TROISIÈME $TOQUE
ême à Paria, je n'avais jamais cru que j'aimais véritablement Marie-Thérèse.
Quelques jours passés au Plouis achevèrent de me convaincre. En franchissant le seuil de cette retraite, où j'avais eu mes jours le plus sereinement heureux, je m'étais senti, pour la première fois depuis longtemps, assuré contre le danger d'une rechute, sinon contre le remords et la douleur. Je m'installai dans la chambre de M me de Lacaze. L'horizon que je découvrais du
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balcon était celui même qu'elle avait contemplé durant tant d'années ; ses mains avaient touché les -objets qui m'environnaient; je couchai dans le lit où elle avait souffert, où elle était morte.
Les jours suivants, je me laissai passivement conquérir à nouveau par les impressions anciennes... Elles ne vinrent pas tout de suite; il leur fallut se rapprivoiser, qiseaux naguère familiers, à qui l'absence avait désappris le chemin de mon cœur. Elles revinrent une à une, à des instants inattendus, et chaque fois c'était pour moi la même surprise d'un visage ami qu'on n'a pas vu depuis des jours et des jours, et que l'on rencontre au tournant d'un chemin.
Je m'asseyais sous la tonnelle, dont la mousse moisissait les lattes; longtemps je rêvais au hasard; puis, tout à coup, quelque chose palpitait en moi : c'était la fibre intime, jadis effleurée, qui redevenait sensible. L'odeur particulière d'un coin du parc, la couleur d'un soir, une incidence de jour dans une des chambres du château, me donnaient de ces chocs d'émotion, et chaque fois je me sentais un peu modifié, plus semblable à l'enfant contemplatif, paisible et tendre que j'avais été autrefois. De cette reprise de ma vie ancienne, de cette délivrance d'une existence
troublée, il résulta (j'ai quelque honte à le dire) des semaines presque heureuses. Oui... La pensée que deux êtres humains, — deux êtres qui m'avaient aimé! — souffraient par ma faute, fut moins forte que la douceur de mon repos d'âme; le cher passé ancien submergea le mauvais passé récent.
J'avais d'abord redouté l'arrivée subite, ou du moins une lettre de Marie-Thérèse. Comme rien ne venait, je me rassurai. Je fis ce raisonnement égoïste : Puisqu'elle ne m'écrit pas, c'est qu'elle aussi prend aisément son parti de notre rupture. Et j'eus alors des jours.de plein calme, je connus la douceur de la vie progressive, si délicieuse aux convalescents. J'écrivis à Francis O'Kent une lettre mélancolique, mais ferme, où je lui disais sincèrement : « Je me crois sauvé. »
Il me répondit : ce C'est bien. Voilà une épreuve finie. Mais t'imagines-tu qu'à vingt-sept ans, tu vas pouvoir vivre seul au Plouis, sans faire autre chose que de rêver? Trouve bien vite une occupation, ou je ne te donne pas deux mois pour revenir à Paris... »
Je compris qu'il avait raison. Je ne voulus pas attendre la lassitude et l'ennui. Je réglai minu-
tieusement l'emploi de mes journées. Les promenades à cheval, la lecture en occupaient une partie : mais ce n'était point là un travail. Je résolus de m'adonner à l'agriculture. Le bail d'une des fermes dépendantes du Plouis allait échoir. Je la transformai en métairie, afin d'y tenter des essais. Les journées passèrent rapidement. La solitude ne m'avait pas pesé un instant quand elle fut troublée pour la première fois.
Un matin, je rentrais au Plouis, après une longue promenade à cheval, lorsque au* tournant de la route de Saint-Aignan je croisai un coupé, dont le cocher me salua... Je regardai distraitement : derrière la vitre, je distinguai le visage d'une femme âgée, qui ne me sembla pas inconnue. Puis je me rappelai : c'était M me Duchâtelier. Ma pensée erra quelque temps autour du souvenir de Valentine, de mes visites au Saillard, de ma première communion. Rentré au Plouis, une longue discussion avec un fermier me fit oublier ma rencontre.
Mais le lendemain, vers une heure, comme je lisais au coin de ma fenêtre, un bruit de voix s'éleva tout à coup devant le perron, s'apaisa, puis résonna de nouveau dans l'escalier. Ces voix semblaient se quereller; je distinguai celle de
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Médée, la femme de chambre, et celle de Juste... La troisième... Si c'était Marie-Thérèse?
Ma porte s'ouvrit brusquement sur un spectacle assez comique.
Je vis une grosse dame à cheveux gris, que je n'aurais pas reconnue sans la rencontre de la veille.
Derrière elle apparaissaient les mines déconfites de Juste et de Médée, qui, n'ayant pu arrêter M me Duchâtelier, voulaient au moins, par leur présence, témoigner qu'ils avaient fidèlement observé leur consigne.
M me Duchâtelier était très rouge et mit quelque temps à reprendre haleine. Je m'étais levé; j'attendais qu'elle parlât, feignant de ne pas savoir qui elle était.
— Ah! fit-elle, cher monsieur, pardonnezmoi... Je suis tout essoufflée, tout en nage... Il a fallu batailler un quart d'heure avec vos domestiques... Sapristi! Ils sont fidèles à l'ordonnance, ceux-là... Mais vous me reconnaissez, n'est-ce pas ? M me Duchâtelier? La mère de la vicomtesse de Saint-Géry?
Je m'inclinai, avec quelques mots de politesse. Juste et Médée restaient sur le seuil, comme s'ils attendaient l'ordre de saisir M me Duchâtelier et
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de la reporter dans sa voiture. Je leur fis signe de nous laisser.
Dès que nous fûmes seuls, la grosse dame recommença à parler.
— Vous ne pouvez pas vous figurer, mon cher monsieur, le plaisir que j'ai à vous regarder... C'est long, vous savez, quatre ans que nous ne nous sommes vus ! Quatre ans, n'est-ce pas ? Trois ans et demi, autant dire quatre... Savez-vous que vous avez changé? Vous êtes toujours joli garçon (je peux bien vous dire ça, n'est-ce pas, à mon âge?)... Seulement, vous avez l'air plus sérieux, plus homme... Ah! vous devez en avoir eu des succès, à Paris ?
Je ne bronchai pas. Elle reprit :
— Nous ne nous sommes pas amusés comme vous, pendant ces trois ans... Je ne parle pas de M. Duchâtelier, qui n'est jamais ni heureux, ni malheureux... Ces inventeurs, vous savez, ça vit dans leurs X et ça n'est pas du monde... Mais ma pauvre fille... Ah! monsieur de Périgny!
La douleur vraie n'est jamais ridicule... Dès qu'elle eut prononcé ces mots : « Ma pauvre fille! x> dès que je vis des larmes jaillir de ses yeux, je ne la trouvai plus grotesque... N'étaitelle pas, elle aussi, un peu de mon passé ? Elle
avait connu mes saintes, elle en gardait la mémoire, puisqu'elle revenait chez moi. Et puis, le souvenir de Valentine, qu'elle évoquait, était un des meilleurs de mon enfance. Je questionnai :
— M me de Saint-Géry a été souffrante ?
Elle hocha la tête.
— Souffrante..., non... Mais malheureuse, triste... Que voulez- vous? C'est une âme d'élite, elle, une âme qui était faite pour le rêve, pour la vie romantique, pour la poésie... Vous savez comme elle a été élevée!...
Rien ne me choque davantage que d'entendre prononcer les mots de roman et de poésie par des êtres qui sont justement le contraire de la poésie et du rêve. L'émotion que m'avaient causée ses premières paroles s'évapora.
M me Duchâtelier reprit :
— Voyez-vous, je n'ai pas eu de chance avec cette enfant. J'ai fait tout au monde pour lui donner un titre... J'avais raison : elle est née de votre monde, ma fille. Malheureusement, l'homme qu'elle a épousé n'était pas ce qu'il lui fallait. Il était trop vieux pour elle, d'abord... Et puis (on nous avait avertis, mais nous ne voulions pas le croire), c'était un homme usé, qui avait eu une mauvaise conduite et qui s'en ressentait... Ah!
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nous avons passé par de durs moments, monsieur de PérignyL. J'ai vu ma petite revenir chez moi après son voyage de noces, toute seule... J'ai vu, plus tard, ce misérable, dans ma maison... avec une servante! Enfin, cela ne vous intéresse pas, pardon... Maintenant, du reste, autant dire que ce vilain monsieur n'existe plus; depuis son attaque, il est comme mort; et vraiment (que le bon Dieu me pardonne) il vaudrait mieux pour nous tous qu'il soit mort. Mais vous devinez la vie de cette pauvre jeune femme, dont le mari est gâteux, et qui passe toute l'année au Saillard entre deux vieux comme nous!...
De nouveau, elle s'attendrissait. Elle se moucha bruyamment. Je risquai des paroles banales de consolation; je fis allusion au tempérament que pouvait apporter à la douleur de la vicomtesse le dévouement de sa mère.
— Bien sûr, monsieur Frédéric, que je lui suis dévouée! <Alle^ y marche\ (quelques expressions locales traînaient dans les conversations de M me Duchâtelier), Valentine n'aura jamais une garde-malade comme moi. Mais cela ne lui suffit pas, vous comprenez. C'est ça, qui est malade (elle mit le doigt ^ous la proéminence gauche de son corsage)... Il faudrait qu'elle pût se distraire,
voir des gens de son monde, causer avec d'autres qu'avec ses vieux parents!... Elle reste au Saillard, dans sa chambre, toute la journée, le plus souvent étendue sur une chaise longue, à lire des vers ou à rêver. Elle se lève tard... Elle pleure, elle ne veut pas avouer ensuite qu'elle a pleuré. Je lui ai proposé de faire un voyage, elle a refusé. Je lui ai dit : «Veux-tu divorcer?... » Elle n'a pas voulu, -à cause des choses qu'il faudrait dire au tribunal. J'ai essayé de la mettre en rapport avec le nouveau curé du Mont-aux-Malades, l'abbé Grangeneuve. Mais ils ne s'entendent pas bien, à ce qu'il paraît. L'abbé a un peu peur d'elle, je crois, et elle le trouve commun. Moi aussi je le trouve commun. Vous savez! ces fils de paysan, le séminaire ne réussit pas toujours à les dégrossir!...
Toutes ces paroles tombaient des lèvres de la grosse dame avec une régularité précipitée. Je l'écoutais, non sans ennui.
Elle se tut enfin, me regarda fixement comme pour implorer un conseil. Voyant que je me taisais, elle se décida à parler; mais, cette fois, elle était embarrassée, elle cherchait ses mots.
— Voilà, dit-elle... J'ai pensé, quand je vous ai rencontré l'autfe jour, que vous pourriez peut-
être me rendre service... Vous êtes habitué au grand monde...., vous, monsieur de Périgny; vous avez vu bien des choses... Ah! si Valentine était à Paris, dans votre milieu, elle se distrairait de ses chagrins tout naturellement...
Elle hésita, n'acheva pas sa phrase, puis reprit :
— Vous devez vous ennuyer tout seul ici, sans personne à voir?
Je répondis:
— Je m'ennuie si peu, madame, que vous avez dû forcer, pour pénétrer ici, une consigne dont personne n'est excepté.
Elle vit que je disais vrai; que j'étais bien résolu à m'enfermerau Plouis; et, l'espoir qui l'avait amenée chez moi s'évanouissant, elle redevint émue et naturelle.
— Alors, fit-elle avec des tremblements dans la voix, vous ne voulez pas venir? Vraiment, vous n'avez pas pitié de nous, monsieur Frédéric. Si j'avais demandé à M me ou à M lle de Lacaze ce que je vous demande là, de venir donner un peu de distracdon à une pauvre enfant dont la santé m'inquiète, elles ne m'auraient pas refusé ça. Je ne vous demande pas de venir souvent au Saillard. . . Venez de temps à autre, quand vos promenades vous porteront de ce côté. Restez aussi peu que
vous voudrez... Ne pouvez-vous pas consacrer... une demi-heure dans une semaine à cette visite?...
— Mais, fis-je, essayant de l'interrompre...
— Je sais bien, continua-t-elle, que Duchâtelier et moi nous ne sommes pas une société pour vous... Oh! ne dites pas non..., nous sommes des gens tout simples, c'est vrai. Mais Valentine, monsieur! Est-ce que vous pouvez voir une femme plus distinguée qu'elle? Nous vous laisserons avec elle, nous ne vous ennuierons pas... Mais venez, je vous en prie! Vous êtes le seul auquel je puisse demander cela ...
Elle levait vers moi son visage bouffi de pleurs. Je fus touché.
— Madame, lui dis-je, vous pouvez compter sur moi. J'irai voir la vicomtesse dès que je pourrai, dès que mes travaux me laisseront un peu de liberté. Je vous le promets.
Avant que j'eusse songé à l'en empêcher, la pauvre femme avait porté ma main à sa bouche et l'avait baisée... Puis elle sortit tout en larmes.
Moi, seul dans la chambre où demeurait épàrs un parfum entêtant d'ambre gris, je restais songeur, appuyé aux vitres. Je me disais avec quelque amertume qu'il est impossible de murer sa vie, que le monde pénètre toujours chez vous par
quelque côté... Il me semblait que c'en était fait de ma chère solitude; la promesse que je venais de me laisser arracher ouvrait une issue par où toutes mes résolutions salutaires allaient s'échapper.
ette promesse, je voulus m'en acquitter le plus vite possible. Deux jours après la visite de M me Duchâtelier, je me rendis au S ailla rd.
Tandis que mon cheval longeait les grilles, je jetai un coup d'œil sur les profondeurs du parc où j'avais joué jadis. Était-ce la déception ordinaire que réservent à nos yeux d'hommes les objets que nos yeux d'enfants voyaient plus grands et plus beaux que la réalité? Etait-ce l'effet d'un temps couvert et triste?... Je ne sais pas; mais mon cœur se serra. Les allées étaient envahies par l'herbe, les pelouses transformées eq prairies mal soignées; les corbeilles de fleurs n'avaient
même pas été repiquées. Seules, les belles futaies de l'ancien bois gardaient leur verdure glorieuse. J'atteignis la porte d'entrée; la mousse en déshonorait le fronton, où s'écaillait le stuc récent des armoiries.
L'impression lugubre que me donnait ce domaine, l'impression d'une « maison où il y a un malade» s'accentua quand j'y pénétrai à la suite du concierge. On ouvrit pour moi le grand salon du rez-de-chaussée; il y régnait un froid de cave, une odeur moisie : l'odeur de mucre, comme disent nos paysans, s'était emprisonnée dans les mailles des tentures. On essaya d'allumer le feu préparé dans l'âtre. Avant qu'on y eût réussi, M me Duchâtelier parut, se précipita vers moi en me remerciant chaudement de ma visite.
— Valentine est là-haut, me dit-elle, dans la bibliothèque... Elle y passe ses journées... Elle vous prie de vouloir bien monter chez elle. Vous l'excuserez de ne pas descendre, n'est-ce pas* monsieur Frédéric?
Je suivis M me Duchâtelier.
Valentine nous attendait, assise! dans uii fauteuil, tout près d'un sofa dont les coussins froissés témoignaient qu'elle venait de le quitter. Elle était vêtue d'un peignoir en cachemire mauVe, serré à
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la taille par une ceinture lâche et ornée de dentelles... La chambre me parut meublée avec une certaine affectation de simplicité. Aux fenêtres, des vitraux jaunes tamisaient la lumière et donnaient l'illusion d'une après-midi de soleil. Sur la cheminée, sur les tables, des romans traînaient dans des couvre-livres armojiés.
La jeune femme se souleva, me tendit la main. Nous échangeâmes les propos ordinaires et banals de gens qui ont longtemps vécu séparés : sa santé et le temps en firent le fond. M me Duchâtelier nous laissa en tête-àrtête presque tout de suite, par une naïve attention qui ne fut pas heureuse : car, dès que nous fûmes seuls, les mots se figèrent pour ainsi dire sur nos lèvres. Nous nous regardions avec étonnement et tristesse : nos yeux cherchaient nos physionomies d'enfants à travers le masque que leur avaient mis les années, et ne les retrouvaient plus. Peut-être, si j'étais demeuré plus longtemps, le voile se fût-il déchiré* Mais, de cette entrevue ménagée en dehors de nous, les dernières minutes furent les plus gênées. Je m'étais assuré que ce n'était point Valentine qui avait désiré me voin Nous nous trouvions donc rapprochés par une volonté étrangère. Et ce rapprochement n'eut d'autre effet que de
creuser dans notre âme le vide des déceptions sentimentales.
J'abrégeai ma visite : je quittai la vicomtesse avec une sorte de soulagement. En bas, M me Duchâtelier me barra le chemin.
Elle me demanda anxieusement :
— Eh bien, comment cela s'est-il passé?
Je répondis :
— M me de Saint-Géry a été charmante... Je crois, madame, que votre tendresse s'alarme trop vite. La vicomtesse paraît en très bonne santé.
La grosse dame hocha la tête. Elle ne demandait pas mieux que d'être convaincue.
On m'amenait mon cheval. Je me mis en selle, je saluai M me Duchâtelier, et je m'éloignai. Passé les grilles, j'éperonnai les flancs de là bête, qui partit au galop sur la route de Déville. Je sentais un besoia de fouetter avec l'air vif mon singulier malaise. Et je pensais : « Pourquoi suis-je nerveux et triste? Pourquoi le souvenir de Marie-Thérèse, abandonnée, souffrante peut-être comme Valentine, me crispe-t-il les entrailles plus douloureusement ? »
Cette mélancolie fiévreuse ne s'évapora ni le soir de ce jour, ni les jours d'après. Elle n'était pas sans douceur; je m'y plongeais avec l'ati-
dite d'émotion qui a toujours été mon dangereux penchant. Mon souvenir errait autour de M me de Saint-Géry ; j'essayais de me peindre l'état de son âme, cette âme juvénile que la banqueroute de l'amour avait dévastée... Quels étaient ses rêves à l'heure présente? Que pleurait-elle? Qu'espérait-elle ? Faisait-elle, comme moi, le pèlerinage du passé? Pensait-elle à moi seulement?... Oui, je n'en pouvais pas douter. Mon apparition était un événement considérable dans sa vie si close, si monotone! Et voilà qu'un élan de sympathie remuait mon cœur. Je me reprochais d'avoir mal rempli la mission que j'avais acceptée, de n'avoir pas su consoler un chagrin vraiment pitoyable... Oh! la charité sereine, le détachement salutaire qu'avaient pratiqués mes saintes, qui me les donnerait?.... Les mots frivoles que nous avions dits avaient fui de ma mémoire, mais non le décor de la chambre où m'était apparue Valentine, mais non Valentine elle-même. Je revoyais dans la chambre quasi monastique, sous la lumière illusionnante des vitraux, ce visage mince et délicatement rose, ces yeux de fleur bleue sous les cils, ces cheveux ondulés, dont la couleur semblait faite de cendre et de poudre d'or mêlées, cette bouche entr'ouverte par un
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sourire qui montrait les deux lignes de petites dents blanches et menues comme des dents de lait. Il m'arrivait de prendre un crayon, de le laisser courir au hasard : et voici que j'avais dessiné la silhouette de la jeune femme, assise, presque affaissée dans son fauteuil, comme je l'avais trouvée. Je regardais l'image et je pensais: « Pourquoi ne l'ai- je pas aimée lorsqu'elle était enfant? N'avais-je pas, en ce temps-là, l'âme assez pareille à la sienne pour aimer? Ainsi deux malheureux auraient pu être heureux l'un par l'autre ! . . . Mais voilà, nous avons passé à côté l'un de l'autre sans nous voir. Et maintenant, il est trop tard. Son âme est épuisée ; elle n'aimera plus : et moimême, si je pense à elle, c'est avec pitié, sans désir...»
... Les jours fuyaient parmi ces rêves; déjà les premières feuilles tombaient de la couronne du parc. J'occupais toujours mes matinées à la promenade, mes après-midi aux soins de la ferme; mais les soirées étaient longues, presque sinistres. J'y goûtais plus douloureusement l'amertume de ma solitude; c'était l'heure que les mauvais fantômes, le remords du passé et la peur de l'avenir choisissaient pour me hanter. D'ailleurs, une sorte de conspiration de silence s'était ourdie
autour de moi. Mécontents sans doute de mon attitude, ni l'abbé Grangeneuve, ni le médecin, ni aucun des petits rentiers du village ne passaient la porte du Plouis. J'entrevoyais avec une sorte d'effroi le moment où l'hiver me tiendrait prisonnier dans le château, ou me forcerait à me réfugier rue de Crosnes. Quand les semailles automnales furent achevées, quand commença cette saison léthargique où la terre ne veut pas être travaillée, je pris en telle horreur mon isolement que, me donnant à moi-même le prétexte d'une démarche charitable, je retournai au Sailiard.
Cette deuxième entrevue fut très différente de la première. On eût dit qu'un travail intérieur s'était poursuivi parallèlement dans l'âme de Valentine et dans la mienne; et qu'à présent, nous sentions ces âmes plus voisines, plus près de se pénétrer. Les traits de nos visages, eux aussi, nous étaient l'un à l'autre redevenus familiers ; une main mystérieuse avait renoué le fil rompu par l'absence, entre nos souvenirs d'autrefois et nos impressions d'aujourd'hui.
Je trouvai la jeune femme étendue sur sa chaise longue, dans le même peignoir de cachemire mauve ; mais ses cheveux, ses admirables
cheveux de cendre et d'or, étaient défaits sur ses épaules. Elle rougit en me voyant : je devinai un peu de honte d'être surprise en cet abandon. Pourtant, ma visite lui faisait plaisir; je le vis à l'éclat plus vif.de ses yeux, à l'empressement qu'elle mit à venir au-devant de moi...
L'entretien s'engagea et se poursuivit sans effort; chacun de nous feuilletait Tesprit de l'autre avec une sorte d'avidité. Des souvenirs communs, de ces ce vous rappelez-vous?... » qui mélancolisent si délicieusement l'évocation des jours abolis, nous revenions à nos impressions de la veille, ou à cet inépuisable sujet de* causerie entre gens qui pensent : les livres... Parfois, un mot nous amenait au seuil de la région interdite où chacun de nous avait scellé le secret de sa vie; et alors nous nous taisions, partagés entre la peur de nous déplaire et le désir de nous connaître. Il m' arriva de demander à Valentine des nouvelles de son mari. Elle détourna les yeux et répondit :
— Je ne sais pas. Ma mère vous le dira.
Nous nous quittâmes, je crois, satisfaits l'un de l'autre, et il y eut quelque sympathie dans le serrement de main échangé sur le pas de la porte.
A ce moment, elle me dit, hésitant un peu :
— Ma mère m'a conté que vous êtes très occupé au Plouis. Vous ne venez pas souvent de ce côté?
Il y avait, dans le son de sa voix, dans son regard, un reproche discret et une inquiétude qui me remuèrent et me charmèrent. Je répondis en souriant :
— Au contraire... L'automne, ' c'est les va- .cances des paysans... Je vous promets de revenir... souvent.
e pris l'habitude d'aller au Saillard tous les vendredis. Je me donnais ainsi le plaisir de désirer une date, et j'.étais sûr de rencontrer ma nouvelle amie. J'emportais de ces longues visites, prolongées toute une après-midi, une indicible sensation d'apaisement qui souvent suffisait à toute la semaine. Si, dans l'intervalle de deux vendredis, les mauvais souvenirs me hantaient avec trop d'obstination, je montais à cheval et je me rendais au château des DucÊâtelier. Valentine me recevait avec un sourire ; je voyais que son rôle de guérisseuse d'âme la charmait. Maintenant, je la connaissais bien, il me semblait. C'était un esprit ouvert, un peu
indécis, auquel nuisait l'extraordinaire développement de la sensibilité. Toutes les femmes ont le défaut de modeler leurs jugements sur leurs émotions : mais Valentine l'avait au point de perdre toute faculté critique. Pour elle, une œuvre d'art était bonne si elle la transportait dans une atmosphère d'idéalité; autrement, elle était mauvaise. Les mots de dévouement, de poésie, d'amour, voltigeaient sur ses lèvres sans qu'on s'en étonnât, tant ils semblaient l'émanation même de son cœur... Et puis, M me de Saint- Géry possédait ce qu'on pourrait appeler l'extérieur sentimental. Il y avait dans la langueur souf frante de ses poses, dans les gestes de ses longues mains, si fines, dans la courbe amincie de son ' visage, N dans la couletfr de ses yeux et de ses cheveux, — que sais-je? — une harmonie visible avec ses paroles. Ainsi s'harmonise la forme d'une fleur avec son parfum.
J'avais alors un tel dégoût des réalités de la vie que je me plaisais infiniment à ces causeries subtiles, où nous parlions souvent de l'amour, sans préciser le sens de ce mot mystérieux. Valentine, il me semble, concevait l'amour comme un sentiment vague, parfaitement capable de se passer d'objet, de s'alimenter de rêves, du roma-
nesque cueilli dans les livres ou fleuri spontanément dans le cœur. Rentré au Plouis, je souriais parfois des paroles qu'elle avait dites, mais avec une sorte de gratitude pour le plaisir que j'avais pris à les entendre. Lentement, sans qu'il se mêlât à cette affection le moindre désir, la jeune femme faisait la conquête de mon esprit. Même j'eusse voulu que mon amie fût moins jolie et moi moins jeune; je devinais qu'on pouvait interpréter fâcheusement mes assiduités au Saillard, et de pareils soupçons m'auraient désolé. Elle-même m'avait dit un jour, avec ce mélange d'enfantillage et de gravité qui la rendait si captivante :
— De temps en temps, je. me regarde dans la glace; je cherche si je n'ai pas encore de cheveux blancs... J'aimerais être vieille.
Et je me surprenais à rêver la même chose.
Étant vieux moi-même, ni le regret, ni le remords du passé ne me troubleraient plus... J'imaginais ma vie, dans l'avenir; je serais un vieillard très doux, faisant du bien autour de lui, aimé comme l'avaient été mes saintes. Tant d'années auraient fermé mes blessures, et je ne saurais même plus retrouver la place des cicatrices... Une plus étroite affection m'unirait à Valentine;
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car nous oserions alors nous confesser l'un à l'autre. Elle-même, grâce à ses. cheveux blancs, pourrait- à son tour venir chez moi, dans ce Plouis où, petite fille, elle avait un jour souhaité vivre...
... La monotonie des jours, pour les âmes contemplatives, les fait couler plus vite : aucun événement notoire n'en marque le nombre ni la durée. Une lettre d'O'Kent me rendit la notion du temps :
ce A la fin d'octobre, disait -il, je reviendrai en France; j'y passerai un mois avant de retourner en Irlande, où ma peine est prescrite et où l'on m'appelle... Ainsi, bientôt je te reverrai... »
Je consultai un calendrier... Octobre! Nous touchions à la dernière semaine de septembre. J'étais arrivé au milieu de l'été. Depuis près de quatre mois j'habitais le Plouis. Comme mon cœur avait changé! Je fis ce que l'Église appelle un examen particulier. Je dus m'avouer que J'oubliais trop le passé; que vivre comme je vivais dans cette solitude inerte, ce n'était pas expier... Mes résolutions laborieuses, un vain plaisir de rêverie les avait dissoutes. Mes remords pour le mal que j'avais fait, le temps les avait dissipés, et de nouvelles affections poussaient déjà sur le
sol que j'avais cru dévasté. Je cherchai en moi les éléments de volonté nécessaires pour me reprendre à la vie laborieuse; je ne les trouvai point. Décidément, j'étais le même être impuissant qu'autrefois. A cette constatation, un peu de désespérance me saisit; puis, dans un retour de lassitude, je pensai: « Francis va venir... Il me conseillera... » f t je remis l'effort...
Francis arriva, comme il l'avait annoncé, octobre finissant. J'allai l'attendre à la gare de la rue Verte. Il était onze heures du matin. Parmi les voyageurs qui descendaient du train du Havre, je cherchai quelque temps mon ancien maître d'anglais. Tout à coup, j'entendis prononcer mon nom : Francis était près de moi. Je restai stupéfait. En deux ans, il avait beaucoup changé. Sa barbe avait poussé, toute grise jusqu'au creux du cou, une barbe lourde à la façon des Allemands. Son teint était devenu blafard; il avait la tenue d'un contre-maître d'atelier, et ses mains cal* leuses, irrémédiablement noircies au bout des doigts, complétaient la ressemblance* Seuls, ses petits yeux pleins de génie étaient restés les mêmes. Il lut ma surprise sur mon visage et me dit en souriant :
— Ah! mon cher Frédéric! Tu ne reconnais
plus ton pion du Boisguillaume... Est-ce que ton aristocratie rougirait d'un ami plébéien ? Allons, embrasse-moi tout de même. L'écorce a durci, mais le cœur n'a pas changé.
J'avais déjà honte de mon hésitation, et j'étais dans ses bras. Nous montâmes dans la charrette qui m'avait amené, et, trois quarts d'heure plus tard, nous étions au Plouis.
Il nous fallut quelque temps pour nous rhabituer l'un à l'autre. Sans doute, les années d'absence m'avaient modifié, moi aussi. Francis me regardait avec attention; il me laissait parler sans presque rien dire lui-même. De temps en temps il murmurait :
— Oui..., c'est cela..., c'est bien cela...
Cette sorte d'examen me gênait. Avais-je donc quelque chose à cacher au plus sûr de mes amis? Pour détourner son attention, je ne parlai que de lui pendant tout le déjeuner. Lui me raconta les détails de son voyage aux États-Unis; il dépeignit la vie des Irlandais d'Amérique, leurs rêves, cette prodigieuse fidélité à la mère-patrie qui les soutient et les anime tous, depuis l'industriel enrichi jusqu'à la petite bonne économisant sur ses gages pour faire vivre les députés patriotes des Communes. Mais, dès que je précisais mes ques-
rions, dès que je l'interrogeais sur ce qu'il avait fait, lui, sur les motifs de son exil, sur le but secret qu'il avait poursuivi, il se dérobait ou se taisait. 11 me dit seulement :
— Ma femme et mon enfant sont toujours aux environs de Paris. Je les verrai demain. Moi, j'ai été six mois professeur de français à Chicago, puis, comme je ne gagnais pas assez, je me suis fait garçon de brasserie... Voilà ma vie en deux mots.
Il ajouta :
— Et toi, que deviens-tu ?
Je répondis :
— Vous le voyez... Je vis comme un homme que les événements ont dégoûté du monde. Je suis un soldat dérouté et blessé qui prend ses Invalides.
— Et tu comptés demeurer ici... toujours ?
— Mais oui. Pourquoi pas ? J'y ai trouvé le bien le plus enviable, le repos. Ne m'approuvezvoùs pas?
— Si, si-, murmura-t-il d'un air détaché.
Je compris qu'il ne comptait guère sur la solidité de ma résolution. J'insistai.
— Donnez-moi votre avis, voyons ?
Il réfléchit, puis il répliqua :
— Je ne veux pas te faire de peine et te troubler, mon enfant. Mais si tu veux mon avis, le voici : la retraite, à ton âge, c'est un calmant, ce n'est pas un remède... Tu penses pouvoir vivre toujours au Plouis parce que tu y as vu vivre deux vieilles femmes. Tu oublies que Tune n'en était jamais sortie, et que l'autre n'y était rentrée qu'après avoir connu la vie, toute la vie, et non après une intrigue amoureuse plus ou moins cruellement dénouée... Voyons, il n'y a pas six mois que tu vis ici. Es- tu calme? Es-tu heureux?
— Je suis aussi résolu qu'au premier jour.
— Et tu ne penses plus à Marie-Thérèse ?
J'interrogeai ma conscience. Je répondis avec
force:
■ — Non. Même je me reproche de ne plus y penser assez.
Francis me regardait bien en face. Il ne douta pas de ma sincérité. Mais il me répondit, de ce ton tranquille qu'il affectait quand il annonçait un fait considérable :
. — Alors, tu n'as pas tout dit; tu aimes une autre femme, déjà.
Je devins tout pâle; tel doit être l'effet produit sur un homme qui se croit bien portant et auquel un médecin annonce brutalement qu'il a une
maladie grave. En un instant, toutes mes émotions des semaines précédentes se condensèrent, se cristallisèrent pour ainsi dire : je me rappelai mes alternatives d'abattement et d'allégement, l'importance que peu à peu avaient prise dans ma vie les visites au Saillard, et comme, depuis que j'y allais régulièrement, les cruels souvenirs de Paris avaient disparu de ma pensée. Je ne trouvais pas de réponse. O'Kent attendit quelque temps, puis murmura :
— Diable ! Il paraît que c'est déjà bien sensible. Et comme tu ne me demandes pas de conseils, cette fois-ci, comme tu caches ton jeu, je gagerais que c'est toi qui as le rôle actif. Est-ce un mariage qui se prépare ?
J'éprouvais maintenant un étrange besoin de confidences. Je racontai à Francis les origines et le développement de ma nouvelle amitié, essayant de noter toutes les émotions infiniment voisines par où mon cœur avait passé.
Quand je cessai de parler, il me questionna :
— En définitive, aimes- tu M me de Saint-Géry?
— Non, répliquai-je. Je n'ai pour elle qu'une sympathie très vive, où sa grâce de femme est bien pour quelque chose; mais c'est surtout sa douceur et sa triste situation qui m'ont touché.
En tout cas, ce dont je suis certain, c'est de n'avoir pas même été effleuré par un désir...
— Et elle? Quels sont ses sentiments pour toi?
— Elle est contente de me voir... Je représente pour elle le monde, dont les événements l'ont exclue.
O'Kent mit sa main sur mon bras.
— Voilà justement le péril... Vous êtes deux naufragés dans une île déserte. Quelles que soient d'abord leur antipathie, ils finiront toujours par s'aimer : c'est la loi de la nature...
Je ne sais pourquoi cette hypothèse de Valentine tombant vulgairement, comme une femme ordinaire, me blessa. Je voulus mettre Francis en contradiction avec lui-même.
— Eh bien, lui dis-je, quand cela serait ? quand nous nous aimerions ? Ne vous rappelez-vous pas ce que vous me disiez naguère au sujet de M me de Maleserre : l'amour n'est qu'un geste.
Il agita les mains d'un air contrarié.
— Oui..., je t'ai dit cela... Pour une femme qui cherchait, en somme, à prendre un innocent, et que je ne trouvais pas très intéressante. Mais ta Valenrine est une romanesque, et ce genre de femmes est vraiment digne de pitié, parce qu'elles
souffrent longuement, silencieusement... Et puis tu n'es plus un enfant. Tu n'es plus, tu n'as plus le droit d'être le chérubin névrosé d'il y a trois ans... Et puis enfin l'affaire est à peine engagée et il ne t'en coûterait pas beaucoup de la laisser là. Que dirais-tu si je te proposais... de partir ?
Le coup fut brusque. Je perdis encore une fois contenance. Je balbutiai:
< — Partir? maintenant?... Où cela ?
Il se leva, et, me regardant fixement, répéta avec une certaine solennité dans la voix :
— Où je vais... Mener la vie que je mène...
Servir la même cause, avec la supériorité que te donnent sur moi ta .situation dans le monde, ta
grande fortune.
J'entrevis dans un éclair un avenir d'activité, de luttes, de dévouement, tout ce qui jusqu'alors avait manqué à ma vie bornée, impuissante et égoïste. J'eus un tressaillement de désir généreux. Puis, tout de suite, la pensée de m'arracher à mon Plouis retrouvé m'endolorit le cœur. Pourtant je n'osai pas prononcer le refus définitif, qui me semblait une lâcheté. Je répliquai seulement.
— Non..., pas maintenant. Mes chagrins sont
trop cuisants encore. Je suis encore trop faible... Plus tard, je ne dis pas!...
Francis s'éloigna de moi, l'air mécontent, et fit plusieurs fois le tour de la chambre, s'arrêtant aux vitres pour regarder le jardin.
— Allons, fit-il, je vois que j'ai eu tort de compter sur toi... Pourtant, la première fois que tu as couru un danger pareil à celui qui te menace aujourd'hui, tu es venu me trouver, tu m'as demandé de t'emmener... Et moi, j'ai été assez crédule pour prendre sérieusement ta demande. Je t'ai dit : ce Pas encore; attends l'épreuve de la vie* » L'épreuve est faite; tu ne nous serviras jamais à rien. Tu n'es qu'un sentimental.
Les larmes aux yeux, je murmurai d'un ton de reproche ce seul mot :
— Francis!
Il revint brusquement à moi et me prit les mains :
— Pardon..., j'oublie que c'est moi qui te demandais un service et que tu as bien le droit de vivre à ta guise. Et puis, après tout, j'ai peutêtre tort. Si tu veux, nous ne parlerons plus de cela. Il ne nous reste que peu d'heures à passer ensemble. Ne les gâtons pas par des disputes stériles.
Tout le reste de la journée nous ne parlâmes plus de Valentine. Mais on n'est pas le maître de sa pensée : tandis que nos bouches échangeaient des mots indifférents, notre rêve allait à cette femme dont le sourire suffirait, peut-être, à briser un jour notre amitié...
Le soir venu, quand l'instant de la séparation fut proche, quand, serrés l'un contre l'autre dans la voiture qui descendait vers Rouen, nous vîmes se découvrir en échappée la grande cité dans une vaporisation de lumière rouge, ses cheminées, ses toits, ses navires, — la cruauté des perpétuels départs nous étreignit la gorge, et nulle rancune ne subsista plus au fond de nos cœurs... Moi, le plus faible des deux, l'émotion me brisa, et je pleurai silencieusement. Francis me prit la main, et, comme répondant à des pensées que je n'avais pas dites, il murmura :
— Oui..., c'est la misère de la vie d'être ainsi ballottés, de ne retrouver ceux qu'on aime que pour s'en éloigner tout de suite. Mais quoi?
N'est-ce pas notre faute? Les catholiques ont vu très bien notre psychologie quand ils ont défendu les affections personnelles... Aimons avant tout l'humanité, tout ce qui a un cœur de chair comme nous. Des hommes qui souffrent, nous en trou-
LA CONFESSION d'un AMANT 2If
verons partout: et nous ne connaîtrons plus les séparations.
Ces paroles me paraissent aujourd'hui un peu déclamatoires : elles m'émurent alors, me firent entrevoir je ne sais quel idéal d'abnégation, supérieur en joie même à l'amour heureux. Tant nos ^motions résultent d'un accord fugitif entre notre âme et les milieux!
2l6 LA CONFESSION D*UN AMANT
ou s nous quittâmes à la gare, nous demandant en secret : Nous reverronsnous?... Je remontai tristement la côte, à pied, à côté des chevaux qui soufflaient. Le lendemain matin, qui était un dimanche, me surprit, au réveil, dans un état d'indicible détresse. Ah! j'en ai connu de ces heures où l'âme dévastée s'emplit de rancoeur pour la vie inutile et mauvaise I Pourtant je crois n'avoir jamais tant souffert que cette fois. Je m'assis devant ma table de travail. Je recueillis mes souvenirs; je voulais fixer sur le papier mon entretien avec O'Kent. Mais le dégoût de moi-même m'accabla, je jetai ma plume sans avoir tracé une ligne. J'avais repoussé le
déjeuner qu'on m'avait servi. Je mesurais avec exaspération la longueur de cette journée d'isolement, toute pareille aux autres, si nombreuses déjà, passées à me tromper moi-même. Francis m'avait ouvert les yeux. J'étais toujours le même enfant, avide de tendresse; la vie avait meurtri .mon cœur sans l'affermir. J'allai vers la fenêtre, je l'ouvris toute grande... La fraîcheur d'une matinée de fin d'automne me glaça les joues; c'était le temps de la veille, le temps clair, frais, triste par la pâleur des lumières et le dénûment du paysage. Soudain, au delà des lignes de peupliers qui limitaient le parc, un tintement de cloche résonna, affaibli par Téloignement, mais parfaitement distinct tant l'air était limpide. Je la connaissais bien, cette cloche dont les sons s'effilaient au-dessus des plaines..., mon âme, en un coin secret, avait gardé le souvenir de ses intonations délicates. Petit enfant, elle m'annonçait, chaque dimanche, le plaisir d'aller en voiture jusqu'à l'église, de m'asseoir dans le banc du château, serré dans les jupes de M lle Sidonie, de manger miette à miette le pain bénit... Oh! redevenir ce petit être et mourir tout de suite, ne pas revivre la mauvaise adolescence, le temps du doute et des amours honteux!... La cloche tintait
2l8 LA CONFESSION d'un AMANT
maintenant à coups précipités; cela voulait dire que la messe allait commencer dans quelques instants. La messe! un désir me vint d'y assister. Je ne voulus pas m'avouer que la cause secrète de ce désir était le besoin de voir Valentine : et pourtant, quand j'eus pensé qu'il ne tenait qu'à moi de la retrouver, d'être près d'elle, ma poitrine se dilata, l'air me fut plus léger et le jour plus clair. Je sonnai Juste; je lui commandai d'atteler. Une demi-heure plus tard, j'étais à l'église, dans le banc du Plouis.
J'y étais à peine que je me repentis d'être venu. Les gens me regardaient avec curiosité. Je donnais des distractions au chantre, aux enfants de chœur, au curé lui-même, qui levait involontairement ses yeux sur moi quand il se retournait pour dire : Vominus vobiscumf... Evidemment, tous pensaient : « Voilà un nouveau converti, un converti d'importance... » Peu à peu, le calme se rétablit; je me sentis, sinon oublié, du moins accepté. Alors, je regardai autour de moi; je refis connaissance avec chaque pierre de l'église, avec les bancs poudreux, les mains-courantes luisantes où s'étaient posés les doigts, les genoux de mes saintes.
J'y revenais, — dans ce banc où j'avais bal-
LA CONFESSION d'un AMANT 2IO,
butié mes premières prières avec une foi naïve de tout petit, — j'y revenais homme, mûri par la vie, mais, hélas! dépouillé de toute foi agissante, bien près de regarder les croyances religieuses comme une philosophie plus sympathique, seulement. Si je priais encore, je sentais que je priais au hasard, avec un doute secret pour le cas où nul ne recevrait ma prière...
Tandis que mes lèvres balbutiaient les mots sacrés qui ne sont jamais sortis de ma mémoire, mon regard se fixait sur une tache d'un blond doux, presque gris, qu'il avait fuie obstinément tant que ma volonté n'était pas assoupie par le susurrement des prières. A quelques bancs en avant du mien, la chevelure simplement nouée de Valentine débordait sa capote noire; et je voyais sa taille délicate, ceinte d'une large bande de satin, ployée à côté de la lourde carrure de M me Duchâtelier et de la silhouette vulgaire de l'ancien contre-maître. Et j'éprouvai ce que je n'avais jamais éprouvé pour aucune femme : un frémissement de la meilleure partie de moi-même, un besoin de dévouement, d'abnégation silencieuse, que même mes saintes ne provoquaient pas. J'étais attendri, échauffé, point troublé, et c'était pour moi nouveau et délicieux : délicieux
surtout, parce que cela ne me causait pas de remords, parce que je ne concevais pas l'obligation de réprimer un pareil émoi. Alors je pensai : ce Est-ce que je l'aimerais vraiment?... » Et je me répondis : ce Non..., je ne l'aime pas... Je la plains et je l'admire, voilà tout... » Au fond de mon âme quelque chose de mystérieux répliquait :
« Mais si..., tu l'aimes... Il faut l'aimer... »
Je ne saurais démêler quelle part eurent à cette sorte de crise le milieu religieux, les conversations de la veille, les souvenirs d'autrefois, toujours si puissants sur mon coeur. Mais, à coup sûr, cette fin de messe dans une église de village fut un des moments les plus exquis que j'aie vécus. Je ne l'oublierai jamais.
L'office s'acheva. L'église se vida peu à peu sur l'allée d'acacias défeuillés qui mène à la route du Plouis. Rangé près du somptueux équipage des Duchâtelier, mon coupé modeste attendait. J'aurais voulu ne pas parler à Valentine, emporter dans mon souvenir son image muette avec l'écho des derniers versets et le parfum des derniers encens. Mais, dans l'allée, il fallut bien saluer les châtelains du Saillard, serrer la main du filateur, échanger des lieux communs avac la mère... Valentine me regardait avec persistance. Comme
j'allais prendre congé, elle dit à M me Duchâtelier :
-— Mère, vous ne demandez pas à M. de Périgny de venir déjeuner au Saillard?
La grosse dame recueillit la proposition avec enthousiasme, insista, mit en mouvement l'ancien contre-maître... Valentine me regardait toujours, et ses yeux disaient clairement : « Venez, je veux que vous veniez. » J'acceptai. Je renvoyai ma voiture en donnant à Juste l'ordre de venir me chercher vers trois heures.
Pendant le trajet, pendant le déjeuner qui.
suivit, il se livra en moi une lutte entre deux envies : l'une, celle de maintenir mon cœur fermé, de m'envelopper d'une tristesse bien digne d'un homme qui a passé par de dures épreuves, qui a quelque chose à expier; — l'autre m'incitait au contraire à rompre la chaîne, à recommencer la vie, à me griser d'émotions nouvelles... Ai-je besoin de dire laquelle triompha? Un démon intérieur me poussa à parler, me donna presque de l'esprit; non seulement je mis en gaieté les honnêtes maîtres de la maison, mais je provoquai ijiême à plusieurs reprises le beau- rire juvénile, vite réprimé, de Valentine... Quand nous quittâmes la salle à manger, un so-
leil délicat illuminait le parc, les charmilles deminues, les pelouses rouillées, les allées encombrées de feuilles mortes. M me Duchâtelier s'excusa : elle allait aux vêpres. Son mari me serra la main en m'assurant dans une phrase embrouillée que je lui avais fait beaucoup de plaisir et d'honneur, et que, si je voulais, « je pouvais venir déjeuner tous les jours...» Je restai seul dans le salon avec Valentine. Ainsi, on nous laissait ensemble à peu près comme des fiancés, et cependant Valentine était mariée ; le vicomte habitait le château . Je m'avouai que la voie où je m'engageais était mauvaise; certainement mes saintes m'en eussent détourné. Malgré tout, quand la jeune femme, après quelques instants, se tourna vers moi et me dit:
— ce J'ai envie de me promener dans le parc..., et vous?... » je me sentis rougir de plaisir et je répondis : « Volontiers. » Je la suivis dans le vestibule où elle prit un chapeau de paille et une ombrelle, puis dans le jardin. Elle glissa son bras sous le mien. Nous gagnâmes les premières charmilles du parc. La résille des branches, même découronnées, suffisait à masquer le faible soleil d'automne. Valentine ferma son ombrelle, et me montrant la longue allée fermée par une sorte d'abside :
— N'est-ce pas, fit- elle, qu'on dirait d'une nef?
Je ne répondis rien. Je goûtais silencieusement la joie de la sentir si près de moi, et seule avec moi. Pourtant j'étais calme, comme abrité des mauvaises pensées. Je regardais mon amie : je la voyais telle qu'elle était vraiment, et non plus dans le faux jour de la bibliothèque ou de l'église. Je découvrais toutes les altérations de son visage, le teint comme lavé et brouillé par les larmes; les yeux pâlis, où la flamme intérieure semblait assoupie; quelques lignes de rides précoces audessus des paupières, ces rides qui viennent d'avoir trop pleuré. Je voyais tout cela : et elle me devenait d'autant plus chère. J'aurais voulu les baiser fraternellement, ces yeux voilés, ces joues déflorées par le chagrin.
Au tournant de l'allée, parmi les taillis déparés, nous aperçûmes un petit lilas dont les branches étaient chargées de verdure.
— Oh ! les jolies feuilles ! s'écria Valentine. Regardez, monsieur; se peut-il que ce petit arbre soit si en retard?
— Non, répondis-je en souriant, il n'est pas en retard. Il a probablement feuille et fleuri de très bonne heure, aux derniers jours de mars ; il
s'est dénudé à la fin de l'été. Et maintenant, comme l'automne est très doux, il a repris une verdure d'arrière-saison...
— Pauvre petit arbuste, murmura la jeune femme après un silence. Ne dirait-on pas qu'il a froid !
— Oui, ses jeunes pousses sont trop délicates pour résister à la fraîcheur des nuits de novembre- Elles se grilleront aux premiers froids, et les bourgeons moins avancés ne s'ouvriront jamais.
Nous marchâmes encore un peu sans plus parler; nous atteignîmes ainsi la lisière du parc, marquée par un fossé. Au delà, de grands enclos s'abaissaient en pente déclive jusqu'à la vallée de la Seine : c'était un paysage normand, toujours le même, avec ses pommiers bas et tordus, ses vaches, ses haies bordées de petites tranchées où des flaques d'eau reflètent le soleil. C'était le paysage du « bout du monde » au Plouis. Mon âme et celle de Valentine étaient en si parfaite harmonie qu'il nous suffit d'échanger un regard pour nous assurer que nous avions eu, au même instant, la même pensée, le même souvenir.
Alors mon amie, gardant son regard attaché sur le mien, me dit, avec un effort visible :
— Monsieur, je ne veux pas abuser de votre
LA CONFESSION D UN AMANT 22f
complaisance... J'ai insisté, ce matin, pour vous amener ici malgré vous. Il faut m'excuser. J'ai un conseil à vous demander, quelque chose d'assez grave... Et, ajouta-t-elle en s'efforçant de sourire, je ne sais trop comment vous parler d'affaires aussi personnelles.
Je protestai de mon dévouement, de la joie que j'aurais à être utile.
— Je vous remercie, dit- elle. Venez dans mon pavillon. Nous y serons plus à l'aise pour causer.
Ce pavillon était une sorte de kiosque chinois* construit avec des troriceaux d'arbre entrecroisés. M me de Saint-Géry ouvrit la porte à l'aide d'une clef qu'elle portait sur elle. Dans l'intérieur de la petite construction, je retrouvai les vitraux jaunes, un sofa, des livres.
— J'y viens souvent l'été, fit la jeune femme... Quand il y a de la verdure, c'est tout à fait charmant. Il m'est arrivé ici des aventures. L'été dernier, une vache a sauté par-dessus le fossé de l'enclos et a tourné longtemps autour du pavillon. Je voyais son gros museau mouillé se poser sur les appuis des croisées..., j'avais unepeur affreuse.*. Je n'ai pas osé sortir, jusqu'au moment où, s'inquiétant de moi au château, on a envoyé un
domestique ici pour voir ce que je devenais. Il a chassé la vache...
Elle rit de son joli rire. Puis, redevenant sérieuse : .
— Asseyez-vous, \nonsieur, reprit-elle.
Elle-même s'assit auprès de moi. Quelque
temps elle réfléchit, gardant son front dans ses mains. Enfin, elle me demanda :
— Me trouvez-vous l'air souffrant?
Je la regardai avec surprise. Je répondis :
— Mais non... Aujourd'hui surtout, je vous trouve très bonne mine.
— Oh! c'est le grand air, la marche et puis le plaisir que j'ai à vous voir. Mais, ajouta-t-elle en recommençant à sourire, je suis malade, paraît-il... J'ai entendu, par hasard, avant-hier, le docteur causer avec ma mère; c'est grave, à ce qu'il disait.
J'avais senti, aux paroles de Valentine, ce coup de vent des mauvaises nouvelles, pareil au frôlement d'une aile d'ange qu'on ne verrait pas.
Je répétai :
— C'est grave?*.. Mais quel mal?
— Je n'ai pas bien compris les mots du dooteur Madeleine... Il a parlé de consomption... « Le Saillard est humide, disait-il; il faut partir tout dé
suite pour le Midi..., Cannes ou Menton. » Et depuis hier, je lutte avec ma mère : car je voudrais rester ici.
Malgré moi je murmurai :
— Partir! que deviendrai- je, moi, si vous partez!...
Elle sourit avec une joie visible.
. — Vous ne vouiez pas que je parte?
Mais déjà j'avais honte de ce que j'avais dit.
— Si, repris- je... Partez, au contraire : je suis un égoïste. Est-ce que j'ai le droit d'exprimer même un désir? Partez... le plus tôt possible... Il le faut...
Je ne l'avais jamais vue si radieuse.
— Non, mon ami... Je ne partirai pas. Je suis trop heureuse d'occuper une place dans votre vie, et que ma présence vous soit chère.*. Si longtemps j'ai eu horreur de mon existence inutile, que je puis bien la risquer un peu pour qu'elle serve à quelque chose. Oh! répondit-elle à un geste de moi, je vous dis cela tout simplement* Voyezvous.». Je n'y mets nulle coquetterie. ;. Le senti* ment que j'ai pour vous est probablement un reflet de celui que vous avez pour moi; vous êtes venu au Saillard prié par ma mère, pour me distraire et faire un acte de charité... Et vous avez
trouvé en moi une compagne de souffrance, car vous-même, je le sais, je le devine au moins, vous avez un grand chagrin. Je ne vous demande pas de confidence... Vous verrez qu'un jour, nous nous dirons cela tout naturellement: mon secret payera le vôtre... C'était pour m'assurer si véritablement vous teniez à ma présence ici que je vous ai confié les projets de ma mère. Maintenant je suis décidée..., je reste.
J'étais confondu. L'attitude de Valentine était si imprévue, à la fois si naïve et si décidée; elle affirmait si nettement notre amitié et éloignait si définitivement toute idée d'amour, que je demeurai un temps sans parler... A ce moment, j'eusse souhaité l'attirer contre moi et me serrer contre elle comme jadis dans les bras de mes saintes. Elle était bien de la même race, la race des dévouées'. Je pris dans mes mains ses longues rtiains minces et transparentes, semblables aux mains des vierges de Primitifs, et je répondis:
— •> Je vous remercie. Vous êtes mille fois rtieilleure que moi. J'aurais dû depuis longtemps parler comme vous venez de le faire; je ne sais quelle fausse pudeurm'a retenu. Oui, vous m'avez touché d'abord parce que vous étiez faible et que vous aviez du chagrin, c'est vrai. Mais depuis,
et maintenait surtout, j'ai appris à vous connaître. Si vous ne voulez pas me briser l'âme, vous partirez, le plus tôt possible, sans rien risr quer de votre santé qui m'est plus chère que tout.., Qu'est-ce que trois mois d'absence, en somme?... Voici novembre, déjà; le printemps est toujours hâtif en notre doux pays normand... Moi, je vous . attendrai en pensant à vous. Puisque je sais que j'ai une amie, même absente, cela me soutiendra... Je vous proposerais bien de vous suivre..., mais je n'ai pas le droit de vous compromettre aux yeux du monde... Permettez-moi ' seulement de vous écrire, et promettez-moi de me répondre... Le soir baissait très vite. Je ne distinguais plus le visage de Valentine. Je ne voyais plus que sa silhouette noire profilée sur les vitraux. Je tenais toujours ses mains dans les miennes, sans les presser. Elle murmura :
— Alors, vous m'ordonnez de partir?
Telle est la puissance communicative des sentiments vrais que je répondis :
— Oui, je vous l'ordonne. .
— Eh bien, répliqua-t-elle, j'obéirai.
Nous demeurâmes encore quelque temps, les mains unies. L'obscurité était, peu à peu, devenue complète. Je jure que nulle tentation, nul
souvenir des mauvaises heures ne m'effleura.
Et c'est pour cela même que ces minutes brillent comme des lumières dans l'histoire de mon amour.
Valentine s'arracha la première à l'enchantement de cette ombre, de ce silence, de cette union fraternelle de nos mains et de nos âmes< Elle se leva et dit à demi-voix, mais d'une voix qui n'était pas troublée : <c II faut rentrer, maman serait inquiète... Et puis j'abuse de vous, vraiment. Voilà une après-midi perdue. » Je tenais encore le bout de ses doigts. Je les baisai légèrement avant de les abandonner, puis je me levai. Nous quittâmes le pavillon. C'était la nuit maintenant, avec un léger brouillard qui fit frissonner ma compagne et la fit se serrer instinctivement contre moi... Nous ne distinguions rien dans les taillis, à droite et à gauche de l'allée : mais toute la vie mystérieuse des plantes et des bêtes nocturnes nous frôlait, et nos nerfs vibraient au même instant.
Au château, nous trouvâmes la fin du rêve, la chute dans la réalité. M me Duchâtelier nous attendait devant le vestibule : elle nous regarda d'un air singulier, comme si elle cherchait à pénétrer notre pensée, à deviner ce qui s'était passé
entre nous deux pendant l'après-midi... Valentine dit très simplement :
— J'ai emmené M. de Périgny dans mon pavillon et nous nous sommes oubliés à causer.
À ce moment, la femme de chambre vint m'annoncer que Juste était là :
— Il est venu à trois heures pour chercher Monteur avec le coupé; puis, comme Monsieur ne rentrait pas, il a dételé; faut-il qu'il attelle à présent?
Elle disait cela avec un plissement de lèvres significatif. Ainsi, déjà, à son aube, notre intimité si chaste, si fraternelle, était suspectée. J'eus un mouvement de révolte, et devant tous ces étrangers au regard douteux, je pris la main de Valent tine, et la portai à mes lèvres pour la seconde fois. Elle ne parut point gênée. Elle resta quelque temps sur le seuil, à me suivre des yeux, tandis que je montais en coupé, et me fit un signe d'adieu.
e lendemain marin, j'envoyai Juste au village, chercher le docteur Madeleine. Il le ramena dans la voiture du château. Je fus touché de l'intérêt que me témoigna ce brave homme, un peu inquiet d'avoir été mandé si brusquement. Il s'attendrit en parlant deson plaisir à pénétrer dans une chambre où ses chères clientes défuntes l'avaient tant de fois reçu. Et une larme de vieillard, unique, brilla dans le coin de son œil.
— Mais vous,, mon cher monsieur, me dit-il, qu'est-ce que vous avez?... Vous ne me paraissez pas malade.
Je me plaignis, au hasard, d'un léger embarras
d'estomac. Le bon Madeleine y trouva tout de suite des raisons.
— Parbleu! vous ne vous distrayez pas assez!
Est-ce à votre âge qu'il faut mener la vie de moine que vous menez depuis votre retour ici? Toujours seul, toujours à l'écart... Nous parlons beaucoup de vous avec l'abbé Grangeneuve et Lecourt... Bien sûr, mon cher monsieur, vous avez vos bonnes raisons... Mais, que diable, les chagrins de cœur ne sont pas éternels... A vingtsept ans, voyons! La meilleure ordonnance que je pourrais vous faire serait de vous renvoyer bien vite à Paris, vous amuser avec vos amis.
Je l'interrompis en souriant.
— Voilà une ordonnance que je n'observerais pas, mon cher docteur.
— Oh! je le sais bien... Pour le moment, je vais toujours vous prescrire quelques drogues... Mais prenez de l'exercice et ne pensez pas à vos peines de cœur, voilà le vrai remède.
Tandis qu'il écrivait une ordonnance, ayant tiré de leur étui, puis assujetti ses lunettes sur son nez, je cherchais un moyen d'amener l'entretien sur le sujet qui me tenait au cœur, — la santé de Valentine. Lui, tout en écrivant, suivait aussi sa pensée. Il se trouva que par des routes diffé-
rentes nous arrivâmes au même point, car, lorsqu'il releva la tête et serra ses lunettes, il me questionna :
— Et vous voyez souvent votre voisine du Saillard ?
Il y avait beaucoup de curiosité et un peu de malice dans ses petits yeux gris. Je pensai : a Celui-là aussi fait des jugements téméraires. » Et je répondis d'un air détaché :
— Oui..., hier, par exemple... Mais je crois que je ne la verrai plus guère. Ne va-t-elle pas partir pour le Midi?
Madeleine répondit :
— Partir!... Partir... Elle est comme vous, mon cher monsieur, elle a une tête. Elle a mis dans cette tête qu'elle resterait au Saillard, qui est humide et qui rie lui vaut rien. Du diable si je sais pourquoi elle tient à y rester, par exemple! Je pense que ce n'est pas son mari qui la redent.
— Mais enfin, quel est son mal?
— Et quel est le vôtre, mon ami? M me de Saint-Géry est une femme nerveuse, trop roihanesque, qui se nourrit le cerveau d'un tas de balivernes qui lui font le plus grand tort. Elle rêve, elle pleure, elle ne mange pas. Alors, l'estomac ne fonctionne plus, les organes se troublent, la
LA CONFESSION D UN AMANT 2}f
consomption commence son œuvre à la fois par le cœur, par les poumons, par les entrailles et le reste... L'organe le moins résistant cède le premier... Et alors on est tout étonné de voir une jeune femme emportée en deux jours par quelque mauvaise fièvre ou quelque inflammation du système respiratoire... Voilà tout... Si la vicomtesse reste au Saillard, elle peut vivre jusqu'à soixante ans, ou mourir dans l'année. Je ne garantis rien. J'insistai.
— Alors elle n'est, en somme, attaquée gravement d'aucun côté ?
— Non. Elle n'est, à proprement parler, ni poitrinaire, ni cardiaque, ni diabétique..., etc.. Mais elle est tout cela, virtuellement, et ma conviction intime est qu'elle traverse une période particulièrement critique.
Il toussa, réfléchit un peu en tapotant des doigts sur son étui à lunettes.
— M me de Saint-Géry a eu une existence très malheureuse au point de vue de... l'amour... Je ne sais pas nettement ce qui s'est passé. Si je le savais, la discrétion professionnelle m'empêcherait d'en parler. Seulement, je puis vous dire ce que tout le monde sait. Cette jeune femme a été mariée à un viveur complètement épuisé, porteur
d'un beau nom qui était tout le reste dé son patrimoine et qui séduisit la mère Duchâtelier. Vicomtesse de Saint-Géry, vous comprenez!... La couronne à fleurons sur les voitures et sur le fronton du SaillardL. Quant à la petite, elle sortait du Sacré-Cœur : elle ne connaissait rien de rien de la vie. Croiriez-vous qu'avant le mariage, elle aimait cette ruine de Saint-Géry ? Il est vrai qu'il savait s'habiller, parlait encore, portait beau, M me Duchâtelier l'adorait, en proportion du mépris qu'il manifestait pour elle...
— Et le mariage se fit?
— Le mariage se fit, quelques mois avant la mort de votre chère grand'mère... Les nouveaux mariés partirent pour les bords du Rhin. Que se passa- t-il alors? comme disent les feuilletons. Je l'ignore... Toujours est-il que la vicomtesse revint seule au Saillard la semaine d'après, suivie à quelques heures de distance par le vicomte, qui avait, m'a-t-on dit, l'air fort penaud, Il y eut entre les parents de la jeune femme et le vicomte une explication très vive. M. de Saint-Géry resta au château : mais la vicomtesse et lui habitèrent les deux ailes opposées. Le vicomte était tenu par le manque d'argent. Pour ne pas faillir à ses habitudes, il prit une maîtresse 011 il put, c'est-à-dire
parmi les filles de la concierge du Saillard. Ce que pouvait être une maîtresse pour ce person* nage, dans son état, je me le suis toujours demandé : mais ceci touche à la discrétion professionnelle... Quoi qu'il en soit, la fillette le mena si vite que six mois après son mariage, il avait une attaque d'apoplexie..., à quarante-cinq ans... Maintenant il est paralysé du côté droit, cloué dans son fauteuil. Jamais sa femme ne va le voir : pour que sa rancune n'ait pas désarmé devant le châtiment de la Providence, vous jugez si elle est opiniâtre..» Je soigne le mari: vivra-t-il ou non? Je n'en sais rien. Mais il peut durer encore cinq ou six ans.
Je ne sais quoi riait et chantait eh moi tandis que le docteur parlait. Quand il eut fini, je lui dis :
— Mon cher docteur, tout cela est fort triste. Mais cela ne doit pas nous empêcher de déjeuner ensemble... Avez-vous des malades avoir?
Il parut surpris de mon invitation.
- — Des malades?... Un seul. C'est une hépatite chronique. Je peux fort bien y aller ce âoir... Quant à déjeuner avec vous, bien volontiers, mon cher monsieur, et très honoré, je vous assure.
J'ai commis, ce jour-là, une mauvaise action
2}8 l\ CONFESSION d'un AMANT
que je me suis reprochée depuis. J'ai dit à Juste d'aller chercher à la cave une bouteille du vin le plus généreux, une autre de cognac, et je les ai mises à côté du médecin, en l'engageant à se servir lui-même, parce que jetais fort distrait et que je buvais d'ailleurs très peu. Il s'en acquitta gaillardement. Quand la bouteille de vin fut achevée, il fit un grand éloge de ses clientes défuntes, et déclara que moi-même j'étais bien de la famille. Il me fut alors facile de le ramener au sujet qui m'intéressait.
— C'est vous, lui dis-je, qui soignez le vicomte de Saint-Géry?
— Oui, répliqua-t-il, en chauffant dans sa main son périt verre de cognac..., si l'on peut appeler soigner un malade, l'aller voir deux fois la semaine, dire à l'Anglaise qui le garde : <c Rien de nouveau?...» l'entendre répondre: « Noovô?... No!... Rien noovô... Toojours tout droit!...» puis partir... C'est honteux de gagner un demilouis à si peu de chose. Mais qu'y faire? Ce paralytique est actuellement une espèce de végétal qu'on peut seulement arroser, fumer et empêcher de geler. Quant à le faire marcher, autant essayer de mouvoir un ormeau du parc... Véritablement cette fine est extraordinaire.
Maintenant il avait renversé le petit verre vide sur la nappe, le frottait, puis respirait, avec des pétillements de prunelle, les vapeurs sublimées de l'alcool.
Il répéta :
— Extraordinaire, extraordinaire.
Je lui versai un second verre.
— Vous croyez que ce sont les excès... postérieurs à son mariage qui l'ont mis en cet état?
Il prit un air de confidence.
— Je vous ai dit qu'il ne valait pas grand'chose avant. Pour moi, ce n'était pas un mari, vous m'entendez bien... J'ai là-dessus, naturellement, des clartés particulières, moi qui suis le médecin du vicomte et de la vicomtesse. Eh bien, si l'on couronnait ici des rosières, comme à Yvetot... Enfin, je m'entends... Le secret professionnel m'empêcherait de donner mon avis.
Il parut, à ce moment, un peu inquiet de ce qu'il venait de dire, et m'observa. Je fis semblant de regarder très attentivement le bouchon du flacon d'eau»de-vie, sur lequel un nom* à demi rongé, était imprimé... Cette inattention le rassura; mais il ne changea pas moins de conversation. Et, jusqu'à l'heure où il me quitta en me
recommandant les distractions, nous ne parlâmes plus du vicomte ni de Valentine.
A peine fut-il parti que je fis seller mon cheval, et que je partis au galop par la route qui mène à cette forêt, proche de Sain t-Aignan, qu'on appelle la Forêt Verte. L'air avait fraîchi depuis la veille. Le ciel était blanc, la campagne n'avait plus sa légère parure de soleil. Je jouissais délicieusement ' de cette fraîcheur, des piqûres de cette brise, de la course folle qui semblait emporter, le long de la route, les pommiers rabougris, les enclos, les fermes, les haies où parfois s'appuyait un mufle rose, humide, frémissant. Tout naturellement, le souvenir me vint des sensations analogues de vie intense que m'avait données rw passion pour Marie-Thérèse. Oui, l'effervescence était bien la même; seulement, cette fois, nulle peur instinctive, nul désir non plus ne s'y mêlait. Par une miséricorde de la destinée, il se trouvait que j'aimais une jeune fille. N'était-ce pas la régénération, le rachat des mauvaises tendresses ?
... Il était tard quand je regagnai le château. J'y trouvai une lettre d'une écriture à jambages allongés et pointus, de ces écritures que les bourgeois appellent aristocratiques. Une couronne ouverte fleuronnait l'angle.
LA CONFESSION d'un AMANT 24I
ce C'est décidé, monsieur, m'écrivait Valentine, je pars à la fin de cette semaine pour Cannes ^t les îles d'Hyères. Ma mère m'accompagne.
J'espère que vous ne compterez plus vos visites au Saillard. Je pense toujours à notre après-midi de dimanche... Faisons, si vous voulez, provision de souvenirs pour le temps de l'absence. »
Pouvais-je refuser? Je ne le tentai même pas. Jusqu'à la fin de cette semaine, je ne manquai pas un seul jour d'aller au château. Je m'y rendais après le repas du matin; je ne partais qu'au soir tombant. Ces trois heures passées ensemble s'écoulaient avec lenteur; nous ne parlions guère, les mots nous fuyaient; le chagrin de la séparation, je crois, nous barrait la gorge à tous les deux. Elles s'écoulaient avec lenteur, ces dernières heures de communion; elles m'étaient presque pénibles; et pourtant j'aurais voulu qu'elles ne finissent jamais, et quand je m'en retournais au Plouis, je songeais avec épouvante que je venais de dépenser encore un peu de mon trésor... Le samedi arriva, c'était la date fixée pour le départ de la vicomtesse et de sa mère; elles prenaient à Rouen le train de neuf heures du soir qui les amenait à onze heures à Paris. Dans la journée, je me rendis au Saillard. Valentine
me fit promettre de ne pas l'accompagner à la
gare.
— Je n'aurais plus le courage de partir^ disaitelle... Ces derniers jours m'ont enlevé mes forces...
Elle disait vrai. Maintenant, elle avait l'air d'une malade, toute pâle, les joues creuses, les yeux trop brillants. J'abrégeai ma visite; je souffrais cruellement. Je me souviens qu'au moment où nous nous quittions, sur le seuil de la bibliothèque, je pris ses mains froides, je les posai longuement sur mes yeux comme pour y refouler les larmes... Et elle me disait avec des sanglots -dans la voix :
— Ne soyez pas triste... Je ne veux pas que vous soyez triste!
es mois de mon veuvage sentimental furent un temps de tristesse calme et de rédemption. Certes, l'isolement, l'absence de toute amitié me faisaient souffrir; mais je souffrais pour avoir aimé Valentine mieux que moi-même, et une telle souffrance est sans amertume. Pour la première fois depuis mon retour au Plouis, j'expiais. Je me sentais devenir meilleur; je sentais mon esprit se purifier et ma volonté s'affermir... Cette plante divine, l'espérance, poussait des racines neuves dans mon cœur.
Je recevais régulièrement des lettres du Midi.
Elles témoignaient qu'on pensait à moi, que l'éloignement n'embrumait pas les souvenirs de la voyageuse; j'y trouvais l'assurance que de semaine en semaine sa santé- s'affermissait; mais elles étaient imprégnées d'un peu de gêne, d'une pudeur d'aveu que je connaissais bien, l'éprouvant moi-même quand j'écrivais. A nous parler ainsi de loin, sans nous voir, il nous semblait que nous étions écoutés.
Ces lettres étaient les seuls événements de ma solitude, avec quelques billets d'O'Kent, où il n'était jamais question des entretiens que nous avions eus au Plouis; Je méditais à loisir les unes et les autres. Chaque mot nie fournissait un thème de longues rêveries. La lecture, quelques promenades, des entretiens avec mes fermiers occupaient le reste de mes heures; en somme, j'étais triste, mais je ne redoutais plus l'ennui.
Novembre, décembre passèrent ainsi, pluvieux et doux. Puis l'année nouvelle naquit dans le berceau des premières neiges- Je fus cloîtré au Plouis : car j'avais résolu de ne point le quitter, de ne pas habiter la morne maison de la rue de Crosnes... De ma chambre que je quittais rarement, je contemplais cette léthargie de la campagne, aussi nettement reflétée dans mon cœur
LA CONFESSION d'un AMANT 24f
que dans mes yeux. De froides nuits de lune, des après-midi de faux jour entre le ciel blanc et la terre blanche me donnaient la commotion du déjà vu avec tant de puissance que parfois l'hallucination d'un frôlement me faisait soudain retourner : je croyais avoir entendu le pas de M me de Lacaze ou la voix de M lle Sidonie... Vers le milieu de février, les pluies recommencèrent : elles durèrent peu; subitement le vent s'aigrit, lava le ciel, et quelques tièdes journées luisirent sur la terre nue, sur les arbres sans bourgeons, où des oiseaux trompés par ce réveil hâtif de Tannée essayaient de charfter.
Moi aussi, Je guettais le retour de la saison aimée, le rajeunissement de la terre. Mais bien des semaines passèrent encore avant que les premières boules résineuses parussent au bout des ramilles, et que les prairies se vêtissent d'un duvet de verdure inégale, aux endroits les mieux ensoleillés.
Un dimanche, j'écrivis à M me de Saint-Géry : — - oc Voici le beau temps : vous pouvez revenir. » Elle me répondit : — ce Nous faisons nos malles; samedi, nous serons à Rouen. » Et elle indiquait l'heure de son arrivée si exactement que je yis bien qu'elle comptait sur ma présence à la gare.
Le vendredi soir, je restai fort tard à ma fenêtre, à rêver en regardant le parc. C'était la plus douce nuit de printemps que nous eussions eue encore; sa douceur entrait, pour ainsi dire, dans mes muscles et dans mes nerfs, et y répandait une calme énergie, une force consciente de soi. En de tels instants on voit la vie à l'avance, ou du moins on croit la voir se dérouler avec la rectitude aplanie d'une grande route. Il me semblait que je devinais la mienne, calme et sans accidents, la vie d'un homme qui, après des épreuves suffisantes pour justifier le renoncement, se recueille dans une attente de la mort pleine d'indifférence. Je ne me découvrais aucune ambition; à vrai dire, je n'en avais jamais eu ; le sentiment que d'autres feraient aisément mieux que moi ce que j'aurais fait de mon mieux m'avait toujours détourné de l'effort. Mes travaux seraient donc ceux que tout le monde peut être assuré de mener à bien : lire, s'ôccuperdes soins de la terre, tâcher de diminuer autour de soi le nombre des malheureux... Je conçus également le projet de retracer pour moi l'histoire de la période de ma vie. qui, sans être romanesque, était tout mon roman. Mon activité se trouvait ainsi alimentée. J'estimai que mon
besoin de tendresse serait satisfait par la présence de Valentine. Elle personnifiait la seule tendresse enviable : celle qui va à l'esprit. Recommencer les heures passées avec Marie-Thérèse, pour rien au monde je ne l'aurais voulu. Mais je me promettais de goûter à fond le bienfait de cette amitié d'âmes, sans émoi de chair, sans caresses dissolvantes, pareille à celle qui nous unissait durant l'automne. Comme j'avais, — ou du moins comme je m'attribuais cette nuit-là une rare lucidité, j'osai aborder un problème, jusqu'alors laissé dans l'ombre. Je me dis : « Il est possible, il est probable que Valentine sera bientôt veuve; nous serons encore jeunes tous les deux. Si je lui demande de m'épouser, elle ne me repoussera pas; elle est incapable de causer un chagrin à qui l'aime. Donc, elle m'accordera sa main... » Et, comme je ne puis raisonner qu'en imaginant, je supposai que nous étions mariés; je forçai mon esprit à se jouer autour de ce rêve. Je me figurai le mariage à l'église, l'amenée de l'épouse sous mon toit, là solitude dans notre chambre, un enlacement de ce corps souple parmi les blancheurs du voile et de la robe... Mais au delà, je ne pouvais plus rêver : mon imagination se dérobait, se révoltait. Je revoyais toujours ma
Valentine chaste et inviolable, au corsage hermétiquement clos, quelque chose comme une religieuse... Cette femme dont la chasteté, si j'ose ainsi dire, était la raison d'être, qui avait traversé vierge le mariage, il me semblait que la mêler aux égarements de l'amour, c'était une sorte de crime. Ce sentiment m'emplit le cœur, déborda dans un cri qui jaillit de mes lèvres : « Non! je ne l'épouserai pas!... » Et je ramenai ma pensée Sur des rêves moins énervants, sur cette journée du lendemain où je reverrais mon amie, où ses yeux me verraient, où nos mains se joindraient. J'imaginai les questions que nous échangerions, sans hâte, sans émoi, notre communion des mois d'automne reprise tout naturellement, comme les arbres avaient repris leurs feuilles et les prés leuf herbe.
Mais la vie se joue de nous et de nos prévisions. Le lendemain, dès l'heure où j'arpentais les quais de la gare, attendant le train de Paris, je ne retrouvai plus la sérénité d'espoir qui avait bercé mes rêves, devant le décor paisible de mon cher Plouis... Un levain d'inquiétude fermentait en moi maintenant, je ne sais quelle divination de malheurs obscurs, la crainte de séparations prochaines... Jamais les bases sur lesquelles je
prétendais désormais asseoir ma vie ne m'avaient semblé si fragiles.
Je m'attardais dans ces réflexions, quand un agent passa le long du quai en criant: « En arrière, messieurs! » Sous le tunnel du Mont Gargan, une grosse lumière jaune courait vers nous en glissant au ras de terre. Les rails vibraient. C'était le train de Paris.
Il stoppa, les freins grinçants. D'un coupé, je vis sortir maladroitement une dame volumineuse que je reconnus. J'étais si ému que je n'osais approcher, craignant de trahir mon trouble par une cassure de ma voix ou par une impuissance absolue de parler. Mais, quand je devinai Valentine au pan de robe claire qui effleura la portière ouverte, je n'y pus tenir: je courus au coupé, et ce fut sur mon bras qu'elle s'appuya pour descendre.
Quelles paroles nous échangeâmes tous trois, à ce moment, je n'en sais rien. Je n'ai le souvenir que de la secousse ressentie à la vue de Valentine. Mes yeux l'enveloppèrent pour ainsi dire, et j'eus aussitôt cette cruelle pensée : « Ce n'est plus elle. » C'était elle, pourtant; c'étaient sa taille, ses yeux, ses gestes, sa figure même; mais ce je ne sais quoi qui est le reflet ou la transpa-
2fO LA CONFESSION D'UN AMANT
rition de l'âme à travers l'attitude et les traits avait changé. Elle avait engraissé de corps et de visage. Son teint, au hâle iodé de la Méditerranée, s'était à la fois amati et uni; ses yeux, que j'avais toujours connus voilés par des larmes récentes, brillaient extraordinairement. Elle avait sauté à terre avec une légèreté de pensionnaire; tout de suite, son «Bonjour! » avait entr'ouvert, d'un rire, ses lèvres bien rouges sur ses dents menues; et tandis que nous gagnions l'issue de la gare, que nous attendions les bagages, échangeant des propos entrecoupés, je pensais avec désolation : « Comme elle est changée! »
M. Duchâtelier arriva en ce moment. Tous les trois montèrent en voiture : ils insistèrent pour m'emmener, pour me garder à déjeuner au Saillard. Mais j'avais besoin d'être seul; je refusai. Quand ils furent partis, Valentine me laissant au coeur le transpércement d'un regard de reproche, je gagnai la rue de Crosnes et je m'enfermai dans la vaste pièce de ce morne hôtel qui avait été ma chambre, autrefois. J'étais effroyablement triste; je cherchai les causes de cette tristesse. Était-ce le mécontentement de retrouver Valentine guérie par l'absence même dont j'avais souffert? Était-ce l'horreur de ce qui change, le manque
LA CONFESSION D UN AMANT 2fl
de courage devant l'imprévu? Je ne le démêlai pas. Nous sommes à nous-mêmes un douloureux mystère.
En quittant les Duchâtelier, j'avais promis d'aller les voir le lendemain. A l'heure fixée, je trouvai Valentine dans le parc : elle m'attendait, elle était venue au-devant de moi. Plus que la veille encore, le contraste me frappa de cette jeune femme pleine de fraîcheur, de santé et de gaieté, avec la Valentine souffrante et sérieuse dont j'avais gardé le souvenir. De ses attitudes d'alors, de ses poses alanguies, de ses demi-sourires vite réprimés, rien ne demeurait. J'avais devant les yeux un être nouveau, dont le voisinage, les paroles et le regard me troublaient. Même ses toilettes désorientaient mes souvenirs. Elle portait une robe de cachemire clair, moulant son buste, ses bras, sa taille, avec une sincérité qui me choquait... Tout cela me déroutait, me donnait une singulière envie de pleurer..., oui, de pleurer comme un enfant jaloux. L'accord était rompu, désormais, entre cette belle jeune femme si gaie, si vivante, et l'être meurtri, endolori, que j'étais toujours.
J'eus la cruauté, — ou la faiblesse, • — * de lui laisser voir ma jalousie et ma déception. Mon
2f2 LA CONFESSION D'UN AMANT
accueil fut si froid, je trouvai des réponses si sèches et si brèves à ses questions affectueuses sur ma vie pendant les mois d'absence, que, peu à peu, sa gaieté se glaça. Je goûtai une mauvaise satisfaction à voir ce visage chéri se rembrunir, ses yeux s'embuer comme naguère, des frémissements, des soupirs contenus agiter sa poitrine et ses lèvres. Nous nous étions, sans y songer, engagés dans la charmille qui menait au pavillon du parc. A mi-chemin, comme nous marchions côte à côte, sans parler, Valenrine s'arrêta et me dit tristement :
— Si vous voulez, nous retournerons ?...
Je répondis : •
— Oui..., je suis un peu pressé.., Je vais vous quitter.
Nous revînmes en hâtant le pas. Nous nous séparâmes devant le château ; nos mains s'effleurèrent à peine.
Je m'enfuis plein de haine et de mépris pour moi-même; mais en un coin obscur de mon cœur, j'étais satisfait de penser : « Maintenant, elle pleure à cause de moi... » Pourquoi faut-il que je fasse du mal à tous ceux qui m'aiment?
... Je passai deux jours affreux, deux jours de tristesse indicible, de dégoût de la vie, où pour
LA CONFESSION D UN AMANT 2f3
la première fois je songeai à la mort volontaire. Il n'est pas de torture plus épouvantable que cette pensée : oc J'aime une femme; elle m'aime; pourtant je lui déchire l'âme et je sens bien que je ne peux pas faire autrement. »
Le dimanche soir, jereçusun billet de Valentine.
« Mon cher ami, que devenez-vous ? Votre réserve, votre mélancolie de l'autre jour n'étaient donc pas tfn caprice passager? Que vous ai-je. fait? Pourquoi me laissez-vous dans l'incertitude, . ignorant si vous êtes malade, ou si moi, si quel- • qu'un des miens vous avons froissé ? Revenez ici et donnez-moi une preuve de votre amitié en m'ouvrant votre cœur. Ne vous rappelez-vous donc plus nos confidences de l'automne ? »
Je retournai longtemps le petit papier carré entre mes doigts. Pourquoi, si je ne voulais plus revoir Valentine, avais-je tremblé en le recevant? Pourquoi l'avais-je approché de ma bouche, l'avais-je pressé contre mes lèvres qui disaient en même temps : « Non, je n'irai pas! »
Je répondis que j'étais un peu souffrant; que je ne sortais pas de ma chambre et que j'irais au Saillàrd dès que je serais rétabli.
Juste porta la lettre. Quand il revint, je lui demandai s'il avait vu M me de Saint-Géry.
2f4 L * CONFESSION D UN AMANT
— Oui, monsieur, fit-il... Je lui ai remis le mot moi-même. Elle Ta lu devant moi, dans la bibliothèque.
— Et elle n'a rien dit?
— J'ai demandé : oc Madame n'a pas de réponse à me donner? » Elle m'a répondu : « Non, mon ami... C'est bien; »
Assurément, tout cela était naturel, et je ne pouvais rien attendre de la jeune femme. Pourtant, quand Juste fut sorti, il me sembla que tout croulait autour de moi. Je murmurai : « C'est fini..., fini... » Et je sentais mes lèvres tordues par l'émotion... Je tombai sur un fauteuil... Des heures passèrent... J'étais hypnotisé par cette pensée: « C'est fini!... » Et je ne pouvais pas pleurer.
De temps en temps je regardais le canon de mon revolver, et le mot de Werther me revenait : « Voici la clef de ta prison. »
LA CONFESSION d'un AMANT 2ff
e dînai comme un condamné, sans savoir ce que je faisais. J'errai quelque temps dans le parc, plein de nuit. Je m'arrêtai devant la tache métallique de l'étang et je songeai : a II a deux mètres de fond... On peut glisser sur le bord..., naturellement... » Tout à coup j'entendis appeler :
— Monsieur!... Monsieur!...
Je me retournai... C'était Juste.
— Monsieur! fit-il tout essoufflé, M me de Saint-Géry est au salon...; elle désire vous parler...
Mon cœur sauta de joie, de peur, je ne sais.
Je répondis :
2f6 LA CONFESSION. D'UN AMANT
— C'est bien... Je vous suis... Allez dire que j'arrive.
Il s'éloigna en courant. Je demeurai quelque temps immobile. Je savais bien Valentine romanesque; mais jamais je ne l'aurais crue capable d'une démarche aussi folle que celle de se rendre le soir, dans une campagne solitaire, chez un jeune homme.
Lentement, je me dirigeai vers la jnaison. En passant devant la grille, j'aperçus les deux réflecteurs d'une voiture qui attendait... Valentine était venue en coupé; j'en fus à demi rassuré; je craignais qu'elle n'eût monté la côte à pied.
Quand j'ouvris la porte du salon, la jeune femme était debout, près de la cheminée. Elle ne bougea pas. J'allai à elle :
— Chère amie..., quelle imprudence..., comment avez- vous pu . . .
Elle repoussa doucement les mains que je lui tendais :
— Àh ! mon ami, fit-elle, comme vous savez mal aimer!... Vous ne devinez pas pourquoi je suis venue ?
J'eus* conscience de mon infériorité sentimentale, de la vanité de mes scrupules.
— ' Pardon, murm,urai-je en reprenant sa main
LA CONFESSION D UN AMANT 2f7
que cette fois elle ne déroba plus, et en la baisant. Vous avez raison... Mais le monde est méchant, et j'aime votre réputation plus que mon bonheur.
• Elle secoua la tête.
— N'ayez pas peur. Je suis sûre de l'homme qui m'a amenée ici. On ne se doute de rien au Saillard. Ce n'est pas la première fois que la fantaisie me prend de me promener toute seule, le soir. Vous êtes sûr de vos domestiques?
— Oui.
— Eh bien, alors, cette démarche..., cette folie, si vous voulez, n'aura pas de conséquences fâcheuses... Et maintenant, mon ami, asseyez-vous près de moi sur ce canapé et dites-moi si vraiment vous souffrez.
J'obéis.
Je revois cette scène : nous étions assis sur le vaste canapé Empire, sans nous toucher; elle, tournée vers moi, les épaules serrées dans un petit châle de peluche noire; autour de nous, la vaste pièce mal éclairée par une seule lampe. Valenttne avait relevé sa voilette, et dans la demi-ombre il me semblait voir son visage à la lueur de ses yeux.
J'eus honte de mes lâchetés et de mes mensonges. Je balbutiai :
2f8 LA CONFESSION d'un AMANT
— Je suis un mauvais ami, vous l'avez dit, je ne vaux rien. Je n'étais pas malade... Pourquoi j'ai refusé de venir, je ne le sais pas. Je savais que j'allais vous faire de la peine, et cette pensée nie poussait à mentir. Vous le voyez, je suis cruel et sans foi. Il ne faut pas m'aimer.
Elle répliqua à voix très basse, après un silence :
— Je ne peux pas ne pas vous aimer.
Et comme j'avais repris sa main, et que je la posais sur mon front, qui brûlait, elle me parla par petites phrases entrecoupées.
— Mon ami..., ne refaites pas ce que vous avez fait là. Pourquoi me torturer à plaisir? Ne pouvons-nous pas être heureux l'un par l'autre, et légitimement? Revenez me voir chaque jour comme à l'automne. Ah! je sais bien que je ne suis pas une femme qui puisse remplacer celles que vous avez connues à Paris... Je n'ai pas d'esprit, moi, je n'ai que mon cœur... Mais je vous aime bien;
Pourquoi certaines associations de syllabes frappent-elles mieux que d'autres les cordes profondes de notre émotion ? Cette phrase : « Je n'ai que mon cœur, » me pénétra comme une lame fine. Tout l'ébranlement de nerfs qui m'agitait
LA CONFESSION D UN AMANT 2f9
depuis deux jours se résolut en une crise aiguë. Je tombai aux pieds de Valentine, je couvris de baisers et de larmes ses mains ramassées dans les miennes; je respirai l'odeur de ses vêtements, je heurtai mon front contre ses genoux, et ces pleurs, ces parfums, ces contacts produisirent la plus violente explosion de sensibilité que j'aie jamais ressentie.
Elle murmurait, troublée :
— Mon ami..., Frédéric..., qu'avez-vous ?
Elle se courba sur moi et me força doucement à relever la tête, comme je faisais autrefois pour Marie-Thérèse. Son charmant visage était près du mien; je murmurai:
— Ce que j'ai, Valentine?... J'ai que je vous aime..., je vous aime plus que je ne le savais moimême... J'aime votre cœur et votre esprit, j'aime votre beauté... Ah ! laissez-moi vous regarder, mon amie... Vous êtes belle comme la pureté même... Vos yeux sont divins; votre cœur est exquis.
Et je vous ai fait souffrir! Ah! je voudrais que tout finît autour de moi après le pardon que je vous demande et que vous ne me refuserez pas.
Elle cacha son front dans le creux de mon épaule et soupira :
— Oh! oui, je vous pardonne!...
Alors j'approchai mes lèvres de son cou, la blancheur luisait délicatement par l'entre-bâillementdu corsage... Oh! des mots! des mots pour traduire l'enchantement de ce premier effleurement! Quoi! j'avais vécu près d'elle tant de mois, et jamais la tentation ne m'était venue de faire ce que je faisais aujourd'hui, de la sentir mienne entre mes bras, demi-vaincue?...
Elle souleva un peu la tête, se dérobant :
— Frédéric, dit-elle d'une voix qui mourait... Ayez pitié de moi I
J'étais envahi d'une de ces folies de sacrifices, d'héroïsme sentimental qui font expirer ensemble les amants, parfois.
Je me relevai.
J'allai vers la cheminée, et là, je m'accoudai, brisé, comme ivre. Des poussées de sang heurtaient mon cerveau. Ce que j'éprouvais, c'était presque de la douleur.
Quand je me retournai, Valentine était encore assise sur le canapé. Elle regardait devant soi, sans songer à réparer sur ses vêtements le froissement de mon étreinte.
Cette vision me glaça le cœur. Déjà, hélas! le flux de honte dont l'amour sensuel accable les
LA CONFESSION d'un AMANT 26l
âmes délicates nous envahissait. Un voile se\ tendait entre nous, nous séparait; notre confiance s'était évaporée, parce qu'un souffle de désir avait frôlé nos fronts.
Je fis un effort pour revenir vers la jeune femme. Je pris ses mains inertes ; je les pressai. Elle se leva, alla rajuster son chapeau et sa voilette devant la glace. J'assurai ma voix de mon mieux et je dis :
— Vous allez repartir?
Elle fit : ce Oui, » de la tête. Je devinais la tristesse, l'envie d'être seule et de pleurer librement, dans ce regard qui fuyait le mien.
Elle sortit sans rien dire; je la suivis dans l'allée qui mène à la grille du parc. L'obscurité était épaisse; à droite et à gauche de l'allée, les arbres du parc s'immobilisaient en masses d'ombre. Près de la grille, quand j'aperçus les lanternes de la voiture, j'éprouvai irrésistiblement le besoin de presser encore Valentine dans mes bras. Je pris sa main malgré sa résistance bientôt vaincue, je l'attirai dans une allée latérale, en pleine nuit... De nouveau je serrai contre ma poitrine cette tête chérie, de nouveau mes lèvres effleurèrent ses cheveux et son cou... Puis je la ramenai dans l'allée, et je la conduisis jusqu'à son
coupé... Elle leva vers moi ses yeux où je vis des pleurs, et me dit :
— Vous viendrez au Saillard demain?
Je répliquai :
— Oui..., demain...
La portière s'était refermée ; je posai un baiser sur la main gantée; je ne pouvais pas m'en détacher, si bien que les roues, qui s'ébranlaient, me froissèrent les genoux et me firent un mal aigu, qui me fut cher.
Cette nuit qui suivit notre premier embrassement, cette journée du lendemain où je retournai au Saillard en me jurant à moi-même de ne point recommencer la scène de la veille, et où je la recommençai, pourtant, fatalement, sans pouvoir dire quel démon intérieur m'y contraignit; toutes ces heures de torture et de joie mêlées, il me semble que je les revis en les évoquant.
Je me revois, parcourant ma chambre, comme une bête en cage, partagé entre des élans fous vers mes souvenirs et d'amers retours vers le présent. Je constatais que chaque seconde avait un peu davantage creusé le fossé qui me séparait déjà de l'adorée, et qui, peu à peu, s'élargirait jusqu'à devenir un abîme. Oui, il fallait bien me l'avouer, déjà il ne restait plus entre nous presque rien
de cette admirable et sereine communion d'âmes que nous avions connue au temps où ma détresse et sa débilité nous préservaient. Serions-nous condamnés désormais à ne plus goûter cette fraternelle, chaste tendresse? Hélas! je repassais les étapes récentes ; je rappelais notre entrevue du jour même, cette terrible absence de paroles, semblable au silence des atmosphères suroxydées par l'orage; je revoyais Valentine effrayée et résignée; je souffrais à nouveau mes propres angoisses, quand je résistais à l'impérieux besoin de m'approcher d'elle, de l'attirer contre moi, et quand, presque aussitôt, j'y cédais. Ainsi déjà notre amour était devenu une lutte entre une faiblesse désarmée et dolente et la force désordonnée et sans loi qui était ma volonté.
Eh bien! parmi ces extases si courtes et ces remontées d'amertume, au moins ma vie passa vite; elle brûla. Les cruelles journées s'enfuirent en hâte, chacune laissant notre amitié amoindrie, et en même temps notre besoin de nous voir et de nous toucher accru. Seul, je me sentais vide de désir. Je me disais que ce que j'aimais en Valentine, c'était justement son intégrité physique; et j'allais briser ma chère idole, j'allais en faire une femme pareille aux autres! Non! sûre-
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ment je ne ferais pas cela! Ne pouvions-nous donc demeurer aux présentes caresses, aux mains qui se pressent, aux effleurements d'un baiser dans ses cheveux ou sur ses beaux yeux clos, à la joie de la tenir, blottie contre moi, en des étreintes où le cœur se fond, où l'affection pour la créature prend les proportions de la dévotion à Dieu? A d'autres instants, ces mauvais instants où la chair se rebelle contre l'âme, je me disais, au contraire, que c'était folie de vouloir aimer Valentine autrement que s'aiment les amants ordinaires. Je m'efforçais d'imaginer l'inévitable scène chez moi, dans ce salon, par exemple, où pour la première fois nous avions rompu notre pacte fraternel, ou bien chez elle, dans la bibliothèque où nous demeurions ensemble des heures entières sans que nul vînt y troubler notre têteà-tête. « Je m'approcherai d'elle, brusquement; je l'attirerai; je l'affolerai de baisers; puis quand le moment sera venu, quand je verrai ses yeux se fermer à demi, ses gestes mourir..., alors... » Mais, comme naguère, mon imagination fouettée par ma volonté se refusait absolument à me représenter ce qui se passerait ensuite. Si je persistais à vouloir imaginer quand même, non seulement je ne réussissais point, mais l'effort auquel je me
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livrais dissipait promptement toute ardeur sensuelle. Ou bien, d'autres fois, c'était l'image de Marie-Thérèse qui venait se substituer à celle de Valentine, et mon rêve de lendemain se désorientait brusquement, s'égarait dans le passé.
Je note ces phénomènes d'âme comme je les ai éprouvés. Il faudrait un esprit plus exercé que le mien pour en démêler les causes et en expliquer l'enchaînement.
es jours, puis deux semaines passèrent ainsi. Peu à peu nos entrevues étaient devenues si vides de pensées, — si énervantes, que nous résolûmes de nous voir le moins possible en tête-à-tête. Je suggérai un marin l'idée de promenades à cheval, et Valentine l'accueillit avec transport. Nous commençâmes dès le lendemain. C'était la fin du printemps; c'était juin, le mois des plaines parées et souriantes, le plus joli mois de notre pays. Quand nous galopions côte à côte sur les routes élastiques, quand l'air vif nous fouettait au visage, faisant flotter le voile de l'amazone, il me semblait, il lui semblait aussi, j'en suis certain, que notre ten-
dresse s'épurait, redevenait pareille à celle d'autrefois, tant la libre nature vue en même temps par les yeux de deux amants, assainit leurs âmes et les apaise. Alors, parfois, pris d'un désir de nous dire silencieusement la communauté de nos rêves, — nos mains se cherchaient, et quelque temps nous allions, grisés de vitesse, les doigts enlacés... Quand nous étions las de notre course, nous remettions nos chevaux au pas et nous causions. Lambeau par lambeau, nous nous disions le secret de notre tristesse, la double déception d'amour qui nous avait jetés l'un à l'autre, meurtris et souffrants. Nous entrions dans la cour de quelque ferme. Les chiens aboyaient; la fermière, en bonnet de coton, s'avançait vers nous, et, sans descendre, nous nous faisions porter du lait que nous buvions à la même tasse. Et l'on nous prenait sans doute pour des époux.
Souvent aussi, quand nous traversions un bois, une clairière, avec sa mousse parsemée de taches de soleil, nous attirait, ou bien, le long d'une route, quelque enclos normand bien seul, bien abrité, avec ses vaches somnolentes dans l'herbe, et ses pommiers bas qui en faisaient une sorte de grande tonnelle. Je sautais à terre, je nouais le filet de ma bête au tronc d'un arbre; puis, rete-
nant le cheval de Valentine, je recevais le corps délicat de ma bien-aimée dans mes bras; un instant, je la possédais contre ma poitrine. Nous nous asseyions à terre. Mais dans ces solitudes closes, le désir des caresses me ressaisissait. Oh ! les minutes passées ainsi, quand je tenais son buste renversé en arrière sur mes genoux, et que mes lèvres parcouraient son visage, effleurant ses joues, son front, ses paupières, — respectant sa bouche, qui m'attirait pourtant à me faire pâlir de désir. Comment un cœur d'homme pëut-il contenir de pareilles émotions sans se briser?
Les parents de Valentine nous laissaient libres, complètement libres; et il nous arrivait, partis à midi, de ne rentrer qu'au soir tombant. Le père ne voyait rien; c'était un de ces hommes qui traversent la vie les yeux fixés sur un problème intérieur. Quant à M me Duchâtelier, je suis convaincu qu'elle fut notre complice inayouée : elle m'a cru l'amant de M me de Saint-Géry. C'était une âme vulgaire, sans délicatesse; les scrupules, les hésitations qui nous travaillaient l'eussent sans doute bien étonnée. Elle ne jugeait pas que sa fille eût des devoirs envers le vicomte; souvent elle l'avait pressée de divorcer et n'avait
pas compris quelles raisons de pudeur intime dictaient le refus de Valentine.
Quant à l'impression que lit dans le village notre intimité au grand jour, elle fut évidemment mauvaise. L'abbé Grangeneuve me jetait des regards de prophète quand nous nous rencontrions; le docteur Madeleine me serrait la main d'une façon particulière, et, une fois, déjeunant chez moi, il s'oublia jusqu'à m'appeler : « Heureux mortel!... Don Juan!... p Mais tout cela m'était devenu aussi indifférent qu'à Valentine. Elle traversait le village à mes côtés, absolument calme: toutes les femmes d'âme haute ont cet orgueil de l'amour qui les élève au-dessus des foules et les rend à la fois ;si imprudentes et si respectables.
Malgré tout, malgré nos efforts, malgré nos résolutions et nos luttes, nous nous acheminions peu à peu vers le terme. Je le sentais bien, pour ma part, à mon trouble grandissant quand une circonstance nous isolait. Je le sentais au vide de mon cerveau ; certainement nous, n'avions qu'une pensée: la chute qui nous menaçait; et qu'une volonté : nous distraire de cette pensée. Elle, peu à peu, perdait à cette consomption sentimentale la fraîcheur qu'elle avait reprise dans le
Midi. Moi, je songeais avec terreur que mon vœu de la respecter était à la merci d'un moment d'oubli; que si, par exemple, elle revenait un soir au Plouis, nous étions perdus. Ainsi, nous avions plus peur l'un de l'autre à mesure que nous pouvions moins vivre séparés.
Telles étaient nos anxiétés, quand une lettre timbrée de Paris m'arrivaune après-midi, à l'heure où je chaussais mes éperons pour notre promenade quotidienne. Aussitôt que j'eus jeté les yeux dessus, je reconnus l'écriture de M. de Maleserre. Je m'assis pour la lire, avec des frémissementé dans les doigts qui faisaient trembler le papier.
Voici ce qu'elle contenait:
ce Nous sommes cruellement frappés, mon enfant* Marie-Thérèse, dont la santé n'a guère cessé d'être éprouvée depuis un an, est gravement malade* Elle a exprimé le désir de te revoir. Toute rancune désarme, aux heures où je suis* Je ne me reconnais pas le droit de refuser aucune con* solation à une mourante. Donc, je te transmets son désir. Fais ce que ta conscience, ton cœur, te dicteront*
ce Hector. »
Je n'ai pas besoin de dire l'émotion où me jeta cette lettre. Marie-Thérèse malade, mourante... Marie-Thérèse voulant me revoir... Mon premier mouvement fut un refus. La démarche me semblait équivoque. En pensant à M me de Maleserre, je me représentais la maîtresse despotique qui m'avait enchaîné trois ans, et, comme autrefois, je reculais. Le souvenir de Valentine m'emplit le cœur; je ne voulais pas, dans l'égoïsme de mon amour, que l'image d'une autre femme, si pitoyable qu'elle fut, pût un instant prendre sa place... Puis des voix lointaines de ma conscience parlèrent à leur tour. Elles me disaient qu'un devoir d'humanité commandait de me rendre à l'appel d'Hector, — qu'il y a des démarches qui, pour singulières et cruelles qu'elles nous paraissent, sont simplement des actes de chrétien.
Quand, à force de réflexions, je ne vis plus clair du tout au-dedans de moi, je m'avouai qiie ma seule ressource était de consulter Valentine.
En hâte, je courus au Saillard. Je trouvai la jeune femme dans le salon d'en bas, en habit de cheval, prête à me suivre.
— Nous ne monterons probablement pas au-
jourd'hui, lui dis-je, ma chère amie. J'ai besoin de vous parler.
Elle devint pâle.
— Vous allez partir? fit-elle.
— Non, répondis-je en me dirigeant vers la bibliothèque et en l'entraînant doucement... Ou bien, ce sera pour très peu de temps... Mais, du reste, je ne sais pas encore si je partirai, et je viens justement vous demander conseil.
La porte de la grande pièce silencieuse et fraîche était restée ouverte. J'allai la fermer*. Comme je revenais à Valentine, l'aiguillon du désir me piqua cette fois encore, et j'oubliai tout, et j'attirai contre moi le buste de la jeune femme.
Elle ne s'abandonna qu'un instant.
— Vite! dit-elle en se dérobant. Parlez. Ne voyez-vous pas que je suis affreusement inquiète ?
Je lui tendis la lettre.
Elle hésita un instant à la prendre.
— Ce n'est pas de cette femme, au moins?
Je fis signe que non.
— Lisez! dis-je.
Elle l'a parcourut, en remuant légèrement les lèvres. Puis elle me la rendit; je vis qu'elle avait; les yeux humides. Je demandai :
— Eh bien, que faut-il faire?
Elle fixa sur moi ses beaux yeux sincères :
— Mais, mon ami, il faut partir. En doutiezvous?
Je pris sa main, et, comme je le faisais quand je sentais un besoin impérieux de calmer la brûlure de ma pensée, je la posai sur mes yeux. Je comprenais bien, maintenant, qu'elle avait dit vrai : mon devoir était là-bas, bien sûr.
Mais, subitement, j'entrevis les ennuis matériels du voyage.
— Partir?... murmurai-je... Et quand?
— Mais aujourd'hui* même, mon ami..., demain au plus tard. Songez à ces deux êtres qui ont mis en vous leur dernière espérance... Partez dès que vous le pourrez.
Nous consultâmes un indicateur. Il était im- ' possible de partir le jour même. Un train quittait Rouen pour Paris le lendemain, à la première heure du jour... Je pouvais être prêt pour celui-là.
— Alors, dis-je à Valentine, il faut que je retourne tout de suite au Plouis faire mes préparatifs... Nous ne passerons pas l'après-midi ensemble.
Elle resta muette quelque temps. Elle aussi, qui pourtant m'avait conseillé, cette séparation la désolait. Elle murmura :
— N'importe, il le faut...
— Alors, d'ici à mon retour je ne vous reverrai point, fis-je en me levant.
Elle m'accompagna lentement jusqu'à la porte du salon. Là, elle se pencha sur mon épaule :
— Si vous ne me le défendez pas, murmurat-elle, j'irai, ce soir, vous dire adieu... comme l'autre jour.
Je n'eus pas la force de répondre : non. Je posai ma bouche dans les frisements blonds de son front, et je répondis :
— Soit!... ce soir je vous attendrai au Plouis. Et je partis, je descendis l'escalier, je traversai
le parc, je remontai à cheval et je galopai jusqu'au Plouis, ne sachant ce qui me troublait davantage, l'anxiété de l'épreuve qui m'attendait le lendemain, ou l'affolement causé par cette idée: « Ce soir, Valentine sera chez moi... et
nous serons seuls. »
Je passai une journée fiévreuse, pendant laquelle, tant bien que mal, s'achevèrent les préparatifs de mon voyage. L'atmosphère était tiède, parfaitement pure. Par les fenêtres aux persiennes entre-bâillées, les massifs m'envoyaient un arôme capiteux de serre en fleur. Quand le soir baissa, je descendis dans le parc. Jç me
LA CONFESSION D UN AMANT 27f
promenai pour disputer au temps ses minutes lentes; j'errai au hasard par les allées jusqu'à l'heure douteuse où le ciel est encore clair au zénith, où la terre est déjà couverte de la cendre fine du crépuscule. Cette heure avait tant de calme que ma fièvre peu à peu s'apaisait, que mon incertitude se fondait dans l'intense besoin de revoir ma bien-aimée, celle que j'appelais la maîtresse de mon esprit. Je songeai que quelques semaines auparavant, j'avais eu un sursaut de mécontentement quand Juste était venu me dire* ici même : oc M me de Saint-Géry est au salon. » Ainsi, mon propre cœur changeait sans cesse, comme une eau où se reflètent des deux eux-mêmes changeants. De la peur de l'amour, j'étais peu à peu venu au désir obscur, qu'on ne s'avoue pas à soi-même.
Quand je regagnai la maison; quand, après un repas léger, je m'accoudai au balcon de ma chambre, les yeux attachés à l'horizon du parc, j'étais absolument calme. Jamais l'approche d'une entrevue avec Valentine ne m'avait donné tant de joie et si peu de trouble. Il était huit heures environ; les branches fléchissantes des mélèzes, les palmes verticales des peupliers se détachaient toutes bleues, sur un ciel rose : puis ce ciel pâlit,
altéra insensiblement ses nuances, revêtit les transparences vertes d'un vitrail, et les arbres, sur ce fond de verre, parurent de noires silhouettes immobiles. L'ombre avait déjà caché les pelouses et les allées : elle semblait monter avec lenteur, s'élever comme une fumée qui peu à peu noya les plus hautes cimes vertes, et confondit enfin en lourdes masses noires les taillis et les bosquets. Les clameurs d'oiseaux s'étaient affaiblies : elles ne furent plus bientôt que des chuchotements, des appels brefs et * bas, longuement espacés, puis cessèrent tout à fait.
Moi aussi, cette nature attiédie et assombrie par le soir m'apaisait : un doigt mystérieux s'était posé sur mon cœur et en alen tissait les vibrations. Je sentais le besoin de ne plus remuer, de ne point parler. J'avais conscience d'atteindre une des haltes heureuses de ma vie.
Encore une fois le ciel changea, se fit bleu. Des croassements mélancoliques s'élevèrent du milieu delà grande pelouse, du point où l'étang se devinait à une tache sombre;.. Et les pelouses, les taillis, les enclos des fermes répondirent par ces notes géminées de flûte et d'harmonica qui sont l'adorable plainte d'amour du crapaud.
Un fil d'argent courbé s'inclinait vers l'horizon,
allait disparaître. Vers le zénith, la première lueur, la planète symbolique du désir, apparut.
Soirs du milieu de l'été, déclin des longs jours agonisants, montée de la nuit vers la coupole du ciel, où s'allument, une à une, les lampes astrales, bien des fois je vous ai contemplés, petit enfant, quand j'en tr'ou vrais furtivement ma fenêtre, avide de sentir vos nuances, vos symphonies, vos syllabisations mystérieuses me caresser, m'envelopper, me pénétrer... Plus tard, dans ce Paris où l'horizon est fermé si vite par les maisons des hommes, votre spectacle amoindri apportait encore quelque tempérament à mes fièvres. Mais jamais je n'ai été plus envahi par vous, plus rasséréné, plus spiritualisé qu'à cette heure singulière, où je vous offrais une âme meurtrie, un cœur moulu comme le froment des Écritures, et par le souvenir de l'amour mort et par l'approche de l'amour nouveau. Si parfaite fut l'accalmie que je n'eus pas même d'émoi quand, après un roulement de voiture, la cloche de l'entrée tinta, quand la porte s'ouvrit, quand j'entendis des pas légers faire craquer le sable des allées, quand sur les marches du perron je reconnus la silhouette de Valentine, que Juste accompagnait. Quelques secondes passèrent encore; puis on frappa chez
278 LA CONFESSION û'UN AMANT
moi. Alors seulement je quittai le balcon. Juste entra, portant une lanterne, et Valentine après lui. Nous nous serrâmes les mains sans parler. Juste demanda :
— Dois-je allumer la lampe ?
Valentine me souffla: ce Non! » à l'oreille.
— Non, répétai- je... Je l'allumerai moi-même, tout à l'heure.
Le domestique sortit; je me trouvai seul avec mon amie, dans la grande pièce qu'éclairait seulement le reflet du ciel, où la lune venait de disparaître.
J'attirai la jeune femme contre ma poitrine.
— Je vous aime; vous êtes toute ma vie...
Elle me répondit :
— Moi aussi, je vous aime, mon ami. Je vous appartiens.
Ce furent toutes nos paroles. Sa tète se penchait, s'appuyait sur mon épaule. Je détachai l'épingle qui retenait son voile, puis la flèche qui fixait son chapeau à ses cheveux. Tête nue, débarrassée du mantelet qui lui enveloppait les épaules, elle me parut plus mienne, presque une épouse. Et je l'amenai par la main sur la terrasse où je m'étais accoudé seul l'instant d'avant.
Maintenant, la nuit triomphait : les pelouses, les fourrés du parc semblaient un gouffre d'ombre, un chaos d'où les hautes cimes d'arbre émergeaient comme des récifs. Seuls, l'étang, au milieu de cet abîme noir, reflétait un morceau du ciel. Les doigts entre-croisés, les joues proches, nous contemplions cette terre léthargique, audessus de laquelle le firmament seul vivait, dans la gloire de ses profondeurs scintillantes. Puis mes yeux se tournèrent vers ma bien-aimée :
elle aussi me regarda. Sa chevelure me paraissait lumineuse, et dans le miroir de ses prunelles je voyais un ciel, aussi profond, aussi illuminé que l'autre.
Je touchai de mes lèvres ces beaux yeux, qui se fermèrent sous mon baiser.
— Je t'aime, balbutiai-je.
Elle se serra contre moi, longtemps, très longtemps. Une émotion mystique nous pénétrait.
Vers l'ouest une étoile se détacha du cristal bleu, monta au zénith ainsi qu'une fusée et s'y éparpilla en étincelles. Nous eûmes ensemble cette pensée, que la terre était morte, que la vie stellaire subsistait seule, et que nous étions seuls à la contempler.
Valentine parla, d'une voix étrangement brisée.
— Je suis heureuse, dit-elle. Si des minutes comme celles-ci pouvaient durer, l'âme s'y consumerait.
Je répondis, ou bien seulement je pensai, je ne sais, tant nos rêves étaient confondus :
— Oui..., cette heure est de celles où l'inconnaissable nous pénètre et ne nous épouvante plus... Regarde ces espaces semés d'étoiles : ils ne nous font plus sentir douloureusement nptre petitesse? Ils semblent au contraire s'ouvrir et luire pour nous, veiller la communion de nos âmes. Ils sont nos complices. N'est-ce pas que nous les aimons ?
Elle répliqua, le front sur mon épaule, de sa voix brisée :
— Comme tu dis vrai! mon ami. J'aime ce ciel qui n'a jamais changé, lui seul, depuis que j'ai appris à le regarder... Toute petite, je le contemplais, et je pensais : Peut-être y a-t-il des esprits pareils aux nôtres, mais sans corps, sans chair souffrante, qui vivent dans ces lumières... S'ils existent, qu'ils sont heureux, ceux-là ! Imagines-tu, Frédéric, une fuite à deux parmi les espaces, une fuite où nous nous tiendrions enlacés, comme maintenant, tandis que toutes les sphères d'or poursuivraient leur course autour
LA CONFESSION d'un AMANT 28l
de nous... Viendra-t-il pour nous, ce momentlà... Dis, mon ami..., le crois-tu?
— Peut-être, répondis-je, divinement troublé par ce rêve. Peut-être nous retrouverons-nous au delà de la mort; peut-être toutes ces légendes de la séparation de l'âme et du corps, puis de leur réunion définitive, sont-elles le symbole de la vérité. Mais il faut attendre sereinement ces choses et n'y point trop rêver.
Une bouffée de brise s'exhala des retraites du parc et fit bruire les feuilles à nos pieds.
— Ah ! murmura Valentine avec la ferveur d'un élan de prière, si nous devons nous retrouver par delà la vie, tous les deux, sans ressentir nos émotions si douloureuses et si délicieuses, sans être attirés exclusivement l'un vers l'autre, si un autre amour, même plus grand, plus universel, doit nous faire oublier que nous nous appartenons, j'aime mieux ne pas renaître, vois-tu... Que Dieu me fasse mourir ici, près de toi, souffrante, ignorante et faible comme je suis, — mais à toi, toute à toi, t'aimant mieux que mon âme, que mon éternité, que tout...
Elle leva sur moi ses yeux pleins de tendresse exaltée; je me penchai, pour la première fois je posai mes lèvres sur les siennes. Je ne sais pas le
temps que dura ce baiser, je ne pouvais pas le rompre; il me semblait que sa douceur aiguë ne renaîtrait plus, plus jamais, une fois nos bouches désunies. Ceux qui n'ont pas, en de pareils instants, senti l'effrayante, l'angoissante envie de se fondre en un seul être désormais indivisible, ne savent pas ce que c'est que d'aimer.
Ce fut la lassitude de nos corps, moins forts que nos rêves, qui nous sépara... Déjà, l'inquiétude, le trouble, nous envahissaient; et cette seule union de nos lèvres nous avait ramenés sur la terre, qu'un instant nous avions vraiment sentie fuir, comme si nous avions repoussé du pied le globe noir où l'humanité souffre et s'agite. Quelques secondes, nous restâmes immobiles, sans nous toucher, regardant un horizon que nous ne voyions plus. Puis le besoin de ressusciter l'extase de tout à l'heure m'aiguillonna, et de nouveau j'attirai Valentine contre moi. Je la sentis tremblante. Je mouillai mon visage aux larmes qui roulaient de ses yeux, et ce froid de larmes me glaça. Elle prononça d'une voix si faible que je l'entendis à peine.
— Je t'en prie..., mon ami..., aie pitié de moi... 11 me semble que c'est mal, ce que nous avons fait.
Et moi-même, au moment où elle disait cela, où le désir me tenaillait, je pensais comme elle, sans que ma raison pût me dire pourquoi « c'était mal ce que nous avions fait! » Je sentais bien que depuis ce baiser, depuis cette joie de chair que nous nous étions donnée l'un à l'autre, notre amour avait un peu déchu, et que j'avais un peu amoindri celle que j'aimais.
• Cette pensée que je diminuais Valentine, que je la ravalais aux égarements de l'amour vulgaire, mêlée peut-être à une brusque remontée des mauvais souvenirs, me donna le courage de la respecter. Je rentrai un moment dans ma chambre; je rafraîchis mon visage; j'allumai la lampe.
Quand elle aperçut la lumière, Valentine me rejoignit... Elle était très pâle, et les larmes qu'elle avait versées lui avaient rendu les yeux douloureux d'autrefois.
— Non! pensai-je, je ne ferai pas déchoir cette âme choisie !
Silencieusement, elle remettait son chapeau devant la glace; elle rattachait sa voilette. Malgré moi, une comparaison s'imposait entre elle et l'autre femme à qui j'avais vu faire ces choses. Et ce rapprochement m'était odieux. Je me répétai, plus fermement :
— Non, je ne ferai pas cela !
Maintenant elle était debout, ne bougeait plus. Je voyais dans la glace le reflet de son adorable visage.
J'allai près d'elle; elle se retourna aussitôt avec un effarement de défense qui me désola.
Je tombai à ses pieds, j'appuyai mon front contre ses genoux.
Elle balbutiait :
— Frédéric..., Frédéric..., relevez-vous, je vous
en prie.
Mais je dis :
— Pardonnez-moi.
Elle s'inclina, me baisa au front, à travers le tissu de sa voilette.
— Relevez-vous, fit-elle, je vous aime...
Et d'une voix remise, elle ajouta:
— Voulez-vous sonner?...
J'obéis.
— Vous partez? dis-je.
— Oui, il est tard ; voyez : plus de onze heures.
Juste ouvrait la porte, Valentine me dit à voix basse, en me tendant la main :
— Ne descendez pas, je ne veux pas ! Adieu !
Je compris qu'elle s'effrayait d'être seule à mes
LA CONFESSION D'UN AMANT 28f
côtés, dans l'ombre du jardin. Elle n'avait plus confiance en moi.
— Soit, répliquai- je... Adieu.
Je baisai sa main. Elle me sourit et sortit. Je courus au balcon. J'entendis son pas léger suivi du pas pesant de Juste; tous les bruits du départ résonnèrent dans la nuit, jusqu'au dernier, qui vibra comme un. glas : la porte du parc qui se refermait.
" ! 5j£ 'arrivai à Paris, dans la matinée du ■ %jk lendemain, le corps épuisé, mais l'âme w C£$ i ferme, soutenue par la pensée que Valentine m'aimait et que ma vie lui appartenait. Quant à la démarche actuelle, je la considérais comme un devoir de conscience, rien de plus.
Pas un instant je ne redoutai que l'ancienne plaie se ravivât.
Elle devait se rouvrir pourtant, et saigner encore. Quand la maison de la rue Madame m'apparut, quand je montai l'escalier large et sourd qui menait à mon appartement, je constatai une fois de plus que les milieux étaient plus puissants que mes résolutions, et ce fut avec des
crispations de cœur que je pénétrai chez moi. « Ainsi, pensai-je, je croyais que rien de ma vie n'était demeuré là, et je me trompais. Un peu de moi-même, quelques lambeaux de mon cœur y sont attachés; et je suis saisi d'une commisération égoïste en retrouvant dans cette maison déserte le fantôme de l'autre moi-même qui a vécu, aimé, souffert ici. » A demeurer, le front dans mes mains, assis aux mêmes places que naguère, ce fantôme prenait peu à peu plus de réalité; je sentais que la personnalité d'autrefois me ressaisissait, se substituait à la mienne, et que l'étranger c'était maintenant l'autre moi que j'avais laissé au Plouis, si près et si loin...
Mon domestique apporta ma valise et la disposa; ses questions me rappelèrent aux présentes nécessités. Je m'assis à ma table de travail, — cette table qui évoquait le premier remords de mon passé; j'écrivis rapidement un mot pour Francis O'Kent. Je lui demandais un rendez-vous le soir même. Il était à Paris, je le savais, ou du moins sa dernière lettre était datée de Paris, d'un hôtel voisin du Panthéon.
Au moment de me rendre chez les Maleserre, je fis cet acte étrange, que peu de gens comprendront, je crois : je m'agenouillai, comme pour
prier, et dans cette posture d'adoration, je conversai avec Valentine de même que si elle eût été près de moi : je lui dis que je n'aimais qu'elle, que je lui appartenais ; que rien dans la vie ou dans la mort ne pouvait séparer mon cœur d'avec le sien. Et, tout de suite après cette prière, sans toucher au repas qu'on m'avait préparé, je repris le fiacre qui m'attendait et me fis conduire boulevard Latour-Maubourg.
Devant la porte de l'hôtel, je remarquai un épais lit de paille étendu, sur toute la longueur du mur. La cour, le jardin, la maison me parurent comme endeuillés. On me laissa au salon, dans une obscurité presque complète. Peu d'instants après la porte s'ouvrit et Hector de Maleserre parut.
J'allai à lui. Il me prit les deux mains, et dit seulement :
— Je suis bien cruellement frappé, mon ami.
Je n'ai plus d'espoir.
Je le questionnai avec effort sur la maladie de M me de Maleserre.
— Qui sait? répliqua Hector. Les médecins n'y entendent guère, ou bien ils ne veulent pas me dire la vérité, de peur de m'effrayer. Quoi qu'il en soit, cela dure depuis un an. Il y a eu, à
l'origine, des abus de stupéfiants, suivis de désordres du coeur, de maladie de nerfs. On ne sait... Elle s'en va d'un mal qui n'a pas de nom.
Un grand silence s'établit entre nous. Maintenant que nies yeux s'accoutumaient à la deminuit du salon, je distinguais le visage ravagé, la barbe inculte d'Hector.
Il se leva brusquement et me dit :
— Montons...
Je le suivis jusqu'à la chambre de Marie-Thérèse. Il me semblait que je rêvais, que tout ce que je voyais n'était pas réel; j'attendais, en marchant d'un pas de somnambule,, la secousse qui allait me réveiller.
Mais quand j'eus franchi la porte, quand le spectacle de cette chambre de malade me fut, d'un coup, entré dans les yeux, je reçus un choc si violent, qu'il me figea sur place... Pourquoi Hector ne m'avait-il pas prévenu?... Là, dans ce lit qui avait bercé nos caresses, je voyais sur les oreillers froissés une tête de femme. endormie, et — suprême horreur — cette femme était vieille. Oui. Les mèches de cheveux qui s'échap* paient du bonnet de dentelle étaient grises. Les traits étaient méconnaissables, détendus, ridés. Jamais l'effondrement de la vie humaine dans
l'abîme de la mort ne m'était apparu avec ce resplendissement d'épouvante. Je m'approchai, attiré par une affreuse curiosité, tandis qu'Hector s'appuyait au bois du lit... Je me penchai sur le visage assoupi. L'expression de la douleur survivait à la conscience; mais ce n'était pas ce reflet de souffrance qui me terrifiait. Sous ce masque de mort, je revoyais les lignes, les nuances dont le sortilège m'avait surpris et gardé si longtemps. Ces paupières flétries avaient battu près des miennes ; j'avais plongé mes narines dans la soie brune de ces cheveux décolorés; et ces lèvres froides, fendillées, avaient électrisé les miennes. Jeunesse, ensorcellement du désir, beauté, qu'était-ce donc que tout cela? Le temps qui m'avait épargné avait suffi à dissoudre le corps charmant auquel je m'étais tant de fois éperdu* ment enlacé!
Hector, qui me regardait, lut mes émotions sur mes traits. II dit à voix basse :
— Comme elle est changée!
Et je répondis, sans chercher de misérables atténuations :
— Oui, c'est affreux.
— Tu vois, reprit*il, elle dort ainsi, presque sans intervalle. C'est l'effet de Tantipyrine prise
à haute dose..., le seul moyen que nous ayons de l'empêcher de souffrir. Au moins, comme cela, elle oublie!...
... Mais, depuis quelques instants, le visage de Marie -Thérèse était agité de tremblements. Évidemment, dans son sommeil même, elle percevait une présence insolite. Elle ouvrit les yeux, et, comme il suffit d'un rais de soleil entre deux nuages pour transformer un paysage, ces yeux rendirent au visage flétri par l'attouchement de la mort sa jeunesse et sa séduction. C'est qu'ils étaient restés jeunes; c'étaient encore les yeux de ma maîtresse, de la toute jeune femme qui autrefois ih'attirait sur ses genoux pour me caresser.
Elle les fixa sur son mari, puis sur moi, et subitement se dressa à demi sur son séant.
- — Frédéric... C'est toi!...
Hector, à cet élan, avait eu une crispation du visage. Marie -Thérèse comprit sans doute qu'elle lui avait fait du mal, car elle tourna vers lui un regard où, pour la première fois, je lus une réelle affection, et elle lui tendit sa main, si maigre.
— Je vous remercie, fit-elle, mon ami. Vous êtes très bon.
Hector cacha sa tête dans l'oreiller, tout près de celle de sa femme. La malade me considéra
quelque temps; puis elle ramena ses yeux sur sa poitrine, sur ses bras.
Et je devinai qu'elle souffrait, plus que de mourir, d'être vue ainsi, dans la déchéance de sa grâce de femme:
— Qu'allez-vous penser de moi, murmurat-elle? Je ne vis déjà plus... La mort devrait nous prendre tout d'un coup et ne pas faire de nous une ruine avant de nous achever.
Je balbutiai :
— Marie!...
Jamais je n'avais compris si cruellement la vanité des consolations.
— Grâce à Dieu, reprit Marie -Thérèse, je ne regrette pas de partir... Je n'aurais plus le courage de recommencer à vivre.
A ce moment, Hector, suffoqué par les larmes, quitta la chambre. Moi, je restai.
Elle me regardait avec ces admirables yeux, toujours pleins de jeune passion; elle me tendit ses bras, d'un mouvement gracieux comme autrefois.
— Tu n'as pas changé, fit-elle... Tandis que je souffrais, tu restais calme... De quelle argile es- tu donc pétri, toi que le plus violent amour qu'ait pu te donner une femme n'a pas fait aimer?...
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Je voulus parler; elle mit une main sur ma bouche.
— Non..., ne dis rien. Tu vas mentir; ou bien tu vas me dire des paroles si froides qu'elles me gèleront le cœur... Vois-tu, nous ne sommes pas pareils tous les deux... Tu vivras sans que le souvenir de ce que tu as éprouvé pour moi te trouble, tandis que moi..., tu vois, j'en meurs... Et pourtant je n'ai plus de désir...
Elle se recueillit un instant, puis elle ajouta, avec un éclair de joie effrayante dans le regard :
— Oui, je salue la mort, qui me délivre de moi-même. Regarde! Elle a vite fait sa tâche. Elle a commencé par détruire en moi tout ce qui pouvait être un instrument d'amour, elle a fait de moi une vieille femme qu'on ne peut plus désirer... Alors seulement elle a glacé mes sens, elle m'a délivrée de ces affreux troubles de chair qui m'ont aiguillonnée pendant ma jeunesse... Il ne reste plus de vivant que le cerveau qui se souvient; et bientôt lui aussi sera mort tout à fait.
Des sanglots de pitié montaient à mes lèvres.
— Pauvre enfant, reprit Marie-Thérèse. Tu n'étais pas fait pour être l'amant d'une femme comme moi... Il t'aurait fallu rencontrer une
jeune fille, — comme Claire, — que tu as laissée passer et qui est mariée. Je n'ai mis que du troublé dans ta vie, dans ton âme si religieuse. Ah! je l'ai toujours vu, va, et c'a été mon tourment pendant que je t'aimais... Me pardonnes- tu, maintenant ?
Je la regardai au fond des yeux, et, gravement, comme on prononce un serment, je répondis :
— ui, je te pardonne.
Et j'ajoutai:
. — Toi aussi, je t'ai fait souffrir. Oh ! j'ai pensé à cela souvent depuis notre séparation. Tu m'as aimé; tu m'as donné l'incomparable don; et moi je t'ai fait du mal en enfant qui ignorait le cœur humain et la douleur humaine. Je t'ai fait de
cruelles blessures; à présent, je ne me conduirais plus comme en ce temps-là. Il faut que, toi aussi, tu me pardonnes...
La vie a de ces arrêts, où, brusquement, un éclair illumine les profondeurs de notre conscience... Maintenant, je voyais réellement l'âme de Marie -Thérèse, qui voyait la mienne, et ces deux spiritualités s'unissaient plus étroitement que ne s'étaient jamais unis nos corps périssables. La meilleure communion des êtres humains est celle de la misère et de la pitié. Je pensai alors
LA CONFESSION D UN AMANT 29f.
qu'un autre avait aussi souffert par nous, et que lui ne nous avait pas pardonné.
— Et Hector? murmurai-je. Sait-il?
— Non,répliqua-t-elle... Il ne croit pas qu'entre nous il y ait eu autre chose qu'une tentation... Mais il ne faut pas qu'il sache... Tu me jures de ne jamais lui dire... ?
Hector rentra à ce moment. Marie-Thérèse lut mon serment dans mes yeux.
En voyant cet homme excellent que nous avions trahi, le seul qui n'eût pas de reproche à. se faire, le besoin nous venait de recevoir de lui ce pardon que nous nous étions donné, l'un à l'autre, et sans doute le geste de nos mains tendues vers lui eut son éloquence, car il le comprit,
— Oh! fit-il, répondant aux paroles que nous n'avions pas dites : depuis longtemps, moi, j'ai pardonné... Est-ce que nous sommes coupables quand cette force dévergondée de l'amour nous possède?... Si je n'avais pas été là, moi, peutêtre auriez-vous été heureux ensemble. Je vous absous. Comme le disait ton aïeule, Frédéric, — il n'y a pas de dernier pardon, car il faut toujours pardonner.
La garde entra, apportant la potion d'antipyrine aconitée. Après avoir bu, la malade s'étendit
sur les oreillers. Bientôt ses paupières s'abaissèrent.
— Elle dort, fit M. de Maleserre. Viens.
Nous quittâmes la chambre, moi jetant encore
un regard à l'être mortel qui, sans doute, m'avait donné le plus d'amour.
Hector et moi, nous nous regardâmes un instant; puis follement, passionnément, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre.
— Tu repars aujourd'hui? demanda Hector.
Et moi, avec je ne sais quelle peur qu'il ne me
retînt, qu'il ne me demandât de revenir, je répondis :
— Oui... Tout à l'heure... Ce soir je serai au Plouis.
e regagnai la rue Madame, brisé par iijm cette entrevue. Je me souviens que >^3S[ pendant le trajet j'accrochai toutes mes forces de désir, tout ce qui me restait d'espoir à ceci : trouver une lettre de Francis en rentrant chez moi. Je n'en trouvai pas, et cela acheva de m'abattre. Je ne pus prendre sur moi d'attendre le courrier suivant; je sortis de nouveau, je me rendis à l'hôtel. O'Kent était parti depuis cinq jours, sans laisser d'adresse; mais il devait revenir, car quelques vêtements étaient demeurés dans sa chambre. La patronne ajouta que : « M. Francis, depuis qu'il logeait à l'hôtel, avait l'habitude de
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s'absenter comme ça, de temps en temps... »
Ainsi, tout appui me manquait.
Je songeai à retourner au Plouis. N'avais-je pas rempli mon devoir dé conscience, n'étais-je pas libre? Oui, assurément. Mais retrouver Valentine et me reprendre à l'amour réapparaissait comme une tâche au-dessus de mes forces. Il y a sans doute, pour les âmes comme pour la matière, une limite d'élasticité au delà de laquelle elles ne retrouvent plus leur forme primitive. Quoi qu'il en soit, je voyais maintenant les choses avec d'autres yeux. Je pensai à la scène d'extase de la veille, à cet amour en face des étoiles, à cette minuté indicible où nous avions senti la terre 6e détacher de nos pieds mortels. Je murmurai, comme on dirait d'un autre : ce Quelle folie!... » Puis mes rêves se brouillèrent. Une légère hallucination s'empara de moi. Elle me montrait Valentine étendue sur un lit pareil à celui où j'avais vu Marie -Thérèse, — Valentine mourante, — ec il me semblait que c'était encore ma faute... Ma seule consolation était d'avoir respecté M me de Saint-Géry; je crois que si je l'avais possédée, rien en ce moment ne m'eût empêché de mourir...
Comment deux jours et deux nuits passèrent-* ils sur moi sans, achever de me briser? Deux
LA CONFESSION t> UN AMANT 299
jours et deux nuits où je ne connus pas le sommeil, où ma pensée unique fut une attente, etl'attente de je ne savais quoi ? Quand soudain, au milieu de cette prostration, la porte de mon cabinet s'ouvrit, et que, du divan où j'étais étendu, je vis se refléter dans la glace le rude visage de Francis O'Kent, mon émotion fut telle que, sans pouvoir trouver une parole, je me précipitai dans ses bras et j'éclatai en sanglots.
Francis, plus troublé qu'il n'eût voulu le paraître, me questionnait avec douceur :
— Eh bien ? qu'est-ce donc ? Encore du chagrin? C'est ta nouvelle passion qui te tourmente?...
Lorsque j'eus bien pleuré, je pus parler. Je n'étais plus seul; je me sentais incomparablement plus fort. Je fis le récit de ce qui s'était passé au Plouis et à Paris depuis que je n'avais vu mon ami. Francis m'interrompait de temps à autre pour me faire préciser une émotion, l'effet produit sur moi par les événements... On eût dit d'une auscultation de l'âme.
11 me demanda :
— Maintenant, que vas-tu faire ?
J'eus un geste de découragement;
— Je n'en sais rien. Je n'ai plus de volonté.
— Eh bien, répondit Francis, si tu veux te fier à moi, je crois pouvoir te donner un conseil et le moyen de le suivre... Mais remettons cet entretien; tu n'es pas en état de prendre une résolution. Tu es tout pâle; tu as l'air de n'avoir pas mangé ni dormi depuis huit jours. Sortons d'ici d'abord. Tu ne reprendras pas pied sur ce sol mouvant.
Il me prit par la main, m'entraîna dans la serre. Il fit glisser un des panneaux vitrés. L'air tiède nous caressa le visage; devant nous, les grasses verdures du Luxembourg s'étendaient à perte de vue jusqu'aux ballons émergeants de l'Observatoire. La lumière vibrante de juin baignait tout cela.
— Regarde, fit O'Kent, de ce ton emphatique qu'il prenait souvent. Vois cette splendeur; le monde n'a pas changé parce que tu as une névralgie mentale. Tu as vingt-sept ans, tu es libre, l'été est en fleur, et tu veux mourir? Allons, mon enfant, sois courageux. Je te dis que je puis te sauver.
... Nous partîmes ensemble. Où m'emmena Francis, je n'en sais rien. Je me rappelle seulement que nous prîmes un train, que nous gagnâmes une forêt des environs de Paris,
où la solitude était absolue. Mon maître me fit marcher longtemps; il parlait beaucoup, mais sans effleurer les régions endolories de mon cœur.
Cette marche forcée me donna un peu d'appétit, que je rassasiai à l'auberge où il me conduisit eiisuite... La chaleur, la promenade, les insomnies récentes, agirent alors ensemble sur moi. Francis, qui m'observait, cessa bientôt de me parler. Je m'endormis sur ma chaise.
On me transporta sur un lit, dans une chambre de l'auberge, sans me réveiller; j'eus seulement conscience qu'on me maniait... Je dormis longtemps. Quand je rouvris les yeux, les vittes aux rideaux de calicot étaient roses du soleil déclinant, et, près de la fenêtre, je vis Francis O'Kent qui lisait.
Il tourna les yeux vers moi, se leva, vint à moi...
— Eh bien ! murmura-t-il, tu es reposé ?
Je lui souris tristement.
— Oui, je me sens mieux. Comme tu es bon de m'avoir si bien soigné!
Il approcha une chaise et s'assit près de mon chevet.
— Ecoute, fit-il. Le temps nous presse; il va
falloir rentrer à Paris si nous ne voulons pas coucher ici. Comment te sens-tu ?
— Beaucoup mieux. Ce sommeil m'a fait un grand bien.
— On peut te parler sérieusement sans te bouleverser?
— Oui. Je suis calme et j'ai du courage.
Il se rapprocha encore et commença lentement, presque à voix basse. Accoudé sur le traversin, je l'écoutais. L'ombre s'infiltrait peu à peu par les fenêtres, et bientôt je ne distinguai plus son visage.
Il parla longtemps. Il résuma ma vie depuis le moment où nous nous étions séparés au collège* jusqu'à l'heure actuelle, et jamais cette vie ne m'avait paru si vide, si criminellement égoïste qu'à travers ce récit... Rien! je n'avais rien fait, — ■ que du mal à mes semblables et à moimême; je ne pouvais même pas mettre une action utile ou généreuse en balance avec tant d'œuvres mauvaises !
— Je ne te fais point de reprochée, poursuivit Francis* Mon avis, tu le connais : de pareilles épreuves éont utiles, elles forgent l'âme pour la vie, mais à la condition de ne pas durer toute la vie. Je t'ai promis un conseil, le voici : profite du
dégoût de l'amour où t'ont mis les derniers événements pour faire un grand acte de renoncement... Ne retourne pas au Plouïs : si tu y retournes, c'en est fait de toi. Tii séduiras cette femme que tu ne peux pas épouser; çlle aura des remords; tu la quitteras un jour, ce qui la tuera : et tes années coulant ainsi, parmi des agitations stériles, tu seras tout surpris un jour de te trouver ejp pleine vieillesse > avec un cœur d'enfant impuissant. Ne retourne pas au Piouis.
Je l'interrompis.
. — Mais alors, où aller? Que faire ?
— Je t'ai dit que je te donnerais le remède avec le conseil, répliqua O'Kent... Il ne faut pas que tu demeures à Paris; c'est trop près, de Rouen* Il ne faut pas même que tu restes en France. Dans quelques jours je vais partir pour l'Irlande. Un mouvement s'y prépare, auprès duquel ceux des dernières années n'auront été que des jeux d'enfants, après lequel l'Irlande sera morte ou libre* Viens avec moi* Quand tù Verras de près notre œuvre, quand ton cœur battra pour nos misères et pour notre espoir* quand tu auras donné ton effort à ceux qui sou£ firent, va! tout ton passé de femmes et de rêves
te paraîtra bien frivole et bien indigne. Tu regarderas en arrière et tu diras : « Ce n'était que ça!... » Parle! viens- tu avec moi?...
Il s'était levé; il était debout près delà fenêtre ouverte; sa voix s'était enflée à mesure que sa parole devenait déclamatoire; et la silhouette de cet ouvrier de la liberté, de ce travailleur désintéressé et opiniâtre, était grandiose sur ce fond de crépuscule. à
Il attendit ma réponse quelques secondes. Puis, comme je me taisais, il revint au lit où j'étais étendu, et dit, la voix changée :
— Eh bien? tu ne réponds pas? Tu refuses ?... Me suis-je trompé ?
Alors, se penchant sur moi, il vit que je pleurais. Toute cette vie sentimentale dont il m'avait parlé avec tant de mépris, elle avait surgi du passé à ses paroles, et c'était la vision d'une vallée parcourue parmi les ronces, les cailloux tranchants, mais sous un ciel illuminé, vers des horizons merveilleux. Sans doute }'avais souffert, sans doute j'avais failli, sans doute j'avais dépensé ma force et ma pensée sans profit pour mes semblables; mais au moins j'avais vécu, j'avais connu des minutes d'égoïsme si exalté qu'il atteignait l'extase. Maintenant que tout cela allait s'éloi-
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LA CONFESSION D UN AMANT }Of
gner, qu'une voix me disait : ce Tout cela ne se recommence pas! » j'aurais voulu tendre les bras vers mon jeune passé, retenir par un pan de leurs robes Marie-Thérèse, Valentine, la Femme,, le cher Fantôme qui s'enfuyait...
Francis me considéra quelques instants, fit quelques pas vers la fenêtre en sifflant un air, puis se retournant brusquement :
— Allons! dit-il, il est temps de rentrer à Paris.
Je me levai, j'allai m'appuyer sur son épaule, en disant :
— Restez avec moi. Ne m'abandonnez pas cette nuit. Si vous me laissez seul, j'aurai encore envie de mourir. «»
— Soit, répliqua-t-il plus doucement. Mais parlons.
J'ai gardé un souvenirdouloureuxde ce voyage. Ni dans le compartiment, ni dans le fiacre, Francis ne prononça une seule parole. Je me. sentais amoindri à ses yeux. Et vraiment je méritais le mépris de cet homme stoïque. Nous atteignîmes ainsi la rue Madame. Il était onze heures du soir environ.
Gomme nous refermions la porte d'entrée, le concierge me remit une dépêche.
— Elle a été chercher Monsieur à Rouen, fit-il, sa calotte à la main. On nous la renvoie par la poste.
Je pris le papier bleu en tremblant. Dès que nous fumes dans mon cabinet, je tendis la dé-; pêche à Francis.
— Ouvrez-la, je n'ai pas le courage...
Il fendit la bande et lut tout haut :
a Reviens vite... Marie-Thérèse morte cette nuit. »
Je sentis que je pâlissais; je balbutiai :
— Morte!... cette nuit!...
Et le mot de Mort m'apparaissait comme une chose, comme un être qu'on voit avec les yeux, qui est près de vous, qui va vous toucher.
— Eh bien! eh bien! dit O'Kent... Sois courageux... Tu savais bien que c'était une question d'heures...
Je me laissai tomber sur une chaise, sans répondre.
— Je vais envoyer ton domestique à l'hôtel de Maleserre, reprit Francis, pour t'excuser et expliquer comment tu viens seulement de recevoir une dépêche qu'on t'a adressée hier matin. Quant à toi, tu es hors d'état de sortir maintenant... Couche-toi, tâche de dormir. L'enterrement aura
probablement lieu demain. Il est convenable que tu y assistes.
Je me laissai conduire à mon lit, déshabiller, coucher comme un enfant. Francis s'installa prèsde moi et se mit à écrire des lettres. La fièvre me chatouillait les doigts ; une chaleur insupportable m'obligeait à changer de position dans mon lit,, à chaque seconde. Je dormais aussi, mais par petits sommes instantanés, qui n'engourdissaient mon cerveau qu'un instant et me laissaient le doute d'avoir rêvé. Une fois, en rouvrant les yeux, je me trouvai dans l'obscurité. Un souffle régulier rythmait le silence. Je frottai une allumette : Francis dormait dans un fauteuil, à côté de moi. Je me levai furtivement : j'allai coller mes lèvres à la carafe, car j'étais dévoré de soif. La fraîcheur de l'eau m'apaisa un peu. Je parvins à rester immobile, et insensiblement le sommeil me.
gagna, d'abord incertain, posé sur ma pensée comme un insecte fugace, puis profond, léthar-. gique, semblable à celui que j'avais eu à l'auberge, dans l'après-midi.
Ce fut Francis qui me réveilla, vers huit heures du matin. Il demanda :
— Comment vas-tu ?
— Assez bien, répliquai-je. J'ai seulement un
peu de fatigue... Est-on venu de chez les Maie* serre ?
— Oui, le service a lieu ce matin, à dixheures. Puisque tu es calmé, habille-toi. Je t'accompagnerai.
Il disait vrai, j'étais calme; et ce calme m étonnait moi-même, m'inquiétait presque. J'essayai de regarder dans mon cœur, de m'expliquer ce qui s'y passait; il me semblait par moments que j'assistais, en étranger, à une funèbre aventure qui ne me touchait pas.
Francis m'observait et parlait peu.
— Il faudra probablement nous séparer pendant la cérémonie, me dit-il au moment où nous montions en voiture. Mais ne t'inquiète pas de moi. Je m'arrangerai de façon à ne pas m'éloigner; j'aurai tout le temps les yeux sur toi.
Je lui pressai la main. Le mot de la veille me revint aux lèvres :
— Comme vous êtes bon, mon ami !
Il répliqua :
— Je ne vois pas que ce que je fais pour toi soit bien extraordinaire.
Devant la véranda de l'hôtel Maleserre, la foule des assistants encombrait la cour, savants et gens
du monde mêlés. Le ciel était pur et déjà il faisait lourdement chaud.
Je me frayai un passage. J'allai rejoindre Hector, débout dans le vestibule, près du catafalque. Quelques instants après on leva le corps; le maître des cérémonies me fit prendre la tête du cortège à côté de mon cousin.
L'église est toute proche: Saint-Pierre-du-Gros- Caillou, véritable église de province, bien digne de ce quartier bizarre où derrière les hôtels princiers s'ouvrent des rues de popuiaceet.de misère. On l'avait ornée pour la cérémonie. Durant les cinq quarts d'heute que je passai là, près du cercueil qui contenait le corps de ma maîtresse; durant le trajet de Péglise au cimetière Montparnasse, même aux suprêmes minutes, quand la boîte de chêne glissa dans la fosse, ma sécheresse, mon inertie de cœur ne se démentirent pas. J'aurais voulu, oh ! au prix de ma vie, trouver de l'émotion, et pleurer. Je ne pouvais pas. Il y avait un voile tendu devant ma sensibilité •' quelque chose comme ces toiles grillées des lampes de mineur qui séparent le feu des gaz inflammables.
Au moment où la première motte de terre tomba sur le cercueil, je levai les yeux sur mon
3IO LA CONFESSION d'un AMANT
cousin. Il avait les traits contractés par une grimace de patient qu'un chirurgien opère; il me regarda : sa bouche remua comme pour parler, mais n'articula aucun son.
Les fossoyeurs s'écartaient du trou béant. Le pinceau bénit passait de main en main. En me retournant pour le donner, je vis que Francis O'Kent me suivait.
Puis la foule des assistants commença à s'écouler, à se clairsemer dans les allées, entre les arbres. La chaleur devenait accablante... Et je m'aperçus que je restais seul près du tas de terre remuée, seul avec M. de Maleserre, et Francis à quelques pas derrière nous.
Alors, brusquement, la main d'Hector s'abattit sur mon bras, et il me dit, la voix hachée, en me regardant au fond des prunelles :
— Frédéric..., nous allons nous séparer..., nous ne nous reverrons peut-être pas... Tu sais..., le jour où je vous ai trouvés dans le petit salon..., tous les deux..., je t'ai dit que je ne voulais pas te demander si tu avais été son amant, que je trouvais ça bête et cruel...
Je l'interrompis d'un cri, d'un cri de blessé :
— Hector!
Je devinais ce qu'il allait dire; je pensais sa
LA CONFESSION d'un AMANT }lj
pensée. J'aurais voulu lui clore la bouche, de force, — ou fuir, ne pas l'entendre.
— Eh bien, reprit-il, toujours haletant..., depuis des mois..., cette question que je ne t'ai pas posée, elle est là..., dans ma gorge. Je n'en puis plus... C'est fou, c'est cruel... N'importe. Devant cette tombe, réponds-moi... Jure-moi que tu n'as pas été son amant!...
Quelle force intérieure parla avec mes lèvres, sans que j'eusse pensé, ni voulu? je m'entendis répondre :
— Non!... Je vous le jure...
Au même instant, je chancelai... Hector s'éloignait avec des gesticulations de fou, disant: « Merci!... merci!... »
Francis s'élança, prêt à me recevoir :
— Eh bien, fit-il, que se passe-t-il?
Je me cramponnai à son épaule.
— Emmène-moi! emmène-moi!...
Il me soutint jusqu'à la voiture, qui partit tout de suite. Dès que je fus assis et que j'eus la sensation de la vitesse, une sueur glacée me mouilla tout le corps... Après, je n'éprouvai plus rien.
Francis m'a conté que j'eus trois jours de délire, où les paroles les plus incohérentes affluèrent
à mes lèvres, mêlant les noms de Marie-Thérèse et de Valentine dans des explosions de désespoir et des imprécations contre moi-même.
Quand je repris connaissance, et ce retour fut aussi subit que la crise, — je retrouvai Francis à mes côtés. J'étais tout à fait calme, avec toute ma mémoire, mais le cœur frigide et désert. On eût dit que les quelques mots, brefs, terribles, échangés au cimetière, avaient allumé un incendie où toute ma sensibilité s'était consumé d'un coup. Je me sentais les reins brisés, une impuissance complète à l'amour, et la pensée même m'en faisait peur, une peur de convalescent devant les problèmes qui ont amené la méningite.
Peu à peu, cependant, je. constatai que mes souvenirs n'étaient pas dangereux : car, lorsque je les évoquais, je ne recevais plus ce choc intérieur qu'un nom, un visage, une odeur provoquaient naguère. Je remontai ma vie récente, étape par étape; je n'avais qu'à baisser les paupières pour revoir l'amie absente, ses yeux pâles et bleus, la cendre d'or de ses cheveux, ses lèvres étroites et l'ivoire menu de ses dents : une tendresse profonde jaillissait, aussitôt, pour elle, des profondeurs de mes entrailles; mais en même temps je pensais : « C'est fini..., fini
pour la vie... Jamais je ne recommencerai ce que j'ai fait... »
Et la fin de Marie-Thérèse m'apparaissait dans un retour d'épouvante : et c'était, dans ma bouche, comme le goût de cendre des fruits de Sodome.
Ma première journée de convalescence s'acheva parmi ces pensées, que je ne confiai point à O'Kent : elles se développaient aii dedans de moi, tandis que nous parlions d'événements indifférents, comme si nous eussions secrètement* consenti une trêve.
Mais le soir, à l'heure du repos, — nous regagnions la rue Madame après une promenade achevée dans le silence, — je lui dis :
— Francis, si vous y consentez encore, je partirai avec vous quand vous voudrez.
Il m'observa un instant.
— Je vois bien que tu es calme..., aujourd'hui, fit-il. Mais demain ? Oublies-tu qu'il y a quelqu'un au Mont-aux-Malades qui t'aime, et qui t'attend?
Je secouai la tête.
— Je ne retournerai pas de longtemps au Mont-aux-Malades... Si vous refusez de me prendre avec vous, je quitterai la France, tout seul.
— Soit! répliqua Francis.
Il tira deux lettres de sa poche et me les tendit.
— Lis d'abord ceci : tu comprendras le scrupule qui m'avait fait attendre ta pleine guérison...
Je fendis les enveloppes. Elles contenaient deux lettres de Valentine, arrivées Tune le matin de l'enterrement, l'autre le surlendemain : toutes deux imprégnées d'anxiété, de reproche tendre.
En les lisant, j'eus la sensation d'une musique lointaine, naguère goûtée, puis désapprise, presque oubliée.
Je refermai les deux lettres.
— Eh bien ? interrogea O'Kent.
— Eh bien, mon ami, je vous le répète : si vous y consentez toujours, je partirai avec vous, quand vous voudrez.
Il parut surpris et touché. Quelque temps il se promena dans la chambre, sans parler. Puis :
— Écoute, Frédéric, fit-il... Tu sais que t'avoir près de moi, t'associer à ma vie, c'est mon plus cher désir... Mais, que veux-tu? Je t'ai connu si captif de tes émotions, si affolé par la femme, que j'ai peur d'un réveil de sensibilité. Laisse-moi éprouver la solidité de ta résolution... Je te quitterai demain matin..., je pars pour Bruxelles où je resterai six jours. Demeure ici pendant mon absence; réfléchis longuement, pèse les conséquences de ta décision. Répète-toi bien que si tu
LA CONFESSION D UN AMANT }If
n'es pas disposé à donner ta fortune, ton temps, même ta vie, ce n'est pas la peine de nous suivre... Quand je reviendrai, tu me diras le résultat de tes réflexions : et je te promets que si tu n'as pas changé d'avis, je te répondrai : ce Partons. »
Je répliquai :
— Soit. J'accepte. Je suis sûr de ma fermeté. Mais n'êtes-vous pas sans pitié de me laisser seul, si longtemps, en proie à mes souvenirs?...
O'Kent répondit :
, — Fais comme les novices : avant de prendre la robe de rédemption, examine ta conscience. Recommence le voyage de ton passé. Tu sauras mieux la valeur de ce que tu renonces, lorsque tu auras, comme dit Amiel, fait le testament de ta pensée et de ta vie.
... J'ai suivi ce conseil... Dans une solitude absolue, jalouse, j r ai refait le voyage du passé, ou plutôt j'ai revécu les années chères et coupables où mon cœuç fut meurtri et aguerri. Me voici au bout de cette enquête; cependant, les jours d'absence ont coulé. Francis revient dans quelques heures : il trouvera mieux affermie ma résolution de le suivre. S'il restait en moi quelque ferment de sentimentalité, l'examen de conscience
}l6 tA CONFESSION d'un AMANT
minutieux que j'achève l'a détruit. Jamais je n'ai vu si clair dans mon passé, ni, je crois, dans mon avenir.
Le passé a été dur et pourtant je l'aime encore, comme on aime son propre corps de poussière, comme on aime la nature et la vie. Je viens de trancher d'une main qui n'a pas tremblé le dernier lien qui m'attachait à lui: je viens d'écrire à Valenrine; elle saura quelles raisons supérieures d'humanité, quelle dilection plus mûre et plus dévouée me forcent à lui dire adieu... L'avenir, je le regarde sereinement. Certes, je ne connaîtrai plus les émotions de l'amour égoïste, si affreusement douces, je ne goûterai plus aux fruits de cendre. Mais j'aurai enfin la joie d'agir, d'exister pour d'autres que pour moi, de ne point créer de la douleur humaine
Au delà du décor écroulé de mes années sentimentales, j'aperçois un champ sans limites ouvert à la pitié active, à l'effort utile.
Il me semble que je recommence à vivre...
cAchevé imprimer
le vingt-trois mars mil huit cent quatre-vingt-onze