DEUXIÈME ÉVOQUE
n eût dit que le hasard conspirait à accroître autour de moi l'isolement et le vide. Quelques jours après mon arrivée à Paris, je reçus un mot de M. de Maleserre m'annonçant que ses projets étaient changés.
« Je ne suis pas en bien bon état, mon cher Frédéric, me disait-il. Les médecins m'engagent à prolonger mon séjour en Italie, d'une quinzaine au moins. Nous ne serons donc pas à Paris avant
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la fin de juin. Mais vous avez trouvé, je l'espère, un confort suffisant dans l'appartement retenu pour vous rue Madame. Ma femme s'en est occupée elle-même. En outre, mon valet de chambre, que nous n'avons pas emmené, avait reçu l'ordre de se tenir à votre disposition : il n'y a pas manqué, je pense; vous pourrez user de lui jusqu'à notre retour. »
Mes cousins étaient la seule relation sur laquelle je comptais, car, après de longues réflexions,, j'avais décidé que je ne verrais pas Francis O'Kent chez lui : sa situation irrégulière choquait ma timidité. Même je ne le prévins pas de mon arrivée. Je me trouvai donc, pendant près de cinq semaines, complètement isolé dans le milieu nouveau où m'amenait, presque malgré moi, la fantaisie des événements. J'avais gardé deux jours à mon service le valet de chambre de M. de Maleserre; puis je l'avais remplacé par un de ses camarades, qu'il m'avait amené. Quand tous les autres menus problèmes de mon installation furent résolus, je fis une de ces haltes dans la vie qui m'étaient ordinaires et je regardai successivement autour de moi et en moi. Ce que je voyais autour de moi ne me plaisait qu'à demi. Je ne parle pas de Paris même, que j'ignorais. Il
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réapparaissait dès lors accablant et effrayant pour une personnalité aussi effacée que la mienne : c'était tout. Mais le milieu immédiat, l'appartement choisi et disposé par mes cousins, s'harmonisait mal avec mes habitudes et mes goûts, et maintenant encore, après tant de jours que j'y ai
* vécu, mes yeux sont blessés par le luxueux intérieur de garçon où j'écris ceci. Ce mobilier composite, frêle, bas, capitonné, qui garnit le salon; ces bibelots sans usage, et vraiment sans beauté ni grâce, dont les guéridons sont encombrés; ce cabinet que l'on devine destiné à la sieste, aux cigarettes, aux vaines lectures et non au travail, car, là aussi, les divans, les fauteuils sont trop doux, et la table à écrire est large comme une table à jeu; cette chambre.à coucher demi-obscure, avec son lit presque au ras du sol,
• ses portes tendues d'étoffes sourdes, ses gravures qui me parurent d'abord si licencieuses et auxquelles je ne suis pas encore accoutumé, — les Hasards heureux, le Coucher de la mariée, le Haiser de Carolus Duran, — tout cela m'égratigna dans mes habitudes de cœur les plus profondément enracinées, — tout cela différait tant des pièces claires, au mobilier rare et sévère, sans recherche, sans luxe, presque monastique, de mon cher
Plouis ! — J'y voyais, malgré mon inexpérience, mais avec ce sens droit et sûr que donne l'intégrité de la conscience, j'y voyais le signe d'une civilisation corrompue et vieillie, où tous les éléments doivent concourir à la glorification de la chair... Et j'y devinais des puissances cachées pour amollir le courage, énerver la volonté, apprivoiser la pudeur.
Eh bien ! malgré l'aversion si tôt et si franchement ressentie, ce milieu nouveau m'enveloppa très vite et me conquit. Je dormis plus longuement et plus délicieusement dans mon lit de courtisane que dans mon étroite couchette du Plouis... Là-bas, des pépiements de moineaux, des bruits de sabots dans les cours, des appels de bergers sur les pelouses, me réveillaient avant le jour : à Paris, je pris l'habitude de me lever, passé neuf heures. Je m'habillais lentement, capté peu à peu par des raffinements de toilette ignorés du campagnard que j'étais et auxquels mes deux domestiques parisiens m'avaient initié. J'occupais le temps qui me restait jusqu'au déjeuner, à feuilleter quelques-uns des livres frivoles que j'avais trouvés dans la bibliothèque : rien que des romans ou des volumes de vers, savamment choisis, je l'ai compris depuis. L'après-midi, je
sortais sous quelque prétexte d'emplettes à faire que je me donnais à moi-même. J'allais au hasard dans Paris, que je traversais sans le regarder, distrait, effrayé, ennuyé et songeur. Le soir venait : je dînais dans un hôtel de la rue du Vieux-Colombier, fréquenté par des gens âgés et des prêtres; et je rentrais me coucher de bonne heure.
Au bout d'une semaine, cette vie d'attente m'exaspéra. Je pris la résolution de fréquenter assidûment l'Ecole de droit. Je me fis inscrire. J'assistai aux cours : j'y apportai ce même esprit désorienté, inquiet et farouche. J'y vis des jeunes hommes de mon âge : j'admirai la gaieté délibérée qu'ils promenaient à travers la vie, sans paraître se douter que la vie même implique un effroyable problème moral. J'écoutai leurs conversations : elles me firent mal comme le contact d'un fer rouge. On y parlait surtout de femmes, dans des termes qui, pour la plupart, m'étaient inconnus, mais dont aucun ne me laissait sans blessure. Car les femmes demeuraient pour moi quelque chose de respectable et de dangereux à la fois, de défendu et de saint. A vingt et un ans, mon ignorance était encore absolue. Je ne savais rien de précis sur la matérialité de l'amour. Si
des gens du monde lisaient jamais cette confession, ils hausseraient les épaules, et, se rappelant qu'ils avaient l'imagination déflorée à dix ans, ils ne me croiraient pas. Et cependant il était impossible que je ne fusse pas ignorant, — par la simple raison que personne ne m'avait jamais dit des choses qui ne s'inventent pas... J'entrevis donc, sans la bien comprendre encore, une vie de débauche et d'insouciance morale autour de moi, une universalité de déchéance qui m'épouvanta. Je commençai à soupçonner que j'étais une exception, le produit bizarre de circonstances particulières, et j'en vins à douter de moi-même à ce point que je me crus un objet de curiosité pour tous mes compagnons d'école. Il était certain que ceux-ci n'avaient pas de sentiments comparables aux miens; même ceux qui me paraissaient les mieux élevés, écoutaient le sourire aux lèvres des entretiens, des plaisanteries qui nie faisaient fuir... Les femmes de ce quartier Latin qu'il me fallait bien traverser, me semblaient les monstres les plus épouvantables que j'eusse jamais rêvés. Je voyais confusément, dans ces avilissements et ces marchandages honteux, une insulte au sexe de M me de Lacaze et de M lle Sidonie, ces saintes... Une telle écume de dégoût
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s'amassa peu à peu au fond de mon cœur qu'elle y étouffa le désir de tromper l'ennui et de travailler en commun. Je renonçai à fréquenter la faculté et me décidai à étudier chez moi.
La tentative malheureuse que je venais de faire pour me mêler à l'activité environnante fut naturellement suivie d'une réaction énergique : une ardeur extrême me saisit pour la vie ascétique et l'effort solitaire. Je tâchai de régler l'emploi de mes heures sur les souvenirs du Plouis: ils luisaient au fond de mon passé comme des lumières dans un paysage nocturne. Je m'installai dans la seule pièce de.mon nouveau logis qui me rappelât les clairs appartements de là-bas : une sorte de terrasse vitrée qui regardait la rue de Vaugirard, et, au delà, le parc du Luxembourg. Des paillons mobiles couvraient le toit; les panneaux antérieurs se déplaçaient à volonté. Là, du moins, il n'y avait pas de bibelots ni de lourdes tentures; dès étoffes algériennes, légères, sèches de tons, drapaient seules les murs latéraux; des fauteuils et une table de bambou, quelques plantes exotiques au feuillage luisant, composaient tout le mobilier. J'y transportai mes livres; je m'efforçai d'y travailler. Mais bien vite mon attention échappait à la surveillance de ma volonté. Elle
errait, en de vagues contemplations, sur l'horizon vert déroulé à mes pieds, depuis les grilles dorées du jardin jusqu'aux lointaines masses d'arbres d'où émergeaient, comme des ballons captifs, les dômes côtelés de l'Observatoire. Ou bien elle se repliait mélancoliquement sur moi-même; elle y constatait avec une minutie cruelle les ravages que l'isolement et l'ennui avaient accomplis déjà. Certes, j'étais encore intact, et l'ignorance farouche que j'avais du mal me tenait lieu de vertu. Mais mon état m'apparaissait si misérable que la condition des autres jeunes hommes, insoucieux de leur vie morale, me rendait presque envieux; et je m'avouais cette dangereuse vérité, qu'en somme ceux qui ont le moins de chagrins et d'épreuves sont justement les moins moraux. De là à se dire : a Si je pouvais perdre la chasteté et la foi!... » il n'y a qu'un pas. Pourtant je ne le franchissais point. Je savais qu'il n'était pas en mon pouvoir de le franchir, et qu'il fallait, pour cela, une volonté plus vivace et plus aguerrie, substi* tuée à la mienne.
Sur ces entrefaites, une lettre me vint de M. de Maleserre.
« Mon cher Frédéric, me disait-il, nous voici de retour.». Je ne vous dis pas de venir nous voir
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aujourd'hui ni demain, puisque nous avons à peine défait nos malles; mais si vous voulez nous faire grand plaisir, venez dîner avec nous samedi soir. M me de Maleserre a hâte de savoir comment vous avez trouvé l'appartement qu'elle a choisi, et l'installation à laquelle elle a donné ses soins. » Je me vois encore sur la terrasse vitrée, cette, carte d'invitation à la main, réfléchissant. Rien n'était plus simple et plus prévu que ces quelques lignes; et pourtant elles me jetaient en un grand trouble, non sans charme. Accepter l'invitation de mes cousins, c'était faire le premier pas décisif en dehors du cercle de vie intérieure où je prétendais encore m'enfermer. J'éprouvais à faire ce premier pas la même aversion rétractile que me causait, tout petit enfant, une rencontre avec M me de Maleserre. Mon cas n'était donc point une lutte contre la tentation: j'inclinais plutôt, par goût, vers un refus. Mais une voix qui semblait partir des choses environnantes me glissait à l'oreille : ce Si tu y vas, tu seras en partie délivré de ton inquiétude, de ton ennui. Si tu y vas, tu commenceras d'échapper à toi-même. » Finalement, je fis ce que je devais faire, après tout, sous peine de passer pour un ingrat ou pour un fou : j'acceptai.
Mon propre cœur m'était une énigme indéchiffrable. A peine ma lettre fut-elle partie, je me sentis rasséréné et allégé... Je me surpris à regarder Paris, par mes fenêtres, avec moins de rancune que la veille; en me rappelant les scènes de vie lâchée que j'ayais entrevues récemment, je n'éprouvai plus la même indignation généreuse : et, pour la première fois, cette idée me vint qu'en somme les diverses moralités n'étaient peut-être que des différences d'éducation... Rentré, dans ma chambre, je me regardai dans une glace avec quelque complaisance. Elle me renvoyait l'image d'un adolescent de vingt-un ans, paraissant assurément moins que son âge, bien qu'il fût grand... Je jugeai que son visage parfaitement blanc et sans barbe, ses grands yeux d'un bleu de fleur de lin, sa chevelure brune abondante et portée longue, sa taille gracieuse, composaient un extérieur assez agréable. Une réflexion de cette fatuité m'était si peu ordinaire que, l'instant d'après, je m'en raillai moi-même. Néanmoins, le seul fait de l'avoir conçue montrait qu'un état d'équilibre nouveau commençait à s'établir en moi.
Je note bien minutieusement des détails qui, -sans doute, ont peu d'importance. Tous pourtant
concourent, il me semble, à représenter la physionomie de mon âme,, à ce moment où ma vie allait s aiguiller sur une voie de traverse. J'étais, en résumé, une jeune fille par les sentiments, un homme mûr par la réflexion. Mon cœur, ravagé par des chagrins récents, avait horreur de son vide; la liberté me pesait; mon goût pour les émotions tendres me consumait, faute d'aliment. En un mot, j'avais appris à connaître l'ennui, depuis que je ne me savais plus aimé.
Le samedi soir, je fis ma toilette, un deuil strict, avec plus de soin que de coutume, et, longtemps avant l'heure fixée sur la carte, je pris un fiacre et me fis conduire chez mes cousins... Je Savais aucune idée nette des distances de Paris : et je fus surpris quand mon fiacre s'arrêta, après quelques minutes de course, devant la porte de l'hôtel Maleserre, au point de croisement de trois rues, la rue*de l'Université, la rue Surcouf et la rue Desgenettes. L'hôtel était une construction exiguë, neuve, sans style, comprise entre une cour sablée et un jardin assez vaste où se dressaient quelques beaux arbres... A la suite d'un valet de pied, je traversai la cour, je montai les marches d'un perron surmonté d'une marquise de verre, puis celles d'un large escalier de stuc
blanc, et je me trouvai enfin dans un petit salon, où le domestique me laissa.
La pièce donnait sur le jardin par une seule fenêtre. Je reconnus dans l'ameublement le goût délicat, épicurien et compliqué qui avait présidé à ma propre installation... L'odeur qui flottait dans l'air, emprisonnée par les tapis et les tentures, je la connaissais aussi : elle évoquait, après si longtemps, le souvenir de certaines minutes de mon enfance, au Plouis, quand Marie-Thérèse me prenait par la main et m'emmenait dans sa chambre, inquiet et content à la fois.
La porte s'ouvrit, et je vis paraître M me de Maleserre, tout en noir. Elle vint à moi en me tendant les deux mains.
— Mon cher Frédéric! dit-elle avec cette voix imperceptiblement tremblante qui donnait à ses moindres paroles une sonorité singulière...
Et elle se tut subitement, me parcourant des yeux, comme si elle avait voulu d'abord se rendre compte de l'œuvre accomplie par les années.
Moi non plus, je ne trouvais point de paroles. • Pourtant, comme elle abandonnait mes mains, s'asseyait et me désignait une chaise auprès d'elle, je balbutiai :
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— Madame, je ne sais comment vous remercier d'avoir bien voulu me donner quelques instants...
Elle m'interrompit.
— Ne parions pas de cela... Parlons de vous... Vous avez eu de grands chagrins, mon pauvre enfant... Ces deux saintes femmes, presque coup sur coup... Ah! j'ai bien pensé à vous, allez, et si moi-même je n'avais pas été malade!...
Elle n'acheva pas. Elle fit seulement, de la main, un geste vague qui pouvait signifier : « Je serais venue les soigner... » ou : a Je serais venue vous consoler. »
On ne pouvait parler de mes deuils sans me faire pleurer. Elle vit sans doute mes yeux se gonfler et quelques larmes y luire, car elle ressaisit ma main et la serra affectueusement...
— Je vous fais de la peine.,. Pardonnez-moi.
Voyez-vous, j'ai beaucoup chéri nos parentes du Plouis, moi aussi; j'ai donc souffert plus qu'une autre de leur mort : d'abord parce que je les aimais, et puis parce que je pensais que vous souffriez tant!...
Tout inexpérimenté que j'étais, je devinais sous les paroles un peu décousues de Marie-Thé-
rèse la volonté dé m'attaquer le cœur le plus vite possible, et par les régions les plus sensibles. Sûrement, elle eût souhaité quelques mots de réponse qui missent entre nous au moins une sympathie de chagrin.
Mais elle me vit pensif, intimidé... Elle sentit qu'un abîme nous séparait encore. Elle murmura :
— Pauvre enfant!
Et, sans me quitter du regard, après une pause.
— Comme vous avez changé! fit-elle. Vous êtes un homme, à présent... Presque aussi grand que M. de Maleserre. Ah! cela ne nous rajeunit pas, nous qui vous avons vu tout petit, avec des culottes courtes et des boucles blondes sur le dos..., moi qui vous ai tenu sur mes genoux..., vous rappelez-vous?
Oui, je me rappelais : et si ma cousine s'amusait à me troubler, elle y réussissait. Une crispation de pudeur m'effleura la peau à cette évocation d'un pareil rapprochement, maintenant que, comme elle disait, j'étais un homme. Et, blessé au fond de ma chasteté, j'eus ce mouvement de sensibilité effarouchée que les caresses de Marie- Thérèse provoquaient autrefois.
Je la regardai pourtant; je cherchai sur les traits de son visage, sur les lignes de sa taille, la marque de dix ans écoulés. C'était prodigieux : elle avait changé, mais elle avait plutôt rajeuni. Le souvenir m'était resté d'une taille moins souple, de gestes moins vifs. Sa coiffure n'était plus la même, et des bandeaux plats, de simples bandeaux, pareils à ceux des vierges de l'école italienne, communiquaient à son visage une grâce presque enfantine. Elle lut ma surprise dans mes yeux. Elle sourit:
— Vous me trouvez vieillie ?
Je répondis :
— Il me semble que je vous ai quittée hier... Quelque chose a changé en vous, ma cousine, mais non pas pour vous donner des années de plus, au contraire.
Elle vit que j'étais sincère, et ses yeux furent sillonnés d'un éclair de plaisir. Tout de suite elle se leva, prit sur une consolé un petit cadre et revint à moi :
— Regardez, dit-elle. Vous la reconnaissez?
C'était un portrait de ma mère... Elle y était
représentée à vingt ans, et la porcelaine de la miniature avait mieux fixé ses traits que les plaques de verre miroitantes du Plouis. Cette image
me ressemblait extraordinairement... J'en fus frappé, et aussi Marie-Thérèse, qui traduisit notre pensée commune :
— Oui..., vous êtes tout pareil à elle. En vous regardant tout à l'heure, je croyais voir « mignonne Anne » à votre âge, à l'époque où nous nous promenions ensemble à l'Assomption, sous les grands ormeaux.
Cette fois, ma cousine avait frôlé le point sensible, à jamais douloureux de mon cœur. Aussi émue que moi-même, elle murmura :
— Je l'ai bien aimée!... bien aimée!...
J'ignore comment aurait pu se continuer cette
étrange, invraisemblable conversation où nous avions, pour ainsi dire, fait le tour de nos âmes sans y trouver d'accès l'un pour l'autre... Quelques phrases dépourvues de liaison apparente avaient montré à l'évidence que la communion des pensées nous était encore interdite, mais que deux circonstances pouvaient nous rapprocher: la grande différence d'âge qui donnait à Marie- Thérèse le droit de me traiter presque en enfant, et l'affection réelle qu'elle gardait à l'être humain que j'aimais le plus, sans l'avoir connu jamais: ma mère. ^
Au moment où le silence commençait à peser
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sur nous de nouveau, la porte s'ouvrit et Hector de Maleserre entra.
Il salua sa femme d'un timide : « Bonjour, Mathé! » — et me tendit les bras... Je m'y jetai, me rappelant ce qu'aux heures d'épreuve j'avais puisé de consolation et de tendresse dans le cœur de cet homme.
Notre effusion parut déplaire à ma cousine; les traits de son visage se tendirent, son pied frappa le tapis impatiemment.
— Hé bien, mon pauvre enfant, demanda Hector, comment se sont passées pour vous ces cinq semaines de solitude?
— Tristement, répliquai-je. J'ai essayé de travailler, et je n'ai pas pu : c'est à peu près tout le bilan de ma vie ici.
Si j'avais été seul avec Hector, peut-être lui aurais-je confié mes tortures intimes. Mais ces tortures étaient la maladie secrète de mon âme; nulle puissance humaine ne me les eût fait avouer devant M me de Maleserre... Quelque temps nous échangeâmes de courtes répliques, mon cousin et moi. Marie-Thérèse semblait distraite. Elle tenait toujours entre ses doigts le portrait de ma mère, et le regardait, sans que sa physionomie dépouillât l'expression dure,
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presque cruelle, qu'elle avait prise à l'arrivée d'Hector.
Un domestique annonça :
— Madame est servie !
J'offris le bras à ma cousine, et nous gagnâmes la salle à manger en traversant le grand salon.
A table, j'étais à la droite de Marie-Thérèse. Je ne pouvais me défendre de l'observer, tandis qu'Hector racontait les incidents de leur récent voyage, assez longuement, sans doute pour remplir les vides de l'entretien.
Je détaillais la coiffure de la jeune femme, la nuance de son teint, le dessin de son visage et de son buste; le parfum entêtant qu'elle exhalait, comme une fleur de serre, m'imprégnait peu à peu le cerveau. Mes yeux suivaient les gestes de sa main fine, parfois immobile sur la nappe dont elle bleuissait la blancheur brutale, parfois crispée nerveusement sur le manche d'un couteau, ou ramassant du bout des doigts quelques miettes de pain. Cette main était petite, mais vigoureuse, un peu masculine de forme, sinon de couleur et de grain. Elle s'attachait au bras par un poignet maigre, cerclé d'or; au delà, ce bras était nu jusqu'à mi-distance du coude, montrant la peau pâle, pointillée de duvet brun. Je remontais
mon regard le long de la manche du corsage, jusqu'à l'épaule, jusqu'au col, jusqu'à ce profil tentateur, tout proche de moi, ce profil aux lignes fermement tracées, le front étroit et bas sous un savant désordre de cheveux noirs, le nez rigide, les lèvres larges, le menton courbé à la grecque et l'œil admirable, le globe de lumière noire autour duquel les grands cils battaient comme des ailes. Elle se penchait, et voici que derrière l'oreille enfantine, j'apercevais de mystérieuses blancheurs...
Hector de Maleserre continuait de raconter Venise, Florence, Gênes et Milan, en sorte que le souvenir de ce premier assaut qu'ait subi ma volonté d'être chaste s'associe invinciblement à ces noms harmonieux, Saint-Marc, le Lido, la Loggia, le palais des Strozzi... Il essayait par instant de réveiller mon attention en disant : « N'est-ce pas, Frédéric? — N'avez-vous pas éprouvé cela, Frédéric?... »
A la fin, il voulut sans doute me forcer à répondre, et demanda :
— Avez -vous vu les Saint- Géry avant de quitter le Plouis? -
— Je ne les ai pas vus chez eux, répliquai-je : je n'ai fait aucune visite d'adieu, me trouvant
suffisamment excusé par mon deuil... Mais j'ai plusieurs fois rencontré M me de Saint-Géry en voiture...
Ma cousine questionna :
— M me de Saint-Géry, c'est, n'est-ce pas, la petite Valentine qui venait quelquefois chez les dames de Lacaze ?
— Oui, fit Hector... Elle a épousé un viveur de province, très malade maintenant. Elle doit mener une triste vie, dans son château désert, entre cet infirme et des parents qui ne sont pas de son monde.
J'ai dit déjà, dans ce récit, combien les mots ont pour moi de puissance évocatrice. Les noms prononcés au vol: le Plouis..., Valentine..., suffirent à désorienter le rêve un peu inquiet où m'avait plongé le voisinage de Marie-Thérèse... Je revis les profondeurs intimes de mon cher parc, ses arbres familiers, ses chastes allées... Je revis l'enfant blanche, la petite vierge mystique qui murmurait en face de cet horizon : « Jîaimerais vivre ici... » Ce fut l'évocation qui délivre, le verbe d'exorcisme. Je détournai mon regard, je le fixai résolument sur le visage tourmenté d'Hector.
J'écoutai ses paroles; je l'interrogeai à mon tour; je fis un effort heureux pour ne plus voir ni sentir
la présence de Marie-Thérèse. Elle se taisait, et, comme tout à l'heure, se tenait volontairement à l'écart de notre entretien. Le dîner s'acheva ainsi. Le soir tombait, un de ces soirs de juin émouvants par la lenteur même, la sérénité de leur chute... Il fut décidé, vers la fin du repas, que nous prendrions le café au jardin. J!offris encore le bras à ma cousine; cette fois elle s'y appuya plus fort, elle se serra contre moi dans la demiobscurité du vestibule : mais d'un mouvement si brusque que je pensai qu'elle s'était heurté le pied et se retenait.
M. de Maleserre était monté dans sa chambre pour chercher des photographies italiennes qu'il voulait me faire voir... Marie-Thérèse, assise près de moi sur un canapé d'osier, me dit :
— Vous vous entendez très bien avec mon mari?
Je n'étais guère adroit à démêler les complexités féminines. Je sus pourtant distinguer une nuance de mécontentement et de raillerie dans ses paroles. J'en fus blessé. Je répliquai après un court silence :
— Oui, j'aime beaucoup M. de Maleserre, parce qu'il a été excellent pour moi, dans mes deuils j et parce qu'il me traite avec toute l'indul-
gence dont j'ai besoin... Il sait que je suis timide et gauche; il épargne ma gaucherie et ma timidité.
Mon cousin, en ce moment, descendait le perron, avec un paquet de cartons sous le bras. Marie-Thérèse se leva brusquement, alla à lui, lui dit quelques mots à l'oreille et nous quitta. Je vis alors un homme tout interdit et décontenancé, qui revint à moi ne sachant que faire de ses cartons, et murmura :
-*— Mathé me fait observer très justement que je vais vous ennuyer à la fin avec mes récits de voyage... Nous verrons cela une autre fois.
Voulez-vous fumer?
Il m'offrit un cigare et me fit parcourir le jardin, m'expliquant comment Ce coin de parc avait été respecté en partie lorsqu'on avait démoli l'ancien couvent dont l'hôtel occupait la place. Puis nous revînmes nous asseoir près du perron, silencieusement... Un apaisement profond s'épandait de la cime des arbres; c'était l'heure d'encre des soirs d'été; les branches immobiles se profilaient sur le ciel d'or comme des silhouettes noires dépourvues de relief. Et l'on eût dit que Paris lui-même, autour de notre silence, se taisait.
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Marie-Thérèse apparut en haut des marches et dit:
— Eh bien, messieurs, vous vous oubliez?...
Hector se leva, jeta son cigare; je l'imitai.
Nous rejoignîmes la jeune femme, déjà assise au piano, égrenant quelques arpèges au vol des doigts.
Elle s'adressa à moi, sans quitter des yeux le clavier.
— Vous êtes musicien, monsieur de Périgny?
— Médiocrement. J'ai appris le violon au Boisguillaume, avec un maître qui en savait tout juste assez pour faire danser les couples sur le communal, les jours de noce.
Elle rit.
— C'est quelque chose, fit-elle... Venez me tourner les pages... J'ai un mari qui ne peut pas même me servir à ça.
... J'avais dit vrai : j'étais médiocre exécutant, mais, sur moi comme sur tous les nerveux, je pense, la musique exerce une maîtrise despotique; positivement, elle m'hallucine. Au bout de peu d'instants, quand ma cousine eut attaqué, en artiste incomparable, le troisième Nocturne, je subissais le sortilège. Le salon était vaste, très peu éclairé. Les quatre bougies du piano rabat-
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taient la lumière sur la page blanche du pupitre. Il en résultait un effet de clarté assez comparable à celui du Graveur de Gérard Dow, qui est au musée d'Amsterdam. Dans l'auréole lumineuse, la tête inspirée, transfigurée de Marie-Thérèse prenait une valeur extraordinaire. Je me disais, tout en me penchant par-dessus son épaule pour tourner un feuillet : ce Elle est vraiment très belle..., » et quelque chose comme un tremblement froid me parcourait la moelle, et je sentais mon cœur battre à coups irréguliers. Je pensais à la fois que ce serait une grande joie d'être l'ami d'une telle femme, que ma froideur à son égard était la pire des folies, qu'elle m'était infiniment supérieure et qu'elle me faisait une grâce unique en me témoignant quelque sympathie; qu'enfin une femme aussi belle, capable de répandre autour d'elle de pareilles jouissances d'art, devait être,, en somme, un être moral excellent. Tout cela n'était guère logique, ni même sensé : mais je note pêle-mêle ce que j'ai ressenti.
Combien de temps se prolongea cette espèce d'effervescence où le désir, l'inévitable désir se diffusait indiscernablement à travers l'émotion d'art, je ne sais. Ce fut assurément assez long, tant que joua Marie-Thérèse... Il était tard quand
elle plaqua le dernier accord. En me retournant, ce qui me frappa d'abord, ce fut, sur le guéridon central du salon, un plateau avec des tasses à thé ; puis mes yeux, de nouveau accommodés à la pénombre, aperçurent Hector de Maleserre assis près de la cheminée, ses longues jambes croisées, ses mains jointes sur le plus haut de ses genoux; il était rencogné contre le dossier du fauteuil; mais sa tête se penchait en avant, et je distinguais, comme des taches et des trous dans sa silhouette, la pâleur de sa tête aux cheveux rares, et ses yeux roux. Lui aussi paraissait perdu dans des rêves : mais la tension douloureuse de ses traits indiquait clairement que la musique n'était pas la cause de son émotion.
Quelques paroles de Marie-Thérèse le réveilr lèrent en sursaut. Il lui répondit avec cette précipitation d'écolier surpris qui lui était ordinaire en pareil cas, et qui me gênait si fort pour lui... Puis k jeune femme se mit à verser le thé, et les mots que nous prononçâmes nous servirent au moins à masquer nos pensées. J'observais la jeune femme; elle me semblait rayonner d'un contentement orgueilleux; une prescience obscure me disait que ce contentement était celui d'une victoire remportée sur moi.
Je quittai les Maleserre vers onze heures. Hector me serra la main assez froidement; Marie- Thérèse me la pressa de façon à me faire entendre ceci — ou du moins ce fut mon interprétation : — <sc Nous avons eu tout à l'heure quelques minutes pendant lesquelles nos âmes ont été en communion... » Puis je traversai le jardin, précédé par un domestique qui m'ouvrit la porte. En me tournant d'un mouvement inconscient vers le perron de l'hôtel, j'aperçus une silhouette immobile dans l'encadrement de la baie : c'était Marie-Thérèse.
Il y a, sur le boulevard de Latour-Maubourg, à la hauteur de la rue de l'Université, une station de fiacres. Des cochers m'appelèrent, comme je traversais le boulevard. Mais je ne pris point de voiture : j'éprouvais le besoin de marcher, et je connaissais à peu près la direction de mon logis. Une effervescence me chauffait la poitrine; j'avais envie de parler tout haut ma pensée, — et, effectivement, quelques mots m'échappaient. De toutes les impressions successives que j'avais ressenties pendant cette soirée, il surgissait maintenant deux faits qui me semblaient considérables : le premier, que M me de Maleserre était ce que je n'avais pas vu jadis avec mes yeux d'enfant : une
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femme supérieure, plus belle, plus intelligente, plus apte que toute autre à me comprendre. Le second fait, c'était que cette femme me voulait pour ami. J'étais incapable alors de préciser la nature des relations qu'elle souhaitait établir entre nous; mais il y avait, me semblait-il, un abîme entre ces relations et ce que le rapprochement des deux sexes pouvait contenir de coupable. Un abîme infranchissable? Êtais-je sincère en le pensant? Mon sens de la moralité avait déjà dévié, et j'éprouvais le besoin de m'affirmer à nouveau mon vœu de demeurer chaste.
Pour être complet dans cette histoire de mon âme, je dois ajouter qu'à l'éveil du besoin d'aimer, se mêlait l'émotion intense que ne pouvait manquer de causer à un être épris de la nature, comme j'étais, le spectacle d'une nuit de juin, pure, incomparablement! planant sur le panorama prodigieux de la Seine, détachant, sur le dôme bleu où s'effaçaient les étoiles dans une vaporisation de lumière, les graves monuments qui bordent le fleuve, la masse du Louvre, la flèche de Saint-Germain-l'Auxerrois, Notre-Dame. Les pontons endormis s'immobilisaient le long des quais ; l'eau sombre reflétait les becs de gaz, non plus en longues lignes va-
cillantes comme aux premières heures du soir, où la Seine est encore remuée par les bateaux, mais en chapelets de points d'or isolés... Les souffles qui agitaient la nuit avaient le frôlement câlin des caresses. Respirer, marcher, vivre, j'y goûtais une joie poignante. Il me semblait que je brisais mon enveloppe enfantine et que je devenais un homme. C'était beaucoup d'ivresse pour peu de vin bu; mais j'avais vingt ans.
E plus dangereux effet de pareilles effer- ' vescences, c'est qu'elles dévastent le
cœur: un incendie dans une forêt; la veille, c'est un volcan, le lendemain, la plaine rase, où rien ne pousse plus. Les jours qui suivirent la première soirée passée chez mes cousins ne furent pas heureux... Il y avait quelque chose de dérangé dans l'équilibre de mon cœur, équilibre bien incertain déjà, mais que pourtant j'avais, jusqu'ici, à peu près réussi à maintenir.
Je ne pouvais pas me repentir, n'ayant point péché, même par pensée. Pourtant je n'étais pas content de moi. En apercevant le péril lointain, je n'avais pas raidi ma volonté comme j'aurais
dû; ma conscience, façonnée aux règles droites et sans compromis de mes saintes, me disait : a Puisqu'il y a un danger dans cette maison, n'y retourne pas. » Le sens commun me répliquait : <c Quel danger? donne-lui un nom, seulement !... Vas-tu ^'éloigner de tes parents, des seuls amis qui te restent, qui t'ont bien accueilli, pour un péril à ce point imaginaire que tu ne peux même pas le définir?... j> Ainsi m'apparaissait, pour la première fois, l'antinomie de la vie pratique et de la morale rigoureuse, qui devait me torturer tant de fois. I
Je passai une semaine à me regarder penser et, pour ainsi dire, évoluer. Plus j'avançais dans la vie indépendante, plus se confirmait cette douloureuse constatation que j'étais beaucoup moins une attivité qu'une sensibilité, et que, lorsqu'on m'ôtait de quoi aimer, je n'existais plus ou du moins mon existence n'avait plus aucun but.
J'essayai de travailler, mais l'inutilité de mon travail me choquait au moment même oîi commençait l'effort. Que je fisse ou non passer dans mon esprit la science de mes livres, qu'y avait-il de changé à l'économie du labeur universel, puisque je n'utiliserais jamais mes connaissances? Restait la lecture désintéressée, pour se faire
plaisir à soi-même. J'en fis l'essai; puis, bien vite, j'y renonçai, quand j'eus constaté que j'en sortais plus abattu que calmé, plus énervé que distrait.
J'en étais là de mes tristesses intimes quand un soir, vers cinq heures, mon domestique introduisit M. de Maleserre»
J'observai, une fois de plus, cet abord de bienveillance indécise que je lui connaissais depuis si longtemps, et que je n'avais vu disparaître que pendant les jours de deuil, où il pouvait être admis qu'entre nous M me de Maleserre était momentanément oubliée.
— Bonjour, Frédéric, dit-il. J'ai fini mon cours, ce soir, un peu plus tôt que d'habitude, et j'en ai profité pour venir vous serrer la main.
Et s'asseyant devant ma table de travail, où l'amas des livres ouverts, des papiers à demi noircis, trahissait mille tentatives avortées, il la parcourut du regard et ajouta :
— Que devenez-vous ?
Je répliquai :
— Rien de biep bon. De plus en plus, je me convaincs que je suis un contemplatif et un inutile, ce qui me désole. Si vous pouviez me trouver un travail intéressant, mon cousin, vous me rendriez un grand service.
— Le travail? fit Hector. Mais il est partout, mon ami. Vous êtes intelligent; vous avez eu des succès de classe, ce qui prouve que vous savez utiliser au besoin votre intelligence... Commencez un livre sur quoi que ce soit. Ce sera l'intérêt de votre vie.
— Oui, répondis-jé, frappé par ce rappel des qualités laborieuses d'autrefois, je travaillais au collège, en effet, c'est singulier. Mais je travaillais pour faire plaisir à des femmes que j'aimais. A quoi servirait mon travail, maintenant?
Hector hocha la tête :
— Vous êtes de ceux, dit-il, qui considèrent le travail comme un moyen de servir l'affection. Moi je considère le travail comme un but ou comme un remède. Mais peu importe... Puisque vous avez tant besoin d'une affection et que votre activité en dépend, il faut vous marier!...
Cette pensée de me marier ne m'était jamais venue. Je demandai :
— Me marier? A vingt et un ans?
— D'abord, répliqua M. de Maleserre, il n'est pas nécessaire que vous vous mariiez demain, même si votre choix est fixé demain... Ce qui importe (j'y ai réfléchi, croyez-moi; pendant ces derniers jours, j'ai beaucoup pensé à vous)...
Je lui pris la main affectueusement, en disant:
— Que vous êtes bon!
Il se dégagea avec douceur et poursuivit :
— Ce qui importe, c'est que vos aptitudes sentimentales, si puissantes, aient un objet; c'est que votre pensée s'occupe d'un être aimé, que vous orientiez vers lui votre vie, comme vers un pôle...
— C'est vrai, murmurai-je.
— Et surtout que ces aptitudes sentimentales ne s'exercent pas sur quelque objet indigne.
Je fis un geste de protestation.
— Oh! je sais, continua mon cousin, je sais fort bien que pour le moment vous êtes animé des aspirations les plus nobles, lés plus chastes même et les plus mystiques. Prenez garde que tout cela ne change le jour où, pour la première fois, vous aimerez une femme. Hors de la légitimité du mariage, mon ami (croyez-moi bien, croyez-en un homme qui a vu et souffert plus qu'il ne demandait, et qui a payé cher le peu de science qu'il a de la vie), toutes les poésies de l'amour aboutissent à quelque chose de fort vilain et de fort bas, le contraire, justement, de la poésie et de la noblesse des rêves. Même dans le mariage, continua-t-il avec un fléchisse-
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ment de la voix, l'amour est condamné aux mêmes chutes dégradantes, si le but n'est pas la tendresse idéale, c'est-à-dire un sentiment désintéressé, immatériel, comparable à ce que vous ressentiez, mon cher enfant, pour M me de Lacaze ou pour M lle Sidonie. Ce sentiment-là n'a rien à craindre du temps, voyez-vous, parce qu'il s'adresse à une partie de l'être humain sur laquelle le temps n'a point de prise.
Je n'avais jamais entendu mon cousin parler ainsi. J'en fus d'autant plus touché qu'il y avait une sorte d'accord préétabli entre mes propres sentiments et les paroles qu'il venait de prononcer. Je répliquai avec chaleur :
— Oh! je pense bien comme vous, allez! Je ne sais comprendre que cette affection-là.
— Eh bien, répéta-t-il, que dites-vous alors de mon idée dé vous marier ?
Une obscure révolte fermentait en moi contre l'idée du mariage. Pourtant, je répondis :
— En principe, je n'y suis pas opposé, mais avez-vous une personne en vue, ou n'est-ce qu'une idée en l'air?
— J'ai quelqu'un en vue... S'il vous plaît, mon cher enfant, vous pouvez vous dire dès aujourd'hui qu'il existe par le monde une enfant de
dix-huit ans, parfaitement pure, belle comme Tétait votre mère, née de parents pareils aux vôtres par la situation et les doctrines, de telle façon que vous auriez la joie de retrouver en votre femme les souvenirs de votre propre enfance, les mêmes traditions, les mêmes cultes. Cette jeune fille est élevée dans la solitude d'un couvent. Pour le moment, elle n'aime aucun homme, et pourtant, elle, attend de toutes les puissances de son désir quelqu'un qui viendra, qui l'emmènera par le monde,' la protégera, donnera à son innocence la sécurité que des murs de couvent lui ont jusqu'à présent assurée. Elle lui donnera en retour la virginité de son cœur, la première fleur de son amour, c'est-à-dire des biens tellement précieux qu'il n'y a pas de fortune ni d'effort humain qui pourraient les payer dignement... Cette jeune fille, je la connais comme je vous connais, Frédéric; c'est la sœur d'un de mes plus chers disciples, devenu mon ami et mon compagnon d'études... Voulez-vous être l'homme heureux qu'elle aimera?...
Je ne saurais exprimer le trouble où me mirent les paroles d'Hector. Avec cette puissance d'évocation que je possède ou que je subis depuis mon enfance, je vis, d'un coup d'œil, le couvent, les
grands murs, les cours à arcades, le parc avec ses vierges de plâtre, la chapelle où des veilleuses clignotent dans les ténèbres, et, se jouant parmi ces choses évoquées, une enfant en noir portant le ruban des congréganistes... Mais notre imagination transpose, transforme ou associe des impressions anciennes, réellement ressenties; elle n'invente rien. La jeune fille avait les traits de cette mignonne première communiante qui, jadis, m'avait dit au Plouis: «c J'aimerais vivre ici... » L'évocation fut un trait de lumière. Un jugement se fit en moi, qui prononça ceci : ce J'aurais dû épouser Valentine. »
Mon cousin me regardait, et cherchait sans doute à suivre mes émotions sur mon visage. Il dut penser que sa proposition m'agréait, car il mç demanda, d'un air plein de confiance :
— Eh bien?... qu'en pensez-vous? Faut-il que je m'en occupe ?
Huit jours plus tôt, Hector m'aurait tenu ce langage, j'aurais répondu : ce Oui, » sans hésiter. Maintenant, un vague désir de ne pas engager ma vie, de me réserver pour je ne savais quelle inavouable expérience, arrêtait .ce ce oui» sur mes lèvres.
Il vit mon indécision.
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— Allons, fît-il en souriant, je vois qu'aujourd'hui mes offres de services vous prennent un peu à l'improviste. Réfléchissez-y. Nous en reparlerons.
Il se leva. Je lui serrai la main.
— En tout cas, mon cher cousin, lui dis-je, croyez bien que je suis infiniment touché de votre démarche : elle me prouve qu'en perdant mes chères saintes, je n'ai pas perdu ici- bas toute affection, tout refuge... Merci...
J'essuyai mes yeux, où je sentais une larme.
En les relevant sur M. de Maleserre, je fus surpris de l'expression distraite qu'avaient les siens, toujours un peu troubles. Il ne me répondit pas. Nous gagnâmes le vestibule silencieusement. Là, je vis qu'il hésitait à parler, gêné par ce qu'il avait à me dire. Il se décida pourtant et balbutia :
— Je vous demanderai..., mon cher Frédéric..., au sujet de notre conversation d'aujourd'hui..., la discrétion la plus absolue, n'est-ce pas? Vous comprenez..., cette matière est délicate..., même auprès de... ma femme... Je préfère que Mathé reste étrangère, pour le moment, à tout ceci.
Il dit la dernière phrase d'un trait, comme s'il eût voulu s'en débarrasser plus vite. Puis il me serra brusquement la main et me quitta.
L'émotion causée par cette visite n'avait atteint que la surface de mon âme : dès le lendemain, je fus surpris de constater qu'elle était calmée. De nouveau, mon rêve allait aux souvenirs de la soirée passée à l'hôtel des Maleserre, au visage de femme qui s'était gravé dans le fond de mes yeux. J'attendais avec une impatience secrète, tempérée de crainte, le jour où je reverrais Marie-Thérèse. En me quittant, l'autre soir, elle m'avait dit : ce Ne venez pas à mon jour... Venez jeudi, je serai seule, et nous pourrons causer. » A la date fixée, je me rendis boulevard de Latour-Maubourg, vers cinq heures, redoutant que ma cousine eût oublié sa promesse et fût absente. Mais je la trouvai, assise dans le petit salon où elle m'avait déjà reçu, un livre à la main, qu'elle semblait ne pas lire. Cette fois encore, j'eus conscience que je courais un danger. Avec une extrême lucidité je mesurai ma déchéance. Comme je revenais moins sûr de moi, plus désarmé ! Hélas ! Je me rappelais le trouble savoureux, l'émoi charmant de cette inoubliable soirée, et mon cœur, esclave de ses émotions comme jadis, en souhaitait lâchement le retour.
Nous échangeâmes d'abord des propos quel-
conques, d'où notre âme était absente. Nous parlions du temps, de promenades et de lectures; j'admirais comme parfois les paroles humaines sont des signes hypocrites, et traduisent d'inavouables idées par des syllabes insignifiantes !
Brusquement, Marie-Thérèse se leva, entra dans sa chambre dont elle laissa la porte entrouverte. La vision d'un luxueux et voluptueux intérieur me donna la crispation de cœur que me causait déjà l'approche des intimités féminines. J'entendis ouvrir et fermer un secrétaire. Mes yeux, ramenés devant moi, tombèrent sur une grande glace oblique : j'y vis l'image de mon visage imberbe, si adolescent. Je pensai : « Je ne suis qu'un enfant à côté de cette femme; » et je m'avouai mon impuissance à lui résister.
Ma cousine rentrait, tenant un coffret d'acier ciselé :
— Voici, dit-elle, quelque chose que j'ai cherché pour vous, Frédéric, et qui, j'en suis bien sûre, vous intéressera.
Elle disait vrai. Rien ne pouvait m'intéresser davantage : c'étaient des lettres de ma mère, une vingtaine. Ma mère les avait écrites à son amie de couvent pendant les vacances de deux années, puis après la sortie définitive. Marie-Thérèse
approcha de ma chaise un chiffonnier, posa le coffret dessus. Elle s'assit en face de moi. Elle prenait un à un les papiers fanés, y jetait un coup d'œil et me les tendait. Parfois elle se levait, et venait lire en même temps que moi, par-dessus moti épaule.
Elles étaient touchantes, ces lettres de pensionnaire, non seulement parce qu'elles reflétaient une absolue blancheur d'âme, une ignorance adorable de la vie, mais parce que j'y devinais une âme identique à mon âme, le même besoin d'affection, le même attachement aux objets vus quotidiennement... Seulement cette âme était plus puérile que la mienne. Des pages entières, des lettres étaient consacrées à se lamenter sur la mort d'un chardonneret favori; ailleurs, c'étaient des étonnements d'enfant sur la misère entrevue à Rouen, un jour de visite dans les quartiers pauvres. J'étais trop mûr d'esprit pour écrire de pareilles lettres. Mais je reconnaissais ma façon de voir, de sentir, de parler même, dans celles où la chère morte contait son vague besoin de tendresse, où elle disait les tristesses de la solitude, où elle s'émouvait aux rumeurs d'une soirée d'août, au lever d'un matin d'automne rougissant les verdures du Plouis. Celles-ci, je les aurais
écrites tout entières, celles surtout qu'emplissaient des effusions de tendresse pour l'amie absente, des projets de longs entretiens pour le temps où elles seraient réunies. Parfois, l'affection apparaissait plus inquiète, plus troublée. Des mots de Marie- Thérèse avaient surpris; que voulait-elle dire? Et dans cet effroi tendre, qui faisait trembler les lignes, je retrouvais toutes mes présentes et cruelles anxiétés... Puis la pensée mobile de la jeune fille s'envolait ailleurs, parce qu'un moineau était venu sautiller sur l'appui de la fenêtre, parce qu'un bruit de sonnailles avait agité l'air du Plouis.
Les dernières lettres portaient le timbre de Rouen. Sorties de pension, les deux amies étaient séparées; Marie-Thérèse habitait Paris. A ce moment, Laurent de Périgny venait d'être agréé par la famille de ma mère. On devinait que Marie-Thérèse s'opposait de toutes les forces de sa volonté au mariage projeté : et les lettres de la nouvelle fiancée trahissaient un combat touchant entre l'affection persistante pour l'amie et l'adoration naissante pour le fiancé... Tout cela entremêlé de visions d'avenir, d'un désir confus de maternité. A penser que si peu de temps après, tout cet espoir avait sombré
sous un coup de vent, mon cœur se serra. Marie- Thérèse, debout derrière moi, se penchait davantage; je ne voyais pas son visage, mais je sentais son haleine Faire de l'air une chose plus tiède, pour ainsi dire animée, autour de mes lèvres... Les fenêtres se coloraient des reflets du ciel rose de six heures..., on n'entendait que le bruit régulier d'un râteau de jardinier sur le sable des allées, et, dans l'éloignement, le ululement d'un remorqueur qui remontait la Seine.
Comment se superposèrent, dans mon âme, toutes les impressions ressenties au même instant, mélancolie de l'heure, ébranlement des sens au voisinage d'une femme, trouble cruel' et charmant né de ma lecture?... Le résultat fut une détente de ma volonté et de mes nerfs; je laissai glisser la lettre que je tenais et je fondis en larmes.
Ici, il y a un passage obscur dans mes souvenirs. Pourtant je n'avais point perdu connaissance; je n'étais qu'oppressé par Une des plus étouffantes émotions que j'aie jamais ressenties. Marie-Thérèse, je crois, s'approcha de moi; mes mains furent prisonnières... Mais ce que je sentis nettement au moment où je commençai. à me ressaisir, c'est que deux lèvres chaudes se posèrent
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sur mon front, et que la douceur de leur contact fut tel\e que je fermai les yeux comme Ton fait parfois pour retenir un rêve.
Revenu à moi, je vis que M me de Maleserre était debout, appuyée contre la fenêtre entrouverte, et regardant au dehors; elle ne remuait pas; j'apercevais en profil perdu son charmant visage dont toutes les lignes semblaient tendues vers le ciel, vers le rêve, vers l'au-delà... Quelque temps elle demeura ainsi... J'essuyai mes yeux humides; je ramassai la lettre tombée sur le tapis, je la replaçai dans le coffret. Alors ma cousine se retourna, lentement, comme avec effort. Elle était plus intimidée, plus bouleversée que moi: car son baiser m'avait moins ému que charmé; je l'avais goûté sans le comprendre/ Même je la jugeais moins dangereuse, à ce moment. Les lettres que je venais de lire avaient changé le cours de mon rêve; Marie-Thérèse m'apparaissait maintenant comme la contemporaine de ma mère; son chaste baiser sur mon front était presque un baiser maternel.
Elle abaissa sur moi un regard où perçait l'inquiétude; et, sentant le besoin de s'assurer qu'elle n'avait pas élevé imprudemment une barrière entre nous :
— Mon cher enfant, dit-elle (c'était la première fois qu'elle m'appelait ainsi), j'ai eu tort de réveiller ces souvenirs qui nous troublent tous deux... Pardonnez-moi. Je me laisse aller à des émotions qui ne sont pas de mise che\ une vieille femme comme moi...
Elle rentra dans sa chambre, emportant les lettres de ma mère, puis revint me trouver rassérénée.
— Vous avez vu mon mari depuis l'autre soir?
dit-elle.
J'hésitai un peu.
— Oui... M. de Maleserre a été assez aimable pour monter chez moi un soir, après son cours.
— Chez vous? Et qu'avait-il à vous dire, grand Dieu?
Elle me regardait de ses yeux noirs, de ses yeux d'onyx dont je ne savais déjà plus soutenir l'interrogation. Elle n'était plus la femme de l'instant d'avant, secouée par l'émotion, la volonté absente. Elle redevenait l'adversaire armé que je redoutais, et qu'Hector semblait craindre autant que moi.
Je sentis que je mentais maladroitement en disant :
— Oh! nous avons causé de choses indiffe-
rentes... Mon cousin m'a donné quelques conseils sur l'organisation de mon travail.
Elle plissa les lèvres :
— Allons, mon cher Frédéric, vous ne savez pas mieux cacher la vérité que ce pauvre Hector... Il vous a parlé mariage : ne rougissez pas, c'est lui qui me l'a avoué. [Mais donnez-moi des détails, cela m'amuse beaucoup... Hector faisant des mariages... Non! c'est du dernier plaisant!
Je cédai à un bas sentiment dont je n'étais pas coutumier, la peur du ridicule. Je jugeai un peu niaise mon attitude d'homme discret dans une occasion aussi ordinaire, et je rapportai assez fidèlement les paroles de mon cousin. Quand j'eus fini, Marie-Thérèse éclata d'un rire forcé.
— Ah! j'avais bien deviné, c'est la petite Claire Espilette... La fille d'un naturaliste, élevée par des gens qui sont de vrais puritains catholiques. J'ai assisté une ou deux fois à des dîners de famille dans cette maison-là... Brrrr... J'avais froid aux épaules... Des savants à deux cravates, des jeunes gens en lunettes d'or, des femmes que leurs naturalistes de maris ont l'air d'avoir extraites de leurs collections, et des jeunes filles sur lesquelles on peut étudier toutes les périodes de la chlorose! J'excepte la petite Claire, pour-
tant, soyons juste... Celle-là a de la santé et une assez jolie figure... Mais quelle toilette, grand Dieu! et quelle conversation!... ce La mère Angèle est bien favorisée; elle a eu des entretiens directs, comme Marguerite-Marie..., » ou bien: « Jeanne de Labrit a été à Rome pendant les vacances, et elle a eu le bonheur d'être admise avec son mari à une audience du Saint-Père. » Voilà ce qu'elle a de plus gai à conter... Littérature, arts, et, ce qui fait le fond de notre vie, la tendresse, ne lui en dites rien : elle rougit et... plus personne... Ah ! l'homme qui épousera cette élève des Picpusiennes ne sera pas dérangé de son travail par la conversation de sa femme...
Elle s'arrêta brusquement... Elle venait de parler comme elle eût fait devant un jeune Parisien de son monde, habitué à cette façon légère de traiter des choses que je jugeais dignes de tous les respects. Le ton, les mots, et surtout un certain mépris des femmes que trahissait cette sortie, me froissèrent aux fibres les plus sensibles. A ce moment-là, Marie-Thérèse me déplaisait.
Elle comprit qu'elle avait fait fausse route.
— Après tout, fit-elle, vous savez, mon cher Frédéric, tout ce que je vous dis là, ce sont des méchancetés sans grande conséquence. Claire
LA CONFESSION d'un AMANT lOf
m'a laissé le souvenir d'une fillette assez jolie, mal habillée et un peu sotte... Mais le mariage nous transforme; elle peut devenir une charmante femme, ce qui donnerait raison à Hector.
Comme elle disait ceci, M. de Maleserre entra. Ma rougeur, ma gêne en sa présence, lui firent sans doute comprendre que j'avais été indiscret: il appuya sur moi un regard où je lus de l'étonnement et des reproches. Quelques mots furent encore prononcés, debout. Marie-Thérèse me demanda si je restais à dîner; car il était près de sept heures. Je prétextai un rendez-vous, on me laissa partir et je m'en retournai chez moi, l'âme non plus effervescente comme naguère, mais troublée par la conscience d'une première défaite et le remords d'une première trahison.
e passai plusieurs des jours qui suivirent à m'observer et à m'interroger.
Je ne savais quel nom donner au bouillonnement intérieur qui me brûlait la poitrine, me remontait au visage en afflux de sang, au cerveau en désir confus de liberté, d'expériences et d'aventures. Descartes ou Malebranche eussent caractérisé mon état, en disant que mes esprits animaux s'agitaient alors avec une activité exceptionnelle. Pour moi, ces sensations neuves me causaient la même surprise que si un miroir placé devant moi m'eût renvoyé une image différente de la mienne. Je n'éprouvais d'ailleurs ni le goût ni le besoin de travailler; seulement, sans
rien Faire, je ne m'ennuyais plus. Je subissais une transformation morale bien profonde : car, pas un instant, quand la première agitation se tempéra d'inquiétude pour l'avenir, l'idée ne me vint de m'adresser à l'homme que j'avais toujours considéré comme l'infaillible conseiller : au confesseur. Instinctivement, je m'éloignais des églises : et quand mon cœur trop plein voulut impérieusement s'épancher, j'accueillis sans répugnance, cette fois, le projet de consulter Francis O'Kent.
Je cherchai dans mes tiroirs la dernière lettre de l'Irlandais, que j'avais gardée : je relus ces lignes d'une fine et ferme écriture, où toute l'énergie de l'homme se peignait. Les phrases avaient un relief étonnant, que j'ai retrouvé, plus tard, dans les livres de Vallès. La brutalité des mots y éclatait çà et là, comme des amorces... « Viens me voir, petit, disait-il, si tu n'as pas peur d'emporter une odeur d'immoralité à tes chausses, après avoir fait ta visite des concubins. » Il me sembla qu'une heure passée avec lui me conforterait l'âme, comme une fustigation énergique raffermit les muscles. Un matin, je me rendis vers dix heures à l'adresse qu'il m'avait indiquée ; rue du Cardinal-Lemoine.
Je vis une de ces horribles maisons, hautes, noires, lépreuses, qui résument et symbolisent la vie étroite, promiscuée et malsaine, de quiconque habite Paris sans être riche. L'odeur pauvre de la loge me donna une nausée; un homme, accroupi sur une table de tailleur, me jeta un numéro d'étage comme on jette un sou à un mendiant importun. C'était au cinquième, au fond du corridor, à droite.
Je montai : le contraste entre la destinée de mon ami et, la mienne me blessait les yeux. S'il avait eu, comme moi, la sécurité des lendemains, la fortune, le nom, toutes ces forces inemployées dans mes mains qui ne voulaient pas les étreindre, quel rôle n'eût-il pas joué sur la scène du monde?... Un instant, tant cette réflexion me poignait, je fus tenté de revenir en arrière, de redescendre. Il me semblait que l'antithèse de nos conditions allait choquer aussi Francis, et plus cruellement que moi. Puis la curiosité et l'inertie l'emportèrent. J'atteignis la porte indiquée, sur laquelle je vis le nom d'O'Kent écrit à la plume; je frappai.
Une jeune femme, d'un assez joli visage vulgaire, vint m'ouvrir : son bras gauche soutenait contre sa poitrine un enfant au maillot; l'enfant
venait de téter; le corsage de la mère bâillait encore et des gouttes de lait avaient roulé sur l'étoffe.
— Monsieur O'Kent?
— Entrez, monsieur, répliqua la jeune femme.
Il est ici.
Elle m'introduisit dans une pièce assez vaste, très claire, qui devait servir à la fois de cabinet de travail, de salle à manger, de nursery même, car je vis un berceau dans un coin, près de la fenêtre. Les murs, tendus d'un affreux papier jaune, étaient absolument nus. Des livres s'éparpillaient sur tous les meubles. J'en reconnus quelques-uns que j'avais Vus au Boisguillaume, dans la chambre de mon maître d'anglais.
On chuchota de l'autre côté de la porte; puis la voix de Francis me parvint : « Ah ! je sais... » Un instant après, il entra en manches de chemise, la figure rouge de récentes ablutions.
Il me tendit la main.
— Voilà une visite qui me plaît, me dit-il, mais que je n'espérais pas. Comment as-tu pu te décider à monter, d'abord la montagne, puis mes cinq étages ?
Je répondis :
— Mon cher maître, je viens vous demander des conseils.
IIO LA CONFESSION d'un AMANT
— Parfait, répliqua Francis... Les conseils sont la seule monnaie que je puisse prêter aux amis, mais je n'en suis point avare... Tu déjeunes avec nous?
— Oui..., si je ne vous dérange pas. J'avoue que j'en avais l'intention.
— Tu as bien fait.
Et se tournant vers la porte, il cria":
— Marie ?
La/jeune femme reparut.
— Tu mettras un couvert de plus. Périgny déjeune avec nous.
— Bien, fit-elle.
Elle sortit. Je questionnai O'Kent avec un peu d'embarras.
— Vous êtes marié ?
— Non..., pas encore. Marie est ma maîtresse pour le moment. Nous nous marierons quand nous aurons de l'argent, si toutefois nous sommes encore d'accord là-dessus.
J'eus envie de répondre : ce De l'argent, en voulez- vous?... » Mais je savais la susceptibilité chatouilleuse de Francis. Je dis seulement :
— Et l'enfant?
Ses petits yeux pleins de génie luisirent.
— L'enfant est mon fils, dit-iL N'est-ce pas
LA CONFESSION d'un AMANT III
que c'est un gaillard pour ses onze mois?... Mais toi, à qui il suffit d'étendre la main, ne vas-tu pas te marier?... Tel que je te connais, tu es fait pour avoir cinq enfants à trente ans.
Je lui dis que, jusqu'à présent, je n'avais pas fréquenté le monde; que pourtant un parent m'avait sondé sur la question du mariage, mais que je n'avais pas vu la jeune fille.
Francis me regarda fixement.
— Allons, fit-il, je comprends ce qui t'amène ici. Quelque intrigue de femme que tu as nouée dans ton monde et donc tu ne sais plus comment te dépêtrer. Je ne suis pas grand clerc en la matière; je n'ai jamais vu les femmes du monde qu'à travers les vitres de leurs coupés ou au théâtre. Enfin, n'importe, nous tâcherons d'en raisonner à priori, en géomètres.
Tandis qu'il parlait, Marie rentrait, apportait la vaisselle et mettait le couvert. Je l'observais. Elle m'inspirait un peu de dégoût et de trouble, car, pour moi, c'était une mauvaise femme, la concubine d'un homme. Je regrettai à ce moment d'être venu; j'aurais voulu supprimer ce que je regardais comme une démarche dangereuse.
La table mise, la jeune femme servit des œufs à la coque et dit :
^— C'est prêt.
Le repas, d'abord silencieux, s'anima vite. Les souvenirs de collège sont toujours un inépuisable sujet d'entretien. Nous rappelions les noms de ceux que nous avions connus, ceux qui avaient disparu, ceux qui déjà se séparaient de la foule. Je m'étais échauffé peu à peu : je sentais une affection réelle, à travers la brusquerie familière de Francis; et puis, Francis, c'était un peu de ma jeunesse, et tout m'était cher qui me rappelait ma jeunesse heureuse. Je mangeais de grand appétit, comme jamais il ne m'arrivait de manger, rue Madame, bien que mon domestique fût un assez bon cuisinier. Le cidre était l'ordinaire boisson de ferme de mon pays; il, me râpait la langue : mais je le buvais avec joie, et quand je portais le verre à mes lèvres, l'odeur malique ' évoquait la vision de grasses pâtures vertes, encloses de haies et de fossés, avec les pommiers tortueux, plantés en quinconce, et les vaches couchées à leur pied. Marie, sans oublier son enfant qui dormait dans la chambre voisine, nous servait avec un mutisme d'esclave.
A l'heure du café, — après avoir allumé une pipe en me demandant ironiquement si l'odeur du tabac ne me gênait pas, Francis s'écria :
— Voici le moment de la consultation. Raconte-moi ton cas, je mettrai mes lumières à ta disposition.
J'éprouvais quelque gêne à parler devant Marie. Francis s'en aperçut. Il hocha la tête, répondant à une idée que je n'avais pas exprimée :
— Si tu crois, fit-il, que Marie va écouter ce que tu dis et que les histoires de femmes du monde l'intéressent! Elle a bien autre chose à penser, va; — .sans compter le dîner de ce soir, le terme à payer, et tout le ménage à faire aller avec dix francs par jour ! N'est-ce pas, Marie ?
La jeune femme nous regarda avec son air placide, un peu animal, et murmura :
— Pour sûr !
Je me décidai, je contai à demi-voix, d'abord avec effort, puis sincèrement et sans timidité, l'histoire de mes luttes intérieures ; en les contant, j'avoue qu'elles m'apparaissaient mesquines, — et je m'étonnais d'avoir eu l'âme si fort bouleversée, d'avoir tant combattu, presque souffert, pour de pareils fantômes.
Francis démêla très finement ces sentiments à travers les embarras de mon langage*. Quand j'eus fini, il répliqua, après un temps de silence :
— J'aime à voir, mon cher Frédéric, qu'au
fond, tu te rends compte de la vanité de ce grand drame que tu viens de raconter.
— C'est vrai, répliquai-je..., mais demain?...
— Justement, reprit Francis, tu , t'en rends compte aujourd'hui, parce que tu me l'as dit ici, dans cette chambre de pauvre, où de pauvres gens t'ont fait partager leur pain rassis et leur cidre vert; où tu vois des êtres humains aux prises avec la vie vraie, et non plus, comme toi, avec des chimères. Quand tu te retrouveras en tête-à-tête avec toi-même, dans ton appartement de la rue Madame, tu attacheras à nouveau de l'importance à ces misères et le monde finira pour toi au jardin de M. de Maleserre et aux yeux de sa femme... N'ai-je pas raison ?
Je murmurai :
— Si..., je crois que vous avez raison.
A ce moment, un cri d'enfant jaillit de la pièce voisine; Marie, qui tricotait une brassière, se leva lestement, alla chercher le bébé, et revint en déboutonnant son corsage. Puis elle s'assit et commença à l'allaiter.
O'Kent regarda ce tableau avec complaisance.
Il poursuivit lentement, sans le quitter des yeux :
— J'ai raison, c'est bien certain. Par consé-
LA CONFESSION DUN AMANT Ilf
quent, il nous faut traiter tes préoccupations comme si elles étaient sérieuses. En somme, si j'ai su comprendre tes explications de tout à l'heure, tu es venu me consulter sur deux points : tu voudrais qu'on t'éciairâc sur la nature de tes sentiments à l'égard de ta cousine et réciproquement; de plus, cela éclairci, tu désirerais qu'on te dictât ta conduite?
Il s'arrêta, quêtant un assentiment que je donnai de la tête.
Il continua :
— Je te répète d'abord que je n'entends pas grand'chose à toutes ces sentimentalités de fainéants et de riches; toutefois, avec mon bon sens vulgaire, voici ce que je crois voir dans ton cas : Premièrement, M me de Maleserre est une gaillarde qui n'en est pas à son premier amant, j'en donnerais à couper la main de mon fils...
Il fit encore une pause; sa phrase m'avait heurté au cœur; elle évoquait des soupçons que je ne m'avouais point à moi-même.
— Deuxièmement, reprit-il, cette coquine qui a envie de te déniaiser, tu ne l'aimes pas, toi..., car si tu l'aimais, tu ne m'aurais pas laissé parler d'elle comme je viens de le faire...
J'avoue que cette démonstration brutale me
Il6 LA CONFESSION D'UN AMANT
frappa. C'était un coup de bistouri rudement donné en plein abcès; cela faisait mal, mais cela soulageait.
— Voilà donc, continua Francis, vos situations respectives : elle, sensuelle et curieuse; toi, ignorant, chaste quant aux sens, inquiet quant à l'esprit, espèce de chérubin névrosé qui marche à l'amour avec des trépidations de dévote en mal de confession.
— Peut-être, répiiquai-je. Mais le remède?
— Ah! le remède... Je vois deux partis possibles. L'un, c'est de t'abandonner, de laisser faire aux événements : alors je sais bien ce qui arrivera. M me de Maleserre deviendra ta maîtresse, et jamais ce mot si étrangement appliqué à l'amante n'aura été plus vrai. C'est aussi sûr que les lois de la mécanique.
— Mais c'est affreux, ce que vous dites là!
m'écriai-je. Vous savez bien que je ne veux pas tromper son mari...
— Évidemment, reprit Q'Kent, voilà le point délicat. Sans ce diable de mari, il n'y aurait pas grand mal à ce qu'une coquette déniaisât un bel ' innocent de plus. Mais le mari est ton ami, un peu ton bienfaiteur?
— Mon bienfaiteur, certainement...
— - Eh bien ! alors, mon cher Frédéric, il faut prendre le [second parti. Un homme énergique, moi, par exemple, irait trouver le mari et lui dirait qu'il iïe peut plus aller chez lui. Je te connais, tu n'oseras pas faire cela.
— Oh! non...
— Tu rompras donc sans phrase, tu ne remettras plus les pieds chez M me de Maleserre. Et encore, je ne serais pas surpris qu'elle vînt te poursuivre chez toi!... Par conséquent, si sincèrement, courageusement, tu veux faire ce que tu crois ton devoir, dépayse-toi, quitte la France sans donner ton adresse, et voyage quelque temps sur le continent, comme disent les Anglais.
Remarque que ce que tu t'imposes là n'est pas bien pénible. Combien de pauvres diables intelligents, dont je suis, payeraient d'un 1 an de leur vie la possibilité de faire un pareil voyage!... Quand tu reviendras, M me de Maleserre aura pris un autre amant, à moins que tu ne la retrouves . fortement marquée et vieillie, ce qui ne serait pas autrement extraordinaire, puisqu'elle a été la compagne de couvent de ta mère. Toi, qui ne sais rien de la vie pour le moment, tu auras acquis quelque expérience; rappelle-toi le dicton sur les voyages et la jeunesse. Tu auras eu des
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maîtresses à Vienne et à Florence, tu n'auras plus peur d'une coquette sur le retour... Et puis, l'espace et le temps sont de puissants facteurs d'oubli; qui sait si ta cousine aura encore envie de toi?
J'avais écouté avec beaucoup d'attention et d'intérêt les paroles de Francis. Elles me semblaient contenir une forte dose de vérité mélangée à pas mal d'erreurs. La vérité, c'était que je devais quitter Paris. Après cela seulement je pourrais me dire : <c J'ai fait tout mon devoir... » Mais je ne croyais pas, comme lui, qu'un simple dépaysement me guérirait l'âme. Quant à cette vie dissolue qu'il m'offrait comme un moyen der cure, elle me faisait horreur. Mon imagination, sur les derniers mots de l'Irlandais, s'était mise en campagne, et je me voyais déjà traînant d'hôtel en hôtel, en Allemagne ou en Italie, le même ennui, la même inquiétude...
Autour de moi, l'on se taisait. Je n'entendais que le bruit de succion de l'enfant, dont les mains se crispaient sur le sein de sa mère. L'avenir m'apparut soudain empoisonné par cette fatalité de ma rencontre avec M me de Maleserre. J'aperçus la nécessité de la chute, mon impuissance à combattre une force supérieure à ma volonté... La
comparaison s'établit spontanément dans mon esprit, entre la robuste santé morale de Francis O'Kent et ma propre infirmité, entre la noblesse du but vers lequel il marchait d'un pas égal et l'égoïsme de mes inquiétudes. Je laissai tomber ma tête dans mes mains, et je m'écriai :
— Ah ! je suis un misérable et un malheureux!
Des larmes que je contraignais, se pressaient au bord de mes yeux.
Mon ancien maître m'observa quelque temps sans rien dire. Puis, tourné du côté de sa femme, et me montrant à elle, il se mit à parler à demivoix :
— Regarde pleurer cet homme. Il a tout ce que le désir le plus capricieux peut rêver pour assurer un bonheur humain. Il est plus que millionnaire, il est beau, il est intelligent, il est jeune, il porte un grand nom, il possède ce bien inappréciable : la Liberté. Nul n'a le droit de lui dire : « Va là, » ou : « Fais ceci. » Il est son maître. S'il lui plaît de partir dans une heure pour un voyage outre les mers, il le peut. S'il veut distribuer sa fortune aux pauvres et se faire moine, il le peut; il a le plus haut degré de la liberté, celle qui n'est entravée ni par le besoin d'argent,
ni par l'encombrement d'un travail opiniâtre, ni par la nécessité de demeurer en un même lieu, ni par aucune fragilité d'esprit ou de corps. Et le voilà qui se trouve le plus misérable et le plus pitoyable des hommes, parce qu'une femme légère dont il aime le mari veut faire de lui son amant.
Il haussait la voix, grisé par sa propre déclamation, et ce fut avec son « gueuloir de meeting, » comme il disait, qu'il poursuivit :
— Hé! chérubin de décadence! Aime donc ta cousine ou ne l'aime pas (les mots qu'il employa furent plus brutaux); crois- tu que la société en sera étonnée ou troublée ? Parce que des prêtres et des femmes t'ont élevé, parce qu'on t'a persuadé qu'il y avait une moralité et une immoralité dans l'amour, tu espères échapper à une force qui depuis des milliers d'années rapproche les êtres humains, consentants ou non, les fait se désirer de toute leur puissance pour un instant de mystérieuse communion? Autant vaudrait tenter de se soustraire par des raisonnements à la pesanteur ou à la force centrifuge... Allons, Wilhelm Meister, pars en voyage dans la vie; fais l'apprentissage de la passion; au bout de la route, la nature t'aura affranchi. Les moralistes auront
beau se rebeller là contre et crier comme des paons pour quelques baisers échangés : l'âme n'est pas aguerrie, elle est même inapte à la pitié, au sacrifice, quand elle n'a pas été éprouvée, meurtrie, bouleversée par l'amour. Il est des âmes qui en sont brisées : les fortes Survivent plus fortes; c'est la loi magnifique de la sélection... Hausse-toi à ces hauteurs spéculatives, et tu ne viendras plus pleurer ici comme un enfant pour une misérable intrigue mondaine, aussi indifférente à l'humanité que la rencontre cftm gueux et d'une gueuse.
Marie, qui tenait dans les bras son enfant maintenant endormi, murmura doucement :
— Francis !
— Oui, répondit-il d'une voix calmée, tu as raison, je m'emballe...
Et il ajouta, très doucement, en se tournant vers moi :
— Ecoute, Périgny, tu es venu me demander mon avis sur un cas de conscience : je te le donne en toute franchise; tant pis St'il blesse tes convictions. A mon sens, l'amour n'est qu'un geste : sa moralité est toujours limitée par le bien et le mal que ce geste cause autour de lui; de moralité intrinsèque, il n'en a point. En lui-même, il n'est
ni noble, ni honteux : il est seulement égoïste. C'est sans doute pour masquer cet égoïsme que les femmes et les poètes ont tissé et brodé le voile des complications sentimentales; enjolivements puérils, mais si séduisants que la plupart des amants finissent par les goûter plus que l'amour même. Tu es de ceux-ci, mon enfant.
Aime donc; approche du Zaïmph avec tremblement, touche-le et soulève-le : derrière, tu trouveras, au lieu de l'immatérielle image que tu rêves, le froid symbole de la débauche humaine. Alors tu pleureras, tu maudiras ton illusion et le leurre de la nature; ne te désespère pas, cependant. L'amour égoïste n'est que la première étape, l'étape nécessaire, vers cet autre amour qui ne trompe point, qui ne laisse point au palais un goût de cendres : je veux dire l'amour impersonnel, celui que tes éducatrices appelaient la charité, — que nous appelons, nous, la pitié.
Il avait peu à peu baissé la voix, ému luimême par ses propres paroles, tant elles jaillissaient des replis intimes de son cœur... Il se tut tout à fait. Moi aussi, je me sentais troublé. Cette chambre dont les murs nus suaient la pauvreté banale ; cette femme du peuple berçant un enfant sur ses genoux; Francis pensif, les yeux illuminés
par je ne sais quelle vision d'avenir, se transfiguraient. J'y voyais maintenant l'humble laboratoire et les ouvriers désintéressés d'un travail obscur, chimérique peut-être, mais autrement noble, assurément, que tout ce qui sollicitait ma pensée ou mon effort. Je fus sur le point de m'écrier : <c Prenez-moi avec vous..., dites-moi ce qu'il faut faire; j'ignore le but que vous poursuivez; n'importe! ce sera le mien... Délivrez-moi de l'amour égoïste. » L'Irlandais, qui ne me quittait pas du regard, devina mon envie. Il posa doucement sa main sur la mienne et murmura :
— Pas encore... Plus tard, peut-être.
On frappa à la porte. Marie alla ouvrir, et je vis entrer un grand garçon maigre, à longs cheveux blonds.
— Eh bien ! lui dit O'Kent en lui tendant la main; déjà revenu?
— Oui, tous nos amis ont été exacts au rendezvous; comme cela, il n'y a pas eu de temps perdu.
— Des nouvelles? insista Francis.
— Quelques-unes... Bonnes et mauvaises.
L'inconnu me jeta un regard qui signifiait:
« Je parlerai quand ce monsieur sera parti. »
— Excuse-moi, fit O'Kent; je suis obligé de te
renvoyer. Nous avons à causer tout de suite de choses dont le secret n'est pas seulement à nous. Je serrai la main de mon ancien maître; je saluai Marie et L'étranger. En traversant l'antichambre, je demandai :
— Viendrez-vous, à votre tour, déjeuner un de ces jours avec moi ?
— Oui, répliqua-t-il. Je te promets de venir dès que j'aurai le temps. En passant rue Madame, je monterai chez toi, si toutefois ton portier n'a pas peur de ma tête d'insurgé.
LA CONFESSION D'UN AMANT I2f
a visite rue du Cardinal-Lemoine me laissa une ample matière à réflexions; mais elle ne me donna point le repos.
Quand le temps et la solitude eurent tamisé mes souvenirs, je me retrouvai aussi incertain, aussi anxieux de l'avenir que jamais. Certes, j'avais trop de foi dans les doctrines que m'avaient léguées mes saintes pour accepter aveuglément les principes de Francis O'Kent. Pourtant sa formule : V amour n'est qu'un geste, me revenait importunément. Je m'efforçais de me démontrer à moi-même que la morale des mœurs avait une base nécessaire, en dehors des convenances
sociales et des inspirations du sentiment. Je m'en voulais de ne point trouver cette base... ce N'importe, me disais-je. Je ne céderai point. » Et je m'arrêtai à une résolution bien digne de mon âme irrésolue : Ne point rompre avec les Maleserre, mais seulement espacer mes visites; n'aller voir Marie-Thérèse qu'une fois la semaine, et à son jour. Je me tins parole quelque temps. Elle parut surprise d'abord, devina vite un parti pris et ne me fit aucun reproche. A chaque visite, je la trouvai plus triste, et les regards qu'elle fixait sur moi semblaient me dire : ce Comment ai-je mérité d'être traitée ainsi? » Cette tristesse m'attaquait le cœur par l'émotion à laquelle je savais le moins résister, l'émotion tendre, en même temps que la contrainte aiguisait cruellement ma fièvre sentimentale.
Ce ne furent pas les seuls facteurs de ma transformation. J'avais fait un acte de renoncement définitif au travail. Le matin, on m'amenait un cheval du manège de la rue Lhomond, et je partais pour le Bois. Dans ces promenades, où je ne cherchais qu'une distraction physique, l'âme de Paris commença à me pénétrer... Juillet finissait; la montée des avenues, vers la porte grillagée d'or, était un perpétuel et multiple enchante-
ment. Le ciel avait une pâleur à peine bleuâtre; un poudroiement de soleil, délicat, fugace, s'épandait de ce ciel sur les verdures atténuées, sur le cadre monumental des somptueux hôtels aux fenêtres endormies. Quelques voitures roulaient sur le pavé de bois, des charrettes légères, fuyantes; des mails d'exercice attelés de bêtes neuves qui ruaient aux caresses du fouet. Dans la contre-allée que je suivais au pas, des cavaliers me dépassaient. Parfois c'étaient des fillettes, serrées dans leur habit de cheval, trottant à côté de leur père* Elles me lançaient un coup d'œil au passage. Elles ignoraient que ce regard éveillait en moi des résonances douloureuses, je ne sais quel sentiment de vie manquée, de tendresse mal engagée et dépensée contre le but.
L'après-midi, je visitais Paris, avec la curiosité professionnelle d'un Anglais spleenétique. Je connus un à un les trésors de pierre que les siècles ont légués à l'incomparable cité; je passai de longues heures dans les galeries du Louvre, m'imprégnant d'une atmosphère de chefs-d'œuvre qui, peu à peu, me montait au cerveau et me grisait. Mais je me rendais bien compte que ce n'était là qu'une émotion affleurante; mon âme n'en était pas atteinte comme par les spec-
tacles de la nature ou par la présence des êtres aimés...
Un soir, une réclame de plage, tombée sous mes yeux, me donna un brusque désir de fuite. La nuit et le lendemain, je mûris ce désir. Rien ne m'empêchait de partir; mais, après tant de tentatives inutiles, j'avais perdu l'espoir du divertissement. Où irais-je?... Le Plouis s'évoqua aux profondeurs de. mon rêve; en deux heures, je pouvais m'y retrouver. Mystérieuse hypocrisie de la conscience humaine! Je repoussai la vision salutaire en me disant, comme le centurion: «Non! je ne suis pas digne d'entrer dans cette demeure, » et l'envers de ma pensée était: « J'aime le mal de mon âme; et j'ai peur de la guérison. » Je ne voulus même pas de la Normandie : je choisis une station delà mer du Nord, très peu mondaine, fréquentée seulement par les gens du pays. Le jour même où mon choix fut arrêté, j'allai boulevard de Latour-Maubourg, heureux de donner un prétexte plausible à la rupture de mes engagements. Je trouvai Marie-Thérèse seule. Elle me toucha par son attitude triste, humiliée, presque craintive. Nous parlâmes de choses indifférentes. Aux dernières minutes, comme nous étions debout près de la porte, j'osai lui dire :
- — Je quitte Paris.
Elle devint toute blanche. Sa bouche se crispa. Elle dit seulement :
— Ah!
Tout de suite, tant je souffrais moi-même de la faire souffrir, j'ajoutai :
— Pour quelques semaines seulement... Je vais à la mer. .
— Eh bien, fit-elle, redevenue maîtresse d'ellemême, soyez heureux...
Et, sans me tendre la main, elle me salua de la tête et rentra.
... La mer du Nord n'est point bleue comme la Méditerranée, elle n'est point glauque comme l'Océan. Elle développe sous le regard, depuis la plage de sable, à peine déclive, jusqu'à l'horizon violet, une immense étendue livide, striée de bandes grises, noires ou jaunes, — vagues d'eau souillée dont l'écume même est dépourvue de blancheur. Le soleil qui moire cette blafarde étendue est lui-même pâle et comme convalescent : on peut aisément fixer son disque à travers le voile de brumes qui l'enveloppe. La mer du Nord est triste, et ses bords sont tristes comme elle. Sur les dunes de sable basses, informes, arrondies et affaissées, il pousse çà et
I^O LA CONFESSION d'un AMANT
là une herbe misérable, rongée par le sel et rouillée par lèvent... Les plages françaises sont fréquentées par des gens de la région, calmes, peu expansifs, peu exigeants sur la qualité de leurs plaisirs. Quelques cafés, un médiocre casino leur suffisent. Durant un mois, je goûtai dans, l'isolement l'affreuse douceur de cette tristesse. Avec la persistance d'un mangeur d'opium, je m'en grisai : je ne laissai pas échapper une occasion d'éveiller en moi le désir des larmes, et, pour ainsi dire, de me faire crier l'âme. Je me rendais ce témoignage complaisant, qu'en fuyant Paris, j'avais agi héroïquement : et, me jugeant digne de récompense, je permettais à mes rêves le voyage périlleux du passé.
Le croirait-on? Ce mois de solitude, où durant des journées entières je n'échangeai pas une parole, ce mois passa plus vite qu'un rêve. Même aujourd'hui, quand j'en rappelle le souvenir, je savoure avec un tressaillement le goût de sa vo* luptueuse amertume. Il me laissa consumé* trem* blant, le cerveau vide et le cœur douloureux; mais au moins, quand je rentrai à Paris aux premiers jours de septembre, je croyais savoir le nom de mon mal, et si, pensant à Marie-Thérèse, je ne disais point : à Je l'aime, a au moins je di-
sais : ce J'ai besoin qu'elle m'aime, » et j'étais décidé à me laisser aimer.
A peine rentré, je me fis conduire à l'hôtel de Maleserre. Marie-Thérèse était sortie. Je trouvai Hector. Son premier mot, en me voyant, fut : — « Mon Dieu, mon pauvre, enfant, comme vous êtes pâle et maigri? Êtes-vous souffrant?... » Les marques d'affection qu'il me prodigua m'embarrassèrent; il me sembla qu'il lisait à livre ouvert dans mon cœur, et voulait se faire pardonner le mal dont je souffrais à cause de lui.
Le lendemain matin, après une nuit agitée, je reçus une lettre dont je reconnus le parfum.
M me de Maleserre me disait son regret de ne pas s'être trouvée chez elle la veille. Elle m'engageait à venir, le soir même, les rejoindre à l'Opéra. On donnait une reprise de l'œuvre la plus fameuse d'un maître contemporain; et cette reprise avait l'éclat et l'attrait d'une première, grâce à la rentrée en scène d'une cantatrice incomparable, depuis cinq ans éloignée de Paris.
« Venez, mon cher enfant, concluait Marie- Thérèse. Votre grand deuil est fini. Venez; mon mari vous a trouvé changé et pâli. Vous êtes malade de solitude; il faut absolument vous distraire. »
La lettre me toucha par son allure simple et comme maternelle, « Je suis vraiment fou, pensai-je, de me dérober à cette affection sincère, qui me cherche. » Et pas un instant je ne songeai à refuser l'invitation...
Vers huit heures et demie, je descendais de voiture devant l'Opéra, avec le pressentiment que cette soirée marquerait dans ma vie. Arrivé au milieu de l'escalier, qui, de la place, accède au vestibule, j'éprouvai le désir de fixer dans ma mémoire le décor des événements que j'attendais. Je m'arrêtai sur le large palier, je me retournai. J'entrevis dans un éclair les marches de marbre moirées par la lumière électrique, les façades des hautes maisons à balcon de fer, les coupés fringants qui stoppaient au pied du perron, débarquaient des couples uniformes, une femme encapuchonnée de couleurs claires, un homme en frac sous le court pardessus, puis les gardes de Paris immobiles, figés sur leurs rudes chevaux rouges, puis la cohue des voitures heurtée en remous autour du refuge, et le double chapelet convergent des réverbères le long de l'avenue de l'Opéra et de la rue de la Paix... Sur ce. mouvement, sur ces clartés, le ciel surbaissé, menaçant, tendait des nuées rougeâtres, tragiques
comme la fumée d'un incendie, Je détournai les yeux avec effort, et je me décidai à entrer dans le théâtre.
Je me revois, quelques instants plus tard, accoudé au balcon d'une loge entre colonnes.
J'étais arrivé comme l'orchestre attaquait l'ouverture. Assis à côté de ma cousine, je sondais la salle du regard. Paris était là, Paris mondain, Paris riche, Paris célèbre. Ces femmes aux bustes nus où les diamants luisaient en feux prismatiques, elles étaient connues pour leur beauté professionnelle, pour leur nom, pour la situation de leurs maris. Ces hommes dont les silhouettes sombres, tachées de la grande tache blanche du plastron, s'ébauchaient dans le fond des loges, c'étaient des artistes, des rois de l'argent, des personnages politiques... Comment rendre l'impression produite sur l'enfant inexpérimenté que j'étais, qui n'avait jamais vu une gorge de femme, qui n'avait jamais été au théâtre, par cet étalage hardi de la beauté féminine, par cette manifestation éblouissante du prestige théâtral?
Près de moi, j'apercevais, avec un effarement de pudeur, le corsage de Marie-Thérèse largement échancré, sans manches, de simples agrafes de diamant cerclant les épaules. Je demeurai
quelques minutes la gorge serrée, les yeux hésitants comme un oiseau de nuit en plein jour.
Heureusement, la musique était là pour niveler et fondre mes sensations, pour rythmer les battements de mes artères. Et puis, il y avait dans cette rentrée triomphale de la célèbre cantatrice, dans l'affolement électrique de cette salle bientôt levée et acclamante, un véritable divertissement, au sens oii Pascal emploie le mot, c'est-à-dire quelque chose qui empêchait le reploiement de la pensée. Je pus ainsi reprendre quelque empire sur moi-même, et, pendant les entr'actes suivants, répondre sans trop d'embarras aux questions de mes cousins. Hector, comme à l'ordinaire, se montrait plein de sollicitude et fixait sur moi ce regard mêlé de reconnaissance et d'intérêt qui m'avait tant ému la veille. Marie-Thérèse parlait peu, mais elle ne cessait pas de m'observer, comme si elle eût voulu suivre dans mes gestes, dans mes yeux, l'effet produit sur moi par sa beauté. Et moi, le sang aux joues, la parole maintenant aisée et fiévreuse, vibrant sous une émotion vraiment unique, je souhaitais que ce trouble n'eût jamais de fin.
Au dernier entr'acte, M. de Maleserre quitta la loge, nous laissant dans le salon du fond, assis
LA CONFESSION D'UN AMANT I3f
sur un canapé. Comme par une divination de mes pudeurs, Marie-Thérèse avait enveloppé ses épaules d'un petit châle de blonde noire qui les voilait à demi; j'osais à présent la regarder et je pensais, sans entendre de ses paroles autre chose qu'une exquise musique : « Comme elle est belle... Et elle m'aime!... »
M. de Maleserre tardait à revenir. Nous voulûmes regagner nos places. Mais nous nous sentîmes pris l'un à l'autre: le bout du châle s'était accroché à la manche de mon habit. Debout tous deux, elle souriante, moi un peu gêné, je m'ef forçai de défaire la maille. Il fallait me pencher tout contre l'épaule nue, et à l'émotion de ce voisinage, se joignait l'anxiété que mon cousin ne rentrât, que les spectateurs pussent nous voir de la salle; que sais-je?... Soudain Marie- Thérèse, qui me tournait le dos, eut un léger mouvement; son épaule nue effleura ma bouche. Le contact me fit frémir jusqu'aux moelles; mais je ne cherchai pas à y soustraire mes lèvres... Encore incapable de vouloir, je ne les appuyai point sur la peau blonde, subtilement odorante; mais je restai là, penché, un instant infiniment court pendant lequel mes doigts crispés sur le bouton . prisonnier l'arrachèrent. Le châle rç-
tomba... Alors Marie-Thérèse souleva son bras, et, se retournant vers moi lentement, le fit passer sous mes lèvres, tout du long, de l'épaule à l'ongle extrême de la main... Après, elle me jeta un regard où luisait je ne sais quel contentement qui ne me parut pas exempt de cruauté. Elle regagna sa place au balcon de la loge... Et moi, muet comme elle, je la suivis... Les vraies scènes d'amour n'ont point de paroles.
De cet amour qui devait bientôt devenir si pesant pour moi, je puis dire que ce fut la seule soirée vraiment douce, celle où je goûtai le bonheur de la faute. J'évoquais à chaque instant, sans me lasser, la sensation récente, et l'imagination me la rendait. En même temps, je regardais Marie-Thérèse à la dérobée; je revoyais l'épaule blanche, le bras, et la gorge découverte, le profil délicat et volontaire. Mes yeux se reportaient sur la silhouette d'Hector debout derrière sa femme : et sa vue ne me causait pas de remords, tant il y a d'aveuglement enchanté dans les premières approches de l'amour. Heureusement ou malheureusement, cela est court.
La toile s'abaissa, parmi la tempête des applaudissements et des bravos. Comme nous descendions les marches du grand escalier, Hector me
dit : « Vous allez monter dans notre voiture, Frédéric; nous vous reconduirons rue Madame; ce n'est pas un bien grand détour. »
J'acceptai : mon cousin me força de m'asseoir au fond du coupé, à côté de sa femme. La pluie tombait maintenant toute menue et tiède, sur l'effarement de la sortie des théâtres, qui encombrait de voitures ruisselantes les abords de la place. Il fallut quelque temps à la nôtre pour gagner l'avenue. Quand nous eûmes dépassé la place du Carrousel, il fit nuit dans le coupé. Alors je sentis sur ma main gantée une main nue se poser. Les doigts tâtonnèrent quelques instants autour de mon poignet, déboutonnèrent les agrafes du gant, se blottirent dans le creux de la paume et ne bougèrent plus. Cette caresse discrète, exquise, dura jusqu'au moment où le coupé s'arrêta devant la porte de ma maison.
Je montai chez moi, je me mis au lit le plus vite possible, avide d'obscurité. Et les yeux fermés, heureux de ne point sentir l'approche du sommeil, heureux de l'absolu silence qui m'entourait, — j'évoquai avec une persistance obstinée les incidents de la soirée. Je n'avais point de remords : car il me semblait que je n'avais point fait de mal, ce qui était un étrange aveuglement.
I]8 LA CONFESSION d'un AMANT
C'est que la douceur de ces premières caresses, encore chastes à demi, est extrême pou* les âmes neuves et féminines. Rien, dans ce que j'avais fait, ne remua l'écume de dégoût qui dormait au fond de mon âme.
Pourquoi faut-il que ces chastes caresses ne soient pas tout l'amour?
ar une sorte de grâce, la dernière que m'accorda la destinée, l'émoi délicieux de cette soirée ne s'évapora pas pendant le sommeil. Le lendemain matin, je sentis en outre un afflux de sève, une avidité d'agir, de me mêler à la foule des hommes, qui m'étaient bien peu ordinaires. Dès mon lever, je m'étais habillé pour le cheval : debout sur la terrasse vitrée, je déjeunai d'une tasse de thé, les yeux errants sur le lac de verdure, nuancé par l'automne, que le vent de septembre agitait à mes pieds. Mon rêve enlaçait le souvenir de Marie- Thérèse : mais je suis sûr qu'à ce moment je n'avais aucune pensée coupable. Si l'on m'eût
dit que dans quelques heures je commettrais une faute irréparable, j'aurais haussé les épaules. Par un sophisme bizarre je jugeais Marie-Thérèse à l'abri de tout soupçon depuis qu'elle avait eu pour moi des complaisances.
Dire que ce matin-là je vis plus brillants, plus souriants les quais de la Seine, les Champs- Elysées, le Bois; noter que pour la première fois je sentis mon cœur battre pour Paris de cette émotion tendre que m'avaient donnée jadis les lieux aimés, ce serait répéter l'observation banale et vraie de cette transfiguration du décor de la vie, au travers de l'âme qui change. Je me promenai plus longtemps que de coutume, sans fatigue : chaque coin d'allée où je passais m'était cher; il m'était à la fois cruel de m'en séparer et doux d'en chercher un plus secret, plus capteur. Je rebroussai chemin avec le contentement d'une journée bien commencée, d'une vie renouvelée. Et j'eus un élan de reconnaissance vers le dispensateur du bonheur humain, vers Dieu.
J'avais coutume, après mes promenades, de prendre une douche, dans un établissement voisin de Saint-Sulpice, puis de rentrer déjeuner, le plus souvent sur ma terrasse. Comme j'achevais mon repas, on sonna chez moi. Mon domestique
vint m'annoncer que M me de Maleserre m'attendait au salon.
Je n'examinai pas si cette visite matinale était ou non correcte : je pensai seulement quelle était là, qu'elle venait pour moi, pour réchauffer mon rêve à la réalité de sa présence.
Je courus au salon. Je la trouvai assise dans un fauteuil, contre la fenêtre. Elle me tendit la main, en me disant d'une voix qui tremblait un peu :
— Voilà une visite, Frédéric, que vous n'attendiez pas...
Je balbutiai :
— Non..., mais c'est très aimable... d'être montée ainsi, en passant.
— En passant, répliqua-t-elle, vous dites bien. J'avais affaire dans ce quartier, et, séduite par la beauté du temps, je n'ai pas fait atteler. Alors, comme je traversais la rue du Vieux-Colombier, le nom de la rue Madame m'a fait penser à vous... J'ai eu la curiosité de revoir votre installation. C'est un peu mon ouvrage, vous savez...
Je la remerciai encore. Nous échangeâmes quelques répliques indifférentes où il fut question de M. de Maleserre, du talent de la cantatrice italienne entendue la veille, de l'averse que nous
avions reçue en sortant de l'Opéra. Et je goûtais le plaisir pervers de ces conversations à double entente où sans rien dire des complicités amoureuses, on en évoque pourtant le souvenir.
Marie-Thérèse avait reconquis son assurance ordinaire. Elle se leva et dit :
— Dieu! qu'il fait chaud. On se croirait en plein été.
D'un geste mutin, elle défit sa voilette, assez épaisse, et la jeta sur mon bureau avec une courte épingle à grosse tête d'or. Puis elle se mit à inspecter en souriant la pièce où nous étions.
Je fis, sans trop de gaucherie, les honneurs de mon logis. Dans la serre, elle vit une table dressée où le dessert était intact.
— Tiens! fit-elle. Vous déjeuniez?
— Non, j'avais fini, répondis-je, Elle sourit :
— Si j'avais su, je serais Venue une demi-heure plus tôt, j'aurais déjeuné avec vous.
Des fraises s'entassaient dans un compotier.*. Elle en prit quelques-unes et les mangea, subite* ment distraite, les yeux perdus sur le panorama du Luxembourg. Je la regardais, la poitrine échauffée par l'adoration de sa beauté. Enfin, le sortilège
LA CONFESSION d'un AMANT I43
qui m'avait éloigné d'elle était vaincu : j'osais me laisser aimer.
Elle alla vers mon cabinet de travail, y pénétra, s'assit dans mon fauteuil, devant la table où des livres étaient épars, et en regarda les titres.
— Comme vous devez me trouver curieuse!
dit-elle.
Puis:
— Qu'avez-vous fait de mon billet d'hier?
Vous l'avez déchiré ?
— Non, répliquai-je. Il est quelque part, dans un de ces livres.
— Ah ! fit-elle incrédulement. Vous seriez bien embarrassé si je vous le redemandais.
Elle se leva et me montra le fauteuil. Je m'y assis à mon tour, et, me prêtant à sa fantaisie, je pris les livres un à un et les feuilletai.
Comme j'étais ainsi penché, je sentis que deux
mains se posaient sur mes bras, et qu'une joue
s'appuyait, mais à peine, contre ma joue. Ah!
certes* en un coin de mon cœur* j'attendais cette
caresse, car je m'y abandonnai tout de suite ; tout
de suite je fus immobilisé par sa douceur, comme
la veille... Mes paupières s'étaient d'elles-mêmes
abaissées, sans voiler complètement mes yeux* et
j'apercevais juste au bord du champ de ma vue la courbe ferme du profil de Marie-Thérèse... Sa joue était fraîche; et pourtant la mienne, à son contact, devint vite brûlante... Autour de tnoi flottait son haleine, tiède comme l'arôme des fleurs de serre. Et il me semblait que nous respirions par les mêmes lèvres.
Combien dura cette caresse, je ne sais. Je me souviens que les deux mains de Marie-Thérèse rejoignirent mes mains, et qu'une pression délicate me communiqua sa volonté. Je dus me lever... Elle me guida, ou plutôt un désir commun d'être proches l'un de l'autre nous mena vers le canapé, dans l'angle le plus obscur... Et sans que je susse comment tous ces gestes s'étaient enchaînés, sans que j'eusse un instant l'envie de résister, il se trouva que j'étais assis, appuyé sur les coussins, et Marie-Thérèse à mes pieds. Elle n'avait pas abandonné mes mains, qu'elle serrait contre sa gorge, et je sentais fléchir et résister à la fois cette gorge que la veille j'avais contemplée nue. Déjà pointait en moi la notion que nous faisions quelque chose de coupable; mais je goûtais tant de douceur à mon péché que je ne songeais pas même à lutter... Alors je regardai M me de Maleserre : elle aussi leva vers moi son
LA CONFESSION D UN AMANT I4f
front et ses yeux. Combien, combien différente elle était en ce moment de la créature enfantine et fragile de tout à l'heure! Ses prunelles d'onyx exprimaient une résolution indomptable; ses lèvres serrées avaient une crispation volontaire qui en altérait les douces lignes habituelles. Elle me fit peur; elle le vit; elle se releva à demi, se pencha sur moi. Ses mains se glissèrent sous ma' nuque, relevèrent nerveusement ma tête, et elle me parla de tout près, avec des mots hachés, sans suite, que j'entendrai toute ma vie.
— Ah! balbutia- 1- elle, être enfin comme cela..., près de toi! Comme je l'ai désiré, ce moment-là!... Tu n'étais qu'un enfant, vois-tu, et déjà je savais qu'il faudrait bien nous aimer, un jour. Et c'est arrivé, tu vois... Tu es près de moi, nous sommes seuls! Tout ce qui est ici, je l'ai préparé moi-même, avec la pensée que je te tiendrais ainsi, comme je te tiens..., que je serais à tes genoux..., que je baiserais ton front..., tes yeux... comme cela. Tu résistes... Oh! ne me repousse pas... Il faut bien que tu m'aimes. Si je croyais que tu vas me repousser, je me tuerais. Je ne veux pas vivre, si tu n'es pas à moi. La vie (et sa voix fléchissait dans un rire bizarre), la vie..., j'y riens si peu... C'est t'aimer, pour moi, la vie.
IO
Que veux-tu que je fasse? Dis-le..., je le ferai... Personne, pas une femme, plus jeune, plus belle que moi, ne te donnera autant d'amour que je veux t'en donner... Laisse-moi te regarder... Comme tu es beau! Comme tu es jeune! Comme tes yeux sont innocents! Comme ta joue et ton cou sont délicats! Tu es beau comme une' femme...
Elle se tut un instant; sa langue s'embarrassait dans sa bouche sèche. Puis elle continua, très bas :
— Te rappelles-tu, quand tu étais enfant, comme je t'attirais?... D'abord tu ne voulais pas; toujours tu venais, pourtant... C'est que tu devais m'aimer. Vois-tu, on a beau se débattre : l'amour fait de vous ce qu'il veut... Tous ceux qui disent que l'on peut résister, sont des menteurs... Ah! prends-moi, prends-moi, je t'en supplie... Je suis à toi, prends-moi! Ah!...
Dites par cette femme à demi étendue sur moi, dont le visage était à la fois suppliant et menaçant, dont la voix se trouait à certaines syllabes, dont les yeux mouraient et revivaient coup sur coup, dont les mains, posées sur mon corps au hasard, passaient de la caresse à la brutalisation, ces paroles devaient terrasser
LA CONFESSION d'un AMANT I47
une âme neuve avec la violence d'un choc de foudre. Tout mon désir vague de la veille et du moment d'avant disparut subitement, ne me laissant qu'une extraordinaire froideur physique, presque un frisson qui s'injecta douloureusement dans mes membres. Et comme un homme qui voit monter la marée autour du récif où il s'est réfugié, je sentis que j'étais perdu, que toute volonté de défense était vaine. Puis mon propre vouloir m'échappa; le coup de fouet d'une force ignorée, intérieure, me secoua. Certes, à ce moment où le sens moral et l'instinct se livrèrent en moi, un bizarre et indiscernable combat, j'eus des gestes purement réflexes, contre lesquels mon âme apeurée protesta. Un affreux dégoût, mêlé (en quelle mesure?) à une Curiosité, à un appétit obscur et comme animal, tout cela fut en moi... Mon front s'était détourné des lèvres de Marie- Thérèse; mes yeux se fermaient obstinément... Une voiture roula dans la rue déserte; la cloche lointaine d'un couvent tinta YoAngelus, un caprice de ma mémoire évoqua la porte à grands clous du Plouis... Puis, je m'anéantis, je ne pensai plus.
J'ai été la femme de cet accouplement.
I48 LA CONFESSION d'un AMANT
Délivré de l'étreinte qui m'avait meurtri, je rouvris les yeux; je réparai le désordre de mes vêtements, je jetai un regard autour de moi.
Marie-Thérèse était assise près de la cheminée : elle avait les mains sur ses genoux et fixait droit devant elle des prunelles d'hypnotisée. Des réalités de l'amour que je venais d'apprendre, une mortelle écume de dégoût m'était remontée; toute ma rancœur, je la concentrai sur cette femme. Sa présence m'était tellement odieuse que j'eusse voulu la faire prendre par un autre, comme un objet impur, la faire jeter dehors, quitter aussitôt l'appartement pour n'y jamais revenir. Je me levai; je devinais chez elle, comme chez moi, une honte presque insurmontable qui faisait se fuir nos regards : la honte du premier homme et de la première femme quand, ils connurent qu'ils étaient nus. J'allai, sans objet, vers une table de travail. Je rangeai des papiers, au hasard... Dans le silence tragique, un abîme de plus en plus profond se creusait ainsi, entre deux êtres qui venaient de se donner l'un à l'autre. Je sentis ces choses; j'eus la conscience de l'effroyable fatalité de l'amour humain, la certitude qu'une volonté extérieure nous manœuvrait en se jouant de
nous... J'entendis sans la voir que ma cousine se levait, et que, muette comme moi, elle rajustait ses cheveux et rattachait sa voilette devant la glace de la cheminée. Quand j'eus la force de me retourner, elle se penchait pour regarder le double cadre où se trouvaient côte à côte les photographies de M me et de M lle de Lacaze. Je pensai alors que ces saintes images avaient été témoins de l'acte coupable qui venait de s'accomplir; j'en fus blessé comme d'un sacrilège. J'allai vers la cheminée, je pris le porte-cartes sous les yeux de Marie-Thérèse; je le fermai d'un geste colère et le jetai dans un tiroir du bureau, que je refermai. Elle m'avait regardé faire avec une sorte d'hébétement. Un instant nous restâmes en face l'un de l'autre, les yeux sur les yeux, cette fois. Puis je vis les siens, ces yeux admirables où se reflétait son âme, son âme haute et troublée, je vis ces yeux s'obscurcir, se baigner de larmes qui jaillirent avec l'impétuosité d'une source... Elle se détourna, parut hésiter une seconde; puis, sans un regard en arrière, sans un mot, elle courut à la porte, souleva les tentures, et disparut...
Moi, je demeurai écroulé sur le divan où nous nous étions enlacés. Les pleurs de la jeune femme
lfO LA CONFESSION d'un AMANT
m'avaient bouleversé. Un être humain qui m'ai- h mait souffrait par ma faute; cette pensée m'était * aussi cruelle que le sentiment de ma déchéance. Et mon cœur, meurtri par la honte, se dissolvait maintenant dans la pitié.
Je me sentis incapable d'achever la journée en tête-à-tête avec mes remords. J'écrivis quelques lignes et les fis porter rue du Cardinal-Lemoine. C'était un appel pressant à mon ancien maître. La réponse arriva au bout de trois quarts d'heure: ce Je ne puis pas aller chez toi, je pars ce soir pour Calais et l'Amérique; mais trouve-toi à cinq heures à la gare du Nord. Nous dînerons ensemble et tu me diras ce que tu as à me dire. »
Je fus au rendez-vous avant l'instant convenu : Francis O'Kent arriva un peu en retard. En me tendant la main, il me dit avec un demi-sourire :
— Eh bien? c'est fait, je parie?
Je répondis :
— Tout à l'heure, je vous raconterai tout...
Mais ne vous moquez pas de moi, je vous en prie... Si vous saviez comme je souffre!
Nous entrâmes dans un des restaurants qui avoisinent la gare du Nord; on nous servit un dîner quelconque : il me sembla que O'Kent
LA CONFESSION D UN AMANT I f I
mangeait avec appétit. Je fis le récit minutieux k des faits qui s'étaient passé depuis mon retour à Paris : je trouvai des expressions assez nettes pour caractériser mon état.
Quand j'eus fini, l'heure du train était proche. Nous quittâmes le restaurant pour gagner le quai de la gare. Francis, qui avait réfléchi quelque temps, me dit :
— Eh bien..., en dehors du rôle de confesseur que je viens de remplir, puis-je t'être utile en quelque chose?
Autour de nous, dans le hall immense et enfumé, s'agitait le tumulte des départs, roulements de chariots, courses de voyageurs, halètements de locomotives. Ma poitrine se sangla du désespoir de mon inutilité, de ma vie sans but parmi la fouie active : et je murmurai, comme on crie au secours.
— Conseillez-moi!
Francis alla jeter son bagage, une grosse valise de collégien, dans un compartiment de troisième classe. Puis :
— Là, fit-il, je suis tout à toi... Tu veux des conseils ? Je ne t'en donnerai pas : le seul que je t'avais donné, celui de voyager, tu ne l'as pas suivi : je n'en ai pas de rechange... En revanche,
If2 LA CONFESSION d'un AMANT
je vais te faire une prédiction... Tu as horreur de ce que tu as fait..., ou de ce que tu as laissé faire aujourd'hui, n'est-ce pas ?
— Oui...
— Eh bien, tu recommenceras demain..., et cela durera ainsi longtemps..., et ce ne sera pas par ta volonté que cela finira...
— Et après ?
— Après, tu seras peut-être guéri de la maladie sentimentale... Peut-être pas.
Il vit que des larmes me montaient aux yeux.
— Allons, fit-il en me serrant fortement la main, sois un homme, que diable! Toute expérience se paye. Ton ami saint Augustin a dit que les malins profitent de tout, même de leurs péchés, entends-tu bien : etiam peccata.
On appelait les voyageurs pour Calais. O'Kent entra dans son compartiment, déjà plein de gens en blouse et de soldats... Le train s'ébranla. Francis revint à la portière, me fit signe de la main et m'envoya ce mot : « Courage! »
Alors je pensai que dans mon misérable égoïsme je ne lui avais pas demandé ce qu'il allait faire en Amérique. Poursuivre son œuvre, sans doute, l'œuvre anonyme et généreuse à laquelle il avait voué son effort !
LA CONFESSION D ON AMANT . If^
J'eus la tentation de courir après ce train, de monter près de Francis, de me meurtrir le corps, comme lui, sur des banquettes de bois, de rompre avec ma vie mauvaise. Hélas! mes pieds restaient rivés au sol, tandis qu'avec un élan de désirs stériles je suivais le feu pourpre qui fuyait vers le Nord, et disparaissait dans la nuit.
If4 LA CONFESSION D'UN AMANT
'ai rapporté minutieusement tous les 1 k?£Î événements q u î se sont succédé entre *ZË$ i mon arrivée à Paris et ma première chute, parce qu'ils marquent les phases de mon évolution. Telle j'ai conté cette époque, du reste, telle elle m'apparaît avec ses moindres reliefs. Au contraire, à partir de cette date inoubliable, les jours, les mois, près de trois années s'écoulent où je ne distingue plus qu'un amas de faits vulgaires, s'enchaînant les uns aux autres sans me modifier. Après bien des soubresauts et des incertitudes, mon activité s'était enfin orientée. Puisque je veux seulement noter mes étapes vers le recueillement définitif, je résumerai en quelques
LA CONFESSION D UN AMANT Iff
pages les trente mois où l'équilibre de mon cœur, bien qu'instable, ne varia pas.
Je distingue d'abord, au premier plan de mes souvenirs, une scène unique, répétée comme une même image par des miroirs opposés : c'est la scène de notre première faute. Nos âmes s'y rencontrent comme la première fois, attirées l'une vers l'autre et ennemies, quêtant dans leur union un impossible assouvissement : elle, celui de ses sens, moi, celui de ma tendresse. Elle eut des théâtres bien divers, cette scène unique : tantôt une chambre banale de bains de mer ou de villes d'eaux, tantôt un des réduits luxueux de l'hôtel de Maleserre; mais c'est surtout chez moi, où elle s'était passée d'abord, qu'elle m'apparaît avec son terrible caractère d'identité. L'appartement de la rue Madame abrita presque tous nos rendezvous d'hiver. En ces journées froides de décembre, je fermais hermétiquement les rideaux des fenêtres; j'allumais les lampes et j'attendais Marie- Thérèse... Le timbre de ma porte sonnait un coup bref: comme j'avais renvoyé mon domestique pour l'après-midi, j'allais moi-même ouvrir... Je n'ai point connu la douceur des baisers que le tulle noir tamise : nous nous abordions toujours comme des indifférents, d'une poignée
If6 LA CONFESSION d'un AMANT
de main. Mais j'évoque, non sans douceur, les instants qui suivaient l'entrée de ma maîtresse : c'étaient les meilleurs. Quand elle s'asseyait au coin de la cheminée, relevant sa voilette pailletée d'aiguail, appuyant ses pieds menus contre les cheneçs, tendantà la flamme ses doigts gantés, il me semblait que je l'aimais; je lui savais gré d'être ainsi venue, bien fidèlement, . de m'avoir délivré des fantômes de la solitude... Nos paroles étaient de celles que tout le monde aurait pu entendre. Les événements de la veille y revenaient naturellement, avec les noms de M. de Maleserre, de ma mère et de mes saintes; car même ces derniers prononcés à cette heure d'intimité fraternelle, ne me choquaient point dans sa bouche. Peu à peu, je percevais dans les yeux de ma cousine un pâlissement singulier; les fibrilles grises qui rayonnaient dans la pupille noire semblaient se dilater : en même temps, le regard se dispersait, se perdait. Elle ne me répondait plus que par monosyllabes, au hasard, sans m'écouter. Brusquement elle se levait, ôtait son chapeau, sa jaquette de loutre, ses gants... Jamais je n'ai assisté à ces préludes sans un sursaut d'angoisse. Elle venait à moi, parfois s'accoudaht sur Iç dossier de ma chaise, approchant de ma joue ses
LA CONFESSION D UN AMANT If7
lèvres lentement, lentement, jusqu'au baiser, parfois m'attaquant de front, s'asseyant sur mes genoux et me jetant son étreinte autour du col... D'instinct, j'essayais de me dérober, secoué par ce même effroi rétractile, que ni le temps, ni l'habitude ne calmaient. Suis-je le seul être humain à ressentir si cruellement les affres de l'amour ? ou bien Marie-Thérèse était-elle la seule qui pût les susciter?... Je ne sais : mais il fallut un étrange courage à cette femme pourme conquérir chaque fois sur moi-même. Il est dans l'amour, disent les poètes, un moment où l'on oublie tout. Plus que jamais à ce moment, la disparité de notre association éclatait : et, dans les regards que nous échangions alors, nous lisions, moi, la révolte d'une âme généreuse sous le mépris, elle, sans doute, tant de dégoût et de peur que leur mélange faisait presque de la haine.
Ce qui était affreux, c'était les après. A l'heure où la folie des nerfs est calmée, quand l'âme reprend èa lucidité et sa maîtrise, la honte, le remords commençaient à me brûler. Elle souffrait autant que moi : être l'un près de l'autre nous devenait également impossible; elle me quittait, sans se retourner, elle allait dans une chambre voisine... Telle était alors ma rancune que, même
If8 LA CONFESSION d'un AMANT
hors de ma vue, le bruit de ses pas sur le tapis, une toux brève qu'elle avait par moments, un choc de vaisselle, étaient pour moi des sensations douloureuses... J'aurais souhaité fuir, puisque je ne pouvais la chasser de chez moi. Mais mes muscles morts lâchaient mes membres au hasard :
j'étais incapable de remuer. Quelquefois, une courte torpeur me faisait perdre le sentiment.
Cela durait?... Ah! je ne sais pas combien de minutes..., peu de temps, à coup sûr; mais la durée est une expression vaine; les minutes ne valent que par la quantité de sensations qu'elles enclosent; celles-là valaient des jours. Peu à peu la solitude me guérissait. Mes yeux ne se détournaient plus des objets qui attestaient la présence de Marie-Thérèse; l'écho de ses mouvements ne me parvenait plus comme un bruit importun, mais comme une musique familière, témoignage que je n'étais pas seul. Oui, dans ce calme qui me pénétrait maintenant, je goûtais la consolation de savoir une âme humaine toute proche de moi, la même que je venais de haïr. Cette âme, mon image y était constamment reflétée et nulle autre ici-bas n'était ainsi remplie de moi! Ah! j'avais été ingrat en la traitant comme j'avais fait. La faute, la misère, n'étaient-elle pas à nous deux?
LA CONFESSION D UN AMANT If 9
Voici que la pitié pour notre condition commune d'êtres incertains, en quête de félicité, débordait mon cœur; cette poursuite du bonheur, je la voyais si aveugle et si trompeuse, que j'étais saisi du désir des larmes. Je me disais: « Je vais me lever; je vais aller rejoindre Marie-Thérèse, qui m'attend, qui souffre à côté de moi. » Hélas, pour cet acte, ma volonté était encore trop infirme. Je demeurais immobile, hypnotisé sur mon rêve intérieur, jusqu'à ce que ma maîtresse vînt elle-même me retrouver.,. Oh! l'impuissant apitoiement, quand je la voyais abîmée à mes pieds, ses mains serrant mes mains, sa figure cachée entre mes genoux... Je ne voyais d'elle que la nuque penchée, toute blanche entre les frisements noirs, les épaules rondes, le buste vite aminci vers la taille, puis un grand flot d'étoffe sombre abattu en cercle sur le tapis. Je sentais sa gorge presser ry thmiquement mes genoux : et parfois, le sursaut d'un de ses sanglots me heurtait, parcourait mon corps, et venait mourir dans les échos de mon propre cœur... Telle qu'elle était là, douloureuse, muette et pleurante, je lui pardonnais ce que je souffrais par elle... Elle se relevait : nous nous regardions, les yeux dans les yeux. Nos larmes séchaient lentement, laissant
IÔO LA CONFESSION d'un AMANT
. sur nos joues leurs marques cuisantes, et avec leur moiteur semblait s'évaporer notre rancune, notre vaine rancune d'amants ennemis. Ensemble nous avions entrevu les abîmes : parfois nous échangions un baiser, et ce baiser était doux.
C'est par ces instants de tristçsse sereine, dont la saveur me hantait ensuite comme un goût d'opium, que j'ai été enchaîné trois années...
Alors Marie-Thérèse mettait son âme à nu, avec une impétuosité qui m'épouvantait. Pourquoi m'a-t-elle avoué que je n'étais pas son premier amant? pourquoi m'a-t-elle conté cette lamentable histoire de l'autre adultère, si banal, si décevant, que, de honte et de dépit, elle avait tout laissé deviner à M. de Maleserre?...
— Et il ne m'a pas tuée? s'écriait-elle... C'est ce que j'espérais!...
Non, il ne l'avait pas tuée. Il avait couru 7 à M rae de Lacaze, presque fou; la sainte femme lui avait dit: « Il faut pardonner. » Et il avait obéi, s'abusant lui-même, masquant du nom de pitié chrétienne l'esclavage de sa tendresse. Marie- Thérèse ne s'y trompait point. « Il me méprise toujours, disait-elle; il ne m'aime pas; seulement il me désire, et ne peut pas se passer de moi... » Je lui mettais ma main sur la bouche pour arrêter
LA CONFESSION D*UN AMANT • l6l
ces paroles; je la suppliais de se taire... Elle continuait, poussée par je ne sais quel orgueil d'abjection... D'autres fois, elle appuyait ma tête sur sa poitrine, et me disait câlinement : « Je suis coupable, je suis malheureuse... Mais que m'importe, je t'aime... Toi, tu ne m'aimes pas; mais tu ne saurais empêcher que je t'aime. . . Tu peux me mépriser, me tromper, me tuer... Je t'aime... » Ou bien: « Si pourtant j'avais ton âge..., tu m'aurais peut-être épousée?... Je ne t'aurais jamais trahi, toi. Est-ce ma faute si j'ai quinze ans de plus que toi?... » Je la regardais alors et je pensais : Quinze ans! Elle a quarante ans!... Vraiment, on eût dit que l'amour accomplissait ce£ miracle de la rajeunir selon son vœu, de la ra-j mener à mon âge.
Hélas ! elle disait vrai quand elle prononçait ces mots cruels : ce tu ne m'aimes pas. » Même quand la pitié la plus attendrie me rapprochait d'elle, je ne l'aimais pas. J'éprouvais pour elle un sentiment de reconnaissance passive. Je lui savais gré de mener ma vie, de prendre la direction de ma volonté. Tant que dura notre liaison, elle me fut dévouée comme une mère. Elle dirigea mon initiation; elle fit de moi l'homme qu'elle pouvait rêver : un mondain. J'ai dit qu'elle sortait
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peu, d'ordinaire; elle força, pour me rencontrer dans le monde, les portes des maisons qu'on lui tenait fermées. Par elle, trente mois durant, je fus un de ces êtres quelconques qui ont de la fortune et un nom, et que les mêmes gens voient partout où ils vont. De cercle en salon, de champ de course en théâtre, je traînai un ennui intime qui tentait vainement d'échapper à soi-même. Les hommes m'aimèrent peu, parce que je ne savais pas masquer mon mépris pour la vie dissipée que je menais avec eux; les femmes comprirent que j'avais à l'âme une maladie cachée, et beaucoup d'entre elles, je le dis sans orgueil, s'offrirent à me consoler. J'eus du moins la vertu de demeurer fidèle à mon crime ; je fus pour Marie-Thérèse un médiocre amant, mais un amant impartagé...
Cette fidélité fut remarquée et critiquée : car, bien que ni ma maîtresse ni moi n'eussions affiché notre amour, le monde le devina, puis le divulgua. Un jour, il m'arriva d'entendre traiter ce sujet par des gens de ce monde qui ne me savaient pas si près d'eux. J'écoutai avec attention cet horrible entretien^ qui bourdonne encore à mes oreilles. On commença par déshabiller Marie-Thérèse avec des mots brutaux comme des mains ; on apprécia ses qualités d'à-
moureuse dans les termes qu'ont les gens d'écurie pour estimer une bête de course. Pour moi, on déclara que j'étais un galant homme, de relations sûres, mais un peu mystérieux et fermé. Quelqu'un cita alors les faits qui prouvaient notre liaison. Je fréquentais assidûment boulevard de Latour-Maubourg; j'étais le plus intime ami du mari; je suivais mes cousins dans leurs villégiatures d'été : je n'avais d'ailleurs pas de maîtresse connue. Enfin on parla d'Hector. Après quelques phrases de dédain pour les occupations de « pion » auxquelles ce gentilhomme se livrait, on posa cette question : ce Sait-il la vé* rite?» La discussion fut courte; on tomba d'accord qu'il n'ignorait rien et qu'il trouvait sans doute «cela» très commode, étant de pauvre santé. Ce dernier coup me fut le plus sensible : Je fis sur moi-même un rude effort pour ne point souffleter les calomniateurs. Hector, — j'en avais déjà la conviction, j'en acquis plus tard la certitude, — Hector ignorait tout : s'il avait conçu d'abord quelques inquiétudes, elles s'étaient peu à peu dissipées» Jamais nos rapports n'eurent plus de cordialité, et ce fut mon châtiment.
D'ailleurs son état s'aggravait chaque jour; il avait la tristesse incurable des gens qui se savent
un mal d'organe essentiel, et ce mal, il faut bien le dire, le préoccupait avant tout.
Je fis tout ce qui était en moi pour racheter par mes soins et mon dévouement le dommage que je causais à son honneur. J'aimais le mari de ma maîtresse. Je n'ai point connu les sentiments de jalousie décrits dans un roman célèbre : et pourtant, jamais Marie-Thérèse, qui ne savait pas mentir, n'eut recours aux artifices de Fanny. Oui, j'aimais M. de Maleserre. Et même, durant cette période trouble où je vivais avec des hommes dont je méprisais le caractère et l'esprit, où mon conseiller O'Kent ne se rappelait à moi que par de rares lettres, j'avoue qu'Hector a été mon seul ami. Puisse cet aveu ne pas être un objet de scandale! Si un iiicroyable aveuglement empêcha mon cousin de soupçonner son déshonneur, je ne pus lui cacher que j'avais l'âme obstruée par un chagrin aussi cruel que sa propre maladie. Il pensa d'abord que je souffrais d'être seul et, rêvant toujours de me marier, il me fit faire la connaissance de Claire Espilette. Elle venait de sortir du couvent, comme j'arrivais à Paris : elle avait dix-sept ans, on commençait à la mener dans d'intimes réunions. Elle fit, sinon sur mon cœur, du moins sur mes yeux et sur mon esprit, une impression
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qui n'est pas encore effacée. Je dessinerais son portrait de mémoire. Sa taille, un peu plus haute que l'ordinaire, évoquait l'image d'un arbuste vigoureux, mais mince et mobile. La tête était petite, supportée par un cou souple et long; elle gardait d'une enfant la blancheur du teint, la mollesse courbe des lignes, l'arrangement simple des cheveux relevés sur le front, noués une fois, et retombant en boucles sur la nuque. Des yeux d'un bleu d'outremer incroyablement limpide éclairaient ce visage : leurs prunelles remuaient rarement dans l'orbite, donnant au regard une fixité, une franchise qui tempérait la grâce peutêtre trop indécise de la physionomie. Je n'ai vu personne demeurer indifférent au magnétisme de cet immobile regard...
Certes, le cœur d'une jeune fille est un livre clos de sept serrures; je n'ai point lu dans celui de Claire Espilette, n'ayant jamais échangé avec elle que ces menus propos dont les lèvfes seules sont agitées; mais, sans nous être rien confié, nous savions qu'à nous trouver l'un près de l'autre au bal, au spectacle, . à une même table, nous éprouvions quelque plaisir... L'image de cette enfant que je n'ai point aimée, qui m'aima peut-être, et qui m'aurait probablement
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donné le bonheur si je l'avais épousée, m'apparaît dans ce passé sombre comme une clarté. Elle a symbolisé pour moi l'antithèse de ce que j'aurais dû faire avec ce que je faisais; elle a souvent donné une forme vivante à mes remords; je ne la reverrai sans doute jamais, mais cette confession eût été incomplète si son souvenir n'y eût pas trouvé place.
Il ne me reste à noter qu'un fait important : la rupture de mes habitudes religieuses. Je ne puis pas dire que j'aie perdu la foi; on ne la perd jamais : ceux qui disent qu'ils l'ont perdue ne l'ont jamais eue. On est ou on n'est pas un être religieux, voilà tout. L'être non religieux ne ressent pas le besoin de prier : l'être religieux prie toujours et malgré tout, malgré les remontrances de sa raison révoltée contre les dogmes, malgré l'aigrissante misère, malgré ses défaillances même et le désaccord de sa vie privée avec les préceptes de la morale révélée. Or, moi, j'ai toujours prié. Je me suis abstenu des pratiques extérieures; mais si la flamme du culte intérieur a pâli, elle ne s'est pas éteinte.
Ainsi, la possession de ma volonté par une volonté plus énergique; un désir de résistance toujours en éveil, toujours vaincu; je ne sais
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quelle tendresse confuse pour la femme qui me faisait ainsi souffrir, mais qui me donnait d'incomparables émotions sentimentales, et qui, surtout! m'aimait; l'initiation progressive et comme involontaire aux habitudes et aux mœurs du monde, mes yeux d'innocent dessillés et salis, l'abolition de mes habitudes religieuses : tel est le résumé de ma vie pendant trente mois... Pas un seul matin dans ces temps obscurs je ne me suis éveillé sans maudire ma faiblesse, sans me dire : « N'aurai-je pas le courage de fuir aujourd'hui?... » Hélas! le soir tombait sur un jour pareil aux autres, vide ou coupable... Je ne me préservais de la désespérance que par un pressentiment : « Ce temps est un temps d'attente; il faudra bien que les circonstances mettent fin à la vie que je mène. » J'entrevoyais ma rédemption dans le retour d'O'Kent à Paris, retour que ses lettres m'annonçaient de plus en plus prochain. Un événement tout différent, que je n'avais pas prévu, le hâta.
J'ai gardé ineffaçablement le souvenir de la dernière de nos scènes d'amour, si uniformes. Elle eut pour théâtre le petit salon de l'hôtel de Maleserre, où Marie-Thérèse avait mis- sur mon front son premier baiser. La couleur de cette fin d'après-
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midi de juin était rousse et dorée; par la fenêtre entrouverte, dont les rideaux frémissaient, on apercevait les branches des- grands ormeaux gigantesques, que le vent balançait avec lenteur. Comme toujours dans ce coin désert de Paris, les bruits étaient rares; mais le jardin s'emplissait de chuchotements d'oiseaux.
J'étais assis; ma maîtresse était agenouillée à mes pieds, dans la posture implorante et douloureuse qui, d'ordinaire, succédait à nos étreintes. Nous touchions à l'instant unique où toute hostilité s'apaisait dans l'affaiblissement délicieux de la convalescence d'amour. Un élan de gratitude pour la destinée qui m'accordait cette furtive minute de bonheur, me transporta. Je forçai doucement Marie-Thérèse à montrer son visage; elle leva vers moi ses admirables yeux noirs, baignés de pleurs... Larmes féminines!... Tout s'y dissout, notre énergie, nos révoltes, nos rancunes... Tandis qu'elles roulaient lentement sur ce pâle visage, où donc aurais-je trouvé un mot de reproche pour le pauvre être fragile affaissé à mes pieds ? Je me penchai sur les lèvres closes : j'y collai les miennes, longuement. Et je sentais le cœur troublé de ma maîtresse battre sur l'épiderme délicat de sa bouche.
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Un frôlement, un soupir étouffé, nous tirèrent de notre extase.
M. de Maleserfe était là, entre" la fenêtre et nous. Je n'éprouvai ni peïir ni surprise : je ressentis seulement une pitié profonde pour le malheureux dont l'angoisse muette me reprochait mon crime plus cruellement que tou te parole humaine. . . Il s'était appuyé contre la muraille, pour ne pas défaillir. Il nous observait et ne bougeait pas.
Marie-Thérèse se releva, fixa un instant sur son mari des yeux où les larmes s'étaient brusquement séchées, où luisait maintenant un mélange de mépris et de défi... Puis elle sortit lentement, gagna sa chambre; le pêne craqua sous la clef.
Je me levai à mon tour, je marchai vers Hector. Je trouvai la force de lui dire :
— Monsieur... Je suis seul coupable... Je vous appartiens... Que voulez-vous que je fasse?
Les doigts de sa main droite se crispèrent sur le revers de mon vêtement. Je crus qu'il allait me frapper, et la pensée de subir cela, sans résis- . tance, me glaça la moelle et me couvrit le front de gouttes froides.
Mais, tout de suite, son autre main lâcha la muraille et se porta à son cœur...
— Je souffre, fît-il. Vous me tuez, tous les deux. Et, s'appuyant sur moi, tandis que je sentais
ses ongles s^nfoncer dans mon épaule, il murmura :
— Soutiens-moi.
Il s'assit dans le fauteuil où, tout à l'heure, Marie-Thérèse et moi, nous échangions nos graves caresses. Il s'y abîma, la tête en arrière, la main sur son gilet, cherchant la place du cœur.
Alors j'eus deux éclairs de pensée, sans suite, 4ont je me souviens nettement :
Ces pensées furent : ce Cbmme il est vieux ! » Puis : « Il m'a tutoyé, tout à l'heure, pour la première fois. »
Je murmurai :
— Dois-je sonner ?
Il fit signe que non. Nous demeurâmes quelques instants ainsi, moi debout à le regarder, lui renversé dans son attitude d'auscultation, laissant voir son menton relevé, plissé dé rides, hérissé de poils gris.
Un peu de sang vint nuancer les tons d'ivoire de ses joues; il se redressa avec effort.
— Je crois que ce ne sera pas encore pour cette fois, fit-il... C'est étonnant comme depuis un mois les crises deviennent fréquenres. Tout à
l'heure j'éprouvais l'impression que mon cœur m'était arraché lentement de la poitrine, et que toutes les fibres d'attache se rompaient une à une. Maintenant, je ne le sens plus. Positivement, c'est comme si je n'en avais pas. Tâte ici, Frédéric.
Il prit ma main, et la plaça lui-même. Je me laissai faire. J'admirais cet égoïsme de la douleur physique, plus fort que tout.
— C'est vrai, dis-je. On ne perçoit rien.
Hector respira à deux reprises, longuement...
Puis il dit :
— Viens t'asseoir à côté de moi.
J'obéis.
— Écoute, Frédéric..., je ne vais pas te demander: Es-tu Pâmant de ma femme? Je trouve cette question bête et cruelle... D'ailleurs, je ne crois pas que tu sois son amant.
Il s'arrêta quelques secondes, m'observant de son pâle regard. Je verrai toujours ses deux prunelles grises, aux iris inégaux, attachées sur moi. Comment n'ai-je pas bondi, n'ai-je pas dit : ce Si! je suis ce misérable que vous ne croyez pas... » Les mots s'étranglèrent dans ma gorge. Je souffrais affreusement.
Hector continua :
— Non..., je ne croîs pas que tu sois son amant. J'espère que ce que j'ai vu est tout, et que je ne suis pas arrivé trop tard.
— Mon cousin ! balbutiai- je. . .
— Je ne te fais pas de reproches, tu vois... Seulement je te demande de respectermon honneur, de m'épargner, de t'arrêter dans cette mauvaise action, de t'éloigner. Rappelle-toi, mon enfant, que je ne t'ai jamais fait que du bien... Seul, j'ai été près de toi dans tes deuils... J'avais rêvé de revivre en toi, comme en un fils, démettre au service de ta jeunesse l'expérience que j'ai acquise au prix de tant de déceptions. Ce n'est pas ma faute si je n'ai pas réussi, et tu dois m'en savoir gré tout de même.
Je fondis en larmes. Je murmurai :
— Que voulez-vous que je fasse ?... Je le ferai..., tout de suite.
Hector répondit :
— Il faut partir... Il ne faut plus revenir ici... Il faut t'en aller dans un endroit où elle ne puisse pas te suivre.
Je songeai au Plouis, qui m'apparut comme un asile inviolable.
— Soit, répliquai-je en essuyant mes yeux, je partirai.
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Et je me levai. Sans oser tendre la main à M. de Maleserre, j'ajoutai :
— Adieu.
Hector, sans me répondre, s'approcha de la porte qu'avait fermée Marie-Thérèse et écouta... Moi, je l'observais; l'écheveau de mes idées se démêlait, je songeais que la vie est plus simple que nos rêves, et que de grandes passions peuvent agiter deux hommes sans qu'ils cessent de s'exprimer avec les gestes et les mots de tous les jours.
Mon cousin revint vers moi.
— Allons, fit-il, séparons-nous... Il faut que je m'occupe de Marie-Thérèse...
Il m'ouvrit ses bras où je me jetai, sans parler. Un instant, il me pressa sur sa poitrine. Puis il me prit par la main, et m'éloigna de lui en disant :
— Pas de faiblesse!... Pars.
Je sortis du petit salon, je gagnai l'escalier, j'atteignis le vestibule sans me retourner...
Un domestique vint me présenter mon pardessus et ma canne.
Comme il m'ouvrait la porte, Marie-Thérèse apparut au seuil de la salle à manger.
Elle dit d'une voix sèche, sans paraître voir le valet de pied :
— Tu pars?...
Je ne répondis pas; mais machinalement je la saluai.
Elle répéta :
— Tu pars?...
,Je la vis chanceler, tomber dans les bras du domestique. Un instant très court, j'hésitai... Un sursaut de volonté me galvanisa. Je tirai la porte derrière moi et je m'enfuis.
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e puis me rendre ce témoignage que, revenu chez moi, comme un oiseau blessé qui traîne l'aile et perd du sang, je ne mis pas un instant en question si je tiendrais la promesse de départ que mon cousin m'avait arrachée. La fuite immédiate fut tout de suite résolue. Et, tant cette longue liaison avait été un asservissement, je ressentais, à prononcer ce mot : Fuir! une impression de libération.
Je fuirais donc, et j'irais au Plouis. Le cher pays, la terre sacrée que je n'avais pas osé fouler, coupable, j'y reviendrais, racheté par la souffrance... J'exhumai, les souvenirs et les portraits qui me rappelaient le passé, et que j'avais écartés
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de moi pour qu'ils ne fussent pas mêlés à ma vie mauvaise. Je baisai doucement les boucles blanches dé mes saintes ; je baisai la glace qui recouvrait leur image. Et il me sembla que d'outre- tombe leur baiser m'était rendu et me pardonnait... Pour m'engager définitivement, j'annonçai à Juste, le vieux gardien du Plouis, mon arrivée pour le lendemain soir. Après des hésitations, je résolus de conserver mon appartement de Paris, défendant au concierge de donner mon adresse. Ces projets m'avaient surexcité, le sommeil fut lent à venir; mais, le lendemain, je me réveillai tard. Je constatai que mon effervescence était tombée : ma résolution pourtant n'était pas entamée; seulement, pendant la nuit, des fils s'étaient tendus mystérieusement qui m'attachaient à ces lieux où j'avais souffert, aimé, pleuré, où, en un mot, j'avais été homme : et je sentais que ces fils, en se brisant, arracheraient chacun un petit lambeau de moi-même.
Ce ne fut donc pas sans tristesse que je fis mes derniers préparatifs. Quelques livres, les reliques de mes saintes, mes vêtements, c'était tout ce que j'emportais.
J'eus fini vers. trois heures. Alors je voulus dire adieu à Paris, comme jadis j!avais dit adieu
au Plouis; et, du reste, il me restait un acte important à accomplir. J'avais soigneusement examiné mort cœur. J'avais constaté que la foi n'en était pas disparue : qu'elle ne demandait qu'à y revivre, réveillée par le choc cruel que je venais de subir. Pour bien marquer la fin de cette période de ma vie, je résolus de me confesser. Je partis au Hasard des rues; elles me conduisirent, fatalement, vers ce quartier des Invalides où ma maîtresse souffrait aussi, sans doute, comme moimême, plus que moi peut-être!... J'aperçus, en traversant le boulevard de Latour-Maubourg, la maison des Maleserre, et la grille que j'avais
. franchie la veille. Mais je n'osai pas en approcher...
Ce fut très loin dans les quartiers déserts, passé Grenelle et Javel, qu'une église de banlieue m'attira, par sa simplicité déserte. Elle était
* blanche, entourée d'un enclos d'arbres poudreux ; elle avait l'air d'une humble maison et des enfants jouaient sur les marches... J'y pénétrai; je la trouvai plus pauvre encore à l'intérieur, avec ses chaises de bois blanc, ses murs peints à la colle, et de simples croix sur le mur marquant le chemin de croix. Une vieille pauvresse priait dans un coin.
Je gagnai la sacristie, où je trouvai un jeune prêtre disposant des fleurs artificielles dans des vases grossiers. Je lui demandai de m'entendre ; aussitôt il prit son surplis, m'avança un prie-Dieu et s'assit près de moi. Notre entretien dura près d'une heure. J'y versai toute l'écume de mes fautes avec un inexprimable soulagement. J'admirais, dans la discrétion des questions que me posait l'abbé, dans la solidité de ses conseils, la puissance de l'enseignement psychologique que l'Église catholique donne à ses prêtres... Mon état d'âme, que j'estimais si complexe, il le démêla tout de suite et me dit ce mot qui me parut profond : ce Je crois que vous triompherez, parce que vous riave\ pas le goût du péché... »
Je revins lentement chez moi, absous, calme et triste. Il m'eût semblé impossible de demeurer un soir encore dans cette maison où ma vie n'était déjà plus. L'express partait pour Rouen à huit heures, m'y mettait à dix. Je fis porter mes bagages à la gare.
Une fois seul, je me décidai à anéantir tout ce qui subsistait du vieil amour. Je tirai de mon portefeuille un portrait de Marie-Thérèse, les billets qu'elle m'avait écrits et une boucle de cheveux noirs. Je les jetai dans la cheminée sur
un tas de papiers et de journaux, et j'y mis le feu. Ces reliques malsaines brûlèrent ainsi, anonymes et invisibles.
Mais quand j'entendis le grésillement des cheveux, il me sembla qu'une aiguille me piquait le cœur.