LXXVI
Que devenait Marius? Il n'osait venir me voir, bien que Galathée m'eût insinué dans sa visite qu'il avait l'intention de m'en rendre une, si je l'y encourageais. Je n'avais pas répondu : je ne trouvais pas que Marius dût se servir d'un intermédiaire auprès de moi, et surtout d'un intermédiaire comme mademoiselle Capeforte. J'étais depuis quinze mois aux Pommets quand je reçus de lui cette étrange lettre :
« Lucienne, j'ai perdu mon emploi, et c'est un peu toi qui en es cause. Si tu n'avais pas laissé mon opinion et celle des autres s'égarer sur ton compte dans un temps où j'aurais pu réparer les torts que tu m'attribuais, je n'aurais pas été enveloppé dans ta disgrâce et traité d'ingrat pour ne t'avoir pas épousée. Rappelle-toi que c'est toi qui n'as pas voulu de rnoi ; mais j'ai beau le dire, personne ne veut le croire, et j'ai reçu des affronts
qui m'ont forcé d'avoir plusieurs affaires. II en est résulté qu'on me croit duelliste et mauvaise tête, et que j'ai perdu l'appui de mes protecteurs. Me voilà sans ressources, car je n'ai pas pu faire d'économies. La position qu'on m'avait donnée m'entraînait à des dépenses pour paraître décemment dans le monde, et je n'ai rien pu mettre de côté. Que veux-tu que je devienne dans de telles circonstances? Je ne peux pas exercer un métier, ta grand'mère ne m'en a pas fait apprendre, et elle a eu tort, puisqu'elle ne songeait pas à me faire un legs. Je ne peux donc pas t'offrir d'être ton soutien, je ne sais pas me soutenir moi-même.
a Dans cette extrémité, et ne pouvant descendre aux horreurs et aux avanies de la misère, j'ai été contraint ou de me jeter à l'eau ou d'accepter la main d'une personne que je n'aime certainement pas d'amour et que j'aurai bien de la peine à prendre au sérieux. Tu devines de qui il s'agit.Elle a essayé de te parler de moi, elle voulait te faire cette confidence ; mais tu as détourné la tête avec mépris et la conversation avec empressement. Tu me dédaignes bien, Lucienne, et tu me hais peutêtre... Cette pensée m'est insupportable. Écris-moi un mot, dis-moi que tu me pardonnes, ou que tu m'oublies; car, sans cela, je suis capable de reprendre la parole que m'a arrachée le docteur
Reppe, et d'aller m'engager comme soldat au service de l'Espagne ou de l'Autriche en cachant un nom que je ne dois pas dégrader. »
« Mon cher Marius, lui répondis-je, si vous étiez soldat au service de la France, votre nom ne serait pas dégradé selon moi ; mais nous avons des idées très-différentes là-dessus, et ce que je vous dirais serait fort inutile. Si vous ne pouvez échapper aux avanies et aux horreurs de la misère lâche et paresseuse, faites un riche mariage; mais tâchez d'avoir au moins de l'amitié et de l'estime pour votre femme. C'est à vous de la rendre telle que vous puissiez la prendre au sérieux. Que ce soit donc là le but de tous vos efforts. Je vous promets d'y aider autant qu'il me sera possible en parlant d'elle avec tout le ménagement que mérite du moins jusqu'ici la douceur de son caractère. Vous voyez, d'après cette promesse et d'après ce conseil, que je n'ai aucun ressentiment contre vous, et que je m'intéresse toujours à votre bonheur.»
Quelques jours après, on publia les bans de Marius avec mademoiselle Capeforte, et celle-ci m'écrivit :
« Ma bonne Lucienne, je sais que tu as le cœur généreux et que tu as donné de bons conseils à
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Marius. Je viens donc te dire une nouvelle qui te fera plaisir. Ta belle-mère n'a pas réussi à faire avec Bellombre un marquisat pour son fils; on la dit même dégoûtée de cette idée-là, parce qu'elle va se marier en troisièmes noces avec un vieux lord anglais qui repasse sa pairie sur la tête du jeune homme. Alors, on dit que Bellombre va être vendu, et je ne te cache pas que l'ambition de maman et du docteur, c'est de l'acheter pour Marius et pour moi. Si ça réussit, comme je l'espère, je t'offrirai un logement chez nous et la nourriture. Je compte que tu ne voudras pas me faire de la peine en me refusant. « Ton amie pour la vie,