le contrôle du commandant en chef de la marine.
Quant aux fameuses zones voici tout ce qu il en restait :
L? flotte australienne devrait fii-e partie de la flotte d'Orient de l'Empire, devant se composer d'unités semblables à celles de la marine royale, à être connues respectivement comme le; unités de Chine et des Indes orientales et l'unité australienne. (2).
Toute restriction était enlevée. L'amirauté anglaise avait enfin gagné son point et vaincu, par sa ténacité, l 'amour-propre et la résistance des Australiens.
L'crigine de la flotte canadienne.
C'est à cette même eoultrt-uce que les ministres canadiens. MM. Brodeur et Borden. lâchaient aussi leurs positions retranchées de 1902 et de 1907 et cédaient à leur tour à l'action lente mais sûre de la prépondérance britannique. Cette histoire a été faite maintes foi<r par bribes, mais il est Iwn de la reprendre ioi afin de faire voir l'enchaînement de cette merveilleuse politique impériale.
Afin de cacher leur vo'te-face. M. Laurier, ses complices et ses valets s'efforcent de faire remonter à 1902 l'origine des Xiohés et des Rainbou'S. Nous avons déjà signalé le faux commis ou répété par M. Laurier lui-même au Monument National, le 10 octobre 1910. et maintenu par ses organes et ^:es orateurs, afin d'étaycr leur justification boiteuse. Il n'est pas hors de propos de le consigner de nouveau ici.
Aux propositions de lord Sell>orne. en 1902. M. I^aurier opposa un refus catégorique. Il l'a du reste reconnu dans ce même discours du 10 octobre 1910.
1) Conférence impériale, 1909. (livre bleu canad. 1910), pages 32 et 54. , J^ I«l., page 66.
Voici tout ce que le mémoire du gouvernement canadien contenait relativement à la défen.'^e navale :
At présent, Canadian expenditures for defence services are confined to the military side. THE CANADIAN GOVEENMENT ARE PREPARED TO CCtf^SIDER THE NAVAL SIDE OF DEFENCE AS WELL. On the sea costs of Canada there isi a large number of men admirably qualified to form a Naval Reserve, and it is hoped that at an early day a system may be devised which will lead to the training of thèse men and to the making of their services available for defence in time of need. (1)
Quelle est la traduction (exacte de la partie importante de 'cette déclaration?
Actuellement, les dépenses du Canada pour les services de défense se limitent à la partie militaire. Le gouvernement canadien est prêt ?. considérer également le côté naval de la défense.
Et comment M. Laurier a-t-il traduit ce texte dans .son plaidoyer du 10 octobre?
Actuellement les frais que fait le Can~ '-> pour la défense du pays sont restreints à l'armée de terre; le gouver neiiient canadien est disposé à faire des frais également EN VUE DE L'O RGA:XISATION D'UNE MARINE. ("Canada", 11 octobre 1910.)
Le faux est patent. Dans h texte réel, les ministres canadiens se restreignent à la politique de défense côtière si bien définie plus tard, en 1907 par lord Tweedmouth, en 1909 par M. McKenna. Par le texte forgé dont ]M. Laurier se sert huit ans pkn tard, ils se seraient engagés dans la politique "agressive" préconisée i)ar lord Go liicm et lord Selborne.
Or M. Laurier nous affirme ([u'il s'y refusa absolument. Et c'est tellement vi-ai, qu'à cinq ans de 'h, en 1907. lord Tweedmouth disait, à la fin de la conférence, que "les représentant- du Canada ne se propo- " rent de faire aucun changement à la politiqu(> (pi "ils ont iuiivie ,jus- " qu'ici"; et M. Laurier repoussait durement la proposition de M. Smartt, premier ministre du Cap, qui formulait un vceu oii se trouve exactement le germe de la marine "canadienne" de 1910.
Mais la "panique allemande" opéra au Cîanada comme en Australie. Comme bien l'on pense, lord Grey ne laissa pas tond)er une si belle aiuibaine; M. Biorden aidant, le vceu du 29 mars 1909 fut voté; ']\IM. Brodeur et F. Borden partirent pour la conférence de 1909; "de concert avec l'amirauté" anglaise, il; formulèi'cnt deux projets de /marine, .sans aucune restriction (|uant aux ports d'attache. Suivant la parole de M. McKenna qu'ils n'ont jamais contredite, ils reconnurent " qu'en temps de guerre les forces navales loca'es devraient être sous " la direction généiale de l'andrauté." .
(1) "Colonial Conférence", 190 2, (livre bleu ang is), page 74.
Vint enfin la fameuse loi. Le principe de l'autorité suprême de l'amirauté en temps de guerre, fut soigneusement voilé sous la phraeéalogie alambiquée et hypocrite de Tarticle 18 du bill devenu l'article 23 de la loi.
E(t le 12 janvier 1910, sir Wilfrid Laurier faisait cette déclaration qui a passé trop inaperçue: "Il n'y a pas eu d'entente définitive à la conférence (de 1909). mais la politique proposée par la conférence est celle que nous entendons mettre à exécution. (1)
Or la politique "proposée par la conférence" et acceptée par ]M. Laurier et ses ministres, c'est celle de M. 3IcKenna, absolument identique à celL de lord Gosihen et de lord Selborne. que M. Laurier avait repoussée. C'est la politique que le gouvernement britannique — sans •distinction d'hommes et de partis, — poursuit sans relâche depuis vingtcinq ans et qu'il voit enfin triompher de toutes les résistances, de tous les o'bstacles. à la Nouvelle-Zélande, en Australie au 'Canada, au Sud- Africain.
C'est la politique des flottes locales entretenues aux frais des colonies et mises, en temps de guerre, au service de la métropole. Cette politique offre à l'Angleterre le double avantage de soulager son budget et de lui assurer gratuitement des vaisseaux et de la chair à canon.
En vérité, on ne salirait se lasser de le répéter : ces Anglais sont de fiers maîtres d'empire!
L'application au Canada du régime des "zones" est bien la continuation 'de la politique de 1909. Pour une fois le Canada a raison. . . en partie. Il n'y a aucune parité avec le cas de la Nouvelle-Zélande, puisque là il n'y a plus aucune zone. Mais ic'est bien le cas de l'Australie: celui des zones... qui n'en sont plus.
C'est-à-dire que les deux escadres icanadiennes feront l'office des anciennes escadres anglaises du Nord Atlantique et du Nord Pacifique, comme la flotte au-tralienne fait une partie de la besogne ides escadres de Chine et des Indes. En temps de paix, nos "beaux petits navires" stationneront dans les eaux canadiennes; leurs officiers flirteront avec les jolies femmes des ports de mer; leurs matelots traîneront les rues ou entretiendront le commerce des Presses. De temps à autre ils feront des croisières, — ou comme dirait le critique naval du Camada, ils policeront à quelques milles au large. Peut-être pousserontils parfois jusqu'aux Antilles, ce qui leur permettra d'établir des comparaisons entre les Presses noires, les Presses blanches et les Presses jaunes.
Mais survienne la guerre, que M. Laurier le veuille ou qu'il fasse mine ide résister, coirime en 1899, les vaisseaux "canadiens en temps de p^ix", deviendront "impériaux" et passeront sous "la direction générale de l'amirauté" qui les dirigera où les besoins de la défense ou plutôt de l'attaqua impériale les appelleront.
(1) "Débats", ch. des Communes, 1000-1910, col. 1886.
Il restera sans doute aux Lafortune de l'époque le loisir d'approuver ou de blâmer, en termes plus ou moins grotesques, le départ de "leurs" navires. Mais c'est une maigre compensation pour le pays.
Il serait tort de même intéressant d'entendre quelqu'un de responsable dans le troupeau bêlant qui fait cortège au premier ministre —et pourtant il mérite mieux que cela — nous expliquer ce qu'ils entendent par l'autonomie complète, absolue, que nous valent ces zones.
Veut-on dire qu'en deçà d'un certain degré de longitude, ces vaisseaux sont canadiens et qu'au delà ils ne le sont plus?
Qui dit autonomie complète, absolue, dit indépendance. Est-ce à dire que, dans "nos zones", nous pourrons à notre gui-e faire la paix ou la guerre?
Si nous voulons rester en paix 'et qu'un vaisseau américain allemand ou japonais, en guerre contre l'Angleterre, rencontre le Niobé dans la zone, l 'amiral Brodeuir, ou son successeur amnoncé, l 'amiral Lemieux, 'Crierat-il : "Ne tirez pas! Nous somme i dans notre zone!"
^lystère !
Que ne peut-on en trouver le secret avec les primes de la Presse, sous les paliers des portes!
Les opinions de la "Presse".
Terminons cette histoire de zone-^ par des citations intéressantes, tirées précisément de la Presse.
Voici trois opinions successives du grand "organe des Canadiensfrançais." Le contraste ne manque pas de pittoresque.
lo Opinion spontanée de la Presse, samedi 8 juin 1911, avec titres, portraits et caractères flamboyants, comme pour le ballon et les brouettes:
La "Presse' croit savoir de bonne source eue lors d'une réunion officieuse de la Conférence Impéria' à Londres, où il a été question de la défense de l'Empire, unj ^cisir a été prise qui établit nettement l'autonomie complète des Colonies, en matière de défense navale. C'est ainsi qu'une zone considérable dans l'Océan At' antique et une autre dans l'Océan Pacifique seraient mises, par l'Angleterre, entièrement et exclusivement sous le contrôle du Gouvernement Canadien.
La même chose aurait été résolue pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande, dans les eaux où rayonne leur activité et s'étend leur influence.
On sait le rôle important qu a joué Sir Wilfrid Laurier dans toutes les décisions qui ont été prises par la Conférence, depuis qu'elle siège à Londres. D'abord et pardessus tout ce qu'il a manifesté, c'est son intention bien arrêtée de faire reconnaître, en toute chose, l'autonomie absolue des Colonies.
n n'y a pas de doute que c'est grâce à son influence si, en matière de défense navale, on a adopté, du moins officieusement, cette mesure que la "Presse" croit devoir rendre publiquî dès maintenant.
2o Opinion réfléchie de la Presse, lundi, 5 juin 1911, en premier- Montréal, caractère grave, genre Timas ou Temps:
Nos lecteurs, sans aucun cloute, ont saisi toute l'importance de la nouvelle que nous publiions samedi et d'après laquelle l'autonomie complète des colonies en matière de défense navale allait être reconnue par la Conférence Impériale. Cette entente a été conclae en dehors de la conférence qui n'a pas encore été saisie officiellement de la question, mais elle n'en est pas moins authentique, nos informations nous permettent de l'affirmer.
Comme nous l'avons sommairement expliqué, une zone considérable dans l'océan Atlantique, et une autre dans l'océan Pacifique seraient mises par l'Angleterre sous le contrôle exclusif du gouvernement canadien. Il en sera de même pour l'Australie et pour la Nouvelle-Zélande dans les eaux où s'étend leur influence.
Cela veut dire que la flotte construite et payée par le Canada, sera strictement et absolument canadienne dans sa création, dans sa direction, et dans son utilisation. Notre gouvernement ^'administrera lui-même et la dirigera,. sans que l'amirauté anglaise ait à intervenir.
On se souvient que ce que certains reprochaien: surtout au gouvernement canadien, lors de la grande émotion . ausée par la loi navale, c'était de créer une flotte sur laquelle l'administration impériale aurait la main mise et dont elle pourrait disposer à son gré. L'objection disparaît aujourd'hui, puisqu'il est bien entendu que le Canada conservera son autonomie complète en matière de défense navale.
C'est incontestablement à Sir vvilfrid T-aurier que nous devrons ce nouveau triomphe de l'autonomie coloniale. Nous avons vu, depuis le commencement de la Conférence, comme il s'est montré gardien jaloux des droits des colonies. En posant avec fermeté, dès la première séance, son principe de l'unité impériale assise sur l'autonomie coloniale, il a imprimé à la conférence sa vraie direction Toutes les décisions qui ont été prises jusqu'ici, l'ont été à la lumière de ce principe.
L'autonomie de la flotte canaaienne que la Conférence reconnaîtra Sâns doute prochainement par une résolution officieUe, est aussi la conséquence de ce grand fait historique souvent proclamé par sir Wilfrid Laurier: Le Canada est une nation.
3o Opinion renseignée de la Presse, vendredi, 16 juin 1911. caractère tassé, enfoui dans la page des rebuts d'articles trop longs:
Ils T'es ministres anglais] prêchent donc l'autonomie des colonies, admirable princ.pe qui fait pâ.iier d'aise toutes les colonies. Tout le monde crie bravo, nous en sommes, nous voulons être maîtres chez nous, etc. La Conférence se trouvant d'accord sur ce principe, ces bons farceurs d'Asquith et de Lloyd-George EN PROilTENT POUR NOUS METTRE SUR LE DOS LA POLICE D'UNE PARTIE DE L'ATLANTIQUE ET DU PACIFIQUE! "Comme cela, disent-ils, le principe de l'autonomie des colonies se trouve reconnu ■ d'une manière décisive et pratique; nous allons nous retirer de ces zones coloniales et vous en remettre le soin exclusif." Voilà un acte de haute politique qui ne nuira pas à l'Angleterre dans l'esprit du Grand Turc ni dans l'âme du Fils du Ciel; il n'y a que ces "BEASTLY COLONIALS" qui pourraient se plaindre, et encore, PEUT-ETEE NE S'APERCEVRONT-ILS PAS TOUT DE SUITE DU CADEAU QUI VIEKT DE LETJK ETRE FAIT. Ces bons Anglais ne veulent pas nous donner de préférence pour nos produits, mais, sans doute comme compensation, ils nous en donnent une fameuse dans leurs dépanses navales; et la transaction se fait aux cris d'allégresse: "Vi- ''6 l'autonomie!"
Je doute que le malin d'allégresse où le "AVasliington canadien" tomba dans ses bras, la tant doulcc /'rr.s.sr ait mis ce bouquet à son corsage!
Les armées de terre.
I.'ÊJ^ disputes rententissantes qao la loi de la n;'rine a suscitées ont rejeté oans l'ombre tout ce qui louche à l'orgaaisntion des ^'orces de terre. On aurait tort, cependant, de perdre de vw le tjavd-1 qui se poursuit également sur ce terrain. Il est, du rîs e. "dent'CiU^ à cel'ii de rimpérialisation de la défense navale.
Dès 1897, ]\I. Chamberlain avait indiqué, avec la forte frandiise qui marquait toutes ses professions de foi, le but ultime que se propose le gouvernement britannique: celui d'induire les troupes coloniales à combattre dans les rangs de l'armée impériale: ^'fight side hy s%de with their British colleagues." (1)
Il saisit l'occasion de la guerre d'Afrique pour faire mûrir le projet. On peut même présumer qu'imitant Bismark — jusque dans le procédé des dépêches falsifiées — il précipita cette guerre afin de cimenter dans le sang l'unité de l'empire. On se rappelle, sans doute, l'insistance qu'il mit — et tous ses disciples — à donner à l'envoi des troupes coloniales en Afrique la portée d'une évolution nouvelle et décisive dans l'organisation militaire de l'empire. On n'a pas oublié avec quelle magnifique insolence il rejeta à la figure de M. Laurier la puérile réserve — la no-prccedcnf danse — du décret canadien autorisant l'enrôlement des troupes. I\I. Laurier avala l'affront sans mot dire, comme il avait, le 13 octobre 1899, ravalé sa parole donnée le 3.
Suivons maintenant le développement de l'idée impérialiste, et nous allons voir la question de la défeuse territoriale prendre exactement la même route que la défense navale.
A la conférence de 1902. M. Chamberlain rappela les sacrifices de la guerre d'Afrique et les conséquences qui devaitent en résulter pour l'union des forces militaires de l'Empire.
Le ministre de la guerre, ]\I. St. John Brodrick, insista sur les dures leçons de cette guerre et la nécessité de se mieux préparer pour l'avenir.
Il se plaça exactement au même point de vue que lord Selborne avait choisi pour la réorganisation de la flotte.
Il partagea la défense en deux catégories: défense locale et défense impériale. Et il dévoila avec franchise le but des autorités impériales: laisser aux grandes colonies le soin principal de leur défense locale, suivant le principe établi depuis 1863; et de plus, les induire à assumer leur part de la défense impériale.
Il appuya ses propositions sur divers mémoires d'officiers et de tacticiens comme le colonel Altham, le général French. le général Hutton, etc.
(1), "Proceedings of a Conférence," etc., 1897, page 9.
A noter, en passant, ce paragraphe du colonel Altham. que les impérialistes exaltés, et aussi les guerriers de terre et de mer qui entourent ]M. Laurier, ne devraient pas perdre de vue:
En cas de guerre avec les Etats-Unis, la sécurité du Canada dépendrait entièrement de la milice canadienne jusqu'à l'arrivée des renforts d'Angleterre. On peut donc en conclure que pour le Canada, la meilleure manière de coopérer à la défense impériale est de faire de sa milice une force réelle (efficient force). Il est plus important de presser vivement le ministère canadien de prendre cette précaution raisonnable que de lui faire maintenir des régiments pour le service impérial général. (2)
Que l'on rapproche ce paragraphe du rapport du général French, sur l'état déplorable de notre milice en 1910. Et l'on conclura peutêtre qu'au lieu de dépenser des millions pour débarrasser l'amirauté anglaise de ses vieux sabots, risée de l'étranger, et ouvrir des carrières de fainéants aux fils de ministres, notre gouvernement de faux guerriers aurait fait de meilleure besogne s'il avait, au bout de huit années, commencé à faire de la milice canadienne une "force réelle."
Revenons à 1902.
Comme l'amirauté pour l'organisation navale, le général Hutton déclarait que pour la sécurité générale de l'Empire il fallait écarter la vieille idée de défense passive: "La meilleure et la plus sûre défense, disait-il, est de prendre une vigoureuse offensive." (2)
Mais c'est le général French, alors chef de la milice australienne, qui posa la pierre angulaire.
Dans un court rapport, daté du 8 mai 1900, il définit en quelques phrasies brèves, claires et vigoureuses, la base fondamentale et les principaux moyens d'action de la réorganisation militaire et navale.
"Je veux, dit-il, établir nettement deux points: (lo) Il est inutile d'espérer ou d'attendre qu'on puisse lever, dans les colonies, des corps considérables de troupes impériales, payées au taux de la solde impériale, pour faire du travail ordinaire de garnison EN TEMPS DE PAIX. (2o) Il est également certain qu'EN TEMPS DE GUERRE, on peut enrôler des milliers d'hommes qui s'engageront pour la durée de la guerre et pour une solde raisonnable. (3)
On voit déjà se dessiner la même organisation que pour la marine: troupes coloniales en temps de paix, impériales en temps de guerre.
Et après quelques avis pratiques sur la manière de préparer ces réserves coloniales, il terminait par ce conseil :
"C'est le moment d'agir : si nous laissons tomber la fièvre (till the cold "fit cornes) il sera peut-être impossible de pousser le projet."
Si l'on veut savoir ce que le général French est venu faire au Canada, l'an dernier, on n'a qu'à relire ce rapport vieux de onze ans. mais toujours vivant.
(1) "Colonial Conférence", 1902, (Livre bleu anglais), page 51.
(2) Tii. i>age 6.').
(3) Id.,' page 62.
En^épit du conseil du général, dictée par la brusque impatience du soldat, il fallut procéder avec lenteur. Les hommes d'Etat anglais, savent, eux, que "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage."
]\I. Brodrick suggéra de réorganiser les forces coloniales en les divisant en deux corps distincts: milices territoriales pour la défense locale, régiments impériaux pour les guerres offensives et défensives de l'empire.
Les délégués des colonies anglaises de l 'Afrique-Sud — les provinces conquises n'étaient pas encore représentéesi — et ceux de la Nouvelle- Zélande acceptèrent l'idée, ceux de l'Australie et du Canada la repoussèrent.
Voici la déclaration de principes que firent ^I. Laurier et ses collègues :
Les ministres désirent faire observer que leurs objections proviennent moins de la crainte des dépenses à encourir que de leur conviction qu'en acceptant le projet ils s'écarteraient sensiblement du principe de l'autonomie coloniale. (1)
En 1907, le ministre libéral de la guerre, ^L Haldane — encore en fonctions aujourd'hui — reprit la thèse de la dou])le armée. Comme lord Tweedmouth, il arrondit les angles et réussit à faire accepter, après une longue dispute de mots, le principe de la création d'un état-major impérial et d'états-majors ooloniaux .avec échange d'officiers entre les deux corps, afin d'arriver 'à uniformiser autant que pomihle l'organisation militaire dans tout Vempirc." (2)
Il fit aussi reconnaître sans discussion le droit des colonies à être entendues et représentées dans la Commission de la Défense impériale.
C'était, suivant la tradition britannique, sanctionner par un texte l'usage établi, puisque, dès 1903 sir Frederick Borden avait représenté le Canada dans cette Commission.
Le Dr Smartt, premier ministre du Cap, voulut hâter la solution, comme il fit, quelques jours plus tard, pour la marine.
Il proposa la création aux colonies, de régiments impériaux. Tous les autres premiers ministres des Dominions s'y opposèrent. M. Haldane écarta la question tout en laissant la porte ouverte: "C'est un projet, dit-il qui sera peut-être réalisé avant longtemps." (3)
J'ai vu de près le ministre de la guerre. Il a une physonomie remarquablement intelligente — un mélange de têtes d'orateur, d'avocat et de comédien. Je donnerais beaucoup pour un instantané de son expression au moment où il rassurait ainsi l'impérialiste sud-africain au nez des "autonomistes" du Canada et de l'Australie.
A cette conférence, l'état-major avait présenté un mémoire, qui ne
(1) "Colonial Conférence'", 1002, page 73.
(2) "Conférence coloniale 190/ ', (livre bleu can.), page 79.
(3) Id., page 93.
fut publié au Canada qu'après les élections de 1908, sur la "Possibilité d'assimilation de l'organisation de guerre dans l'empire." Je me borne à citer le paragraphe 12 de ce mémoire :
COMME IL EST PROBABLE QUE LES COLONIES PARTICIPERONT DAVANTAGE AUX GUERRES FUTURES DANS LESQUELLES LE BIEN- ETRE DE L'EMPIRE SERA EN JEU, il a été, pour les mêmes raisons, jugé à propos de soumettre à la considération de la conférence coloniale le sujet de la possibilité d'assimiler l'organisation de guerre des colonies plus intimement à celles du Royaume-Uni. Il a déjà été pris des mesures dans ce sens à l'égard de quelques-unes des colonies; etc. (1)
Sauf quelques observations de MM. Laurier et Borden sur la nécessité de ne pas engager d'avance la responsabilité des colonies et de maintenir l'autorité des ministres coloniaux sur leurs états-majors' respectifs, les délégués canadiens ne firent aucume aftirmation de principes, ne suggérèrent rien de nouveau; ils ne s'opposèrent qu'aux formules. La crainte de l'opinion canadienne les hantaii^ visiblement: ils préparaient leur attitude électorale de 1908.
Je transcris ici un bout de dialogue amusant.
On parlait de l'impression du discours de I\I. Haldane :
Le Président: Vous allez le réviser?
M. Haldane: Oui, et J'AURAI SOnsT D'ELIMINER TOUT CE QUI SE- RAIT DE NATURE A BLESSER LA SUSCEPTIBILITE DU PUBLIC EN ANGLETERRE ET DANS LES COLONIES.
Sir F. Borden: Il s'agit simplement d'établir un état-major général?
On venait de discuter toute la question pendant une heure!
M. Haldane: Oui.
Sir F. Boruen: Et non pas de cré°r une armée impériale?
M. Haldane : Non, il y aura une armée pour défendre l'empire, et un Comité de Défense impériale.
Sir F. Borden: Nous sommes tous d'accord sur cela mais UNE PARTIE DE LA POPULATION QUE NOUS REPRESENTONS ' S'OPPOSERAIT PEUT-ETRE A CE QU'ON LUI IMPOSE CE QU'ELLE CONSIDERERAIT ETRE UNE OBLIGATION. (2)
Le danger des élections passé, les négociations reprirent leur cours.
Le 15 janvier 1909, lord Crewe, ministre des colonies, transmettait à lord Grey un nouveau mémoire du War Office en date du 15 décembre 1908, basé sur les principes suivants:
(1) La nécessité du maintien de la suprématie de la mer qui peut seuls assurer quelque coopération militaire.
(2) L'opportunté d'un certain vaste plan d'organisation militaire pour l'empire, mais non pas un modèle rigide qui ne se prête pas aux difficultés locales.
(3) Une conception d'une combinaison dans laquelle les forces armées de l'empire .seraient organisées en deux parties, la première ayant pour fonction la déf en.se locale, la seconde étant destinée au service de l'empire dans son ensemble. (3)
(1) Doc. ])arlemoiitairo (canadien), 1909, No. 00, (trad. officielle), page
(2) Conférence 1907, page 94.
(3) Doc. 99, page 2.
Reprenant par le détail le projet d'état-major impérial avec ramification aux colonies, accepté en principe à la conférence de 1907, le général Nicholson indiqua nettement le but de cette création: adaptation des troupes coloniales à un "standard" uniforme afin de se préparer à "associer étroitement en temps de guerre les forces maintenues " dans les différentes parties de l'Empire." (1)
Cet état-major se composera d'un "corps central," à Londres, sous l'autorité immédiate du chef de l 'état-major impérial; et de "sections locales" aux colonies, soumises à l'autorité absolue des gouvernements coloniaux, mais se tenant en relations constantes avec l 'étatmajor impérial pour en recevoir la direction "sur toute question purement militaire." (2) Le général Nicholson ne se cache pas. du reste, la difficulté de maintenir cette double autorité.
Afin de préparer les officiers des colonies à bien jouer leur double rôle et surtout à travailler efficacement à l'oeuvre d'uniformisation, l'officier anglais recommande de leur faire faire un stage à l'école d'état-major de Camberley ou à quelque école absolument semblable aux colonies.
Comme on le voit c'était bien le retour, par un chemin détourné, à la thèse de M. Brodrick, relpouasée si énergiquement en 1902 par les ministres canadiens.
Deux élections s'étaient faite^; au Canada au cri de l'autonomie sauvegardée par le Grand Canadien. On pouvait maintenant s'aventurer plus loin.
Le 9 février 1909, M. Laurier et ses collègues se claquemuraient dans la salle du Conseil privé, à Ottawa, et '^acceptaient entièrement les principes énoncêsdans lemêmoire del'état-major général" (3) c'està-dire la création d'un état-major impérial, l'échange des, O'fficiers et l'uniformisation des troupes canadiennes, afin de préparer '-'l'associa- " tion étroite, en temps de guerre, des forces maintenues dans les dif- " fér entes parties de l'Empire."
Il s'engagèrent même à payer une partie du coût de l'enseignement à l'école de Camberley, en Angleterre!
Afin de se donmer une fiche de consolation dans la débandade, sir Frederick Borden se raccrochait aux débris "d'autonomie coloniale'' préservés dans le plan de l 'état-major.
Dans un dernier soupir de fierté canadienne, dont il ne sentit pas, sans doute, l'amère ironie, il transmettait aux ministres anglais une copie du mémoire de 1902, dans lequel les ministres canadiens, invoquant le principe de l'autonomie, avaient repoussé ce qu'ils décidaient maintenant d'accepter sous une autre forme!
MM. Borden et Brodeur partirent pour la conférence de 1909. On leur présenta un nouveau mémoire du général Nicholson: "Propositions pour organiser les forces militaires de l'empire de manière à as-
(1) Doc. 99, 1909, page 2.
(3) Id., page 18.
surer leur coopération effective en cas de guerre." Et le compte rendu officiel ajoute qu'à la séance du 29 juillet 1909. —
n fut donné à entendre que les représentants de possessions autonomes acceptaient généralement la proposition que chaque partie de l'empire consent à faire ses préparations de manière à ce qu'elle puisse, dans le cas où elle le désirerait, prendre sa part de la défense générale de l'empire. (1)
Dans les séances d'organisation, on arrêta les moyens à prendre pour atteindre ce 'but.
M. Haldane reprit avec plus de force que jamais le projet d'une double organisation. Il félicita brièvement les ministres coloniaux de ce qu'ils avaient fait pour la défense locale; mais il leur déclara nettement qu'ils n'allaient pas assez vite dans la voie plus large de la coopération à la défense de l'empire. En quelques mots il fit le partage de« secours que la mène-patrie attend de ses filles en cas de guerre. L'Australie et la Nouvelle-Zélande expédieront des troupes aux Indes, l'Afrique-iSud aidera à la conquête du continent noir; quant au Canada, il a l'avantage d'être "le mieux situé" pour aller se battre dans les deux mondes et envoyer des armées soit en Europe soit en Australie.
•C'est déjà la question des "zones." pour les armées de terre.
Il expliqua alors clairement que le mode le plus pratique d'arriver à accomplir ces tâches, c'était de préparer les milices coloniales, en temps de paix, suivant les méthodes, la discipline et l'armement de troupes impériales —
—de sorte que si les circonstances Je demandaient, UNE PARTIE DE CES TROUPES PUT ETRE RENDUE DISPONIBLE POUR DES FINS IMPE- RIALES. ' '
"On espère, ajoutait-il, que le développement des forces des possessions, au cours des quelques années prochaine r permettront à leurs gouvernements respectifs d'étudier la question entière des nombres que l'on pourrait rendre disponibles pour le service impérial, SE RAPPELANT TOUJOURS QU'UNE DEFENSE PASSIVE N'EST PAS UNE DEFEKSE. (2)
Cette fois, nos représentants se rendirent sans coup férir.
Ils rentrèrent dans leur poche leurs protestations de 1902 ainsi que leur dernière et timide réserve de février 1909, et aecei)tèrent sans la moindre restriction "les principes énoncés dans le mémoire de Tétatmajor impérial."
M. Haldane n'avait-il pas raison, deux ans auparavant, lorsqu'il disait au Dr Smartt : "Attendez, c'est un projet qui sera peut-être réalisé avant longtemps."
C'est fait.
Ce qu'ils doivent se gausser des "hcastly coloninls" comme dirait le correspondant particulier de la Presse! Ont-ils tort?
Dès que le projet fut accepté par nos représentants, on chargea le gémérial Frem-li d'aller en coinmoncor l'exécution au Canada.
(1) "Conférence l'JOO", paye 37.
(2) Id., page 47.
Que s'est-il passé à la conférence de 1911? Nous l'ignorons encore, et nous me 'connaîtrons rien de positif avant les élections. Mais lorsque lord Haldane déclare que "Ze nouveau plan cV organisation aura pour résultat l'unification des armées de l'empire," j'ai peine à croire que M. Laurier et ses guerriers aient repris sur le gouvernement impérial le terrain qu'ils ont cédé lentement mais sûrement depuis quinze quinze ans! (1)
Quelques observations générales.— Militarisme.
L'un des traits caractéristiques de la conférence de 1911, celui qui, à première vue, la distingue particulièrement des réunions précédentes, c'est le peu d'importance qu'on a accordé aux questions de commerce et la prépondérance décisive qu'on a donnée à l'impérialisation des lois et aux armements impériaux.
En 1902, M. Laurier et ses collègues avaient fait savoir officiellement au gouvernement britannique que la seule question qu'il leur parût à propos de discuter à la conférence était celle des relations commerciales des divers pays de l'Empire.
Cette année, c'est la seule qui n'ait pas été discutée.
Sans doute, en 1902, ]\I. Chamberlain réussit à entraîner les représentants des colonies sur le terrain des relations politiques et militaires. Mais la question commerciale resta la principale. C'était du reste, conforme au programme de l 'éminent ministre des colonies.
En 1907, sur quatorze séances de travail, cinq furent prises tout entières par la seule question des tarifs de faveur, au moins quatre par diverses autres questions de commerce, dont une séance presque entière par la fameuse AU Red Line. Deux séances seulement furent consacrées aux questions d'armée et de marine, deux aux questions constitutionnelles— Conseil impérial et conférences futures — et les deux autres à l'émigration, à la naturalisation et autres questions difficiles à classer.
'Cette année, les questions commerciales, — les seules qu'il fût utile de discuter selon l'opinion de notre prerader ministre en 1902 — ont été reléguées au troisième plan: la question des tarifs de faveur et de l'encouragement au commerce a été écartée, et une demi séance a suffi à expédier la fameuse commission d'enquête de ^I. Laurier, sa motion relative aux traités de comnierce, et VAU Red Linc par-dessus le marché.
Deux ou trois autres demi séances ont disi)osé des câbles, des télégraphes sans fil et de toutes les questions intéressant le commerce.
(1) Le résumé "de l'arrangement conclu à Londres, cette année, n'a été produit par M. Laurier que la veille de la prorogation du parlement et envoj'é immédiatement à l'imprimerie nationale pour en sortir, Dieu sait quand. Ce que les journaux en ont donné suffit à faire présumer que l 'arraugoment est en tout conforme au plan de l'Etat major impérial.
On trouvera en appendice le résumé qu'en a donné la "Free riress"d'Ottawa.
En revanche, on a consacré quatre séances aux seules questions constitutionnelles, autant à l'émigration, à la naturalisation, à la cour impériale et à l'impériaîisation des lois civiles, deux séances entières à la seule déclaration de Londres et sept ou huit séances secrètes aux questions de guerre.
Impérialisme libéral.
Dans cette évolution comme dans tout le reste, il faut voir la main des autorités impériales.
M. Chamberlain véritable fondateur du régime des conférences, du *' cabinet impérial," dirigea les sessions de 1897 et 1902. Celle de 1907 conserva l'impulsion qu'il avait donnée.
Ce n'est que cette année que l'impérialisme libéral a pris le dessus.
Or voici la différence entre l'impérialisme intégral et l'impérialisme libéral, qui n'est que le bâtard de l'autre.
i\I. Chamberlain réclamait l'aide des colonies dans les armements et les guerres ae l'empire, mais au moins il était prêt à reconnaître aux colonies une oart proportionnelle de l'autorité et du gouvernement de l'empire; il voulait les unir entre elles et les lier à la mère-patrie par ui- tarif de faveurs réciproques.
Le ministère actuel, comme le nôtre, nage entre deux eaux; il louvoie entre le courant impérialiste et le courant nationaliste, il poust: tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il n'a ni la force ni le courage de se placer nettement d'un côté ou de l'autre.
L'élément impérialiste est représenté dans le cabinet par M. Asquith, premier ministre, par sir Edward Grey, aux Affaires étrangères, et par lord Haldane, à la guerre. Avec M. Lloyd George, ce sont les têtes dirigeantes du cabinet. Ils ont été. on l'a vu, les maîtres réels de la conférence. M. Laurier a "tout mené" quand il les a suivis, il n'a rien obtenu lorsqu'il a voulu regimber contre leur autorité, ce qui, du reste, n'est pas arrivé souvent.
Or les libéraux impérialistes — dont on pourrait retracer la généalogie politiqu : jusqu'à lord John Russell et à Palmerston — représentent et cultivent le plus mauvais genre d'impérialisme — l'impérialisme mesquin et égoïste.
Ils n'ont pas, comme les grands libéraux les Bright ou les Gladstone, la force morale qu'il faut pour réagir énergiquement contre l'esprit d'accaparement, de conquête et de domination, qui a engendré le militarisme. Ils n'ont pas davantage l'énergie et la hardiesse de Chamberlain pour chercher à faire accepter par le peuple anglais toutes les conséquences du no'uveau régime.
Du reste, ils ont mesuré la faiblesse et l'opportunisme dos politiciens coloniaux. Ils se sont aperçus qu'avec quelipies précautions dans les méthodes et les formules ils réussiraient à faire accepter par les représentants des "puissances d'outremer" — M. Laurier en tête — tous les inconvénients du régime, sans être obligés de leur en faire valoir les avantages.
Ils entraînent les colonies à partager le fardeau de l'empire, ils leur font accepter des états-majors, des armements et une organisation militaire en vue des guerres impériales ; ils leur font construire des flottes "coloniales en temps de paix, impériales en temps de guerre"; en un mot, il les jettent à corps perdu dans le "gouffre du militarisme"— mais ils refusent obstinément de leur accorder une part dans le gouvernement de cet empire, dont le salut et l'unité leur imposent des sacrifices de plus en plus onéreux; ils ferment dédaigneusement aux "Dominions d'outretner" la porte des conseils où se fait la politique étrangère, source des guerres où les heastly colonials iront se faire massacrer pour la gloire de la mère-patrie, la grandeur de l'Empire et b triomphe universel de la race anglo-saxonne.
^'En ces matières. la res'ponsahilité du gouvernement impérial ne saurait être partagée."
Ils acceptent à pleines mains les bénéfices des tarifs de faveur que les colonies accordent à l'Angleterre, mais ils se refusent à leur rendre la réciproque, sous une forme ou à un degré quelconque.
Un régime aussi faux ne peut être que transitoire; et, pour le temps qu'il subsiste, il ne peut se maintenir que par la ruse l'intrigue et le secret. C'est pourquoi les membres de la conférence — et particulièrement IM. Asquith et M. Laurier — ont insisté si fortement pour tenir les portes fermées, surtout lorsqu'on discutait flotte et armée, états-majors et "zones navales."
Ils savent très bien que le jour où le peuple verra clair dans leurs agissements, leur politique d'expédients périra, et eux avec elle.
Gouvernement occulte.
Pour justifier le régime du secret, on a invoqué les exigences de la diplomatie et de la tactique militaire. Ce n'était qu'un prétexte.
La motion de sir Joseph Ward, proposée dès l'ouverture de La conférence, excluait ces sujets. En voici les termes exacts:
"Que la conférence soit ouverte à la presse, excepté lorsque les sujets sont confidentiels."
M. Laurier fut le premier et le plus ardent à combattre cette proposition. Nous verrons quels étaient ses motifs pour désirer, plus que tout autre, la sécurité des ténèbres. Et la porte fut fermée au public.
Chaque matin, on communiquait aux journaux un compte rendu, soigneusement revisé par chacun des délégués, des délibérations de la veille.
On a vu, par un extrait du rapport de la conférence de 1907 que j'ai cité, que ces messieurs retouchent leurs discours de manière à ne pas ''blesser les susceptibilités du public."
Voilà en vérité un procédé commode !
De plus, sur les questions de marine et d'armée et les sujets connexes, on a, cette année supprimé tout compte rendu, tout communiqué, même abrégé, même revisé: silence de mort!
Non seulement a-t-on réservé pour le secret du comité de la Défense impériale les questions stratégiques; non seulement a-t-on soigneuisement fermé portes et fenêtres lorsque sir Edouard Grey a. ouvert en présence des coloniaux ébahis et flattés, la boîte de Pandore des relations étrangères et des intrigues diplomatiques — pour tout cela le secret s'explique — mais on a même caché au public toutes traces des délibérations sur les questions e-:.sentielleiuenî publiques qui s'y rattachent.
Et les ministres anglais ont pris leurs précautions d'avance.
Le gouvernement de l'Afrique-Sud avait donné avis d'une motion suggérant de remplacer par une contribution directe à la défense navale de l'emjpire et à la défense particulière des colonies, les tarifs de faveur accordés aux marchandises importée? de l'Angleterre aux colonies.
C'était soulever toute la question et pénétrer au coeur même du problème impérialiste.
Le ministère Asquith eut une telle frayeur de cette proposition, qui rattachait la question fiscale à la participation des colonies à la déiense de l'Empire, qu'il ne voulut pas même courir le risque d'une discussion. 11 réussit à faire biffer du programme, dès le mois de février, cet avis de motion embarrassant.
Il restait à l'affiche deux propositions très importantes, se rattachant aux armement; impériaux et Pi la contribution des colonies. L'une encore de l'Afripie-Sud :
Lorsque les Dominions voteront des contributions en argent à la défense navale de l'Empire, le coût de tout service naval ou de toute disposition relative à la défense côtière locale ser i distrait de ces subsides.
L'autre de l'Australie, proptisait l'étude des graves prob'èmes qu'elle formulait ainsi:
Coopération et relations niutuellas des forces navales et militaires du Royaume-Uni et des Dominions, "status" des flottes coloniales.
On le voit, ce n'étaient pas là des questions stratégiques, mais des prol)lèmes essentiellement po itique ■, (jui intéi'essent à un haut degré le peuple du royaume et encore davantage celui des colonies, luiistpi'i's ont pour objet de déterminer la part des sacrifices de sang et d'argent que les beastly coloniah devront accomplir pour le salut.de l'empire; et aussi la part d'autorité que les "puissances d'outremer" pourront exercer sur leurs flottes "nationa'e-, en temps de paix, imix'i'iiiles en temps de gtu'rre."
En 1902 et on lî)07, on av;ii1 traité ('i>s questions exactement ecmme '.utes les autres — consaeil d'emijire, tarifs de faveur, etc. — avec ni plu- ni moins de publicité.
Cette année on lies a plongées dans les ténèl)res. Et avant de donner congé à SCS subordonnés ^ï. Asquith eut soin de leur sceller les lèvres. nnbrKHieiiiciil :
"De nos débats, au sujet de la coopération navale et militaire" leur dit-il, le 20 juin, ^'nécessairement conduits sous le voile du secret, " il est résulté, je crois, un arrangement tout à fait satisfaisant."
Et comme aucun délégué n'a protesté ni fait la moindre réserve, les premiers ministres des colonies, — ^1. Laurier en particulier — ont une réponse toute prête aux questions des "jingos impérialistes" et des "jingos nationalistes".
Lorsque nous aurons l'audace de vouloir connaître la nature, l'étendue et la portée des engagements que "le plus illustre de nos compatriotes" a pris sans nou-< consulter, sans même nous en avertir, mais que le peuple canadien paiera de ses sueurs et de son sang, 'M. Laurier se retranchera majestueusement derrière la parole du premier ministre impérial: "]Mes lèvres, dira-t-il, sont scellées par le secret."
Est-il besoin de signaler le danger et l'odieux d'un tel régime?
On objectera peut-être que la conférence n'est qu'un corps consultatif, que ces décisions ne lient pas les colonies, à moins que les parlements ne les ratifient. En théorie, c'est vrai ; mais que vaut cette réserve en présence de la veulerie de nos corps délibérants, décrite avec tant de vérité par M. Monk dans son récent discours à Nicolet?
Où est l'homme de bonne foi, rouge ou bleu, nationaliste ou impérialiste, qui prétendra que d'ici longtemps une majorité parlementaire canadienne fera échec aux engagements contractés par le premier ministre— ^I. Laurier, IM. Borden ou un autre — et soumis au vote des Chambres sous forme de mesure ministérielle f
Et surtout lorsqu'il s'agit de questions d'armements, de guerres, dont l'exécution s'accomplira aux heures d'effervescence, de délire, de panique — que la crise soit réelle ou quelle soit suscitée, comme en 1899, par l'or et la propagande des agents impériaux, aipparents et occultes.
Non, tant que le Canada ne sera pas une nation, au .sens véritable du mot — une nation dans l'empire, suivant le rêve de Chamberlain, ou une nation libre comme La voulait naguère M. Lemieux et même ^L Laurier — tant qu'il n'existera pas au Canada une opinion nationale, libre, puissante, plus forte que les partis, les couleur.? et le patronage, cette garantie de la sanction parlementaire est un leurre, aussi vide, aussi trompeur que la convocation des Chambres pour approuver ou blâmer le ministère quinze jours après que la "flotte canadienne", devenue impéria'e nera partie en guerre en exécution des promesses souscrites par ^l. Laurier sous "le voile du secret."