‹ La confession d'une jeune filleChapitre 10 sur 13 · G AL ATHÉE · texte numérisé non relu

G AL ATHÉE

Ainsi, madame Gapeforte, bien que honnie et bafouée, en était venue à ses fins. Elle m'avait dépossédée, calomniée, chassée ; elle avait réalisé son rêve de marier sa fille à un gentilhomme, et ce gentilhomme, c'était Marius!

Elle m'avait pris mon nom, mon fiancé, ma fortune, elle allait me prendre ma maison, et vieillir tranquillement sur le fauteuil où j'avais vu expirer ma grand'mère !

— Non! me dit Frumence, à qui je faisais part de mes réflexions; le fauteuil du moins est sauvé.

11 est chez Pachouquin, bien caché et bien soigné, 'attendais le jour de votre fête pour le placer dans votre chambre.

— Et comment donc avez-vous fait, Frumence?

Était-il déjà en vente?

— Non, et, ne pouvant l'acheter, je l'ai volé.

— Vous, Frumence ?

— Oui, pouf vous, Lucienne ! J'ai bien examiné ce respectable meuble, je l'ai mesuré , dessiné, et avec l'aide de Michel, qui est un peu tapissier, j'en ai fabriqué un tout pareil que j'ai mis à la place. Nous avons fait le coup durant la nuit, avec mystère, comme deux malfaiteurs, et pourtant très-satisfaits de nous-mêmes. J'aurais bien voulu emporter aussi le pittospore; mais j'ai, dans un coin banal et presque inconnu de la montagne, un de ses enfants qui vient à merveille , et que nous devions planter devant votre fenêtre un de ces matins. J'ai volé aussi votre premier berceau pour Jennie; j'ai même ramassé dans la cour du château les morceaux de la princesse Pagode, et je les ai recollés. Ils sèchent dans mon atelier.

— Bien, mon bon Frumence! Marius l'eût certainement recassée, s'il l'eût retrouvée à Bellombre. Me voilà receleuse; mais, comme vous, je suis sans remords. A présent nous pouvons rire de l'engageante promesse qui m'est faite. Me voyez-vous

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d'ici logée et nourrie par la future madame Galathée de Valangisl Mais je lui dois de la reconnaissance, car, si quelque chose pouvait me rendre fière d'avoir perdu mon nom, c'était de le voir ramassé par elle.

— Soyez bonne jusqu'au bout, reprit Frumence, remerciez- la de ses offres sans raillerie et sans amertume : sa mère y verrait du dépit !

C'était bien ce que je comptais faire, et c'est ce que je fis; mais je n'en avais pas fini avec les misérables agitations de Marius. La veille de son mariage, il m'écrivit encore :

« Lucienne, c'est demain! Plains -moi. Cette épreuve est tellement dure, qu'elle est peut-être au-dessus de mes forces. Jurer amour et fidélité à cette pauvre créature ridicule et à moitié idiote ! entrer dans cette famille abjecte, m'entendre appeler mon fils par cette intrigante ! cela me rappellera le jour où ta grand'mère m'appela ainsi quand elle mit ta main dans la mienne. Ce jour-là, nous nous aimions, Lucienne! Pour toi, c'était de l'amitié; mais moi, j'avais beau m'en défendre pour ne pas t'effaroucher, j'étais amoureux de toi. Ne ris pas, il faut payer ce tribut une fois en sa vie. Je l'ai payé, et je sens que je n'aimerai plus jamais personne. J'ai mal aimé, c'est vrai, mais

les autres t'aimeront- ils mieux, et Mac-Allan ne t'a -t- il pas abandonnée, lui aussi? Écoute, Lucienne, j'ai la tête troublée. Cette situation est trop cruelle pour moi. Tu as consenti à assister à mon mariage, tu ne veux pas paraître à la fête, mais tu as promis à Galathée d'être à la municipalité. Peut-être ne comptais-tu pas tenir parole. Eh bien, sauve-moi, viens! Si je te vois là, je romps tout, je dis non, je déclare que c'est toi que j'aime, je te venge de tous tes ennemis, je t'épouse! Après cela, inutile au monde et avili par la misère, je me brûle la cervelle; mais je te laisse un nom que personne ne pourra te contester, je répare mes torts et je meurs content. Viens, Lucienne ! L'espoir que tu viendras me donnera la force de me traîner jusqu'à la mairie. »

On pense bien que je n'y allai pas, quoique j'eusse d'abord résolu de donner cette preuve d'oubli et de pardon. Marius ne fit point d'esclandre, il alla à la mairie et à l'église. Le lendemain, il m'envoya un exprès pour me redemander ses lettres, que je lui renvoyai. Grâce à une coïncidence vraiment burlesque, le même exprès me, remit un billet mystérieux de Galathée par lequel elle me réclamait les folles confidences qu'elle m'avait écrites à Sospello au sujet de son inclination in-

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considérée pour Frumence. Heureusement, John, au moment de mon départ, m'avait remis ces lettres que je n'avais pas voulu lire, et je pus les renvoyer toutes cachetées, recommandant bien au garçon meunier chargé de cette mission délicate de ne pas se tromper de paquet en les remettant aux deux époux séparément.

Plusieurs mois s'écoulèrent encore sans apporter de changement à ma situation d'esprit et de fortune. Je n'étais point à plaindre, nous vivions dignement, simplement. Nous amassions pour l'avenir, sou par sou pour ainsi dire, de quoi nous mettre à l'abri d'une maladie, d'un sinistre, d'un chômage quelconque. Jennie rêvait toujours de sortir un jour des Pommets pour me trouver un milieu plus civilisé et pour s'utiliser davantage ; mais l'abbé Gostel se portait bien. Ce digne homme était si bon, si facile à vivre et si heureux de vivre avec nous autour de lui, qu'en somme nous n'aspirions qu'à le conserver longtemps.

Les pourparlers du docteur Reppe avec M. Bar-

thez, chargé de la vente de Bellombre, n'aboutissaient pas. M. Bartbez disait ne pouvoir prendre aucun parti avant que lady Woodcliffe eût convolé en troisièmes noces et assuré la pairie de son futur époux à son fils aîné. Telles étaient les instructions communiquées par Mac-Allan au nom de sa cliente.

Mac-Allan n'aimait donc pas lady Woodcliffe , et il n'y avait plus aucun lien entre eux, puisqu'elle contractait un nouveau mariage? Ainsi parlait ingénument Jennie.

— C'est-à-dire, répondait Frumence, qu'il n'y a jamais eu entre eux aucun lien sérieux, puisqu'ils n'ont jamais songé à se marier ensemble.

J'écoutais leurs commentaires, et je n'y mêlais pas les miens. Je n'avais plus de ressentiment contre l'amant de lady Woodcliffe. 11 avait accepté mon arrêt, il n'avait pas cherché à me tromper. Ce Lovelace qu'on disait si dangereux, si persévérant, si habile à persuader, avait été vaincu par ma droiture. Son silence était la seule réparation qu'il pût m'offrir, le seul hommage qu'il pût rendre à mon caractère, et c'était quelque chose à mes yeux que de l'avoir compris. Mac-Allan était donc, selon moi, un homme léger et non un misérable, car il eût pu entreprendre de me perdre, et il ne l'avait point osé; de me compromettre, et il s'en

était abstenu. J'avais cette consolation qu'au moins il n'avait pas cessé de voir en moi quelqu'un de plus sérieux que les objets de ses anciennes passions. Je voulais oublier tout le reste et je lui pardonnais, à la condition qu'il continuerait à être mort pour moi.

11 y avait des moments où je regrettais mes illusions, d'autres moments où, sans y trop songer, je pleurais à la dérobée , sans savoir pourquoi ; enfin des moments où mon cœur, mort dans ma poitrine, me paraissait aussi lourd à porter qu'une pierre. N'importe, je vivais, j'agissais, je souriais toujours, je travaillais sans relâche.

Un soir, Jennie, qui avait été à la ville, me dit en rentrant :

— Savez-vous un bruit qui court le pays? Lady Woodcljffe serait morte avant le mariage projeté. Son fils ne serait donc ni duc, ni pair, ni Woodcliffe, ni lord, ni marquis. Il serait Edouard de Valangis, immensément riche, mais simple gentilhomme de Provence.

— Eh bien, Jennie, voilà de grands projets déjoués par l'événement, comme tous les projets de ce monde. On se donne beaucoup de peine, et on ne fait pas même un peu de mal. Cette pauvre femme s'est usée dans ses ambitions et dans ses aversions, et elle n'a pas seulement réussi à me

rendre malheureuse. Que Dieu lui donne la paix! elle doit en avoir besoin.

M. Barthez , qui s'était toujours montré parfait pour moi ainsi que sa femme, vint me voir quelques jours après et me confirma les nouvelles recueillies par Jennie. Ma belle-mère était morte, et son fils, récemment émancipé, consentait à la vente de Bellombre.

— Ainsi, lui dis- je, Marius va l'acquérir?

— J'en doute, reprit M. Barthez; il y aura forte concurrence, et le père Reppe fouillera en vain son coffre-fort. Il n'a pas encore tué assez de malades pour enchérir sur la mise à prix qu'un de mes clients me charge d'établir.

— Quel est donc ce client, monsieur Barthez?

— C'est quelqu'un qui n'aime pas madame Capeforte apparemment!

Je craignis d'avoir fait une question indiscrète à l'homme d'affaires, et je n'insistai pas.

Huit jours plus tard, Jennie et Frumence ayant été à Lavalette ensemble pour quelques emplettes de ménage , et l'heure à laquelle ils devaient rentrer approchant, je me hâtai de finir ma tâche afin d'aller au-devant d'eux, ainsi qu'ils me l'avaient fait promettre.

Il fallait passer par Bellombre , chose que je ne redoutais plus, l'idée de renoncement étant deve-

nue pour moi affaire d'habitude. C'était une belle journée d'hiver; on ne connaît guère que par ouïdire la neige et la gelée dans notre climat. Le mois de décembre est encore chaud, et certaines soirées sont en cette saison plus douces que les jours d'été après l'orage. C'est l'époque du calme et du silence. La nature semble se recueillir avant d'entrer dans le sommeil et sourire encore un peu avant de suspendre l'effort de sa germination. Je marchais vite ; il faisait encore jour quand je passai la Dardenne, et je ne m'inquiétais pas de l'approche de lu nuit dans une région où tous les paysans étaient mes amis dévoués.

Pourtant je fus un peu surprise et inquièto de l'attention que m'accorda un passant inconnu avec lequel je me croisai dans le sentier. Ce n'était pas un p ssant ordinaire, un meunier menant boire son mulet, ou un journalier rapportant ses outils sur l'épaule : c'était un jeune homme à cheval, en élégante tenue de campagne. Dès qu'il me vit, soit hasard, soit intention de me voir de plus près, il mit pied à terre, et son cheval le suivit. Au moment où nous nous croisions, il me salua après avoir ralenti le pas, mais sans trop me faire place sur le sentier, comme s'il eût eu l'intention de m'aborder. Je lui cédai donc le pas en continuant à marcher vite et en lui rendant légèrement son

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salut sans le regarder. J'entendis qu'il restait arrêté derrière moi , et je marchai plus vite encore jusqu'au cheval, qui s'était laissé distraire à brouter sans le suivre aussi consciencieusement que Zani me suivait autrefois, lorsque je lui mettais la bride sur le cou. Quelle fut ma surprise quand cet animal releva la tête , me regarda avec des yeux expressifs, et vint à moi avec un léger hennissement de plaisir! C'était Zani lui-même, Zani un peu bien vieux pour porter un si jeune cavalier, mais bien tenu, bien soigné, et couvert d'un joli filet contre les mouches, qui m'avait empêché de le reconnaître tout de suite.

Je ne pus me défendre de m'arrêter un instant pour le caresser et de me retourner pour regarder celui à qui il appartenait. Je vis le jeune homme revenir sur ses pas, et je me hâtai de passer outre ; mais Zani ne l'entendait pas ainsi : il me suivait, et je pensai que, si je me mettais à courir, il prendrait le trot; je l'y avais si bien habitué! J'aurais l'air de me faire poursuivre par ce garçon qui me paraissait plus jeune que moi de quelques années, et cette pruderie eût été ridicule. Je m'arrêtai pour qu'il pût rattraper Zani , qui commençait à gambader à mes côtés d'un air d'indépendance. Ce devînt un air de révolte quand il sentit approcher en ecu veau maître; il bondit avec une

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vieille grâce encore agile, et fit une pointe dans la prairie, comme pour me débarrasser de toute responsabilité.

Je pensais qt&'en effet le jeune homme allait courir après lui. 11 n'en fit rien, et, m'abordant avec résolution :

— Mademoiselle de Valangis, me dit-il, vous avez bien voulu reconnaître votre cheval; mais moi, vous ne me connaissez pas, et pourtant j'ai pîus de droits que lui à votre affection. Ne me refusez donc pas de m'embrasser, car j'étais en route pour aller vous demander cette faveur.

Un si étrange discours me cloua sur place; mais, comme il était contre toute vraisemblance que ce fût une déclaration d'amour, je fus plus surprise qu'effrayée. L'air ingénu et respectueux de l'enfant offrait un contraste risible avec l'audace de ses paroles. Sa jolie figure d'un ton éclatant, sa blonde chevelure, son accent anglais, sa taille élégante, son âge, sa présence avec Zani si près de Bellombre, ces droits qu'il réclamait à mon affection, ce baiser fraternel si naïvement demandé... Je me mis à trembler de tous mes membres. Vous êtes Edouard de Valangis! m'écriai-jc en anglais; le fils aîné de Iady Woodclijfe!

— Oui, répondit-il, je suis le fils de votre père, et je veux être un frère pour vous. Ne me dites

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pas non, Lucienne, vous me feriez un chagrin mortel 1

Je lui tendis la main.

— Je vois, lui dis-je, que vous avez l'esprit romanesque et le cœur généreux, mais je ne puis vous traiter en frère. J'ignore qui je suis, vous le savez bien. Je chéris le souvenir d'une vieille dame qui m'a élevée, se persuadant que je lui appartenais. Il a été démontré que cela était impossible à prouver. Je me suis résignée à ne pas le tenter. Vous voyez que je n'ai pas le droit d'accepter voir.) amitié; je n'en suis pas moins touchée de ce bon mouvement, et je vous en remercie. Bonsoir, monsieur. Voulez- vous que je rappelle le cheval et que je le remette soumis entre vos mains? Autrefois il n'obéissait ainsi qu'à moi.

— Laissez le cheval rentrer à son ancien gîte, et laissez-moi vous parler ; acceptez mon bras.

— Non, c'est impossible, je ne peux rien accepter de vous.

— Oh ! s'écria le jeune Anglais avec un accent

de reproche et de chagrin, ceci est cruel : vous ne voulez rien pardonner! Ma mère est morte pour* tant, et ce n'était pas le moment de me rappeler le mal qu'elle vous a fait.

Je lui jurai que je pardonnais et que j'oubliais tout, mais que je voulais garder la situation que j'avais jugé à propos de me faire.

— Oui, je sais cela, reprit-il. Je sais tout ce qui vous concerne, et il y a bien peu de temps que je le sais! Sans cela, vous auriez connu plus tôt mes sentiments. Je vous aurais écrit ; mais c'est depuis la mort de ma mère que pour la première fois j'ai entendu parler de vous d'une manière sérieuse, et mon premier soin a été de vouloir racheter Valangis que j'avais laissé vendre. Je suis venu ici pour cela, afin de pouvoir vous restituer l'héritage de notre grand'mèrc, car il est vôtre, avec ou sans preuve légale de votre naissance. Gomme aîné de la famille, j'ai le droit de décider que je vous tiens pour ma sœur, que je ne vous contesterai jamais votre nom, et qu'il me suffit de l'attestation de ma grand'mère, de l'éducation qu'elle vous a donnée, des volontés qu'elle a laissées écrites, et de l'amour qu'elle vous portait pour être certain que tout cela vous était légitimement acquis. Ma mère a été trompée. Permettez-moi de ne pas l'accuser. Elle a cru devoir tout sacrifier à son ambition pour

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A présent vous me ooooaÉsez. Ayez donc confiance

CT moi et ne détruisez pas le beau rêve qui m'amène id.

H m'était impossible de n'être pas vivement touchée des sentiments de mon frère. 11 était clmr- "ant, il s'exprimait avec candeur, et il offrait l'assemblage séduisant d'une extrême distinction et « «ne bonhomie parfaite. Mon cœur s'élança" «ûaternellement vers lui. mais je m'étais dit tant Je 'm?éÏϰ J ? ta,S P "^*"» »a fille d'un bohémien! vîtou2?î i, ?? ,C dC t0ute »l«sion, voyant bien 9 ° UMd de Valant s'abandonnait à un élan

romanesque digne de son âge, sans en avoir plus long que moi sur mon compte.

J'allais, malgré ses instances, me décider à le quitter, en lui permettant toutefois de venir me voir aux Pommets, lorsque Jennie et Frumence parurent sur le haut du sentier.

— Voici ma famille, dis-je à Edouard. Je n'en ai pas d'autre, et c'est d'elle seule que je puis accepter mes moyens d'existence. Soyez bien sûr que mes droits à votre générosité ne seront jamais prouvés, et comprenez bien qu'il m'est impossible de recevoir vos dons sans abjurer mon indépendance et ma tranquillité dans l'avenir. Il se trouvera toujours dans le public et autour de vous des gens qu i douteront de mon état civil et de la maturité de votre jugement dans la question. Je redeviendrai à leurs yeux une aventurière, après tous mes efforts pour conquérir la situation d'une personne digne et désintéressée. Cette réputation-là, mon cher enfant, vaut bien une seigneurie, et j'y tiens beaucoup plus qu'aux douceurs de la fortune, dont j'ai si bien appris à me passer. Laissez-moi donc vous donner gratuitement mon amitié, mes conseils si vous en avez jamais besoin, et ma reconnaissance, qui est acquise déjà à vos bonnes intentions.

— Vous ne voulez pas penser à une chose, Lucienne, reprit vivement Edouard : c'est que la posi-

tion qui vous a été faite est une honte pour moi, et qu'il y va de mon honneur de tout réparer.

Cette réflexion m'ébranla, et, comme Frumence et Jennie étaient près de nous, j'offris de m'en rapporter à eux.

— En ce cas, ma cause est gagnée, répondit Edouard, car j'ai causé avec eux; ils me connaissent maintenant et ils ont confiance en moi.

En effet, il les aborda comme des gens avec qui on est déjà très- lié et que l'on a quittés depuis une heure. Il les avait arrêtés au passage, il fes avait gardés à Bellombre une partie de la journée pour leur donner des explications, et, sachant que j'allais au-devant d'eux , il les avait devancés pour venir à ma rencontre.

— Vous vous entendrez ce soir, dit Jennie en nous forçant à nous embrasser, Edouard et moi ; car nous allons tous retourner à Bellombre pour causer. Allez nous y attendre avec mon mari , monsieur Edouard : il faut que je me repose un peu ici avec Lucienne, j'ai à lui parler.

Les deux hommes s'éloignèrent, et Jennie me fit asseoir sur une roche auprès d'elle.

— Écoutez! me dit-elle. Voilà que je sais bien des choses, car voilà deux ans et plus que M. Mac- Allan travaille à découvrir la vérité. 11 la tient enfin , et il me l'a écrite aujourd'hui. C'est pour-

quoi j'ai écouté sérieusement tout ce que m'a dit tantôt cet enfant d'Edouard qui est un digne enfant, je vous en réponds, mais qui ne peut et ne doit rien savoir...

— Voyons la lettre de Mac-Allan, Jennie, tu me tournes la tête avec tes préambules I

— Si je vous montrais sa lettre , vous ne pourriez pas la lire, il fait trop nuit; mais je vous en dirai le contenu, et il y faut encore une préface* iiq vous en déplaise. C'est bien grave, Lucienne, ce que j'ai à vous apprendre, et je me suis demandé cinquante fois aujourd'hui si je vous l'apprendrais. Frumence a décidé qu'il fallait vous éclairer. C'est un secret qui mourra entre nous trois et Mac-Allan, et il ne faut pas qu'un scrupule de conscience empêche votre existence entière, [}ne faute est une faute, il y en a que les enfants des coupables n'ont jamais le droit de juger et qu'ils ont peut-être le devoir d'expier; mais c'est aussi le devoir des parents adoptifs d'empêcher l'expiation d'être éternelle, car ce serait injuste, et Dieu n'en demande pas tant.

— Je ne te comprends pas, Jennie, m'écriai-je, et tu m'effrayes! Que parles-tu de faute et d'expiation? Dois-je rougir de ma naissance?

— On ne doit rougir, répondit -elle en prenant mes mains , que du tort qu'on s'est fait à

soi-même, et une mère est toujours une mère.

— Je comprends! La mienne...

— La vôtre était une douce femme, très-sincère, belle et bonne. Elle a eu un jour d'égarement , de surprise, de malheur. Elle a tout avoué à son mari, et le chagrin l'a tuée. Vous lui pardonnez, n'est-ce pas?

— Ohl oui,Jennie! Je l'aimerais quand même, si elle vivait, et je voudrais la consoler.Parle-moi d'elle.

— J'ai parlé.

— Mais qui était-elle? '

— La première femme du soi-disant marquis de Valangis.

— Ah! ma grand'mère...

— N'était pas votre grand'mère par le fait ; mais, devant la loi, vous êtes quand même mademoiselle de Valangis, et il faut qu'Edouard se croie votre frère. Vous avez le droit de porter son nom.

— Mais ce sera au prix d'un mensonge !

— Vous devez le secret à votre mère. M. de Valangis l'a gardé , car son honneur aussi l'exigeait.

— Mais qui donc m'a enlevée ?

— Vous ne le devinez pas ?

— Non, dis-le donc! C'était...?

— C'était lui, le marquis, le mari offensé et vindicatif. Il voulait éloigner et faire disparaître un enfant qu'il savait n'être pas le sien. J'ignore

comment il a connu Anseaume, mais on pense que votre nourrice s'est prêtée à l'enlèvement et qu'il y avait bien du remords dans sa folie. Anseaume a reçu de l'argent pour cela. Mac-Allan en a trouvé les preuves dans les papiers secrets de la famille. Il y a une lettre où ce malheureux en demande davantage pour passer en Amérique, disant que sa femme élève l'enfant, qu'elle ne saura jamais rien et qu'il a bien rempli sa mission. Voilà cette ténébreuse affaire; mais nous ne pouvons nous servir des pièces , car le marquis y a joint la confession arrachée à votre mère : voilà pourquoi il n'a jamais voulu vous reconnaître ni revenir en France. Restez donc sous le coup du jugement qui vous prive d'état civil, mais acceptez de reprendre votre nom, puisque, pour son honneur, Edouard de Valangis, qui ne sait pas la vérité, vous supplie de le faire.

— Ah! Jennie, voilà une triste histoire! Pourquoi me l'as-tu racontée?

— Pour que vous sachiez bien que, si Mac-AJIan a été autrefois l'amant de lady Woodcliffe, cela ne vous regarde pas.

— Que m'importe le frivole Mac-AUan au milieu de pensées si graves et si noires? C'est en apprenant ma disparition que ma pauvre mère est morte, n'est-ce pas?

— Oui, et votre enlèvement vous prouve qu'elle n'avait pas attendu la mort pour se repentir et se confesser à son maçi. Certes la manière dont il en a usé envers vous ne prouve pas qu'elle ait été récompensée de ses aveux; mais le repentir y était, et une âme brisée retourne à Dieu après l'expiation. Aimez et respectez votre mère, Lucienne; elle est au ciel quand même.

Cette admirable Jennie savait dire simplement les choses qui pénètrent l'âme et qui la relèvent. Je baisai ses mains.

— A présent, lui dis-je, il faut tout m'apprendre, j'y suis préparée. Qui était mon père?

— Un Espagnol de grande naissance, très-beau, très-séduisant, très-magnifique. Voilà tout ce que l'on sait. M. Mac-Allan dit qu'il croit deviner, mais que, n'ayant pas de certitude absolue, il doit s'abstenir de le nommer. Ce personnage serait mort il y a longtemps, vous n'avez pas à vous en occuper l'esprit. A présent retournons à Bellombre, nous avons encore là quelque chose à vous dire.

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