‹ La confession d'un amantChapitre 4 sur 6 · MARCEL PRÉVOST · texte numérisé non relu

MARCEL PRÉVOST

Paris, avril 1891.

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'écris ces lignes aux lieux mêmes qui ont abrité mes crises de passion les plus aiguës; mais je les écris en plein calme d'esprit, en plein recueillement. Un coup de vent a passé sur mon âme et l'a déblayée comme une aire. La place est nette où ont germé et grandi mes aspirations tendres d'enfant, mes amours de jeune homme : elle est prête pour un nouvel ensemencement.

Je veux, sur le seuil des années de rédemption, consacrer quelques heures de retraite à l'inventaire des mauvaises années.

Ces pages sont écrites pour moi, sans aucun souci d'art, au seul jaillissement des souvenirs. Si quelqu'un les recueille, il n'y trouvera point d'événements rares ou romanesques. Mais j'espère qu'elles lui feront connaître, pour atteindre au but de la vie, une voie meilleure que le chemin oblique et dangereux où j'ai marché.

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tfè l'horizon de mon passé, j'aperçois nettement la silhouette du petit enfant que j'étais, voici vingt ans: et, dans son image enfantine, je reconnais l'homme que ces vingt ans ont achevé. Tout ce qui fera de lui un être un peu différent des autres, moins soucieux de jouir que d'aimer, trop épris des émotions passives pour agir beaucoup, goûtant la contemplation et la réflexion mieux que les divertissements, — tout cela est en germe dans l'or-

phelin délicat qui grandissait alors en pleine solitude campagnarde, sous les yeux de deux femmes âgées.

Oh! le temps béni, le seul que je souhaiterais revivre, cette enfance! Chaque minute de mes journées d'alors avait son émotion, émotion connue, attendue, d'avance espérée, — à laquelle, pour ainsi dire, je me caressais l'âme.

J'aimais mon réveil du matin, parce que c'était ma tante, — M lle Sidonie, comme je l'appelais toujours, — qui me réveillait.

Vers sept heures l'hiver, l'été vers six heures et demie, je percevais à travers mon sommeil finissant le frôlement de sa robe sur le carrelage du vestibule. Là porte de ma chambre s'ouvrait, les pas s ? approchaient du lit. Je sentais sur mon front la fraîcheur des doigts qui traçaient une croix; j'entendais mon nom murmuré : Frédéric. Ainsi la journée commençait par une caresse de l'être que j'aimais le plus. Je prenais dans mes mains la main longue, si fine, de M Ue Sidonie, et je la gardais sur mes yeux, encore chargés de rêves. Mon premier regard rencontrait le regard souriant de la chère femme, son visage aux joues pleines et rosées, encadrées de coques grises qui débordaient le bonnet de tulle noir... Elle m'em-

brassait, et me laissait seul. Alors je sautais à terre; je courais aux vitres dont j'écartais les rideaux. Si le temps était clair, si le soleil baignait l'échappée de parc que j'apercevais de ma fenêtre!, j'étais joyeux, j'avais envie de chanter. S'il pleuvait, ou si c'était l'hiver, avec son obscurité et sa neige, je me sentais envahi par un, flux de mélancolie qui n'allait pas sans douceur : car je me rappelais d'autres levers d'hiver pareils, un échelonnement de sensations semblables dans le passé; et puis, j'avais découvert déjà qu'il y a du charme à se dire : « Je suis triste. »

Pas un instant cet autre moi-même qui était en moi, chargé de guetter et de recueillir les émotions, n'oubliait son rôle. Tandis que je faisais mes devoirs du matin, je pensais : a M llc Sidonie les corrigera, elle les trouvera bien; cela lui fera plaisir, et aussi à M me de Lacaze. » Et je voyais d'avance le sourire épanoui de ma grand'mère. A table, assis entre mes deux anges gardiens, je cassais de manger pour jeter un coup d'œil sur ces visages, dont je connaissais toutes les rides. M lle Sidonie était grande, mince de corps avec une figure un peu grasse, qui respirait la santé, la bonté, la paix intime. Il me semble que je ne l'ai pas vue vieillir, bien que je l'aie

connue entre quarante et soixante ans. M me de Lacaze, la mère de ma mère, était mince aussi, mais toute petite, mignonne et fluette. Son teint avait la couleur de la cire, marquée de menues rides immobiles : un bonnet de tulle noir pareil à celui de ma tante encadrait ses cheveux blancs. Les joues étaient creuses, les os saillants, la bouche mince et rentrée... Je contemplais ces deux femmes, et je pensais avec un sursaut de tendresse : ce J'ai M me de Lacaze et M Ue Sidonie... Nous sommes là tous trois, et nous nous aimons parfaitement. » Le déjeuner s'achevait : j'avais congé l'après-midi, et alors le parc et la maison m'appartenaient.

J'adorais mon horizon rustique, ses arbres, ses prairies, ses toits de fermes ; j'adorais cet humble village, proche du Plouis, où nous allions à l'église chaque dimanche, et dont l'air est si pur, si guérisseur, qu'on l'appelle le Mont- aux- Malades. Pourtant je sens bien que j'aurais été un mauvais paysan. Je ne ressemblais en rien aux enfants de nos campagnes normandes, fureteurs, dénicheurs d'oiseaux, curieux de savoir le nom des plantes, d'observer les mœurs des bêtes et les accidents périodiques des saisons. Moi, je goûtais la nature dans sa solitude, dans son immobilité,

dans ce qu'elle dégage de rêve et de trouble délicieux.

Ma blanche maison du Plouis, je l'ai chérie pour l'émoi que me causaient ses vastes pièces claires, simplement meublées, son salon tendu de perse bleue, sa salle à manger où les vermoulures des boiseries, les taches des glaces, les trumeaux des portes m'étaient familiers. L'escalier central, tout en pierre, avait une belle rampe de fer. Jamais je n'en ai monté les marches, jamais je n'ai traversé le frais vestibule dallé, sans songer que les dalles et les marches étaient usées par les pas d'anciens habitants du Plouis, nos parents, qui maintenant étaient morts, et cette pensée faisait vivre l'usure des pierres. Je n'avouerais pas à d'autres qu'à moi-même, de peur de n'être pas compris, qu'une fois, chez des étrangers, j'ai presque défailli en traversant l'office d'une maison de campagne, parce que j'y retrouvais V odeur de pain qui régnait dans l'office du Plouis...

Le parc et le jardin n'étaient ni bien grands, ni bien pompeux; on y respirait cette atmosphère de simplicité que les dames de Lacaze, — quoique riches, — répandaient naturellement autour d'elles. Mais les pelouses qui s'étendaient de la

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maison à la grille d'entrée, le perron avec ses caisses de dahlias, l'allée des tilleuls entre deux prairies où parfois paissaient des vaches, et le verger courant en longue bande sur deux côtés de l'enceinte, tout cela possédait, à mes yeux, une physionomie significative, que je connaissais seul, qui me donnait des émotions toujours pareilles, variables seulement de profondeur.

Dans un angle des murs du parc, moussus, humides, il y avait une vieille tonnelle abandonnée, avec un banc où je ne pouvais m'asseoir sans éprouver la sensation de la fin, de la vie, de l'abandon irrémédiable, de la fuite des années, et cela d'une façon tellement intense que je ne saurais l'éprouver autrement si jamais je deviens vieux.

Un châtaignier robuste s'élevait tout près de là; les branches chargées de fruits épineux rasaient le sol... Je me glissais sous ces branches après avoir délicieusement frissonné dans la tonnelle abandonnée; et je ressentais aussitôt l'impression d'une protection invisible, d'un refuge contre toute attaque, qui me rassurait et m'apaisait...

L'allée des tilleuls m'en donnait une autre, que je ne savais pas encore définir» Lorsqu'elle se

couvrait de fleurs, il tombait de la voûte hautaine un parfum extraordinairement capiteux; je m'allongeais dans Therbe, la tête appuyée sur les souches velues; je m'alanguissais à respirer ce parfum, et une confuse inquiétude s'éveillait au fond de moi-même. J'ai su plus tard quel trouble je goûtais alors sans le nommer : la fleur du tilleul est véritablement la fleur de l'amour...

Parfois, je me levais d'un bond; après des hésitations, je me décidais à courir jusqu'à l'extrême bout du parc, orienté vers le nord. Là était pratiquée dans le mur une porte étroite. La peinture verte en était passée; une clenche la fermait; la clef était pendue à un clou. Je détachais- la clef, je la glissais dans la serrure, la porte s'ouvrait avec un grincement douloureux comme un cri.

Je passais le seuil, je me trouvais dans une prairie nue; sans pommiers, qui aboutissait à une pente rapide. Une fois ou deux, j'avais osé m'avancer jusqu'à cette pente. Des arbres, des plis de terrain masquaient les faubourgs et les clochers de Rouen, tout proches cependant dans la vallée; mais j'entrevoyais, par la déchirure bleue, Maromme et Déville. De ce paysage aperçu, il me restait l'impression que c'était là le chemin , de l'inconnu et de l'aventureux : et j'avais

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baptisé la porte verte: la porte qui s'ouvre sur le monde...

Cet univers idéal où je me mouvais, personne d'ailleurs ne le connaissait que moi-même; jamais la pensée ne me vint d'en raconter les merveilles, même à mes deux mères. Mon âme était déjà scellée par la pudeur des âmes vraiment sentimentales.

Quand, las d'une après-midi de solitude dans le parc, je regagnais la maison; quand je retrouvais M me de Lacaze lisant son livre d'heures à gros caractères, ou M Ue Sidonie tricotant des gilets de laine pour les petits pauvres; quand je leur tendais mon front, sûrement elles le baisaient sans se douter des rêves qui s'agitaient derrière ce front d'enfant. On dînait frugalement; puis on allumait la lampe au salon. Grand'mère s'assoupissait dans un fauteuil; ma tante ouvrait un livre; moi, je jouais, l'âme envolée ailleurs, — à quelque jeu ancien, au solitaire ou aux jonchets, ou bien je feuilletais de vieilles gravures rapportées par mon aïeul dans son bagage d'émigrant. Presque toutes ridiculisaient Bonaparte et ses généraux. Je vois encore l'une d'elles, représentant Jourdan sous la forme d'une écrevisse, avec cette légende : Et tu, Jvrdanis, quia conversus es

retrorsum?... De temps en temps j'embrassais du regard la salle silencieuse; la lampe y projetait sa lueur sous la pénombre, et cette lueur faisait une auréole aux visages aimés. Dehors, le vent se traînait dans les allées du parc; parfois un bruit de pluie s'amortissait sur les pelouses. Mon cœur se gonflait de tendresse, et je pensais : « Mon Dieu, faites que je sois toujours aussi heureux! »

La nuit même ne suspendait pas cette activité d'émotions. Bien souvent, m'étant éveillé sans cause, en pleine obscurité, je me levais, j'allais ouvrir ma fenêtre, et j'y demeurais quelque temps, l'été en chemise, l'hiver enveloppé dans une couverture. L'été, je ne découvrais qu'un horizon peu étendu, fermé en avant par la masse sombre de l'allée des tilleuls, borné à droite et à gauche par des lignes de peupliers. Mais, des prairies que je ne voyais point, de toute cette campagne mienne, qui était le Plouis ou qui l'entourait, s'élevaient les bruits attendus, les voix du silence que je connaissais bien et qui m'allaient à l'âme. C'était le chuchotement nocturne des feuilles, qui ressemble au frôlement d'une traîne; le chant des crapauds, deux notes mélancoliques, l'une basse, l'autre aiguë, dont le timbre rappelle la

flûte et Tharmonica; le clapotis des mares, où les bêtes d'eau sautaient. Un chien se lamentait dans la ferme voisine; là-bas, là-bas, au fond de la vallée, où dormaient Rouen et Maromme, un train passait, et le sifflement de la locomotive m'arrivait affaibli, évoquant le rêve des voyages, des départs aventureux à travers le monde...

Quelques lames de brise me léchaient le visage; brise familière, chargée des arômes du Plouis. Je levais les yeux, et le vaste firmament ensemencé d'or m'éblouissait...

D'autres fois, par les nuits d'hiver, j'apercevais des éloignements plus vastes à travers la résille des branches nues. La lune luisait, les objets se dessinaient avec une netteté singulière; les ombres étaient lavées à l'encre noire, et non plus floues, vaporeuses, comme celles que donne le soleil. Lorsqu'il avait neigé et gelé par-dessus la neige, les pelouses étaient poudrées de diamant impalpable, et il régnait dehors une telle clarté, que le silence, l'immobilité du paysage, étonnaient presque, appelaient la pensée d'un pays mort, sans habitants. Après ces contemplations solitaires, je regagnais mon lit; je m'y plongeais, les yeux pleins de visions et si ému que parfois, jusqu'à l'aurore, je ne me rendormais plus.

... J'ai noté tous ces menus faits, parce que j'y vois les véritables germes de ma vie sentimentale. Le trait saillant de cette enfance, qui ressemble d'ailleurs à beaucoup d'enfances d'orphelins élevés à la campagne, c'est, je crois, le développement extraordinaire de la faculté d'émotion.

Une pareille tendance devait hypertrophies la sensibilité aux dépens de la volonté. J'avais trop de plaisir à subir l'action des choses ambiantes pour chercher à les modifier. Il en résulta un être féminin, d'une pureté d'imagination absolue, aimant médiocrement le travail, travaillant pourtant par affection pour ses éducatrices, — d'une piété douce à laquelle le goût de la rêverie universelle enlevait un peu de solidité.

... J'avais dix ans environ, quand, une aprèsmidi d'été, — nous étions tous trois assis au salon, près des fenêtres ouvertes, - — M me de Lacaze m'appela :

— Fred !

— Me voici, madame.

— Écoute, je vais te dire une histoire... Il y a de cela longtemps, plusieurs années... Tu étais encore en nourrice à la ferme, tu avais vingt mois. Dans ce salon où nous sommes se trou-

vaient réunis, avec ta tante et moi, un bel officier et une dame très jolie... Ils avaient diné chez nous, ils allaient partir pour Dieppe.

J'écoutais les paroles de ma grand'mère avec avidité. Soudain un petit soupir me fit tourner la tête. C'était M lle Sidonie qui pleurait.

M me de Lacaze continua :

— Avant dé quitter le Mont-aux-Malades, cette dame se rendit à la ferme et t'embrassa dans ton berceau. Puis elle partit avec son mari. Deux jours après, tous deux, à Dieppe, firent une promenade en mer. Ce jour-là il y eut un orage, qui dura très peu de temps, mais qui fut très violent. Jamais on n'a revu l'officier, ni sa femme, ni les deux pêcheurs qui manœuvraient le bateau.

Maintenant M lle Sidonie sanglotait, le front dans les mains. Ma grand'mère m'attira contre elle :

— C'étaient ton père et ta mère, petit Fred; Laurent et Anna de Périgny.

Et me baisant au front, elle ajouta :

- — Il faut prier pour eux, mon enfant*

LA CONFESSION D'UN AMANT If

A mémoire a toujours été la servante humble et fidèle de mon cœur. Tout ce que j'ai aimé, elle Ta conservé; l'oubli a emporté le reste. Je trouve malaisément ma route dans les rues de Rouen, dans presque tous les quartiers de Paris : c'est que je n'y rencontre que des images indifférentes, ayant glissé sur mon souvenir. J'ai de même oublié sans effort les êtres à qui je n'avais point donné d'affection : beaucoup des hôtes passagers du Plouis, par exemple. Il y venait, — ■* outre les invités obligés de toute habitation domaniale, le curé et le médecin du proche village et notre notaire de Rouen* — quelques vieilles personnes qui avaient

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été plus ou moins mêlées à la vie des dames de Lacaze, avant leur retraite, et que des raisons de convenance faisaient inviter. Le temps avait relâché les vieilles liaisons; les entretiens roulaient sur des événements dont je n'avais pas été le témoin et qui ne m'intéressaient guère... J'y assistais avec une sorte de rancune sourde, avec le désir de voir partir au plus vite des visiteurs que je regardais comme des intrus. Aujourd'hui, la plupart d'entre eux sont morts : j'ai rompu tout à fait avec les survivants, sauf avec le docteur Madeleine et M e Lecourt, demeuré administrateur de mes biens qu'il appelle toujours, respectueux du passé : « la fortune considérable de ces dames de Lacaze. »

Jusqu'en i86f, le Plouis avait été le seul domaine important du Mont-aux-Malades. Vers cette époque, un filateur rouennais, nommé Lazare Duchâtelier, ancien contre-maître enrichi par une invention mécanique, acheta sur le versant ouest du coteau un vaste lot de fermes, enclosant le petit bois du Saillard, et, à la lisière de ce bois, fit bâtir un superbe château Louis XIII. Avant même que les enduits fussent secs, sa femme s'y installa. C'était une demi-campagnarde de Canteleu. Jadis elle avait été un parti

assez riche pour le contre-maître : mais la grande fortune, subitement venue, l'avait grisée. L'achat des terres, la construction du château étaient son œuvre. Le pauvre inventeur n'en jouissait guère, passant ses journées à la filature du faubourg Martinville, ou il rêvait et travaillait en paix. Chaque soir un coupé du style le plus moderne le ramenait au Saillard, traîné par deux bêtes superbes, qui montaient la côte au petit trot. Quant à M me Duchâtelier, seule dans son immense demeure avec sa belle-mère, — une paysanne, — privée, sauf le temps des vacances, d'une fillette de mon âge élevée au Sacré-Cœur de Paris, elle s'était hâtée de faire visite au Plouis. On l'y reçut bien, mais froidement; les relations, commencées sur un pied d'extrême réserve, se bornèrent ensuite à l'échange d'un salut, parfois de quelques mots, quand on se rencontrait sur le seuil de l'église, — à une invitation annuelle au Plouis que M me Duchâtelier et son mari acceptaient, — et à une après-midi qu'on m'envoyait passer au Saillard lorsque les vacances y ramenaient Valentine. C'était aux mois d'août et de septembre. Chaque dimanche, pendant ces deux mois, j'apercevais à la messe, dans le banc des Duchâtelier, la silhouette noire et mince de la

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pensionnaire. Elle était un peu plus grande que moi, d'une pâleur de nacre; le blond de ses cheveux semblait anémié, presque blanc. Elle priait avec une ferveur exaltée, croisant ses doigts fluets, qui tremblaient. Sa mère disait d'elle: ce Elle lit trop, et se fatigue. » Lors de ma visite annuelle au Saillard, Valentine me traitait en enfant, m'amusant, me montrant le parc, le bois, le château, exagérant cette affectation de maternité que les fillettes prennent au couvent, avec de plus jeunes qu'elles... Elle me plaisait cependant. Je la trouvais agréable à regarder. Mais je devinais bien que nous ne pouvions nous entendre encore, elle façonnée par l'imitation d'autres femmes, par les livres, — moi développé par le dedans, ne lisant guère, un peu timide, enfermé dans le monde de mes fantômes et de mes émotions.

J'arrive maintenant à parler de deux êtres qui devaient tenir plus tard un rôle important dans ma vie.

Chaque année, au commencement de l'automne, l'appartement vide contigu à ma chambre était nettoyé à fond, ciré, orné de rideaux blancs : on se préparait à recevoir M. et M me de Maleserre, nos cousins, qui venaient passer un

mois au Plouis après leur saison de bains de mer.

Hector de Maleserre avait alors quarante ans environ. C'était un homme de haute taille, maigre, un peu voûté. Des cheveux blonds, fins et rares, voltigeaient sur ses tempes, polies comme des billes d'ivoire : des yeux d'un bleu neutre, fuyant le regard, ne donnaient pas d'éclat. à ce masque glabre, tanné et usé. Tel qu'il était alors, tel je le voyais il y a quelques jours : il n'a pas vieilli, ou plutôt il me semble qu'il a toujours été vieux. Cette vieillesse hâtive se marquait surtout aux plis innombrables du cou et du coin des yeux, à l'affaissement de la démarche, aux halètements que provoquait le moindre effort, — une montée d'escalier, par exemple. — Ses mains brûlaient toujours. Pour les rafraîchir, il les posait parfois contre les vitres ou sur le marbre des cheminées : et alors on voyait battre les grosses veines tourmentées. Tout jeune, il avait souffert d'étouffements, de rhumatismes cardiaques, de presque tous les accidents qui peuvent atteindre le plus délicat des organes, — le régulateur de la vie. Durant son séjour au Plouis, il sortait peu, demeurait enfermé dans sa chambre, entouré de livres de sciences qu'il apportait avec lui ; car il

était professeur de chimie biologique au Collège de France.

Vers sa vingt-cinquième année, sorti de l'École normale agrégé et docteur, n'ayant d'ailleurs pas d'autre ressource que son mince traitement de chargé de cours, Hector de Maleserre avait fait un mariage romanesque : une très jeune fille entrevue au Salon des Champs-Elysées, suivie, les relations nouées avec une adresse et une audace surprenantes de la part d'un apprenti savant, et continuées malgré l'opposition de la famille Maleserre. On avait, en effet, pris des renseignements ; on savait que la jeune fille habitait un superbe hôtel avenue d'Eylau, avec une mère de tenue excentrique, qui se faisait appeler M me de Varangeville et dont les revenus n'avaient pas une source bien nette. Hector tint bon; on résista; il menaça de faire des sommations; depuis que son amour le tenait, ce grand garçon lymphatique s'était révélé extraordinairement volontaire. Il arriva ce qui pouvait arriver de plus heureux pour les amants : M me de Varangeville mourut. Avec la pire sévérité, on ne pouvait rien reprocher à sa fille. Elle avait été élevée à l'Assomption, où elle avait connu Anne de Lacaze,, mariée depuis à Laurent de Périgny, mon père.

Depuis sa sortie du couvent, elle vivait fort à l'écart entre une gouvernante anglaise catholique et des maîtres de musique et de peinture. Les parents d'Hector cédèrent et le mariage eut lieu. Le jeune homme apportait son nom, son titre de professeur et sa réputation naissante de savant. Marie-Thérèse possédait, outre l'hôtel de l'avenue d'Eylau, une fortune mobilière évaluée à huit cent mille francs. L'hôtel fut vendu : il était trop plein de souvenirs. Les époux en louèrent un plus modeste dans un quartier silencieux, rue de l'Université, au delà du boulevard de Latour-Maubourg. Ils y vécurent une vie retirée et secrète : Marie-Thérèse n'avait que des amies de couvent, et le mariage d'Hector avait fait le vide autour de lui.

M me de Lacaze, — la charité même, — fut la première à pardonner. Elle s'était dit sans doute qu'il n'était guère chrétien de tenir rigueur à une jeune femme qui n'avait rien fait de mal; d'ailleurs, elle aimait tendrement Hector. Les portes du Plouis s'ouvrirent pour les Maleserre. Je voudrais — et je ne le pourrai pas — trouver des mots pour traduire l'impression que je ressentis à cette première visite. Il faut imaginer* dans ce milieu de solitude recueillie et fanée, emplie de

l'odeur des choses anciennes, habitée par trois absents du monde, deux vieillards et un petit enfant, il faut imaginer l'arrivée soudaine d'un être qui personnifiait la jeunesse, la modernité, le goût du mouvement, la recherche de l'élégance, et quelque chose de plus que j'ignorais, mais que je devinais pourtant derrière ce masque pâle, presque tragique, derrière ces yeux intenses, noirs comme des billes d'onyx, pleins de lueurs qui grandissaient, mouraient, renaissaient cent fois en quelques secondes.

Marie-Thérèse atteignait alors sa vingt-troisième année; elle était très belle: j'entendis ce mot chuchoté autour de moi au Plouis ; il éveilla pour la première fois une idée que je n'avais jamais eue, celle de la beauté d'un visage féminin. La grâce souffrante de M me de Lacaze, la laideur suave de M lle Sidonie, pas plus que les vulgaires visages des paysannes du Mont-aux- Malades, ne pouvaient m'en offrir aucun exemple. Je regardai ma cousine de Maleserre avec l'attention d'un enfant déjà accoutumé à l'observation et à la réflexion. Ce mot : beauté, s'associa désormais dans mon esprit à l'image d'un être de taille moyenne, assez grand cependant pour qu'un homme de cette taille ne fût pas ridicule, à la tête

petite, aux membres minces comme ceux d'un jeune garçon, mais dont le sexe s'accentuait netr tement dans la courbe de la gorge, dans le brusque élargissement des hanches, dans les nœuds puissants de la chevelure, noire, un peu rousse sur les tempes. Le jour où, pour la première fois, je la vis sauter lestement à terre de la voiture qui l'amenait avec son mari, devant le perron décoré de dahlias, elle portait une robe de voyage, d'un gris de fer, complètement unie, et une jaquette noire à revers qui découvrait par l'échancrure un plastron d'homme épingle d'une minuscule perle... Elle avait une toque de feutre, avec une courte plume de faisan obliquement plantée dans le galon... Un pareil costume porté par une femme au Plouis, c'était une nouveauté malheureuse ; mais M me de Maleserre ignorait encore ce qu'était le Plouis. L'impression, sur nous tous, fut mauvaise. Hector, tout entier à la joie de revoir M me de Lacaze qu'il adorait, n'y fit pas attention; mais Marie-Thérèse ne s'y trompa point, etj après trois quarts d'heure passés dans son appartement, nous la vîmes redescendre métamorphosée. Sa toilette de dentelles noires était d'une sévérité irréprochable; elle n'avait pas un bijou; je ne pus cependant m'empêcher de la

comparer aux vêtements de mes deux saintes, qui gauchissaient chastement leurs formes et dérobaient toutes les lignes de leurs corps.

Jamais, dans la suite, une sympathie complète ne réunit mes deux saintes et la pimpante étrangère. Les relations furent longtemps cordiales en apparence; mais l'abîme était impossible à combler : trente années de vie quasi monastique, une barrière de souvenirs, de préjugés, de dogmes, séparaient les dames de Lacaze de Marie-Thérèse. Ce qui m'a toujours semblé prodigieux, c'est que cette jeune femme riche et libre, — car son mari ne lui eût refusé la satisfaction d'aucun caprice, — se condamnât chaque année à cet exil d'un mois dans une maison où l'on parlait une langue abolie; où l'on montrait, dans leur sincérité, des sentiments fanés et rococos; où toute distraction mondaine était ignorée.

Les premières paroles que Marie-Thérèse prononça en m'apercevant, furent celles-ci :

— « Comme il ressemble à « mignonne Anne! »

Celle qu'elle appelait du nom qu'on lui donnait jadis au couvent: ce mignonne Anne, » c'était ma mère.

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Elle me* rechercha tour de suite, s'efforça d'attirer l'enfant timide, farouche, que j'étais, et qui se dérobait : car ce que j'éprouvai d'abord à la vue et au contact de ma cousine fut un peu d'effroi, l'instinctive répulsion qui ferme certaines plantes sous les doigts humains. Elle ne se rebuta pas ; elle m'enveloppa si bien d'attentions et de caresses, qu'elle finit par me capter, et je comparerai volontiers cette captation à la prise d'un oiseau dans la main. L'oiseau résiste, essaie de fuir, puis, quand la main câline l'a saisi et emprisonné, il se sent pénétré d'une chaleur agréable, et pelotonne voluptueusement son petit corps dans la caresse close. Pareillement, lorsqu'en me promenant dans ce jardin du Plouis j'apercevais Marie-Thérèse au bout d'une allée, je me jetais dans les plates-bandes et je courais pour n'être pas rencontré; si je la voyais assise dans le salon, je me gardais d'entrer. Mais quand elle me surprenait et m'amenait près d'elle, sur un banc du parc, — quand, le soir, après le souper, elle m'attirait sur ses genoux et me parlait à l'oreille, — j'éprouvais la satisfaction, le bien-être de l'oiseau captif. Je me sentais enveloppé d'une réelle, intense affection, non pas calme comme celle de ma tante Sidonie, mais violente, chaude,

traduite par de brusques embrassements, des pressions de mon corps débile contre son sein, et ces mots qui échappaient parfois à ses lèvres :

— Cher petit Fred ! Si tu savais comme j'aimais ta mère !

Ce souvenir, — ma mère, — fut le sortilège qui triompha de ma timidité et de mes résistances. Par un fier mutisme qui est le privilège des êttes spiritualisés, M me de Lacaze et M lle Sidonie taisaient leurs douleurs, ne parlaient jamais des deuils sans nombre qui, depuis vingt ans, les avaient frappées coup sur coup, laissant à la fin de toute leur famille Tunique et chétif débris que j'étais. M me de Maleserre découvrit le chemin de mon cœur en me parlant sans cesse de la morte. Elle trouvait pour la dépeindre des termes si vivants; elle rappelait si fidèlement des gestes, des paroles d'elle, qu'elle l'évoquait véritablement. Dès les premiers mots, le charme opérait; je buvais ses paroles, j'aurais souhaité qu'elle parlât toujours, je la suivais où elle voulait m'em-' mener. A la fin de son séjour au Plouis, l'apprivoisement était complet; et souvent, le soir, comme je m'endormais sur ses genoux, elle me portait dans ma chambre et me couchait.

M lle Sidonie combattait sourdement cette con-

quête. Je la vois encore, la chère femme, debout, me retenant contre elle de ses mains posées sur mes bras, tandis que M me de Maleserre assise, fixant sur moi ses beaux yeux tragiques, y concentrait une suggestion d'attirance. La pression des mains de ma tante était douce; elle indiquait son désir sans me contraindre. Et toujours je cédais à l'appel muet de Marie-Thérèse avec le remords de chagriner un être que j'aimais pour plaire à un être que je n'aimais point... Chaque année, d'ailleurs, la conquête était à refaire. Onze mois de solitude avaient détruit l'œuvre de captation, le moineau rebroussait ses plumes et se sauvait des doigts qui voulaient le saisir.

... Un soir d'hiver, — au mois de février de l'année 1 874, — nous étions réunis au salon, comme à l'ordinaire, mes saintes et moi. M me de Lacaze sommeillait, immobile, dans son fauteuil, au coin du fpyer. M lle Sidonie corrigeait mes devoirs de la journée; moi, je lisais. Un roulement de voiture, le tintement de la cloché de l'entrée nous firent à tous trois relever la tête : c'était si rare, une visite au Plouis à pareille heure ! Quelques instants après, la porte du salon s'ouvrait, et je voyais entrer mon cousin de Maleserre, en habits de voyage, tout pâle'... Nous l'entourâmes; il

voulut parler, mais les mots s'arrêtèrent dans sa gorge et il put seulement attirer M me de Lacaze contre sa poitrine en balbutiant :

— Ah! tante Reine! quel malheur... Marie- Thérèse!...

M mc de Lacaze l'écarta :

— Morte?... fit-elle.

C'était toujours ce coup qu'elle redoutait.

Tant de fois la mort avait frappé à côté d'elle !

Hector répondit :

■ — Non... Pis que cela.

Il se tut et me montra du regard. M lle Sidonie me prit par la main :

— Dis au revoir à ton cousip, Fred. Il est temps d'aller te coucher.

J'obéis. Je tendis silencieusement mon front aux lèvres de ma grand'mère, de ma tante et d'Hector... Je montai dans ma chambre. Mais là, blotti sous mes couvertures, je demeurai longtemps sans dormir... Le mot de mon cousin:

« Pas morte... Pis que cela..., » m'obsédait.

... Le lendemain je fus réveillé vers six heures par des bruits de pas et de voix dans le corridor. Je me levai furtivement, j'entr'ouvris une porte et me penchai sur la rampe de l'escalier. C'était M. de Maleserre qui partait. M me de Lacaze l'avait

accompagné jusqu'au seuil, serrée dans un grand châle à l'ancienne mode... Je ne perçus que leurs derniers baisers échangés, et cette parole de ma grand'mère, répondant à une question d'Hector que je n'entendis point :

— Il n'y a pas de dernier pardon, parce qu'il faut toujours pardonner.

... A partir de cette année, Marie-Thérèse ne parut plus au Plouis. Hector vint seulement passer deux ou trois jours avec nous, aux fins de septembre.

Les premières fois, je lui demandai :

— Et ma cousine ?

Il répondait :

— Elle est restée à Paris, elle est un peu malade.

Puis, comme je ne revoyais jamais la jeune femme aux yeux d'onyx, l'image s'embruma dans mon souvenir, et finalement je n'y pensai plus.

'atteignis ainsi ma douzième année, par la route facile et monotone d'une vie toute de contemplation et d'affection. Cette année amena deux événements importants pour moi: ma première communion et mon entrée au collège.

Je fis ma première communion à l'église du Mont-aux-Malades, avec les petits garçons et les petites filles de mon âge. Parmi celles-ci se trouva Valentine Duchâtelier. Une maladie sans nom, de celles qui alanguissent l'enfance des vierges et préparent douloureusement l'éclosion prochaine, avait forcé les châtelains du Saillard à ramener à la campagne la petite pensionnaire du Sacré-

LA CONFESSION d'un AMANT }I

Cœur. Tous les deux jours, je l'apercevais aux instructions de l'abbé Morel. Elle arrivait, accompagnée de sa mère, dans le fameux coupé attelé de deux chevaux bai-cerise : parmi le silence des après-midi de mai, tandis que s'égrenait sous la nef le marmottement des récitations, on entendait le bruit des gourmettes agitées, le piaffement des bêtes devant le porche. Et la frêle silhouette de l'enfant, aux cheveux de paille, aux épaules maigres serrées dans la pèlerine, aux mains jointes comme une petite vierge de Quantin Metzys ou de Breughel, attirait mes yeux vers le coin le plus reculé du chœur.

... Le grand jour arrivé, ce jour dont les livres pieux disent, peut-être avec raison, que c'est le plus beau de la vie, nous nous trouvâmes agenouillés côte à côte à la sainte table, — elle et moi. L'hostie que le prêtre posa sur sa lèvre touchait dans le ciboire celle qui fut posée sur la mienne; ce fut comme une sorte de baiser mystique échangé devant le tabernacle...

Plus tard, le souvenir de cet instant fugitif devait nous étreindre le cœur, à tous deux.

Après la messe, il y eut un grand repas au Plouis. Communiants et communiantes de la paroisse y furent conviés, à deux tables séparées

dont Valentine présida l'une et moi l'autre. Je remarquai que ma petite amie parlait peu, mangeait à peine et ne buvait que de l'eau. Mais elle paraissait heureuse, et parfois riait d'un joli rire clair, qu'elle éteignait tout de suite, comme si elle avait un peu honte de sa gaieté.

Les petits paysans, nos hôtes, étaient gauches, grossiers et gloutons. Je fus bien aise, pour ma part, de les voir s'en retourner au village et de rester seul avec Valentine. Nous fîmes ensemble une promenade dans le parc. La journée était limpide et tiède; sur le bleu clair du ciel, on voyait des aigrettes de. nuages immobiles, çà et là. Le vent indécis qui déplaçait à peine les feuilles de couleur tendre, au bout des ramilles, nous frôlait le visage comme on caresse, et mes lèvres ouvertes, en le buvant, lui trouvaient un goût de printemps. Je guidai Valentine, toute blanche et tête nue, par les allées du jardin, depuis la tonnelle moussue jusqu'au grand châtaignier; depuis l'allée des tilleuls jusqu'à la porte qui donnait sur ce le monde. » Elle me suivait volontiers, trouvait joli ce parc un peu sauvage, si différent des somptueuses merveilles du Saillard. Près de la porte oc du monde, » elle se retourna et regarda. On apercevait la verdure rajeunie .

des prairies, où quelques vaches blondes rêvaient au soleil; les tilleuls vénérables, là noble allée centenaire à la voûte ombreuse, aux troncs droits comme des fûts de colonne, puis enfin, au-dessus d'un fouillis de branches que les lilas tachaient de blanc ex de violet, le toit d'ardoise de la maison, l'échampi éblouissant des corniches. — Tout cela paisible, silencieux, simple de lignes, doucement coloré.

Valentine contempla quelque temps ce coin familier qui avait enclos ma vie, qui avait été jusqu'alors tout mon univers. Et je me souviens qu'elle murmura :

— J'aimerais vivre ici'.

Je ne devais plus, moi-même, y vivre bien longtemps.

M mc de Lacaze pensait sagement que l'éducation d'un homme ne peut être achevée par des femmes; et, malgré la douce opposition de M lle Sidonie, on décida, ma première communion faite, que je serais mis au collège. On choisit une institution de prêtres assez connue dans la région : le collège deBoisguillaume. Boisguillaume est un gros bourg des environs de Rouen,, éloigné du Plouis d'environ deux lieues. J'y fus conduit à la rentrée, l'âme si lourde de tristesse que je ne

regardai point, ce jour-là, la prison où j'entrais. Mes yeux étaient obstrués par les images de ce que je quittais : M me de Lacaze, debout à la porte du Plouis où elle s'était traînée, bien que souffrante, agitant son mouchoir; les murs du cher parc, la maison, le dôme du grand châtaignier disparaissant à un tournant de route, et, sur le seuil du collège, le visage en larmes de M lle Sidonie qui m'embrassait.

... Je glisserai rapidement sur cette époque de ma vie, — les années de pension. — Elles furent peu fécondes en sensations : ma personnalité y stagna, pour ainsi dire, et ce que j'en noterais n'apporterait qu'une bien mince contribution à la monographie de mon âme. J'ai passé là, à six reprises, dix mois de l'année à attendre la saison bénie des vacances : en réalité celles-ci étaient toute ma vie. Le reste du temps, j'apprenais do* cilement et tristement, désireux d'être bien noté ou bien classé pour faire plaisir à mes anges gardiens du Plouis : le travail m'apparaissait comme un moyen de les aimer à distance. Les prêtres auxquels on m'avait confié m'enseignèrent très bien les humanités, comme ils les savaient euxmêmes; peu de mathématiques et de sciences.

J'ai conservé d'eux un bon souvenir, pas assez

profond et ému, pourtant, pour me ramener au collège. Parmi les garçons de mon âge j'ai trouvé quelques camarades plus familiers, mais point d'amis : j'étais trop différent d'eux; je ne me rappelle même plus leurs noms. Et cependant mon séjour là-bas a eu sur moi une influence décisive, car j'y ai connu l'homme qui devait, quelques années plus tard, prendre pour ainsi dire le gouvernail de ma volonté, m'assister dans les crises douloureuses, et finalement me rendre le courage de vivre à une heure où je croyais l'avoir perdu pour toujours.

J'achevais ma seconde quand Francis O'Kent parut au collège de Boisguillaume. La maison avait mis dans les journaux une annonce demandant un professeur d'anglais : lui se présenta sans autre recommandation que sa qualité d'Irlandais; mais elle suffisait pour le faire accueillir. Les bons et naïfs prêtres de Boisguillaume en étaient encore, sur la question d'Irlande, aux ouvrages fantaisistes de M. Alexandre de Lamothe. Pour eux, Irlandais était synonyme de catholique fervent, persécuté à cause de sa foi.

Francis avait alors environ vingt-sept ans.

C'était le vrai type du Finn, la race primitive d'Irlande que les Celtes ont refoulée, lors de la

conquête, dans le pays de Connaught. Imberbe, la peau fanée et comme usée à la pierre ponce, des cheveux noirs clairsemés sur les tempes fuyantes, un nez écrasé, des mâchoires lourdes, lui composaient un visage sans date, plutôt vieux; mais ses yeux étaient bien jeunes, deux yeux de pierrerie bleue profondément enfoncés dans le front, deux, yeux absolument impénétrables, symbole du caractère de cet homme singulier, hermétiquement clos à la curiosité d'autrui.

Francis O'Kent a été mon plus intime ami; il Connaît ma vie entière ; moi, je ne sais de la sienne, aujourd'hui encore, que ce que j'en ai vu de mes yeux, ou ce que des événements fortuits m'ont dévoilé de son passé. Aux abbés de Boisguil-. laume, il s'était contenté de dire : « J'ai été l'ami de Davitt et de Parnell; après Ïc4ct de M. Foster on a voulu me jeter en prison : voilà pourquoi j'ai quitté mon pays. » Là-dessus une légende se forma autour de lui. On le traita avec beaucoup d'égards qu'il acceptait insoucieusement. Il causait peu; le temps qui lui restait entre ses cours, il le passait dans le petit appartement qu'il avait loué à l'une des extrémités du bourg. Deux fois par semaine, il se rendait à Rouen, où il avait, disait-il, une répétition à donner.

Pourquoi cet homme si froid, si fermé, un peu brusque d'allures et de paroles, distingua-t-il l'enfant délicat, frêle et féminin que j'étais? Pourquoi moi-même ai-je senti tout de suite vers lui cette impulsion attractive qui me fit désirer d'être son élève le plus aimé? On ne raisonne guère les sympathies. Pourtant j'imagine que ce fut justement l'opposition de nos natures qui nous séduisit : pour la première fois, mes yeux voyaient un homme qui avait été mêlé à la vie, qui s'était battu, qui avait été poursuivi, qui était proscrit. Lui, plus tard, me disait : « Je t'aime parce que tu me rappelles les gens de mon pays. Tu es rêveur comme un Celte : l'Irlande est la terre de& rêves inachevés : moi je suis un Finn et je ne rêve point. Ce sont les Finns qui sauveront l'Irlande. »

... Je suivis assidûment les cours d'anglais ; puis, à une sortie, je priai M me de Lacaze de me faire donner des répétitions particulières. Et c'est ainsi que dans une petite salle de collège, tout en expliquant le Vicar of Wakefieli et les Taies ofmy Landlord, il se fonda entre un enfant 4e seize ans et un homme de près de trente une amitié que la vie devait éprouver sans la briser.

Rien n'est plus aisé que le parler usuel de la langue anglaise. Très vite, je causai sans effort

avec l'Irlandais; ces entretiens étaient pour moi de véritables récréations, car Francis O'Kent, sans jamais raconter d'aventures personnelles, me parlait volontiers de son pays, de cette Éri n dont le souvenir lui mouillait les paupières, dont le nom mettait une fêlure dans sa voix. Je n'ai pas encore été en Irlande, et cependant, — grâce aux récits de Francis, — il me semble que ce pays m'est familier; que le jour, proche peut-être, où j'y aborderai, la réalité ne m'apprendra rien de nouveau. Oui, de la petite cellule de collège aux tables tailladées de coups de canif, aux murs échampis de jaune, il me semble que j'ai vu Dublin, assise au bord de la mer bleue, ceinturée sous le ciel d'argent par les monts violets de Turner et de Wicklow. J'ai vu les châteaux abandonnés dont le vent enlève les ardoises une à une, dont les murs s'effritent lentement à l'humidité des lacs moroses. Les panneaux se fanent et s'écaillent dans les grands salons où l'on ne danse plus; les vers déchiquettent les cabinets de bois de rose et les chaises délicates de Chippendale. Autour, c'est la monotone campagne d'Érin, la campagne verte dans les légendes, réellement toute grise, faite de collines pelées alternant avec des tourbières.

... Dans ce désert, dans ces marécages, il y a des huttes, d'informes charpentes couvertes avec des mottes de gazon, ou bien des bâtisses de pierres sèches au milieu d'un champ de pommes de terre... Là habitent des êtres humains, une famille vautrée pêle-mêle sur le sol de tourbe où les porcs ont creusé leur bauge : et cette effroyable demeure, ils y tiennent si étroitement qu'il faudra des coups de pic et de barre, ou même le feu, pour les en évincer. Oh ! ces cruelles scènes d'éviction, la porte de la chaumière enfoncée à coups de pierre, l'horrible lutte entre les agents et le» femmes, ce drame qui revenait uniformément dans les récits d'O'Kent, combien il m'a coûté de larmes! Comme mon cœur, en revanche, a battu joyeusement à l'histoire du prodigieux mouvement de la Ligue Agraire ! comme je suivais avec passion les exploits des boycotters et des moonlighters ! comme j'étais, d'âme, avec les patriotes contre les Landlords et les Syndics!

Francis, peu communicatif avec mes camarades et mes maîtres, arriva insensiblement à parler avec moi sans se contraindre. A moi seul, je pense, il se montra tel qu'il était, le verbe abondant, imagé, empreint de cette emphase qui semble inséparable de toute éloquence révo-

lutionnaire, employant volontiers un mot brutal ou une tournure populaire pour mieux concréter sa pensée. Au début de nos relations, il avait quelque peine à ne pas me tutoyer, quand il parlait français; je lui dis un jour de ne pas se gêner, et dès lors ce tutoiement fut chose convenue. Nos entretiens devinrent plus intimes. Je n'osais encore rien lui dire touchant sa famille, ou son passé; mais il me questionnait et je répondais avec simplicité.

— Est-ce que tu es riche, petit Fred ?

— Je ne sais pas..., je ne l'ai jamais demandé. Mais j'ai entendu dire que ces dames de Lacaze ont une grande fortune.

— On me l'a dit aussi. On m'a dit que tu serais millionnaire un jour. Sais-tu ce que c'est qu'un million, Fred?

— C'est dix fois cent mille francs.

— Oui... Et que peut-on faire avec cent mille francs?

— Je né sais pas.

— Eh bien, moi, je vais te le dire. Avec cent mille francs on peut faire vivre plus de cent misérables pendant un an. Avec cent mille francs on peut doter dix filles pauvres et les empêcher de se vendre pour vivre. Avec cent mille francs on

peut tirer de misère cinquante familles d'Irlande et les envoyer en Amérique, où elles vivront de leur travail jusqu'au jour où la terre natale, émancipée, se rouvrira pour elles. Voilà quelques-unes des choses que l'on peut faire avec cent mille francs... Toi, qu'en feras-tu? Tu ris? Je vais te dire ce que tii en feras. Au lieu de donner à manger aux misérables, de doter des filles sages, de secourir les émigrants d'Irlande, tu placeras ton argent sur des fonds d'État, sur des chemins de fer, sur des mines, afin que l'énorme capital s'accroisse sans cesse, tout en te permettant de dépenser beaucoup d'argent. De cette façon les pauvres gens paieront l'impôt de leur pain, de leur sel et de leur tabac; les terrassiers remueront le sol, les chauffeurs se courberont sur leur machine; les mineurs piocheront dans la nuit des houillères pour que tu puisses, sans travailler, te promener au Bois, à Paris, avec des drôlesses... Ahl c'est une terrible chose que d'être riche, petit Fred!

— Mais, disàis-je, le cœur gros, ma grand'mère et ma tante font beaucoup, beaucoup de bien aux pauvres du Mont-aux-Malades, et elles vivent elles-mêmes très simplement.

— Tant mieux, répliquait l'Irlandais. Il n'y a

qu'un moyen de se faire pardonner sa fortune : c'est d'être charitable.

L'influence d'un esprit aussi nettement cristallisé que celui de Francis O'Kent ne pouvait manquer d'être puissante sur une âme encore indécise comme était alors la mienne. De ces entretiens de collège, j'ai gardé un fonds de libéralisme, un goût des doctrines égalitaires, une foi dans la marche ascendante de l'humanité vers un état social plus noble et plus heureux, qui ont fait de moi un homme différent des gens de mon monde, même à l'époque où j'ai vécu de la même vie qu'eux.

Le jour où mon ce vieil ami, » comme il se nommait lui-même, me développa le plan des patriotes d'Irlande, le libre parlement donné à leur île, le retour en foule des Américains Irlandais dans la mère patrie; puis, dans l'avenir, à la première défaite de l'Angleterre, la proclamation de l'indépendance, — je trouvai cette entreprise si grandiose, qu'avec la générosité irréfléchie de l'adolescence, je rêvai de m'y associer. Quand je confiai timidement ce vœu à Francis, il m'embrassa; puis, me regardant avec tendresse :

— Commence par vivre, dit-il, mon cher enfant... A l'heure actuelle, tu aimerais l'Irlande

avec ton cœur; il faudra l'aimer avec ta raison... Deux yeux de femme, à ton âge, font oublier l'humanité. Laisse faire la vie, va... Quand tu seras bien meurtri par les déceptions sentimentales, bien écœuré de l'amour, nous verrons.

... Mes relations avec O'Kent, devenues plus étroites à mesure que je grandissais et que mûrissait mon esprit, furent brusquement rompues au moment où j'entrais en philosophie. J'avais remarqué qu'il semblait préoccupé depuis quelque temps. A la fin d'une de ses leçons, — nous avions, je m'en souviens, expliqué VEndymion de Keats, — il me dit :

— Frédéric, c'est la dernière fois que je te vois ici. On me renvoie.

Le coup me fut cruel. Je balbutiai :

— On vous renvoie?... Qui ça?

— Le supérieur...

Et avec un effort que trahit la volubilité de ses paroles, il ajouta :

— On a découvert que je nourris à Rouen une femme dont j'ai un fils.

— Mais, fis-je, vous êtes marié?

Il répondit :

— Non, je ne le suis pas.

Puis, comme pressé de se justifier : «

— Tu es encore un enfant, Frédéric... L'éducation que Ton t'a donnée au Plouis et ici même est juste le contraire de la vraie. Je té prie, comme un ami dont je veux l'estime, de suspendre ton opinion sur moi d'ici à quelques années. Si je te rencontre quand tu seras un homme, je te demanderai de reviser le jugement par lequel tu me condamnes aujourd'hui. En attendant, ne parlons plus de cela, et disons-nous adieu. Je pars ce soir pour Rouen, demain pour Paris : on ne me laissera plus te revoir. .

L'affection fut plus puissante que la rébellion de ma chasteté : je me jetai dans ses bras.

— Voici l'heure, fit-il. Je te quitte. M'écriras-tu ?

— Oui, je vous écrirai du Plouis, les jours de sortie; c'est là aussi qu'il faudra me répondre, afin que nos lettres ne soient pas lues.

Nous nous embrassâmes une dernière fois. Il s'éloigna. De la porte, je le vis traverser la cour entourée d'arcades. A l'entrée du vestibule, il se retourna, me fit : « Adieu !» de la main, puis disparut.

LA CONFESSION D UN AMANT 4f

e départ laissa un vide profond dans ma vie d'écolier. J'essayai^ de le combler en écrivant de longues et fréquentes lettres. à « mon vieil ami. »

Trois mois durant, notre correspondance fut assez active.

Il me raconta son installation à Paris, dans une maison de la rue du Cardinal-Lemoine, ses efforts pour trouver un travail qui pût faire vivre les siens et lui. Une de ses lettres tomba sous les yeux de M lle Sidonie. Mes saintes connaissaient le renvoi de Francis : ellçs furent chagrinées d'apprendre que je gardais des relations avec cet homme ce qui se conduisait mal » et me deman-

dèrent de les rompre. L'idée de désobéir ne me vint même pas. J'écrivis à Francis; je lui expliquai les choses telles qu'elles étaient; il me répondit quelques pages empreintes d'un peu de tristesse, où il m'approuvait et me demandait seulement de ne pas l'oublier. Ainsi notre correspondance fut tout de suite interrompue. Il fallut un deuil pour la renouer, près de deux ans plus tard. Voici dans quelles circonstances.

C'était, je m'en souviens, un 14 janvier, à la récréation d'après-midi. Je jouais à la balle contre le mur de la cour. Le surveillant vint me frapper sur l'épaule en me disant :

— De Périgny, M. le supérieur vous demande.

Je ne sais quel pressentiment me saisit. Je

laissai tomber ma balle : je devins tout pâle. Durant quelques minutes, je ne pus bouger. Puis, brusquement, je m'enfuis.

Je trouvai le supérieur assis dans son cabinet* lisant une lettre. C'était un homme de haute taille, rouge de visage, le haut du crâne chauve* toujours très soigné dans sa tenue et très doux de langage* Dès que j'eus franchi le seuil, je m'écriai :

— Monsieur le supérieur! ma grand'mère?...

Il me prit les mains..;

— Ne vous troublez pas, mon entant... M me de Lacaze est un peu plus souffrante... On désire vous voit auprès d'elle : voilà tout.

Je hochai la tête... Je doutais affreusement.

— Elle vit, bien sûr?...

— Tenez, fit le supérieur, voici la lettre.

Il me la tendit; je la tus avidement. C'était un mot de M lle Sidonie, disant exactement ce que venait de me répéter le supérieur.

Ma peur d'une catastrophe irrémédiable avait été si poignante que mon cœur se dilata.

L'abbé murmura, me tenant la main :

— Nous vous donnerons notre voiture pour aller au Plouis. L'abbé Capdepont vous accompagnera».. Voyons, soyez courageux, mon enfant, et ayez confiance en Dieu.

Mais à présent la détente de mes nerfs me rendait impuissant à retenir mes larmes. Elles avaient jailli de mes yeux si violemment, que l'abbé put croire que j'allais pefdre le sentiment;

Il me prit contre ses genoux, posa son front près du mien et pendant longtemps nous restâmes ainsi.

Trois heures et demie sonnaient au campanile du collège quand je partis; la nuit menaçait déjà. Ah I ce n'est pas une fantaisie des poètes* d'asso-

cier toujours l'état de la nature à la joie ou à la tristesse de nos cœurs. Que ce soit notre âme qui les transforme, ces paysages, ou qu'elle se façonne sur leur aspect, certes, la nature sourit et pleure, aime et s'irrite, vit et meurt en même temps que nous... L'horrible inquiétude qui me sanglait le cœur et m'empêchait de respirer, je ne saurais en rappeler le souvenir sans évoquer en même temps cette fuite désolée de pleines, de maisons mortes, de pommiers tordus, de haies dont l'hiver n'avait laissé debout que le squelette, — cet horizon si proche, sorte d'horizon boréal éclairé d'une lumière artificielle et défaillante, qui venait on ne sait d'où, — puis cette opacité de nuit, dans laquelle les accotements de la route, mètre par mètre, s'éclairaient aux lanternes de la berline. D'abord, l'abbé Capdepont et moi, nous avions échangé quelques paroles... Quand l'ombre eut enseveli toutes les aspérités du paysage, le silence se fit entre nous et il s'endormit. Pour moi, je souhaitais qu'il ne se réveillât point, qu'il me laissât à mon angoisse, à mon anxiété, à mon fébrile désir d'arriver au bout de la route. Cette route du Boisguillaume au Mont-aux-Malades, j'en savais maintenant les moindres accidents. Je reconnaissais les côtes et les descentes, —

telle auberge où les cochers descendaient invariablement pour y boire un verre de cidre, tel grand peuplier poussé en pleine haie à un tournant de chemin, anguleux, gigantesque, difforme comme un épouvantait. . Je me penchais, je collais mon front contre les vitres, sur lesquelles j'essayais d'effacer l'embu glacé de nos haleines... Je notais chaque étape de ce chemin familier, je calculais la distance qui restait encore à parcourir. Mais quand la voiture traversa la route de Rouen à Maromme, quand le mur du Plouis, qui faisait l'angle de cette route, surgit à mes yeux, je tombai comme inerte sur la banquette.

L'arrêt de la voiture, — le grincement de la grande porte sur ses gonds me firent revenir à moi. Je sautai à terre... Quelqu'un voulut m'arrêter, je le repoussai sans le regarder... Puis, il me semble que je me trouvai instantanément sur le perron aux dahlias :«là je rencontrai Médée, la femme de chambre, qui descendait au-devant de moi.

Je me jetai dans ses bras. Elle m'embrassa, ne trouvant que ces mots :

— Ah ! pauvre monsieur Frédéric ! Quel malheur!

Je compris que M me de Lacaze était morte.

...Des larmes, des stations d'immobilité auprès de ce drap rigide qui couvrait le cadavre, ne laissant voir que la face blanche aux narines pincées, — une lettre d'O'Kent, affectueuse, presque tendre, qui me redonne un courage fugitif, — des moments de sécheresse de cœur où mes yeux ne voulaient pas pleurer, où je les ramenais obstinément à la morte pour ressusciter mon chagrin, — puis, au fond de moi, cet effroyable sentiment d'égoïsme vital qui fait désirer que tout soit fini, le corps emporté dans sa bière close, la terre rejetée sur le cercueil, — voilà ce qui me reste des quarante-huit heures qui suivirent 1 événement. — Quelques menus faits sont aussi demeurés dans mon souvenir, je ne sais pourquoi : la surprise que j'eus à voir un cercueil de zinc dans le cercueil de chêne, le peu de place qu'occupa le corps bien aimé, quand il fut couché dans la bière... Après, c'est l'enterrement. On m'a fait, à la hâte, des vêtements noirs qui remplacent mes habits bleu-de-roi du collège... Je suis debout à la porte du salon où arrivent les invités. — Je serre les mains de. gens de Rouen que je reconnais mal, presque tous vieux comme les hôtes ordinaires du Plouis, — puis des habitants du Mont-aux-Malades. Mes

LA CONFESSION D UN AMANT f I

yeux s'attachent, ayec l'obstination réflexe des muscles que la volonté oublie de conduire, au pardessus gris clair d'un monsieur à moustache blanche et à barbiche; — maintenant encore, quand j'y songe, c'est cette tache grise qui m'apparaît dans la foule noire. Au dernier moment, à l'heure où l'on écarte les cierges autour du catafalque, une voiture à deux chevaux, gourmettes sonnantes, arrive par la porte de la cour, et s'arrête après avoir fait crier le sable sous ses roues. Une jeune femme en descend, extrêmement belle, son mouchoir à la main; puis un monsieur d'un âge indéfinissable, qui a l'air de trébucher, de tomber en avant à chaque pas qu'il fait... Ils viennent à moi : la jeune femme me serre la main ; elle pleure, et je lui en suis reconnaissant au milieu de toutes ces attitudes faussement contrites oii mes clairs yeux d'enfant devinent l'indifférence ; le monsieur balbutie avec effort : — ce Compatis vraiment..., monsieur.»., votre douleur. » Et il se nomme : « Vicomte de Saïnt- Géry. »

Alors, à travers la brume de mon chagrin, cette idée me vient : la jeune femme qui pleure, c'est Valentine... Je me rappelle confusément qu'en effet on m'a, trois mois auparavant, annoncé

f2 LA CONFESSiON D'UN AMANT

qu'elle se mariait avec le vicomte de Saint-Géry. Mais cela ne me paraît pas bien certain ; dans l'impuissance où je suis de lier mes idées, la blanche Valentine de la première communion et la Valentine en deuil d'à présent me semblent deux personnes différentes. Après, Vest la grosse M me Duchâtelier qui m'embrasse en me mouillant de ses larmes et en me parfumant d'une odeur d'héliotrope qui me poursuivra et m'entêtera pendant toute la cérémonie... Une sorte d'huissier s'approche de moi, me fait prendre la tête du cortège. Nous quittons le Plouis. Il gèle. Les arbres ont leur parure de givre, la campagne est blanche, les flaques des pluies récentes sont polies comme un miroir ou crispées en étoiles... Tout le paysage est, en verre filé...

A mes côtés, marche Hector de Maleserre, les yeux meurtris, redressant sa grande taille accablée... Celui-ci souffre comme moi, je le sais: je sais combien M mc de Lacàze, sa vieille confidente, lui était chère. Marie-Thérèse n'est pas venue. Elle est, paraît-il, un peu souffrante et n'a pu faire le voyage par ce temps rigoureux.

Et ce sentiment odieux de lassitude me ressaisit, le désir que ce soit fini, que les chantres chantent plus vite, que le prêtre hâte sa messe,

LA CONFESSION D UN AMANT f }

que* tout ce monde s'en aille et que nous soyons seuls, ma tante et moi, puis que l'existence ordinaire reprenne son cours hors de cet affreux trouble... Sentiment odieux? Touchant aussi, et admirable : c'est la protestation de la vie contre la mort, et la révolte de la nature contre la, douleur. Je suis sûr que, dans son cercueil, la blanche morte du Plouis ne m'en a pas voulu.

Quand tout est fini, on revient au Plouis; et j'y retrouve Valentine, qui est restée auprès de M lle Sidonie avec M e Lecourt... Ma tante est calme et a les yeux secs : mais sa volonté d'être ferme ne tient pas contre l'émotion du retour. Et nous nous tenons longtemps enlacés, en pleurant.

Je rentrai au collège de Boisguillaume l'âme bouleversée : de sinistres pressentiments m'enveloppaient. Le temps, ce consolateur providentiel, ne me guérit point; l'idée de la mort me hantait; j'avais beau me dire que ma tante était robuste et relativement jeune, je ne pouvais fuir la vision d'un avenir, où je serais seul, tout à fait seul... Ces souvenirs sont cruels, je veux les abréger, les réduire à quelques notes... Mon année de sciences achevée, je pris quatre mois de repos au Plouis. En novembre, je vins avec M lle Sidonie

f4 L A CONFESSION D UN AMANT

m'installer dans une maison de ville que nous possédions à Rouen, rue de Crosnes. Je commençai mes études de droit, au hasard, encore incertain à vingt-deux ans de ce que j'allais faire de ma vie. Et là, dans ce noir hôtel, plein de cette tristesse particulière aux demeures patrimoniales que la mort a dépeuplées, je vis ma chère sainte peu à peu s'affaiblir, et cet affaiblissement commença par sa mémoire, si sûre, par son esprit, si lumineux. Oh! l'affreux supplice! Assister sans pouvoir y porter de remède à cet écroulement d'une intelligence qui naguère a inspiré la vôtre!... J'isolai notre misère; je ne gardai que Juste et Médée, nos plus fidèles domestiques; je ne reçus plus personne. Seul, le docteur Madeleine nous visitait chaque jour, impuissant contre l'étrange mal. De temps en temps, j'échangeais une lettre avec Francis O'Kent, que je tenais au courant de mes inquiétudes. M Ile Sidonie s'éteignit doucement, sans souffrance, vingt mois après la mort de sa mère... Je ne veux pas ressusciter ces jours obscurs; du reste, mon deuil a submergé mes souvenirs.

Quand j'eus reconquis la faculté de comprendre et de vouloir, je dus m'occuper de la

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succession. M. de Maleserre était près de moi; cette fois encore, il était venu seul, assurant, non sans embarras, que sa femme était souffrante. Il m'assista de son expérience dans le règlement d'affaires où je n'entendais à peu près rien, et qui ne laissaient pas d'être importantes, puisque je me trouvai possesseur d'une fortune de douze cent quatre-vingt mille francs. Il fallut alors songer à l'avenir.

— Que comptez-vous faire? me demanda Hector.

Je fus obligé d'avouer que je n'en savais rien.

— Eh bien, reprit mon cousin, laissez-moi' vous donner un conseil. Ne restez pas ici. L'âme, à votre âge, n'est point mûre pour la solitude absolue. Quelle vie serait la vôtre, au milieu de ces objets immobiles qui tous vous rappellent des souvenirs de mort? Venez à Paris. Vous y trouverez, — outre les ressources d'activité qui vous manqueraient ici, — l'homme qui a été le plus mêlé après vous à l'existence de vos deux anges gardiens. Vous serez reçu chez moi comme un fils. Vous avez besoin d'affection et de conseils; je vous les donnerai dans ma mesure. Vous travaillerez; vous vivrez; bientôt vous vous ma-

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lierez, avec une honnête femme qui vous rendra une famille... Voilà ce que je vous propose.

Préférez-vous demeurer ici, étioler votre jeunesse?...

Je lui pris les mains et les pressai tendrement.

— Je viendrai, répondis-je... Laissez-mai seulement respirer quelques jours encore cette odeitt de souvenir qui s'évapore déjà.

— Soit, fit Hector. Restez ici. Ma femme et moi, nous vous préparerons pendant ce temps une installation à Paris. Ce qui est fâcheux, c'est que nous-mêmes allons nous absenter bientôt.

Le médecin m'ordonne les eaux de Placenza, dans la haute Italie, qui sont souveraines, paraît-il, contre les affections du cœur... Enfin, dans un mois et demi au plus tard, nous serons de retour, et vous en serez averti le premier.

Après le départ de mon cousin, je retombai dans mes indécisions. Partir m'effrayait: partir pour ce Paris que je/ ne connaissais point, où je serais tout seul, n'ayant même plus pour me tenir compagnie des objets déjà vus et le cadre de mon enfance heureuse. Je poursuivis donc lentement mes préparatifs : au Plouis et rue de Crosnes, je fis, en quelque sorte, l'inventaire de mes souvenirs. Une secrète divination me disait

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que je serais longtemps sans revenir dans les chères demeures : je voulais qu'au moins ma mémoire en conservât l'image, fidèle et complète. Dans cette intimité avec les moindres objets que mes parents disparus avaient touchés, avec ces murs qui les avaient abrités, ces horizons qui s'étaient peints au fond de leurs yeux, je goûtai, bientôt une émotion incroyablement douce, mais qui, je le sentais, me dilatait le cœijr à le briser. Tout était prêt pour mon court voyage. Mes malles étaient faites, déposées rue de Crosnes, je n'avais qu'à donner l'ordre de les porter à la gare et à prendre le premier train. Hector m'avait écrit : « Votre appartement vous attend, rue Madame. Venez. » Je ne pouvais pas me décider... • Un soir, vers huit heures, comme je me promenais seul dans l'allée des tilleuls, j'eus l'intuition subite du danger que je courais... Ma solitude me captait insensiblement; je pensais peu; les choses aimées qui m'environnaient pénétraient lentement en moi. Je prononçai tout haut ces paroles : ce Si je reste huit jours de plus ici, je ne partirai jamais...» Et il me sembla, en entendant ma propre voix, que c'était le Plouis lui-même qui me parlait. Ma volonté se raidit, je quittai l'allée, je gagnai la maison; j'y pris quelques

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menus objets que je mis hâtivement dans un nécessaire de voyage... En redescendant, je rencontrai Juste, mon domestique, qui demanda :

— Monsieur sort à cette heure-ci ?

— Oui, répondis-je. Je vais à Rouen à pied.

Peut-être serai-je obligé de partir ce soir pour Paris... Ne m'attendez pas demain.

Je le laissai sur ces mots, sans écouter sa réponse... Quelques instants plus tard, j'étais sur la route, marchant le long des enclos endormis, entre les haies vives. Sur le plateau enveloppé d'une ouate d'ombre, le firmament pâle semblait reposer comme une coupole illuminée. L'air frais sentait la fleur des pommiers. Un silence inouï, le silence des nuits de printemps, veillait la campagne, troublé seulement par le bruit de mes pas... Je marchais vite, ayant peur de manquer de courage et de m'en retourner... Pourtant, au point où la route recommence à descendre vers Rouen, je m'arrêtai; je regardai en arrière.

Tout au fond du paysage paisible, les peupliers du Plouis, dont je ne voyais que la cime dépassant les murailles, s'agitaient doucement, pareils à des mains qui disent adieu.

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