IX
le temps de résumer ma vie presque jour par jour, mot pour mot, heure par heure. J'ai tout recherché, tout retrouvé, tout analysé, tout écrit: lisez ! — Si vous sentez que vqus devez éternellement souffrir de ma confession, que la pitié ne vous retienne pas ! Je suis forte, je l'ai prouvé. Je ne suis pas malheureuse, je ne le serai jamais, car j'ai conquis l'estime de moi-même et la foi dans mon courage. Soyez donc libre et ne craignez pas ma souffrance, car vous me garderez votre amitié, et je sais, en signant ce manuscrit, que je la mérite devant Dieu et devant les hommes.
Lucienne.
Aux Pommets, l« mars 1888.
RiPOJfSB.
Bellombre, 2 mars 1828.
Oui» j'ai bien souffert en lisant, et je souffrirai peut-être encore en me souvenant. Qu'importe! Le bonheur, c'est le ciel immense avec ses splendeurs et ses orages, et votre âme, c'est le soleil avec ses taches ; mais c'est le soleil I Et moi, que suis-je? Rien qu'un pauvre oiseau battu par les tempêtes et ranimé par un rayon de vous. Lucienne, vous n'avez aimé que moi, voilà qui est
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dit, voilà ce qu'il faut toujours me dire à présent, et je le croirai, parce que je vous adore.
Je vais vous chercher ce soir, et je retournerai prendre votre place aux Pommets jusqu'au jour de notre mariage. Frumence achèvera de me guérir l'esprit, lui qui ne sait et ne saura jamais rien. Douleur et transports! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis heureux! Lucienne, nous voyagerons, n'est-ce pas? Vous avez toujours rêvé les voyages, et, moi, je les ai toujours aimés. Vous vouliez voir Paris, et Londres, et l'Ecosse, et l'Italie, et la Grèce, et la Suisse; nous verrons tout cela ensemble. Frumence et Jennie habiteront Bellombre avec le bon curé. Nous reviendrons quand vous voudrez... — Pourtant,,, laissez-moi passer quelques années seul avec vous. Je suis jaloux aussi de Jennie, de Jennie plus que de tout autre. Elle a plus de droits que moi. Laissez-moi en acquérir, laîssez-moi me faire aimer si bien, que je ne craigne plus personne. Oui, cela viendra, je le jure; je vous aimerai tant, et vous avez tant de justice! — Lucienne, ne me dites pas que je souffre, et, si je souffre, n'en soyez pas effrayée. Cette épine m'empêchera de m'endormir dans les délices de mon bonheur! Elle me rappellera que je dois travailler sans cesse à le mériter, et que, pour être mari d'une femme comme vous, il faut être
un homme accompli à toutes les heures de la vie. Pourquoi non? C'est le prix de la lutte qui enflamme la volonté et décuple l'énergie morale. Je suis dans la force de mon âge intellectuel, et, mûri par une trop précoce expérience, je n'ai peut-être jamais été jeune. Voici le moment de retremper ce cœur inquiet, toujours avide et jamais rassasié. Voici le moment de faire fleurir ma vie comme ces arbres dont la sève a dormi au printemps et s'éveille aux derniers jours de l'été. Les dernières roses de l'année, me disiez-vous une fois, je m'en souviens, sont les plus belles et les plus parfumées. Eh bien, mon amour portera ces roses et répandra ses parfums. Ma vie de travail, de talent, de succès, toutes mes vaines agitations, toute ma vaine gloire s'effacent devant la vie du cœur qui m'appelle. C'est pour vous seule, Lucienne, que je veux désormais exister, et le mariage, au lieu de m'apparaître comme la fin de mon activité, se révèle à moi comme le commencement de ma destinée véritable. bonheur! rêve de la jeunesse!... non, tu n'es pas un rêve ! L'homme mûr qui te porte encore immense dans son sein a le pouvoir immense de te posséder !
Allons, allons! me voilà tranquille! — Tranquille? Non, je suis ivre, mais ivre de foi, de force et de lumière l Insensé , tu te croyais jaloux du
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passé? Tu dormais; éveille-toi, efface ce songe, et que ce passé soit mort pour toi comme pour elle ! Il s'agit bien de combattre un fantôme! Il s'agit d'être l'aube sereine et l'aurore embrasée qui dissipe toutes les ombres!
Mac-Allan.
nu.
Imprimtrii d« L. TOINON et Cie, • Sauil-C«rma o.