La confession d'un enfant du siècle. Introd. de Auguste Dorchian
La Confession d'un Enfant du Siècle a paru en 1836 ; elle avait été écrite en 1835 ; si l'on considère que les deux premières parties n'en sont guère que le prologue, et qu'elle commence véritablement à la rencontre d'Octave et de Brigitte, on peut dire qu'elle a été "vécue" à partir de ce soir du printemps de 1833 où, pour le malheur de tous deux et pour la gloire de lui seul, Alfred de Musset et George Sand se sont rencontrés.
Qui sont-ils. Elle et Lui, à cette date ?
Elle, d'abord. On sait que dès 1823, Aurore Dupin, arrière-petite-fille du Maréchal de Saxe et de la galante Mademoiselle de Verrières, de l'Opéra, est devenue la femme de Casimir Dudevant, fils d'un Baron et Colonel de l'Empire, et que deux enfants, Maurice et Solange, sont nés de ce mariage. Triste union, qu'on avait crue de convenance, à défaut d'amour, mais où la convenance ne manquait pas moins, entre ce gentillâtre inculte, brutal, ivrogne, débauché, et cette jeune femme intellectuelle et romanesque, qui se ronge d'ennui dans sa solitude de Nohant ou dans les salons de La Châtre et qui s'essaye à écrire, tandis que son époux occupe ses journées à chasser les perdrix ou les lièvres, quand ce n'est pas à mettre à mal, jusque sous le toit commun, les filles de ferme ou les chambrières.
Pendant quelques années. Aurore, dont le cœur ne sera comblé que beaucoup plus tard par l'amour maternel, satisfait comme elle peut ses aspirations sentimentales par un attachement passionné, mais platonique, pour le jeune et bel Aurélien de Sèze, qui d'ailleurs habite Bordeaux, jusqu'au jour où elle donne, dans les bois, des rendez-vous sans doute moins chastes à un voisin de campagne, Jules Sandeau, qui, comme elle, brûle d'aller à Paris et de s'y adonner à la littérature.
Fort à propos, de nouvelles violences et de nouvelles infidélités de Casimir servent de prétexte à Aurore pour obtenir sa libération : son mari, soulagé, lui aussi — n'hésitons pas à le croire — lui donne licence d'aller vivre comme elle l'entendra dans la Capitale, à condition qu'elle reviendra passer à Nohant un trimestre sur deux. On n'a pas une philosophie plus conciliante ! Dans les premiers jours de Janvier 1831, munie de cette autorisation conjugale, Madame Dudevant arrive à Paris ; Jules Sandeau l'y a précédée, et, dès le premier soir, les voilà en ménage.
On connaît l'histoire de leur liaison de trois années : leur vie d'étudiants pauvres, ou plutôt de littérateurs à la fois très bohèmes et très laborieux ; la publication, sous la signature de "Jules Sand," d'un roman écrit en collaboration : Rose et Blanche. Puis Aurore écrit seule Iiidiajia et signe : George Sand. Succès immédiat, éclatant, qui fait immortel un pseudonyme sous lequel désormais elle sera uniquement connue. Trois mois après, nouveau livre et triomphe nouveau : Valeniine (Août 1832). La collaboration littéraire avec Jules Sandeau est décidément rompue ; la collaboration amoureuse, si j'ose m'exprimer ainsi, ne va pas tarder à se rompre. George ne se sent déjà plus que tiédeur pour le futur auteur de Mademoiselle de la Seiglière. Un jour, revenant de Nohant à l'improviste, elle s'aperçoit qu'il a cherché et même trouvé des consolations à son veuvage trimestriel et réglementaire. Pleine d'indulgence, et pour lui adoucir l'amertume de la rupture, elle lui glisse dans la main la somme nécessaire à un petit voyage en Italie ; mais, au retour, ils ne se re verront plus.
Va-t-elle rester libre ? Non pas : ce ne sont point là ses habitudes. Mais par qui remplacer Sandeau ? Elle demande conseil à Sainte-Beuve. Celui-ci lui recommande, et lui présente même, car son obligeance est parfaite, Prosper Mérimée. Accord aussitôt conclu ; mais, après une expérience de huit jours, très complète, George reconnaît qu'elle s'est trompée ; elle " pleure de souffrance, de dégoût et de découragement," et, ce disant à son même confesseur Sainte-Beuve, elle le prie de la conseiller de nouveau. C'est alors qu'il propose Alfred de Musset.
INTRODUCTION xi
Le drame pourtant ne s'engagera pas encore entre ces deux acteurs prédestinés l'un à l'autre. En Mars 1833, elle écrit à Sainte-Beuve :
"A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas et j'aurais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. . . A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art de qui j'ai trouvé de l'àme, abstraction faite du talent. . ."
Cette âme, c"est sans doute celle qu'annoncent les rugissements forcenés ^Antony, si pleins de promesses ! Sainte-Beuve arrange aussitôt un déjeuner ; mais, à la dernière heure, Alexandre Dumas, qui se méfie, s'excuse et ne vient pas. George, un peu dépitée, songe que, si l'exubérant et puissant mulâtre a été capable d'une telle froideur, un pâle et austère philosophe, au contraire, recèlera peut-être en son sein des ardeurs cachées, et elle écrit à son confident ordinaire :
"Je recevrai volontiers Jouffroy de votre main."
Nouveau déjeuner de présentation, naturellement organisé par Sainte-Beuve. Le jeune sage ne se dérobe point, lui, et pendant tout le repas, George admire la profondeur de ses yeux bleus. Pourtant, cette fois, c'est elle qui, à son tour, va reculer. A cette date, Jouffroy est l'auteur d'une savante traduction des Esquisses de Philosophie Morale de Dugald Stewart, et il a déjà traduit et commenté trois vf)lumes sur six des Œuvres complètes de Thomas Reid. George craignit-elle que l'amour ne fût tempéré chez lui par un excès de psychologie et de métaphysique ? Toujours est-il qu'elle ne désira pas aller plus loin.
Mais ce qui doit arriver arrive : quelques jours plus tard, François Buloz off"rait, au Restaurant des Frères ProT-'eiiçaux, un dîner aux collaborateurs de la Revue des Deux Mondes, et la hasard plaçait côte à côte, à table, Alfred de Musset et George Sand.
Elle a vingt-neuf ans, il n'en a que vingt-deux. Il est l'enfant gâté du Cénacle, le poète précoce des Contes d' Espagr.e et d'Italie et d'Z7« Spectacle dans un Fauteuil. il est, par surcroit, l'élégant cavalier qui apparaît aux
xii LA CONFESSION
femmes tel que le jeune don Juan de son poème de Namouna,
Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,
mais que les femmes pourraient redouter cependant, si elles s'apercevaient que son regard, tour à tour pétillant et passionné, voilé facilement de larmes, a parfois aussi des duretés étranges et subites. Son frère }'aul nous raconte que, tout petit garçon, Alfred était déjà ainsi, plein de naïvetés et de séductions câlines, puis, tout à coup, pris de ces "accès de manie" où, par un inexplicable besoin de destruction, il brisait une glace avec une bille d'ivoire, ou coupait avec des ciseaux les rideairx neufs du salon de sa mère. ' Rappelons-nous cela quand nous serons tentés, plus tard, d'être trop sévères pour le lamentable alcoolisme du poète, lequel fut, non pas la cause, mais l'un des effets de ce déséquilibre manifesté de l'enfance et dont l'origine est probablement atavique. Dès lors, il y avait en lui ces deux âmes antagonistes que nous retrouverons à tous les tournants de sa vie. Par exemple, homme fait aussi bien qu'adolescent, nul ne se plaira plus que lui en la compagnie des jeunes filles, et nul plus que lui n'aura dans son respect pour elles de plus délicats scrupules ; et c'est pourquoi il saura créer à leur image, ces délicieuses figures de Ninette et de Ninon, de Rosette, de Cécile et de Carmosine, les seules que nous puissions opposer à la Juliette, à la Béatrix, à la Cordelia, à la Perdita, à la iMiranda, de Shakespeare? Mais, subitement, un infâme, un irrésistible besoin de se souiller le corps et l'âme s'empare de lui, et le voil.à chez les filles, d'où il reviendra honteux, comme sorti d'un mauvais rêve, tout à l'espoir et à l'attente d'une grande passion régénératrice . . . jusqu'à l'inévitable et très prochaine rechute.
C'est qu'il a commencé trop tôt de vivre ; c'est que, dès les premiers appels de sa puberté, il s'est laissé entraîner aux pires aventures et que d'impurs fantômes de femmes se sont glissés à une heure de faible résistance dans son unagination trop vive, d'où elles reviendront, aux heures de crise, obnubiler la claire et noble notion de l'amour que pourtant il ne cessera jamais de garder au fond de
INTRODUCTION xHi
son cœur. Que n'a-t-il pu s'écrier avec Marc-Aurèle : "Je dois encore aux dieux d'avoir conservé pure la fleur de ma jeunesse, de ne m'avoir pas fait homme avant l'âge, d'avoir différé au delà même ! " Mais non ; dans sa vingtième année, il écrira, comme avec épouvante :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'ahîme est immense, et la tache est au fond.
Qui fait-il parler ainsi ? Frank, le héros de La Cotipe et les Lèvres, celui qui, depuis l'enfance, avec une pieuse tendresse, a w. grandir sa petite amie Déidamia, mais qui pourtant, à la première rencontre et au premier signe, suivra dans les plus mauvais chemins Monna Belcolore la courtisanne. Et quand il voudra, trop tard, revenir à Déidamia, elle sera morte, Belcolore l'aura poignardée, la débauche aura tué l'amour.
Désormais cette lutte entre ses deux âmes, dont sa conscience est le théâtre, et ce sentiment du "trop tard," hanteront le poète et seront le fond amer et triste de son œuvre. Quelques jours avant la rencontre avec George Sand au dîner de Buloz, la dernière œuvre qu'il a publiée, dans la Revtie des Deux Mondes, c'est sa pièce des Caprices de Marianne, toute pleine du même combat que La Cmipe et les Lèvres, et qu'achève un dénouement analogue. Seulement, cette fois, les deux instincts ne sont plus symbolisés par deux femmes aimées d'un même homme ; Musset s'est dédoublé lui-même en deux hommes épris d'une même femme : Octaye, le sceptique, le débauché, le brutal, et Cœlio, le croyant, le délicat et le tendre, qui s'efforce en vain de convertir Octave et qui ne peut, malgré tout, s'empêcher d'être son inséparable ami. C'est Octave qui devait tomber sous le poignard des assassins postés devant la maison de la belle Marianne, et c'est Cœlio qui reçoit le coup mortel. A la dernière scène, devant la tombe de Cœlio, Marianne et Octave se rencontrent, et Octave dit ces douloureuses
xiv LA CONFESSION
et mélodieuses paroles, bien prophétiques, si l'on songe à ce que réserve l'avenir au poète qui les a modulées :
" Moi seul au monde je l'ai connu. Cette urne d'albâtre, couverte de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C'est ainsi qu'une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Cœlio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. . . Je ne sais point aimer ; Cœlio seul le savait. . . Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. . . Je ne suis qu'un débauché sans cœur ; je n'estime point les femmes ; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe. . . Je ne vous aime pas, Marianne ; c'était Cœlio qui vous aimait ! " . . .
A la fin du repas, George Sand se pencha vers son voisin de table et lui demanda :
— Êtes-vous Cœlio ou Octave ?
— Je suis les deux, répondit Alfred de Musset.
Et ce mot contenait tout le secret d'orage de leurs prochaines amours, et toute la tragédie intérieure de la Confession d'wn Enfant du Siècle.
A cette première rencontre, ils ne se déplurent pas ; le "dandy" redouté s'était mis en frais d'esprit, de galanterie respectueuse et de grâce gentille ; il ne fut ni Cœlio, ni Octave, mais Fantasio plutôt, et la "curiosité" de George en fut excitée, comme celle du poète le fut par cette silencieuse au beau teint mat et aux profonds yeux noirs, qui venait de publier des livres si passionnés et si retentissants. Musset, quelques jours après, écrivait des vers inspirés par un chapitre à'Indiaita et les faisait tenir à George avec une lettre oîi elle était encore appelée cérémonieusement " Madame." Cela valait bien une invitation; elle lui vint; le poète accourut, parla avec éloquence de Lélia, que George venait de faire paraître,
INTRODUCTION xv
et bientôt il lui écrivit de nouveau pour lui demander une permission : "Je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami, — c'est encore trop moral pour moi — mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marroniers de l'Europe moderne."
On est au commencement d'Août 1833. Vers le milieu du mois, le ton change, tout en s'eff"orçant de rester un peu léger: "Mon cher George, J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris sottement au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de oette promenade. J'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez ; me prendre pour un faiseur de phrases. . . Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais tout simplement en vous voyant à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient m'en guérir ; j'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu ; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à présent si vous me fermez votre porte. . . "
Elle ne la ferma point ; ils devinrent amants, et elle en fit part à Sainte-Beuve, en spécifiant qu'-elle ne lui demandait pas de "discrétion." Elle ajoutait :
"Ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'émeuvent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. . ." (25 Août 1833).
..." Et puis, je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour, je m'attache à lui ; chaque jour je vois s'eff'acer en lui les petites choses qui me faisaient soufi"rir ; chaque jour je vois luire et briller les plus belles
xvi LA CONFESSION
choses que j'admirais. Et puis, encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant^ et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse " (21 Septembre).
"... J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être dans Lélia ; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes. . . " (Fin Septembre).
Ce n'est pas seulement la jeunesse du cœur que semblèrent avoir retrouvée les deux amants, c'est même, au moins pendant les premières semaines, jusqu'à la plus insouciante gaîté de la jeunesse. Dans le salon de George, quai Malaquais, ils se plaisent à grouper autour d'eux une petite bande d'habitués, et Alfred est le boute-en-train de ces réunions où règne une charmante et folle camaraderie d'artistes. On y cause, on y dessine, on y fait de la musique, on s'y déguise même, à certains jours, pour le plaisir d'y jouer un rule. On ne s'y interdit pas, de temps en temps, des mystifications innocentes, celle, par exemple, pour laquelle on désigna comme victime le pesant pufjliciste et assommant professeur Lerminier. Il fut invité par George Sand à un dîner soidisant donné en l'honneur d'un membre de la Chambre des Communes d'Angleterre, traversant la France avec des instructions extrêmement secrètes de I.ord Grey, le premier Ministre. On engagea, pour tenir ce personnage, le célèbre mime Debureau, le Pierrot des Funambules, que Lerminier n'avait pu voir que vêtu de blanc et le visage enfariné. Comme il convient à un homme politique d'importance, le prétendu Anglais arriva le dernier, en habit noir, avec un jabot à larges tuyaux et une cravate fort empesée qui lui faisait trois fois le tour du cou. Il se laissa présenter les convives, adossé à la cheminée, sans daigner laisser tomber de sa bouche la moindre parole. On se faisait une fête de voir aussi Musset, dont le poème de Kolla venait d'exciter l'admiration universelle, mais à six heures et demie, comme il n'était point arrivé encore, on se mit à table et son couvert resta vacant. Pendant tout le repas, le membre distingué de la Chambre tles Communes garda un silence de diplomate. On avait pourtant mis la
INTRODUCTION xvii
conversation sur la politique européenne, mais Lerminier parlait seul, et on se serait fort ennuyé si l'on n'avait été distrait par les maladresses d'une petite servante normande, en jupe courte, avec des bas à côtes, et coiffée d'un bonnet cauchois : elle posait les assiettes à l'envers, donnait des couteaux quand il fallait des fourchettes, et des fourchettes quand il fallait des cuillers.
— Excusez-la, disait George Sand, elle arrive de son village.
Tout à coup, Lerminier prononça ces deux mots : L'équilibre européen ! . . .
O surprise ! l'Anglais lève un doigt pour demander la parole. On fait silence, et il distille ces mots avec lenteur :
— Voulez-vous savoir comment je comprends l'équilibre européen, dans les graves circonstances où nous sommes? Je vais tâcher d'être clair.
Il prend alors son assiette, la lance en l'air en lui imprimant un mouvement de rotation, et la reçoit sur la pointe de son couteau où elle continue de tourner en équilibre. Stupéfaction générale. La maîtresse de maison nomme Debureau, les rires éclatent, et voici que la petite servante, aff'ectant de rire, elle aussi, à gorge déployée, verse sur le crâne de Lerminier, comme par maladresse, tout l'eau d'une carafe. Le professeur se retourne avec colère. La servante se décoiffe ; et au milieu des éclats de rire, il reconnaît Alfred de Musset, qui prend enfin place à table, en face de George Sand.
Lntre deux êtres d'une sensibilité si exceptionnelle, cette gaîté légère d'une simple camaraderie amoureuse ne pouvait durer longtemps. On a pu remarquer combien, dans la dernière lettre citée, le sentiment est plus grave que dans la première. La passion les guettait ; au milieu de l'automne, elle est venue. Déjà ils commencent à fermer leur porte ; les amis si choyés hier, leur semblent maintenant importuns ; ils éprouvent le besoin d'être seuls et de s'éloigner d'une ville trop peu propice à la solitude. . . Ils partent pour Fontainebleau. Musset, en prose et en vers, chantera immortellement ces journées passées ensemble dans la merveilleuse forêt. Une fois, n'ayant pu retrouver leur chemin avant la tombée du soir, 19*
xviii LA CONFESSION
ils durent passer la nuit sur les rochers des gorges de P'ranchart ; et ce sera, en attendant les strophes du Souvenir, un des plus admirables chapitres de la Confession, celui qui se termine par ces lignes :
" Nous nous renversâmes sur la pierre. Tout se taisait autour de nous ; au dessus de nos têtes se déployait le ciel resplendissant d'étoiles. ' Le reconnais-tu, dis-je à Brigitte; te souviens-tu du premier jour?' Dieu merci, nous ne sommes jamais retournés à cette roche. C'est un autel qui est resté pur ; c'est un des seuls spectres de ma vie qui soit encore vêtu de blanc, lorsqu'il passe devant mes yeux."
Ils atteignirent là, semble-t-il, le comble d'une félicité qui devait être courte parce que, peut-être, ils ne la méritaient plus.
L'hiver venu, ils résolurent de partir ensemble pour l'Italie. Le poète fit part à sa mère de ce projet de voyage, qu'elle désapprouva. Il y avait renoncé, non sans douleur, quand, un .soir. Madame de .Musset reçut la visite d'une dame qu'elle ne connaissait point ; c'était George Sand. " La dame inconnue se nomma, — dit Paul de Musset dans la Biographie de son frère ; — elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché."
Ils s'embarquent le 22 Décembre à Marseille et, après de courtes stations à Gênes et à Florence, ils arrivent à Venise et s'installent à l'hôtel Danieli, sur le quai des Esclavons.
C'est là que le drame va se nouer.
Ils ont l'un et l'autre assez mal supporté le voyage, et George tombe malade la première. Il semble bien que les torts du poète aient alors été graves, qu'il ait supporté avec impatience la maladie de sa compagne, que Cœlio soiL redevenu, hélas ! l'Octave des mauvais jours, ironique, dur, égoïste, subitement repris par une grossière
INTRODUCTION xix
fringale de plaisir. Pour peu de temps, d'ailleurs, car voilà que, George Sand à peine rétablie, il est obligé de s'aliter à son tour.
Le 4 Février, George écrit à son ami et compatriote Boucoiran : " Madame de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils ; ainsi n'en soufllez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie." Le lendemain, la gravité du mal, fièvre cérébrale ou fièvre typhoïde, n'est plus douteuse. Le 8, elle mande à Boucoiran : "Il est réellement en danger. . . Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et continuel. Aujourd'hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. Mais la nuit dernière a été horrible. . . Des cris, dos chants, des hurlements, des convulsions, quel spectacle ! . . . Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d'autres encore peul-être. . . Suis-je assez malheureuse ! . . . Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin excellent. . ."
Ce jeune médecin excellent, c'est le troisième personnage du drame qui entre en scène. Dans la Confession d'un Enfant du Siècle, il s'appellera Smith ; à Venise et de son vrai nom, il s'appelle le Docteur Pietro Pagello.
Voilà seulement quelques mois qu'il n'est plus étudiant et qu'il exerce sa profession ; il a de larges épaules, de beaux yeux, une fine moustache. Bientôt il s'installe à côté de George, au pied du lit d'Alfred, pour lequel il s'est pris d'un intérêt véritablement affectueux, et qu'il soigne, comme elle d'ailleurs, avec un dévouement profond. Chez lui, point d'arrière-pensée ; n'est-il pas déjà tiraillé entre quatre maîtresses, dont une certaine Madame Arpalice, particulièrement jalouse ? Il ne s'aperçoit même pas des claires avances de la belle dame française qui, lorsqu'il est là, se sent devenir de plus en plus "maternelle" pour le "pauvre enfant" qu'elle a emmené de France. Un soir, Musset voulant dormir les prie de s'éloigner un peu ; ils vont s'asseoir alors, près de la cheminée, de chaque côté d'une table où George se met tout à coup à écrire. Qu'écrit-elle ? Sans doute, pense
le docteur, un chapitre de roman pour la Rnme des Deux A/ondes ; car il sait que la dame compose des livres, encore qu'il n'en ait jamais lu aucun. Ce soir-là elle griffonne, entre autres choses : " Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. . . Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. . . Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. . ."
Et plus bas, des déclarations d'un ordre moins sentimental, des audaces, des impudeurs de bacchante. Cela fait, elle se lève, et, regardant Pagello dans les yeux, lui tend les feuillets. Il ne comprend pas encore, croyant, aux premières lignes, qu'il s'agit d'une lettre ordinaire, et il demande naïvement à qui la faire tenir. George la lui arrache des mains, écrit en tête : "Au stupide Pagello," et la lui rend. Cette fois, il a compris. Elle, alors, se rapprochant du malade, et de sa voix la plus naturelle : " Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?"
Dans une seconde lettre, non moins étrange, elle lui dit : "Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je cessais de t'aimer. . . Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve ? . . . Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu."— Grand comme Dieu, Pietro! — Et dans la même lettre: "Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. . ."
Ah ! Madame Sand aura beau jeu, ou croira l'avoir, quand elle protestera, toute sa vie, avec une indignation pleine de pudeur, qu'elle n'a pas commis cette abomination d'avoir donné "le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant." C'est qu^elle croira les deux lettres détruites, qu'elle ignorera le "journal" de Pagello qui les confirme, et qu'elle ne pourra se douter qu'un jour, dans un livre définitif, [Une Histoire d'Amour, Alfred de Musset et George Satid,) M. Paul Mariéton rassem-
INTRODUCTION xxi
blera ces documents accusateurs et irréfutables, que viennent corroborer encore quelques pièces récemment mises en lumière par M. René Uoumic dans ses belles leçons sur George Saiid.
Alfred surprit, entre elle et le docteur, des marques d'intimité non équivoques. Il y eut des querelles terribles, jusqu'à celle de la rupture, au cours de laquelle George Sand, dans un accès de douleur ou de honte, I tenta de s'empoisonner avec du laudanum. Mais alors se produisit, entre eux trois, le revirement le plus surprenant, le plus invraisemblable, le plus extraordinaire du monde : Musset — il le reconnut toujours — avait été sauvé par une potion énergique administrée selon l'ordonnance de Pagello ; et voilà que George .arriva à le convaincre que, pour ce service sans prix, il était naturel qu'elle aimât . d'amour le docteur, et que lui, Alfred, devait, pour la même raison, avoir pour son sauveur une amitié tendre, oublier que Pietro était son rival et même lui céder la place ! Oui, le convalescent entra dans ces vues, avec plus \ de grandeur d'âme encore que de folie ; et alors se passa une scène que, un an après, George lui rappellera dans ce passage d'une de ses lettres, quand elle lui reprochera de ne plus se soumettre au pacte conclu :
"Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Ah ! cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant : Vous vous aimez et vous m'aimez pourtant ; vous m'avez sauvé âme et corps ! "
"Ame et corps."... Car George, cultivant les remords qui bourrelaient la conscience d'Alfred, était parvenue aussi à lui faire croire que, par ce sacrifice a la j Polyeucte, il rachèterait ses fautes passées — Quant à ses fautes à Elle, non point passées, mais présentes, il est bien entendu, qu'elles ne comptaient pas ! — Et il l'accomplit, ce sacrifice, dans un tel délire d'abnégation, dans un élan si jeune et si généreux de son cœur, qu'il s'en grisa presque comme d'une joie.
La séparation s'imposait. Musset, faible encore, quitta / l'hôtel Danieli, laissant cette lettre : /
xxH LA CONFESSION
" Adieu, mon enfant. . . Je pense que tu resteras ici. Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut cjue tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait, peut encore y voir clair à travers ses larmes et t'honorer dans son cœur, où ton image ne mourra jamais. — Adieu, mon enfant. "
Quand il eut repris quelques forces, Pagello lui conseilla, non par inquiétude d'amoureux, — il n'en avait aucune, le simple et naïf garçon ! — mais par véritable sollicitude d'ami et sincère prudence de médecin, le retour en France. Le départ fut décidé. "Je vous apporterai, écrit Alfred à sa mère, un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang, mais qui vous aime encore." Plainte émouvante ! En revanche, on peut sourire de ce portefeuille que George et Pietro, se cotisant, achetèrent pour donner en souvenir au voyageur, et sur lequel ils écrivirent, lui une recommandation auprès de trois ingénieurs de ses amis que le poète rencontrerait en route, elle une dédicace ainsi conçue: "A son bon camarade, frère et ami, sa maîtresse, George. Venise, 28 Mars 1834."
A la fin de la Confession cVun Enfant du Siècle Brigitte Pierson et Octave ont, avant de se séparer, un dernier tête-à-tête, apaisé et mélancolique, dans un cabinet de restaurant, au Palais- Royal. Le tête-à-tête véritable, à l'heure du départ de Venise, eut lieu sous le tendelct d'une gondole, quand George, avec la permission de Pagello, conduisit Alfred de Musset jusqu'à Mestre.
Une semaine après, il était en Suisse et le 5 Avril, il écrivait à George :
"...Ce matin, je courais les rues de Genève, en regardant les boutiques . . . Je me suis aperçu dans une glace, j"ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc
INTRODUCTION xxiii
fait, ma pauvre amie? C'était l'homme que tu voulais aimer ! Tu avais dix ans de souftrance dans le cœur, tu avais, depuis dix ans, une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer ! Toi, m'aimer ! ma pauvre George ! Cela m'a fait frémir. Je t'ai rendue si malheureuse ! et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas encore été sur le point de te causer ! . . . Mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps ; je t'ai fait beaucoup souffrir, mais. Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh ! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le cœur est digne de toi. Brave jeune homme ! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien ! je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence, je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour te rendre heureuse ! J'ai fait peut-être en te quittant la chose la plus simple, mais je l'ai fait, mon cœur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie sans fin . . . j'ai deux grands amis, et ils sont heureux ! . . .
On lira, à la dernière page de la Confession, les suprêmes paroles d'Octave à Brigitte, qui ne sont qu'une transposition de cette lettre, et les lignes finales du récit, qui la rappellent encore, avec l'ultime pensée du poète lorsque la barque l'eut déposé seul à Mestre et que, du corricolo qui l'emportait vers Turin et vers les Alpes, il vit disparaître à l'horizon le Campanile et les coupoles de Venise :
"Une heure après, une chaise de poste passa sur une petite colline, derrière la barrière de FontaineV)leau. Le jeune homme y était seul ; il regarda une dernière fois .sa ville natale dans l'étoignement et remercia Dieu d'avoir permis que, de trois êtres qui avaient souffert ensemble, il ne restât qu'un malheureux."
Il y eut trois malheureux. Où s'arrête le roman, la vie ne s'arrêta point ; mais il faut que nous nous y arrêtions, nous, ne pouvant excéder ici les bornes que le poète lui-même a posées. La suite, on la trouvera dans
xxiv LA CONFESSION
la correspondance, enfin publiée, que les deux illustres amants échangèrent de 1834 à 1S35 ; dans les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, à Boucoiran et à Tattet ; dans les fragments de son journal intime, révélés par Madame Arvède Barine et par M. Paul Mariéton ; dans le simple et sincère mémorial, enfin, que Pagello avait écrit pour lui-même, peu après les événements, et qu'il eut la discrétion de tenir secret pendant une cinquantaine d'années. Nous ne redirons donc point les derniers mois passés à Venise par le Docteur et "la George," comme il l'appelle, tandis qu'Alfred fait le plus loyal effort pour se maintenir dans l'état d'esprit — sublime par l'intention, absurde par la situation — où il s'est tendu aux jours du sacrifice et du départ ; nous ne conterons point la montée nouvelle et douloureuse de l'amour dans le cœur du poète ; ni le retour imprudent de George emmenant à Paris le naïf Pietro, et là, après avoir senti le ridicule de son équipée avec le petit médecin, renouant avec Musset ; ni leur nouvelle rupture, ni leur nouvelle reprise, ni le vertigineux progrès de leur exaltation, de plus en plus douloureuse et insensée, qui, après avoir dicté, à Lui des lettres d'une éloquence qui brûle, en dicte, à Elle, de plus brûlantes encore, auprès desquelles celles de la Religieuse Portugaise ou de Mademoiselle de Lespinasse ne paraissent plus que tiédeur. Sentant venir la folie, tout à coup, dans une illumination de bon sens, et aussi d'effroi, elle s'enfuit à Nohant, et là, entre son fils et sa fille, sent toute l'exaltation et tout l'amour tomber subitement et radicalement. Elle aura bien d'autres aventures, — Michel de Bourges, Chopin, Pierre Leroux vont venir, — mais, de Lui, Elle est guérie.
Lui, ne guérira jamais d'Elle. Jusqu'au dernier jour de sa vie, il en restera blessé. N'importe, car voici déjà (]ue, une nuit de printemps, quelques mois après la cruelle séparation, la Muse s'est penchée vers le Poète et lui a dit à l'oreille :
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ;
Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
INTRODUCTION xxv
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Les purs sanglots qu'il poussera, ce seront d'abord cette Nuit de Mai, puis à la fin de la même année 1835, la Ntiit de Décembre, en attendant la plus dramatique de toutes, la Nuit d'Octobre (1S37). Entre les deux dernières a paru la Confession d'un Enfant du Siècle.
Dans la Biographie de son frère, Paul de Musset, qui a voué à George Sand une rancune très explicable, et qui, dans la mesure du possible, voudrait diminuer son rôle d'inspiratrice, après avoir nié contre toute vraisemblance qu'elle eût été celle de la Nuit de Décembre, écrit, avec une mauvaise foi certaine : »
' ' Malgré son titre, il ne faut pas chercher dans la \ Confession, un document biographique. Quoique les senti- ! ments exprimés soient en partie personnels, on n'y trou- j verait point la vérité dans les faits, même en bouleversant ; l'ordre chronologique. L'auteur n'a pas eu l'intentibn d'écrire l'histoire de sa jeunesse ; il n'a pas seulement i puisé dans ses propres souvenirs, mais il a observé tout ce -^ qu'il voyait vivre et s'agiter autour de lui, et il a recueilli tout ce qui pouvait être présenté comme des signes diagnostiques de la maladie morale qu'il entreprenait de décrire. . . Si l'on tentait de séparer la part de la réalité de ce qui appartient à l'art ou aux besoins de la cause, on verrait bientôt que ce travail est impossible, et quand bien même on en viendrait à bout on ne répandrait aucune clarté sur la vie de l'auteur."
Pourquoi ces contre-vérités ? On le comprendra quand on saura comment Alfred, en ce "roman," parle de Brigitte,— cette George que Paul, moins miséricordieux que son frère, poursuit de tant de haine. Mais la vérité sur son Livre, c'est le poète qui nous la dira lui-même, dans ses lettres de 1834 et 1835.
Dès le 30 Avril 1834, il écrit à George, de Paris à Venise: "Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire notre histoire ; il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os ; mais j'attendrai ta permission formelle." A quoi, George répond, le 12 Mai: "Il m'est
Jl
xxvi LA CONFESSION
impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis.^ Pour toi, cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes, parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi, les yeux bandés." jËlle connaît sa générosité, égale à sa crédulité, et elle se réjouit tout bas en songeant qu'elle a eu le macliiavélisme 'de lui faire croire qu'ilèst le seul coupable, que c'est lui tqui s'est rendu indigne (reîre'aimé par une créature aussi 'padaite et aussi pure qu'elle !— Car elle y est pnrvenue,' Texperte femme de trente ans, auprès de ce jeune homme de vingt-trois, resté naïf, en somme, et dont elle sait fort bien qu'elle n'a rien à craindre.
\ Comment n'aurait-clle pas été ra.ssurée en recevant, dès son retour à Paris, une lettre où elle pouvait lire :
" Le monde saura mon histoire ; je l'écrirai. Elle ne servira peut-être à personne, mais ceux qui suivent la même route que moi verront où elle mène ; ceux qui marchent sur le bord de l'abîme pâliront peut-être en m'entendant tomber. C'était là ma mission. Ne crains jamais que je t'accuse, toi, pour qui je l'ai accomplie ! Tu devais être ma mort ou ma vie ; ton choix est juste ; c'en est fait de moi" (Août 1834).
Et quelques jours après, quand ils se sont un instant revus, pour la première fois, avant le voyage de Rade que le poète va entreprendre pour tâcher d'échapper à cet amour qui lui dévore le cœur de plus belle, et aussi pour ne pas troubler le bonheur de ceux qu'il a déjà fuis à Venise, et qu'il vient de retrouver ensemble :
' ' Sois heureuse à tout prix. Oh ! sois heureuse, bienaimée de mon âme ! . . . Sois heureuse, ou si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. . . Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié. Tâche de vaincre un juste orgueil. Dépense ton cœur, mon grand George, tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en
1 Dans la même lettre, elle lui dit : '^ Jacques est en train et va nu galop. Ce n'est l'histoire d'aucun de nous." — Et c'est l'hisioire de ses sentiments pour le docteur ! Elle oublie aus-^i que, le 29 Avril, elle lui a envoyé, pour la Reiue des Deux Mondes, le manuscrit de la premièies de ces trois Lettres d'un Voyageur où il n'est question ([ue d'elle, (Reppa), de Lui (le Poète) et de Pagello (le Docteur et Pietro) ! !